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La tristesse des anges, Jón Kalman Stefánsson : une méditation poétique sur le sens de l’existence au cœur d’une tempête de neige en Islande

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« Il faut que tu arrives en bas pour y triompher de la tempête qui t’agite, c’est ta lutte personnelle et, là, tu devras te battre à la vie à la mort. Les chances de victoire et de défaite me semblent égales. Mais si tu n’entreprends rien, tu ne gagneras rien. Si tu restes les bras croisés, tu trahiras tous ceux qui te sont chers et probablement jusqu’à la vie elle-même, bien que je n’en sache rien. Tu es chanceux, peut-être pas béni, non, pas du tout, mais tu as de la chance, car le destin t’offre une occasion. » Au cœur de l’interminable hiver islandais, deux silhouettes solitaires, blanches de neige, se fraient un chemin dans la tempête. Avançant au coude-à-coude, les deux hommes traversent des fjords à la barque, voguent sur les eaux lisses et sombres du Dumbsfjörður, gravissent des landes le visage fouetté par les vents violents, luttant pour gagner les coins les plus reculés du territoire islandais, où des êtres isolés attendent les nouvelles du vaste monde. Le postier officiel étant cloué au lit par la grippe, Jens accepte le remplacement jusqu’à Vetrarströnd. L’extrémité du monde, « là où l’Islande prend fin pour faire place à l’éternel hiver ». Accompagné du gamin, l’homme bourru s’enfonce dans le monde blanc, fuyant dans un même élan la femme qu’il aime et lui-même. Peu à peu, les épreuves et le désespoir soudent le duo et la rudesse de Jens fond sous la pression des questions de l’adolescent orphelin, qui trois semaines auparavant a perdu son meilleur ami en mer. Dans Entre ciel et terre – premier volet de la trilogie romanesque, Bardur l’avait initié à la poésie et, l’esprit engourdi par les vers du recueil du Paradis perdu de John Milton avait oublié sa vareuse sur son lit. La poésie tue. Preuve en est, le pêcheur grelottant sur sa barque a succombé à une hypothermie. Roman après roman, Jón Kalman Stefánsson sculpte des personnages à l’image de son île natale : de feu et de glace, endurcis parce que contraints de s’adapter à la rudesse d’une terre inhospitalière. Armure que la poésie fend de son pic aiguisé révélant leur vulnérabilité. « Il peut y avoir un tel abîme entre la surface d’un homme et sa vie intérieure, et cela devrait nous apprendre quelque chose, cela devrait nous enseigner à ne pas trop nous fier aux apparences, celui qui le fait passe à côté de l’essentiel. » De sa langue lyrique et hypnotique, Jón Kalman Stefánsson transforme un périple épique en une magnifique méditation sur l’essence de notre existence. Quelle intensité souhaitons-nous lui donner ? À quoi tient la valeur d’une vie ? Allons-nous abdiquer face aux difficultés ou lutter ? Laisser nos démons nous submerger ou avoir « la force de se battre comme des lions » ? La tempête de neige, s’étalant sur 200 pages sous la plume poétique du romancier, figure les luttes intérieures que l’homme doit mener pour accéder au bonheur. Les épreuves, les lâchetés à surmonter. Sur le chemin, Jens le postier de campagne et le gamin amoureux des livres fendent pas à pas les ténèbres qui tentent de les avaler, puisant dans la chaleur de leur compagnonnage et le souvenir de ceux qui les ont quittés le courage d’avancer.

Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 2009. Grand format aux Éditions Gallimard, poche aux Éditions Folio, traduit de l’islandais par Éric Boury, 432 pages.

Les autres tomes de la trilogie romanesque

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Ímaqa, Flemming Jensen : un instituteur danois idéaliste en quête d’aventures au Groenland

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« La vie est étrange, murmura-t-il. On a donné la priorité à tout ce qui entoure la chose plutôt qu’à la chose elle-même. Mais peut-être faut-il se retrouver sous d’autres cieux et voir les gens agir exactement de la même manière pour comprendre que quelque chose cloche ? » En quête d’aventures et de sens, Martin, un jeune instituteur danois de trente-huit ans, demande sa mutation pour le district d’Umanaq. Près du cercle polaire, la petite île montagneuse se dresse au milieu d’un fjord groenlandais. À bord du bateau conduisant Martin au village de Nunarqafiq, comptabilisant 150 habitants, un adolescent entame le voyage retour après une année passée sur le continent. Ce déracinement est vécu comme un choc culturel. Au regard de la modernité des villes danoises, le hameau, où l’on vit de la pêche et de la chasse, se nourrit de viande de phoque et circule sur la banquise en traîneaux à chiens, semble bien étriqué. En parallèle, se dessinent deux trajectoires qui finiront par converger : celle d’une réadaptation et d’une acculturation. Le désespoir de Jakúnguak face à la déchéance sociale de son père employé par l’industrie minière. Le combat contre le Ministère d’un professeur de bonne volonté, outil malgré lui de l’impérialisme danois, dont la vie au sein de la communauté Inuit chaleureuse et soudée amènera à questionner la légitimité. En dispensant un enseignement expérimental, Martin, tel le grain de sable perturbant la grande roue du progrès, fait acte de désobéissance civile. Une résistance vectrice de liberté, bien que chèrement payée. Au gré des événements : l’union mixte du narrateur avec la belle Naja, son amitié avec le roublard Gert, le catéchiste alcoolique Pavia ou Álbala, le descendant déchu d’une lignée de chasseurs devenu salarié…Flemming Jensen montre avec beaucoup d’humour et d’humanité comment le mécanisme de la colonisation mène à l’extinction d’une population. Le processus d’effacement culturel et linguistique dépossédant les peuples autochtones de leurs traditions. Ce roman d’apprentissage, dont la douceur ne diminue en rien l’engagement, illustre, par le biais de personnages hauts en couleur et attachants évoluant au cœur d’une nature glacée, comment un microcosme se retrouve chamboulé par la présence d’un corps étranger, même bien intentionné.

Chasseur…

Salarié…

Des normes de valeur qui étaient peut-être en train de changer. Toute la société reposait sur le fait qu’être chasseur était la fonction la plus digne – porteuse de toute la culture.

[…]

Qu’allait-il se passer maintenant si le chasseur était supplanté par le salarié ? Qu’allait-il se passer si ce travail, auréolé du plus haut prestige, qui exigeait un savoir-faire et des connaissances transmises de génération en génération, et constituait le fondement de l’existence des hommes, perdait du terrain au profit des gens qui allaient donner un coup de main à des étrangers entreprenants ? 

Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 2002. Grand format aux Éditions Gaïa, poche dans la collection Babel, traduit du danois par Inès Jorgensen, 448 pages.

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Les partisans, Aharon Appelfeld : récit de survie d’un groupe de résistants juifs dans les forêts ukrainiennes

« Mon chéri, quatre générations t’ont précédé dans l’écriture mais toi, dans ta courte vie, tu as vu beaucoup de choses et tu dois les raconter aux générations à venir pour qu’elles comprennent la signification des mots « d’où ? » et « vers où ? ». Et la réponse à la première question contient la réponse à la seconde. » D’où vient la vocation d’écrivain ? Pourquoi certains gravitent inlassablement autour des mêmes sujets, creusant certains épisodes de leur vie jusqu’à les épuiser ? Peut-être pour supporter la culpabilité d’avoir survécu et ressusciter l’esprit des disparus. Né en Roumanie en 1932, Aharon Appelfeld est un rescapé de la Shoah. À huit ans, il est déporté dans un camp, d’où il s’évade. Le reste de sa famille est exterminée par les nazis. Pendant trois ans, l’orphelin se réfugie dans les forêts ukrainiennes avant de rejoindre les rangs de l’Armée rouge. De cette enfance chaotique, l’écrivain israélien, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, tire Les partisans. Le récit de survie pendant la Seconde Guerre mondiale d’un groupe de combattants Juifs pour la liberté échappés d’un ghetto et retranchés dans les forêts des Carpates. L’utopie d’une communauté aimante, un microcosme d’humanité. Entre expéditions dans les villages, soirées de réflexions et actions de sabotage, les partisans mettent leur énergie à sauver le plus de vies. Les Allemands sont en déroute, l’Armée rouge sur le point de débarquer. Et pourtant, l’antisémitisme dans la population ukrainienne persiste : « Les Juifs ne parlent jamais comme ça » « Ah bon ? Comment parlent-ils alors ? Raconte-nous un peu. » « Les Juifs acceptent leur destin en silence. » Quel goût une victoire milliaire arrachée, alors que les mentalités demeurent inchangées, peut-elle avoir ? Progressant sur la brèche, le groupe soudé a un effet galvanisant les empêchant de flancher. Reste à Edmund, le narrateur – alter ego de l’auteur ?, la mission de témoigner, sous peine que le futur ne soit qu’une répétition du passé. Alignée avec les valeurs qu’Aharon Appelfeld a défendues toute sa vie, l’armée de fortune composée de militants communistes, sionistes, laïcs, d’un enfant de deux ans trouvé dans les barbelés, ou encore de Tsirel une vieille femme de 93 ans, l’âme du clan… lutte pour conserver intacte sa part d’humanité. Il faut beaucoup aimer les hommes pour ne pas désespérer.

Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 2015. Grand format aux Éditions de L’Olivier, poche aux Éditions Points, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, 336 pages.

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Apeirogon, Colum McCann : Israël/Palestine, deux pères endeuillés combattant pour la paix

« Bassam et Rami en vinrent à comprendre qu’ils se serviraient de la force de leur chagrin comme d’une arme. […] Comme si ces choses différentes dont ils sont constitués pouvaient, d’une certaine façon, se reconnaître mutuellement. » Histoire d’une amitié antinomique entre deux pères appartenant à des camps opposés : Rami Elhanan, israélien, juif, vivant à Jérusalem, membre du Cercle des parents, descendant d’un rescapé hongrois de la Shoah ayant émigré en Israël, beau-fils d’un ancien général idéaliste : socialiste, sioniste, démocrate, époux d’une intellectuelle engagée dénonçant avec virulence l’Occupation ; Bassam Aramin, palestinien, musulman, né dans une grotte d’Hébron, ayant purgé une peine de sept ans de prison pour activités terroristes, militant, co-fondateur des Combattants de la paix ayant rédigé son mémoire de maîtrise sur l’Holocauste, Apeirogon embrasse sans manichéisme, en l’incarnant magnifiquement, toute la complexité du conflit israélo-palestinien. À dix ans d’intervalle, Rami Elhanan perd Smadar, sa fille de treize ans, dans un attentat-suicide commis dans un café de Ben Yehuda Street par trois terroristes palestiniens, tandis qu’en 2007, Abir, la fille de Bassam – déjà engagé dans un mouvement pour la paix – âgée de dix ans, est abattue d’une balle dans la nuque par un garde-frontière israélien. Deux tragédies intimes se déroulant en miroir, sans lien apparent, et pourtant étroitement imbriquées dans une histoire commune. Celle d’un conflit géopolitique au Moyen-Orient s’auto-alimentant. Chaque nouvel élément contribuant à façonner une figure géométrique possédant un nombre dénombrablement infini de côtés : un Apeirogone. Sphère où chaque événement peut être associé à un sommet interconnecté au suivant par une logique chronologique épidermique. Il suffit, dès lors, d’actionner un levier pour que le point névralgique sollicité déclenche une escalade de la violence, légitimée par l’esprit de vengeance. Mécanique qu’illustre le titre du roman. Au récit des deux pères endeuillés, qui ont dépassé leur douleur en faisant de leur tragédie une arme de paix et sillonnent le monde entier en participant à des conférences visant à combattre l’ignorance, mettre fin à l’amalgame entre justice et vengeance, viennent se greffer une infinité d’épisodes historiques, constitutifs de l’actuelle situation géopolitique catastrophique. L’appropriation du conflit par des élites politiques étrangères, son instrumentalisation, la polarisation intellectuelle, la charge émotionnelle ; mais aussi, à la manière d’un effet papillon à retardement, comment des inventions humaines éloignées dans le temps, une fois enchâssées, participent du chaos ambiant. La création de la bombe H à Los Alamos, la fabrication de drones à partir d’imprimantes 3-D – drones et missiles suivant des trajectoires de vol inspirées de celles des oiseaux,  l’invention du Semtex par des chimistes tchèques, la Guerre du Vietnam, l’IRA, l’OLP, les Brigades rouges, Kadhafi… La sophistication de l’intelligence humaine mise au service de la guerre. Jamais de la paix. Qui nécessite un effort colossal d’extraction de soi pour ne pas laisser ses instincts primaires l’emporter, afin que la raison désentravée puisse librement s’exercer. Suivant une structure narrative éclatée, à l’instar d’une bombe ayant explosé ou d’une tragédie tissée de mille et une histoires, l’écrivain irlandais Colum McCann confirme par ce roman bouleversant inspiré d’une histoire vraie l’affirmation de Borges « qui écrivait qu’il suffit de deux miroirs opposés pour construire un labyrinthe. » La solution ? « Tout ce qui crée inévitablement des liens émotionnels entre les êtres humains combat inévitablement la guerre. Ce qu’il fallait viser était un sentiment de communauté, et une mythologie des instincts. » (Réponse de Freud à Einstein, dont l’échange épistolaire remonte à 1932, soit un an avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne…)

Il y aura la sécurité pour tous le jour où il y aura la justice pour chacun. Comme je le dis toujours, découvrir l’humanité de votre ennemi, sa noblesse, est un désastre, parce qu’il n’est plus votre ennemi, il ne peut plus l’être.

Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 2020. Grand format aux Éditions Belfond, poche aux Éditions 10/18, traduit de l’anglais (Irlande) par Clément Baude, 648 pages.

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Des arbres à abattre, Thomas Bernhard : radioscopie de la petite-bourgeoisie viennoise, un summum de cynisme & une vengeance littéraire cruelle

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« J’étais le point noir de ce dîner, […] je suis l’observateur, l’ignoble individu qui s’est confortablement installé dans le fauteuil à oreilles et s’adonne là, profitant de la pénombre de l’antichambre, à son jeu dégoûtant qui consiste plus ou moins à disséquer, comme on dit les invités des Auersberger. » Encastré dans son fauteuil à oreilles, lorgnant de l’antichambre les invités des époux Auersberger, un écrivain désabusé épanche son venin dans un flot de pensées nerveux, un ressassement névrotique, étrillant avec un plaisir indicible la médiocrité des milieux artistiques viennois que Thomas Bernhard a longtemps fréquentés. Puisque Des arbres à abattre – summum de cynisme et vengeance littéraire fameuse, valut à l’auteur controversé un procès en diffamation pour s’être largement inspiré de son cercle d’amis sur lesquels l’alter ego de l’auteur déverse son fiel, englobant toute la clique de parasites gravitant autour de la rue Gentzgasse. « Sinistres et foireux de l’art », soupers artistiques pathétiques réunissant le gratin de ce que l’ancienne capitale de l’Empire Austro-Hongrois, beauté baroque en plein cœur de l’Europe centrale, compte d’opportunistes, l’écrivain autrichien portraitise de sa plume caustique l’hypocrisie de la petite-bourgeoisie. Intelligentsia qu’a fuie pendant vingt ans le narrateur avant de tomber par hasard sur les époux Auersberger. Cédant à un sentimentalisme répugnant, il accepte par lâcheté leur invitation à diner. Le dramaturge travaille sa scénographie transformant un « dîner artistique » en un monologue continu, où se mêlent les sentiments contradictoires – attraction-répulsion – que lui inspire la société avec laquelle il n’est pas parvenu à rompre tout à fait. L’humour noir, la fièvre et la haine du narrateur, aussi cruel envers les autres que lui-même, contamine le lecteur-spectateur. L’exercice littéraire est étonnant, voire dérangeant. Une critique au vitriol d’une drôlerie absolue, que sous-tend un profond malaise : le constat d’une société artificielle névrosée où règne la vacuité, régie par des compromis auxquels la bourgeoisie de tout temps a cédé pour s’élever socialement.

Mon appréciation : 3/5

Date de parution : 1984. Poche chez Folio, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, 240 pages.

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Le Mur invisible, Marlen Haushofer : un récit survivaliste post-apocalyptique qui cache un grand classique de la littérature féministe

« Quelque chose de neuf se tenait en attente derrière tout cela, mais je ne pouvais pas le voir car ma tête était remplie de vieilles images et mes yeux incapables de changer leur façon de voir. J’avais perdu l’ancien mais je n’avais pas encore gagné ce qui était nouveau ; ce nouveau me restait inaccessible mais je savais qu’il existait. Je ne sais pourquoi, cette pensée suffit à me remplir d’une sorte de joie timide. » L’héroïne, la quarantaine, veuve et mère de deux enfants accepte l’invitation des Rüttlinger, à passer quelques jours dans la campagne autrichienne. Niché au creux d’une vallée alpine, le chalet de chasse est une villa de bois en troncs massifs sur un étage. La veille, le couple est descendu au village. Au petit matin, l’héroïne constate qu’un changement est survenu. Le couple n’est pas revenu, le silence règne. En s’enfonçant dans la forêt, elle se heurte à une résistance invisible, lisse et froide. Un mur invisible infranchissable, comme une cloche de verre, s’est dressé dans la nuit. Au-delà, les hommes et les animaux se sont changés en statues de pierre. Consciente de l’inutilité de chercher un sens à l’énigme qui lui est imposée, l’héroïne accepte sans résistance le confinement dans la prison forestière. Plus tard, pour ne pas perdre la raison et tenir la peur à distance, elle écrit le déroulé de ses deux dernières années, entièrement consacrées à sa survie. Journal de bord d’une femme forcée à la solitude, récit survivaliste post-apocalyptique, Le Mur invisible de l’autrice autrichienne Marlen Haushofer est surtout un immense classique de la littérature féministe. Le récit d’apprentissage éblouissant d’une femme qui se dépouille au fil des pages de son passé : « il est probable que mon refus de me confronter avec le passé aggravait encore mon état », qui, seule, ressassant ses pensées, décide de les affronter : « La simple décision de céder semblait avoir été efficace. Je me remémorai clairement le passé et j’envisageais d’être objective et de ne rien enjoliver. » Ne cherchant plus à résister au flux de pensées qui l’assaille, elle se laisse traverser par les émotions, les souvenirs d’un monde révolu. Les digues s’ouvrent. Les nœuds de frustration se dénouent. L’anxiété provoquée par des peurs remontant à l’enfance qu’elle a laissé s’installer sans avoir le courage de les déloger : la crainte de perdre ceux qu’elle aime, de se montrer défaillante, de voir son monde s’effondrer, plus tard le sentiment de culpabilité inhérent à la maternité, apparaît telle qu’elle est : une construction de son esprit. Un mur froid, rigide, infranchissable. Une limite psychologique. L’obstacle le plus difficile à surmonter, puisque créé par elle contre elle-même. Et pourtant, une fois ce danger matérialisé, qu’en reste-t-il ? Loin de la civilisation, le temps donné par les corneilles s’écoule différemment, rythmé par le travail aux champs, la traite de Bella, les repas aux chats, les balades dans la forêt avec Lynx, le braque de Bavière fidèle compagnon de randonnées. La nervosité d’une existence soumise aux sollicitations jusqu’à l’écœurement, l’ennui accablant, le souci d’efficacité disparaissent. La solitude, autrefois source d’anxiété, devient une vertu, source d’apaisement, lui permettant « de voir encore une fois, sans souvenirs ni conscience, la splendeur de la vie ». « Ici, dans la forêt, je me trouve enfin à la place qui me convient. » Quittant le poste d’observation, où se tiennent les hommes en surplomb de la nature, l’héroïne s’immerge en elle. « Quand mes pensées s’embrouillent, c’est comme si la forêt avait commencé à allonger en moi ses racines pour penser avec mon cerveau ses vieilles et éternelles pensées. » Porteur d’un message d’espoir vivifiant, Le Mur invisible ne se réduit pas au simple constat d’une féminité entravée, d’une société masculine hostile aux femmes, où la solitude témoigne d’un échec – marital, familial, social. Puisqu’en suivant étape par étape l’évolution de l’héroïne, le récit nous donne les clés pour franchir les barrières psychologiques qui nous entravent et se réapproprier ce qu’on abdique trop facilement : notre liberté. Ce chef-d’œuvre féministe, qui se double d’un plaidoyer écologique, rejoint d’office le cercle très fermé de mes lectures de chevet.

Je n’écris pas pour le seul plaisir d’écrire. M’obliger à écrire me semble le seul moyen de ne pas perdre la raison.

Il y avait longtemps que mes pensées avaient cessé, comme si mes soucis et mes souvenirs n’avaient plus rien de commun avec moi.

Je prenais conscience que tout ce que j’avais pensé ou fait dans le passé n’avait été qu’une imitation sans valeur. D’autres hommes avaient pensé et agi, avant moi et pour moi. Je n’avais eu qu’à suivre leur trace. Les heures passées sur le banc devant la cabane étaient la réalité, une expérience  que je faisais en personne et pourtant pas jusqu’au bout. Presque toujours les pensées étaient plus rapides que les yeux et falsifiaient l’image véritable. […] Depuis mon enfance, j’avais désappris à voir les choses avec mes propres yeux et j’avais oublié qu’un jour le monde avait été jeune, intact, très beau et terrible.

Dans le silence bruissant de la prairie, sous le ciel immense, il m’était presque impossible de rester un moi unique et séparé, une aveugle petite vie entêtée qui refusait de se fondre dans la grande communauté. Autrefois j’avais tiré toute ma fierté d’être une telle vie, mais sur l’alpage cette vie m’apparaissait misérable et ridicule, un néant bouffi d’orgueil. 

Une personne qui court n’a le temps de ne rien voir. […] C’est depuis que j’ai ralenti mes mouvements que la forêt pour moi est devenue vivante. Je ne veux pas dire que ce soit la seule façon de vivre, mais c’est certainement celle qui me convient le mieux. Et que n’a-t-il pas fallu qu’il se passe avant que je ne parvienne à la trouver.

Je plains les animaux  et les hommes parce qu’ils sont jetés dans la vie sans l’avoir voulu. Mais ce sont les hommes qui sont sans doute le plus à plaindre, parce qu’ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses.

Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 1963. Poche aux Éditions Actes Sud dans la collection Babel, traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon, 352 pages.

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Quand tu écouteras cette chanson, Lola Lafon : la Shoah, Anne Frank, l’exil, les Juifs d’Europe centrale & le pouvoir des lieux de mémoire, la naissance de deux autrices

« La mémoire est un lieu dans lequel se succèdent des portes à entrouvrir ou à ignorer ; la mémoire, écrit Louise Bourgeois, « ne vaut rien si on la sollicite, il faut attendre qu’elle nous assaille. » » Il aura fallu cinquante ans et une collaboration dans la collection Ma nuit au musée pour que Lola Lafon, le temps d’une nuit dans l’Annexe du Musée Anne Frank à Amsterdam – pièce exiguë de 40 mètres carrés où vécurent huit personnes pendant 760 jours avant d’être dénoncées et déportées par les nazis, affronte les fantômes de son passé. Une histoire familiale chaotique commune aux Juifs d’Europe centrale. Stigmatisation, persécution, ostracisation, déportation, extermination. Cette nuit du 18 août 2021, Lola Lafon, petite-fille d’exilés juifs russes et polonais – troisième génération après la Shoah, élevée entre la Hongrie et la Roumanie de Ceaușescu, évoque ce traumatisme transgénérationnel qui se nourrit du silence même des absents. Comme Anne Frank, la mère de l’autrice s’est cachée pour échapper aux nazis. Comme la famille Frank, la sienne a fui l’Europe de l’Est, partageant cette « foi tragique » en un pays qui les a trahis. Comme 50% des Juifs ashkénazes, leurs deux familles ont été gazées dans les camps. Disparues, rayées de la carte. Confinée 10 heures, seule, uniquement munie d’un talkie-walkie dans la cachette où Anne Frank à 13 ans commençait la rédaction de son « journal », resté inachevé et publié à 30 millions d’exemplaires depuis, Lola Lafon, s’imprègne des lieux et, pour la première fois, dans des pages bouleversantes entrelaçant sa vie à celle de la jeune fille, aborde la question épineuse de sa judéité. Sujet qu’elle a sciemment refoulé. Un héritage trop lourd à porter, qui lui échappe, tout en lui collant à la peau. Si le phénomène Anne Frank a dépossédé son journal de la dimension littéraire qu’il revêtait, Lola Lafon a écopé, quant à elle, d’un bagage culturel encombrant. Devenue écrivaine pour fixer le présent : « le présent que je n’écris pas flotte, un brouillon sans contour. C’est en écrivant ce que je vis que je comprends ce que je vis. », Lola Lafon remonte le fil de sa vie. Identifie le point névralgique. La fêlure intime où prend source sa vocation. « Écrire n’est pas tout à fait un choix : c’est un aveu d’impuissance. On écrit parce qu’on ne sait pas par quel autre biais attraper le réel. Vivre, sans l’écritoire me va mal, comme un habit trop large dans lequel je m’empêtre. Il faut parfois rétrécir l’espace pour en entendre l’écho. » « Pourquoi écrit-on ? Peut-être est-il possible de répondre par la négative : ne pas écrire met à vif toutes les failles, alors on écrit. » Son obsession pour l’âge charnière qu’est l’adolescence. La beauté et la fragilité d’une identité en construction. Anne Frank ne fait pas exception. En démystifiant une icône, Lola Lafon s’attelle à réhabiliter l’autrice précoce. Le Journal d’Anne Frank « est un décompte auquel nous assistons », l’ultime tentative pour une jeune fille de quinze ans, qui voit son univers se refermer, de se le réapproprier, de reprendre le contrôle des évènements, de ne pas perdre la raison. D’ailleurs, au terme de journal, Lola Lafon préfère celui d’œuvre littéraire. Le cantonner à la sphère intime gomme l’intention très claire de l’autrice, d’être publiée. Les livres de Lola Lafon sont peuplés d’adolescentes irrévérencieuses, douées, libres, non encore entravées par les compromis des adultes. Des personnages féminins complexes et engagés. Comme l’était Anne Frank dont l’ambition littéraire a été supplantée par les projections de millions d’étrangers. Son histoire étant jugée « trop juive », « beaucoup trop triste » pour être racontée. Une manière de l’en déposséder. Parce que quand une vérité dérange, certains préfèrent la nier, puis l’oublier. « Le récit occidental est une terrible révision du réel. » Ne l’oublions pas… Quand tu écouteras cette chanson est une magnifique manière d’aborder son identité, de biais.

Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 2022. Grand format aux Éditions Stock dans la collection Ma nuit au musée, poche au Livre de Poche, 216 pages.
GRAND PRIX DES LECTRICES ELLE NON FICTION 2023
PRIX DÉCEMBRE 2023
PRIX LES INROCKUPTIBLES 2023

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L’étoile brisée, Nadeije Laneyrie-Dagen : une fresque historique (trop) classique ?

« Cette nuit, vous n’êtes plus juifs. C’est votre seconde naissance et vous ne venez de rien. Inventez-vous un passé, celui que vous voudrez, mais qui soit chrétien. Et ainsi vous vivrez. » En 1472, en Cantabrie, deux frères : Yehohakim Cocia, l’aîné, et Yehohanan, le cadet, doivent fuir en faisant la promesse de ne jamais chercher à se retrouver. Un pogrom s’annonce. Pour y échapper, ils endossent une nouvelle identité. Seul témoin de leur judéité : un triangle doré, une moitié de l’étoile à six branches que leur mère a dissimulée dans leur habits. Yehohakim se réinvente en Joaquín, médecin en Saxe, où il accompagnera les grandes avancées scientifiques de son siècle – notamment les premières autopsies sur cadavres effectuées dans la clandestinité. Son chemin croisera celui du jeune moine allemand Luther, initiateur de la réforme protestante. Tandis que Juan, converti, sillonnera les océans, côtoiera Christophe Colomb, cartographiera le Nouveau Monde, que les grandes puissances européennes ne tarderont pas à coloniser. Deux destins en miroir entrelaçant les grands bouleversements géopolitiques, géographiques, sociaux, religieux et artistiques de la Renaissance à travers l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la France, l’Amérique avec un crochet par l’Algérie. Forte de sa formation en histoire de l’art, spécialiste de la peinture de la Renaissance, Nadeije Laneyrie-Dagen nourrit son propos de références historiques précises, encyclopédiques. Cela, suffit-il à faire d’un roman historique dense une grande fresque épique ? Encore faudrait-il que la promesse de départ soit tenue, que les trajectoires des deux frères se répondent, convergent au fil du récit. À la page 488, où j‘ai abandonné, la perspective d’un tel dénouement peine à se dessiner. Les 150 premières pages se lisent avec curiosité, l’intrigue se pose, promet un grand roman d’aventures, des manipulations politiques, des bouleversements idéologiques, puis retombe, faute de souffle suffisant, s’étiole, se perd dans des affaires de second plan. L’étoile brisée bute sur des impasses stylistiques et narratives, se traduisant par une tentative maladroite de maquiller en roman un essai.

Mon appréciation : 3/5

Date de parution : 2021. Grand format aux Éditions Gallimard, poche chez Folio, 832 pages.

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Pal Interrail : l’Europe en train 🚞

Petit changement de programme, pas grave on s’adapte. Après 10 mois de tour du monde, 14 pays (Nouvelle-Zélande, Cambodge, Thaïlande, Népal, Indonésie, Corée du Sud, Japon, Canada, États-Unis, Équateur, Bolivie, Argentine, Espagne et Israël), je me lance dans un nouveau projet qui n’était absolument pas prévu : sillonner l’Europe en train et en solo. N’étant absolument pas organisée et appréciant me laisser porter, l’itinéraire n’est pas encore fixé, mais j’ai déjà une petite idée des livres qui m’accompagneront par destination. Et cette étape du voyage, je peux passer des heures à la peaufiner… Surtout que la littérature de la mitteleuropa est une de mes préférées ♥️

Et pour celles et ceux qui s’interrogent, je vais en effet porter ça sur mon dos. Chacun ses prios, Ok ? 🐢

Mon itinéraire littéraire

🇳🇱 Pays-Bas ​

La maison préservée de Willem Frederik Hermans

Le problème Spinoza d’Irvin D. Yalom

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon

 

booksnjoy-lola-lafon-quand-tu-ecouteras-cette-chanson-anne-frank-shoah

🇸🇪 Suède

La saga des émigrants de Vilhelm Moberg 

🇩🇰 Danemark

Imaqa de Flemming Jensen et Inès Jorgensen

🇩🇪 Allemagne

Seul dans Berlin de Hans Fallada

La petite-fille de Bernhard Schlink

🇵🇱 Pologne

Le pentateuque ou les cinq livres d’Isaac d’Angel Wagenstein

Je voudrais leur demander pardon mais ils ne sont plus là de Mikolaj Grynberg

Shosha d’Isaac Bashevis Singer

Aucun de nous ne reviendra de Charlotte Delbo

🇭🇺 Hongrie

La mélancolie de la résistance de László Krasznahorkai

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Les Disparus, Daniel Mendelsohn : 6 Juifs parmi 6 millions exterminés, une enquête familiale minutieuse et colossale pour leur redonner vie

« La lunette de la tragédie grecque nous apprend, entre autres, que la véritable tragédie n’est jamais une confrontation directe entre le Bien et le Mal, mais plutôt, de façon plus exquise et plus douloureuse à la fois, un conflit entre deux conceptions du monde irréconciliables. » Petit-fils d’émigrants, descendant d’une famille de Juifs austro-hongrois ayant vécu pendant trois siècles et demi (1612-1941) dans un shtetl polonais où 99,2% des Juifs ont péri, l’helléniste Daniel Mendelsohn a été bercé toute son enfance d’histoires épiques et de destins tragiques : la traversée vers les Amériques, le mariage arrangé d’une de ses tantes, son décès prématuré, la sœur qui prend le relai, le silence intense de son grand-père – par ailleurs si loquace – concernant la disparition de son frère, de sa belle-sœur et de leurs quatre filles adolescentes. Ceux dont l’histoire aurait dû être racontée. Six Juifs « tués par les nazis », dont la trace se résume à une mention lapidaire au dos d’une photo. Obsédé par la généalogie de sa famille depuis ses treize ans, Daniel Mendelsohn entame un voyage au long cours sur cinq ans, reliant New York, l’Ukraine, l’Australie, Israël, Stockholm, Copenhague, Prague, Vienne, Vilnius, Riga, Minsk…pour récolter auprès des douze derniers survivants de Bolechow, le moindre indice, la plus petite piste lui permettant de reconstituer le déroulé des événements. Comment dans cette province de Galicie de l’empire royal et impérial de la double monarchie d’Autriche-Hongrie, les Ukrainiens ont massacré leurs voisins, piétinant les enfants, les jetant par les fenêtres, déversant une rage qui avait dû s’accumuler depuis des années pour ainsi exploser dans un déchaînement de haine, de folie meurtrière. Quel fut le déclic ? Des 6 000 Juifs de Bolechow, seuls 48 ont survécu. Dénoncés par les voisins, une bonne, cachés par une enseignante dans une trappe creusée dans le sol, défendu par un Polonais fou amoureux de Frydka – qui dans un geste tragico-romantique hurle aux allemands de le fusiller aussi, la fuite de Lorka (l’aînée) dans les montagnes partie rejoindre un groupe de résistants, les versions diffèrent et se contredisent. C’est en se rendant sur place, rencontrant les derniers survivants et les témoins des « Aktions » menées par les Allemands que Daniel Mendelsohn démêlent les fils compliqués du destin de 6 juifs d’Europe de l’Est exterminés. D’une communauté ayant vécu en harmonie avec les Allemands, les Russes, les Polonais et les Ukrainiens. Confronté à l’impossibilité – frustrante – de livrer une histoire cohérente et linéaire – un début, un milieu et une fin – l’auteur soulève la question de la juste place du narrateur en tant qu’observateur extérieur. De la distance physique, temporelle et psychologique. Du conflit inhérent entre raconter « ce qu’il s’est passé » et « le récit de ce qu’il s’est passé ». La tentation de colmater les béances, de broder quand la matière vient à manquer. De privilégier une cohérence d’ensemble, s’éloignant inévitablement de la vérité. À défaut d’embrasser la totalité de leurs vies et le destin des Juifs de Galicie, Daniel Mendelsohn réussit pleinement sa mission en individualisant, distinguant, extrayant d’une masse de 6 millions d’inconnus, 6 individus. Les silhouettes floues, au début, se précisent. La Shoah, vertigineuse dans sa destruction systématique de tout un peuple, son ampleur industrielle, s’incarne dans des trajectoires individuelles ; et, par ce geste même visant à ajuster sa focale sur des destins particuliers, Daniel Mendelsohn ressuscite les membres de sa famille, leur restitue une partie de leur vie, fondue de manière indifférenciée dans celle d’un groupe décimé. Les disparus est une enquête familiale minutieuse d’une ampleur colossale, un travail de fourmi. Fascinante par ses enchevêtrements de fausses pistes, errances, hasards, coïncidences incroyables et découvertes vertigineuses. Un récit érudit, intelligent, puissant et bouleversant, entrecoupé de commentaires de la Torah. Les réflexions rabbiniques sur les textes bibliques éclairant les forces à l’œuvre sous-tendant les comportements : jalousie, rivalités, promiscuité, violence, orgueil… Dans une certaine mesure, le conflit fratricide d’Abel et Caïn offre une clé de lecture de l’Holocauste et, de manière générale, des épurations ethniques et crispations identitaires dans une région. La grande catastrophe n’est-elle pas annoncée entre les lignes du grand déluge et du sauvetage de l’humanité par Noé ? Daniel Mendelsohn prouve une fois pour toutes que la tragédie avant de s’inscrire dans une perspective historique est humaine. Que le sens de l’Histoire est à trouver dans la nature de l’Homme qui la fait, dans des motifs inchangés depuis les débuts de l’humanité et tellement d’actualité. Qu’il n’y a pas de « bons » ou de « mauvais », mais des gens qui dans un moment critique « choisissent de faire le mal et d’autres de faire le bien, même lorsque, dans les deux cas, ils savent que leur choix va entraîner de terribles sacrifices ». Que le courage et la lâcheté sont le fruit d’un basculement éthique infime, si rapide qu’aucun indice ne permet de l’anticiper. Nos actions étant intrinsèquement liées au lieu, à l’époque, aux circonstances, à l’histoire qui nous a précédés et dont nous incarnons le dernier maillon. Au-delà du devoir de mémoire, Les disparus est un très grand texte qui sonde l’âme humaine et illustre de manière concrète l’échec du slogan « plus jamais ».

Mon appréciation : 5/5

5/5

Date de parution : 2006. Grand format aux Éditions Flammarion, poche chez J’ai Lu, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Guglielmina, 940 pages.

PRIX MÉDICIS ÉTRANGER 2007 

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