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Les livres à lire au moins une fois dans sa vie : Au nom de tous les miens, Martin Gray {#LivreCulte}

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Puisqu’ils prenaient notre vie, c’est qu’elle était un trésor, puisque les miens étaient morts j’étais dépositaire de leurs vies. Ils m’avaient légué leur passé, ce qu’ils auraient pu devenir et ce qu’ils avaient vécu de joies et de peine. […] Et par moi vivait la vengeance. J’ai décidé de vivre. J’ai décidé de m’enfuir. Au nom de tous les miens.

Témoin de l’édification des murs du ghetto de Varsovie, chef à seulement 17 ans d’une organisation de contrebande approvisionnant les siens crevant de faim en denrées alimentaires via des réseaux clandestins, déporté à Treblinka – seul membre de sa famille à avoir survécu, combattant acharné qui, après son évasion du camp prend part à l’insurrection du ghetto, chasseur de collabos aux côtés des partisans cachés dans les forêts de Lublin, plus tard de la N.K.V.D, venant grossir les rangs de l’Armée rouge faisant marche sur Berlin, Martin Gray aura été de tous les combats pendant la Seconde Guerre mondiale. La rage au ventre, le désir de vivre chevillé au corps et la volonté de faire payer à ceux qui ont décimé son peuple, sa mère, ses frères, son père abattu d’une balle devant ses yeux, ses compagnons de lutte. Son arme : une intelligence rare dans la perception des événements, la capacité à rebondir, s’adapter, troquer l’étoile bleue sur fond blanc pour le brassard rouge à croix gammée, à se glisser dans la peau d’un jeune polonais aryen, d’un camarade soviétique ou d’un nouvel émigrant américain. Avec une constance de jugement. Une éthique claire. « Il faut faire attention, maintenant nous sommes les plus forts. Il faut être deux fois un homme. » En somme, un opportunisme périlleux combinant ingéniosité et droiture morale, permise par une résistance psychique au mal le retenant de franchir la ligne de démarcation victime/tortionnaire que d’aucuns transgresseront :

Mais pourquoi survivre si je devenais moi aussi un bourreau ? […] ils faisaient germer en nous la graine de la lâcheté. Ils voulaient nous détruire et nous pourrir.

De toutes les horreurs endurées, la révélation la plus violente réside certainement pour l’adolescent dans le constat que le mal est consubstantiel à la nature humaine, en sa versatilité, avec pour corollaire la lâcheté.

Des chiens comme des hommes on pouvait faire n’importe quoi. Il n’y avait ni homme, ni chien, ni race maudite, seulement des hommes qui étaient devenus des bourreaux, d’autres qui les avaient dressés, peut-être des sociétés qui fabriquaient plus que d’autres des bourreaux.

La bête n’a rien à envier au paysan polonais dénonçant par intérêts une famille juive cachée ou au SS agissant en toute impunité, fixant aux 400 000 Juifs agglutinés sur une superficie de 300 hectares à 200 calories le besoin énergétique journalier.

Ici était le fond. Le fond de la vie, le fond de l’homme. Car les bourreaux avaient visages d’hommes, ils étaient semblables à ces corps que je jetais, ils étaient pareils à moi. Et ils avaient inventé cette fabrique à tuer.

Les oreilles bourdonnant la journée du bruit régulier de l’excavatrice creusant le sable jaune de Treblinka et la nuit, du son mat de la caisse retirée au rythme du « Enlevez » suivi de celui du corps qui tombe, Martin Gray, assigné au camp du bas, effectue son travail de « Totenjuden : Juif de la mort ». Effectuant la navette des chambres à gaz aux fosses communes, empilant les cadavres sur des brancards et étranglant de ses mains les enfants encore vivants. Détourner le regard, succomber à la cécité face au malheur des siens, jamais. Martin Gray veut être témoin « de ce royaume où chacun se prolongeait par miracle », pour raconter plus tard.

Moi, je voulais voir. Ce n’était même plus la volonté de vendre qui me poussait dans les rues tous les matins mais bien celle de regarder, d’enregistrer, de savoir : les événements étaient devenus pour moi comme un alcool. Il fallait que je sache, que je prenne ce monde sauvage dans mes yeux, dans ma tête, pour dire un jour tout ce que j’avais vu, tout ce que nous avions souffert.

« Je veux savoir car je ne veux pas me laisser enfermer. » Puisqu’il le sait, il survivra, et en fondant à son tour une famille refera vivre les 6 millions de morts en donnant la vie. Faire jaillir la lumière là où d’autres s’activent à sonder toujours plus avant les ténèbres de la nature humaine, en perfectionnant leur fabrique à tuer. Au nom de quoi ? D’une idéologie, mais sans doute aussi par lâcheté, haine viscérale et jalousie. Résultat d’un mal-être profondément enraciné mâtiné de dégoût de soi. Le résultat de ce récit de survie autobiographique écrit à quatre mains avec Max Gallo qui a enregistré Martin Gray est un morceau de bravoure et une leçon d’humanité. D’autant plus qu’après avoir vu périr dans les camps toute sa famille, avoir assisté à la déliquescence morale de son pays et l’avilissement de la civilisation européenne ayant coopéré avec les nazis, Martin Gray a perdu sa femme et ses quatre enfants dans un incendie. Les mots de Max Gallo en préface ne sont pas de trop pour qualifier cette œuvre : « au croisement de l’histoire et d’un destin extrême ». « Martin Gray avait vécu le paroxysme de notre temps héroïque et barbare. Il témoignait pour son peuple martyr et indestructible. » « Sa vie est un engagement. » L’écrivain exprimera aussi son sentiment d’impuissance à se faire entendre auprès de ceux qui refusent d’écouter. Confessant son échec douloureux à alerter la population juive de ce qui l’attendait.

Ils ne voulaient pas me croire parce que le gouffre fait peur, et qu’ils préféraient ne pas voir, ne pas savoir ; ils ne pouvaient pas me croire parce qu’il était impossible d’imaginer Treblinka. Un homme sain ne peut pas comprendre qu’il est promis à la mort. […] Je ne pouvais pas montrer les cadavres, mes mains n’étaient que des mains, qui savait qu’elles avaient soulevé des centaines de corps ? Mes mots n’étaient que des mots.

Au nom de tous les miens est l’un des textes les plus importants du XXe siècle. Un récit bouleversant traversé par une fureur et une énergie intarissables, retraçant le destin tragique d’« un homme vrai, et debout » qui, refusant de succomber au défaitisme, a affiché face aux épreuves une résilience et une vitalité hors du commun.

C’était le jeu de la vie et de la mort. Ils serraient le lacet autour de notre cou, méthodiquement, et nous avions de plus en plus besoin d’air. J’apportais un peu de cet air. Mais les enchères montaient toujours.

Il fallait décider d’aller jusqu’à la tanière des bourreaux, rendre coup pour coup. Mourir les armes à la main ne suffisait pas. Il fallait vaincre, définitivement, les écraser sous nos talons. » […] C’était le moment de l’épreuve, j’étais avec les miens une arme à la main, nous allions commencer à leur faire payer et la dette était immense. 

Nos vies avaient la résistance de la pierre et nos pierres l’éternité de la vie.

Venger les miens, tout mon peuple, c’était faire surgir une autre famille, jeter d’autres graines dans le sol et les protéger. 

Allons, frères, je ne réussirai jamais à vous venger complètement et même si j’y réussissais vous ne revivriez pas. C’est ma défaite. La mort ne se rachète pas. Seule une autre vie peut l’effacer. D’autres vies.

et s’il y avait des bourreaux dans chaque camp, je ne serais jamais avec eux. Et si aucun des systèmes organisés par les hommes, dirigés par les Grands qu’on voyait passer en limousine noire ne me convient, je fonderai mon système, mon organisation, ma famille, une femme, des fils autour de moi, tous groupés comme dans une forteresse, liés entre nous par le sang et l’amour. Je construirai ma forteresse, mon château, pour eux.

Et parce que j’avais souffert, je me sentais juif jusqu’au plus profond de moi. Fier et heureux d’être juif car nous étions restés vivants et debout malgré la rage des bourreaux et l’indifférence du monde.

Mon appréciation : 5/5

Écrit par Max Gallo sur la base du témoignage de Martin Gray. Date de parution : 1971. Éditions Robert Laffont, poche aux Éditions Pocket, 384 pages.

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Melnitz, Charles Lewinsky : la vie d’une famille juive entre respect des traditions, tragédies personnelles et drames historiques de 1871 à 1945 en République helvétique {Prix du meilleur livre étranger 2008}

Oublier ? Ils n’oublient rien. Sauf peut-être la vérité. Mais pas les mensonges. […] ces histoires, ils continuent à les raconter, et ils y croient. Quelquefois ils disent : « Nous sommes des gens modernes et, par conséquent, n’ignorons pas que tout cela est faux », mais pour autant ils ne cessent pas de le croire. C’est chevillé dans leur tête. Le mensonge a beaucoup de tenons. Parfois, il ne se fait plus entendre pendant quelques années, mais il est seulement en sommeil, refait ses forces. Un jour […] il se réveille.

Tout débute en 1871, pendant la guerre franco-prussienne au sein d’une famille traditionnelle juive…ou plutôt, non. L’histoire commence bien avant, il y a 2 000 ans, et s’il faut se montrer tatillon en fixant une date exacte, le point d’orgue, l’origine macabre d’où découle toute la lignée Meijer, disons 1648 avec les Cosaques de Chmjelniski, les pogroms en Ukraine et à Lublin, avec cet aïeul un brin taquin : oncle Melnitz, ayant écopé d’un nom qui n’est pas le sien. Touche fantastique d’une lecture immersive au charme fou, dont le voile entourant l’identité de ce personnage central traversant les époques, faisant fi de toute chronologie, ne sera levé qu’à la fin. L’oncle Melnitz est une figure spectrale rendant régulièrement visite à ses descendants, inoculant son pessimisme, rodant comme la mort, jouant sa partition à la manière d’un oiseau de mauvais augure : Toc ! Toc ! Oyez ! Oyez ! Écoutez-moi bien, ouvrez grand vos écoutilles : l’Histoire finit TOUJOURS par se répéter ! Selon une périodicité variable et des moyens plus ou moins évolués, fonction du degré de modernité de la société, certes, mais l’antisémitisme latent pointe inévitablement le bout de son nez. L’oncle Melnitz fait office de mémoire, qui flanche chez certains, quand d’autres n’oublient pas, démentant l’adage selon lequel « jamais plus, ça n’arrivera ». Éleveur de bétails et artiste en Guématriah, Salomon Meijer est un homme respecté, notable de la communauté juive d’Endingen, l’une des deux villes en Suisse où les Juifs au 19e siècle avaient le droit de résider. Bien que jouissant de l’égalité politique – octroyée en 1866, les Juifs restaient encore cantonnés à des zones de résidence étroitement délimitées. À la table du dîner, un homme fait irruption, le visage barré d’un bandeau taché. Golda – épouse Meijer – sa fille Mimi et Hanelle – orpheline recueillie lors d’un voyage d’affaires en Alsace – se précipitent auprès de Janki. Ce parent éloigné, débarqué comme un coup de vent dans leur vie, donne le la d’une saga familiale monumentale, où les portes s’ouvrent sur des inconnus et se claquent sur des rancœurs tenaces, que seule la promiscuité familiale favorise à un tel degré d’intensité. Dans la veine des grandes fresques romanesques faisant s’entrelacer la petite et la grande histoire, rendant compte des tragédies personnelles à l’aune des événements politiques, Melnitz retrace 75 ans de la vie d’une famille juive de 1871 à 1945 en République helvétique. En creux, se dessinent les mutations profondes du judaïsme : accélération du processus de sécularisation, exigences de l’assimilation, avec pour corollaire une perte de repère, un repli communautaire ou la dilution de l’identité juive dans le temps ; magnifiquement incarnées par le renouvellement naturel des générations. Souffrant de sa mise au ban de la bonne société chrétienne zurichoise, François à la tête d’un grand magasin s’émancipe de rites millénaires jugés archaïques et anachroniques – socles ayant assuré la pérennité de la religion au fil des générations (l’interdiction de travailler à chabbat, le respect de la cacheroute règles alimentaires juives, l’accomplissement des mitsvot, la Ché’hita abattage rituel…) pour se convertir au christianisme. Par pur opportunisme, certes, mais le geste en dit long sur son désir de se délester du fardeau inaliénable – puisque hérité de la mère – et encombrant de sa judéité.

D’autres se procurent ce dont ils ont envie avec de l’argent, avait-il dit, François, lui, a voulu se le procurer par le baptême. […]

On perd la mémoire quand on se fait baptiser. Tu as déjà oublié le J. Le J comme Juif. Il a disparu, sans doute ne voulais-tu plus être un Meijer avec un J. […] Tu t’es simplifié un tas de choses, n’est-ce pas ? Ton J, as-tu au moins pu le vendre ? En tirer un bon prix ? Une lettre aussi spéciale.

Mais, qu’en est-il de l’impact sur les enfants ? Peut-on faire table rase de son identité pour se glisser dans une nouvelle comme on changerait de vêtement ? Par ricochet, en coupant avec ses racines, François entraîne son fils Alfred dans un vertigineux conflit identitaire, dont Charles Lewinsky retranscrit les méandres, tiraillements et désœuvrements, à l’instar d’un Gaspard Hauser chez Jakob Wassermann ou d’un Jegor Karnovski (La famille Karnovski d’Israel Joshua Singer), héros mishling, issu d’un mariage mixte, tiraillé par sa double appartenance – antinomique – le condamnant dans l’Allemagne nazie.

Le pauvre garçon ne sait pas où est sa place, pensa-t-il. C’est le pire qui puisse vous arriver. […]

Il était malheureux, mais l’avait dit sans se plaindre, une simple constatation, un médecin faisant son diagnostic. Désirée avait-elle entendu parler de Gaspard Hauser ? Il se sentait ainsi, comme s’il avait perdu une partie de lui-même et ne savait plus où était sa place. « Je suis toujours assis entre deux chaises. Tu comprends ce que je veux dire ? »

Ce n’est pas le seul point commun qui relie l’écrivain suisse à l’auteur yiddish, qui partage avec son frère Isaac Bashevis Singer – Prix Nobel de littérature 1978, la verve du conteur capable d’osciller du tragique au comique, empruntant à l’humour juif, pour redonner ses couleurs au Yiddishland englouti. Bassin plein de vitalité, à la fois espace culturel, linguistique, politique, logé au cœur de l’Europe de l’Est, foyer des communautés ashkénazes, vibrant au rythme du folklore juif des shiddoukhim, rendez-vous arrangés se soldant – au hasard des attractions spontanées et affinités électives – par une union heureuse ou une association dépareillée, des célébrations : brit milah, Seder, Yom Kippour, Kaddish, mais aussi des divorces, tromperies, jalousies, dissensions politiques déchirant les familles. Usant de son libre arbitre, chaque personnage impulse une direction personnelle à son destin, tout en inscrivant sa trajectoire dans celle de son époque. À l’instar de l’engagement syndicaliste d’un Zalman Kamionker débarqué des États-Unis et originaire de Galicie, qui après une demande en mariage anthologique élargit la Mischpo’he, ou le rêve sioniste et socialiste d’Hillel se formant à l’agriculture avant d’intégrer un kibboutz en Palestine ; postures laïques aux antipodes de l’orthodoxie de Ruben. Comme Lion Feuchtwanger (Les enfants Oppermann) avant lui, Charles Lewinsky souligne la lâcheté avec laquelle une famille bourgeoise est frappée de cécité face à la réalité des camps de concentration et la flambée de l’antisémitisme. Sont à mettre sur le même plan, par leur prise de conscience tardive suivie d’un acte de résistance héroïque, un Arthur Meijer et un Gustav Oppermann. Ce dernier, travesti, s’infiltre dans un camp pour collecter la preuve des atrocités commises par le Reich allemand. Ainsi, chacune à sa façon, les cinq générations de Meijer, Pomeranz, Kamionker et Rosenthal, forment un maillon spécifique dans la chaîne de transmission, modifiant en profondeur le rapport à la religion et la nature des liens d’appartenance à une communauté, qui, grâce à la neutralité suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, a pu passer entre les mailles du filet du traumatisme que sera, à jamais, la Shoah.

Mon appréciation : 5/5

PRIX DU MEILLEUR LIVRE ÉTRANGER 2008

Date de parution : 2006. Grand format aux Éditions Grasset, poche aux Éditions du Livre de Poche, traduit de l’allemand par Léa Marcou, 960 pages.

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Comment ça va pas ?, Delphine Horvilleur : Conversations après le 7 octobre avec une femme rabbin libérale

À mon sens, le judaïsme n’est jamais affaire de puissance. Cela ne signifie nullement qu’il est condamné à la faiblesse, mais qu’il est fort d’une capacité constante à composer avec sa vulnérabilité. Il propose, comme Jacob qui devient Israël, de faire avec tout ce qui est bancal, et de s’appuyer sur la faille pour en faire le lieu de sa résilience. De sa survie.

Outre une conception du judaïsme que je partage, la femme rabbin française du Mouvement juif libéral de France (MJLF), Delphine Horvilleur, expose sa pensée dans un court essai suite aux attaques du Hamas en Israël perpétrées le 7 octobre 2023, sa crainte d’un monde polarisé, tiraillé entre des extrémismes de tous bords, du communautarisme engendrant un repli identitaire, d’une société structurée selon des rapports de domination, des écueils d’une compétition victimaire et d’une hiérarchisation des peines, des rhétoriques complotistes et de la tentation d’y céder quand le monde environnant perd de sa clarté, du danger des grilles de lecture idéologiques simplistes de la société déroulant des guides de pensée prêts à l’emploi faisant fi des discours nuancés, des matrices de genres, du clientélisme ethnique, de du caractère cyclique de l’Histoire qui, s’appuyant sur un antisémitisme latent et notre naïveté d’imaginer que, cette fois, le slogan « Plus jamais ça ! » s’appliquera, oublie, baisse la garde, puis finit par se répéter.

Nous vivons un temps où si peu de gens aspirent à penser librement, chacun préfère se raccrocher au narratif prémâché par sa tribu ou son camp.

Mais le propre de la guerre et d’assassiner le langage, en même temps que les innocents et la subtilité. La modération devient mutique et la radicalité crie à plein poumons. On hurle des slogans et toutes les positions mesurées sont soudain prises en otage.

J’ai fini par comprendre combien j’avais besoin de m’entourer de gens qui se savent hantés. Des êtres qui accueillent les fantômes de leur histoire et les font parler dans ce qu’ils disent, écrivent, composent, chantent ou construisent. J’ai besoin de m’entourer de ceux qui savent ce qu’ils doivent à leurs revenants, et qui ne font pas comme si le passé était passé.

À compléter avec...

l’article fouillé sur les limites de l’intersectionnalité de La Revue K, dont les contributeurs sérieux développent des réflexions aux antipodes des jugements à l’emporte-pièce capitalisant sur l’émotivité de son lectorat.

Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 2024. Grand format aux Éditions Grasset, 160 pages.

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#1 📚 {Sélection spéciale} : #RomansFamiliaux

#PAL (= pile à lire) réduite à quelques pépites que j’ai sous la main à l’étranger et que je lirai ce mois-ci dans le cadre du club de lecture du @prixbookstagram consacré aux romans familiaux ! Thème que J’ADOOOREEEE s’il en est un 💚 👇

***

📖 Melnitz de Charles Lewinsky

📖 La mort d’un père de Karl Ove Knausgaard

📖 Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates

📖 La fille du fossoyeur de Joyce Carol Oates

📖 Quatre ou cinq vies d’Illya Grisov de Yann Brunel

***

Sagas familiales, grandes fresques politiques, écologiques ou sociologiques, névroses, quête identitaire, le roman familial décline à l’infini le thème de la transmission intergénérationnelle, de la filiation et du poids des secrets ; généralement sous la forme d’un gros pavé addictif tissant des destins tragiques faisant s’entrelacer la petite et la grande histoire.

🕍 Melnitz de Charles Lewinsky

La vie d’une famille juive entre respect des traditions, tragédies personnelles et drames historiques de 1871 à 1945 en République helvétique {Prix du meilleur livre étranger 2008}

💙 👨‍👦 La mort d'un père de Karl Ove Knausgaard

1er tome d’une hexalogie autobiographique colossale, 4 736 pages pour tuer le père par les mots

💔 À l'est d'Éden de John Steinbeck

Une fresque familiale magistrale, une lutte acharnée entre le bien et le mal {#chefdœuvre}

💞 Ton absence n'est que ténèbres de Jón Kalman Stefánsson

Chronique d’une famille islandaise, une généalogie sublime de la mélancolie
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🍫 La huitième vie de Nino Haratischwili

Un siècle d’histoire russe & le destin épique d’une famille géorgienne maudite sur huit générations…

🦐 Le Prince des marées de Pat Conroy

L’amour d’une fratrie plus forte que la tragédie, un monument littéraire venu du Sud des États-Unis ! {#chefdœuvre}

🍇 Les raisins de la colère de John Steinbeck

Le destin de la famille Joad ou un portrait des laissés-pour-compte du rêve américain post 1929 {Prix Pulitzer 1940}

🌾 Lilas rouge de Reinhard Kaiser-Mühlecker

Une fresque familiale autrichienne de haute volée qui explore l’héritage nazi d’une lignée

🇩🇪 Les enfants Oppermann de Lion Feuchtwanger

L’inertie du peuple (juif) face à la montée du fascisme {À lire absolument}

🏡 vivaient les gens heureux de Joyce Maynard

La tentative maladroite et émouvante d’une mère de reconstruire le foyer aimant qu’elle n’a jamais connu

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Moi, Tituba sorcière, Maryse Condé : ma sorcière bien-aimée !

Car, vivante comme morte, visible comme invisible, je continue à panser, à guérir. Mais surtout, je me suis assigné une autre tâche […] Aguerrir le cœur des hommes. L’alimenter de rêves de liberté. De victoire. Pas une révolte que je n’aie fait naître. Pas une insurrection. Pas une désobéissance. […] Je n’appartiens pas à la civilisation du Livre et de la Haine.

En 2018, l’autrice guadeloupéenne Maryse Condé reçoit le Prix Nobel de littérature (alternatif). L’Académie suédoise récompensant une œuvre qui décrit dans « un langage précis »,« les ravages du colonialisme et le chaos du post-colonialisme ». À cela s’ajoute un volet féministe présent dès 1986 avec Moi, Tituba sorcière, inspiré de l’épisode historique des procès des sorcières de Salem à l’ère coloniale de la traite négrière. À l’issue de la chasse aux sorcières menée entre 1692 et 1693 dans des villages du Massachusetts, survenue dans un climat racial tendu, où l’obscurantisme religieux d’une communauté puritaine administrée par le pasteur austère Samuel Parris a entraîné l’arrestation de centaines d’innocents et l’exécution d’une dizaine d’entre eux. Elles plus précisément, puisque la majorité des accusées étaient des femmes. Un épisode récurrent d’hystérie collective aux vertus cathartiques permettant aux hommes de se décharger de leur sentiment de peur face à l’inconnu. Figure disruptive, puisque indépendante, souvent célibataire, détentrice d’un savoir réservé aux initiés et d’une sensibilité exacerbée à son environnement, la sorcière incarne par excellence le symbole d’une émancipation féminine dangereuse. En marge de la société, elle en transgresse tous les codes. Ce qui lui vaut d’être brûlée vive sur le bûcher. Fruit du viol de l’esclave noire Abena par un marin anglais sur un bateau négrier, avant qu’elle ne soit pendue pour s’être défendue face au propriétaire terrien qui tentait de l’abuser, Tituba est dès sa naissance confrontée à la violence des hommes, blancs. Orpheline à sept ans, elle est recueillie par Man Yaya, qui l’initie à la sorcellerie et au pouvoir guérisseur des plantes. Pourchassée comme créature de l’antéchrist de la Barbade à Boston, de Salem à Ipswitch, la vie de Tituba – personnage réel dont l’histoire est ici romancée – épouse celle des « minorités » sacrifiées sur lesquelles les civilisations dominantes ont assis leur hégémonie. Une servitude double : genrée et raciale. Publié à un an d’intervalle, le grand roman de Toni Morrison, Beloved, explore lui aussi, à travers le fantôme d’une enfant assassinée par sa mère, le sujet controversé du désir de maternité à l’aune de la condition d’esclave. Quand la colonisation s’étend au corps de la femme, qu’elle en est dépossédée, que son horizon se limite aux fers qui lui enserrent les pieds, quelle légitimité a la société de juger l’avortement ou un infanticide s’il s’agit d’épargner un enfant ?

Ce fut peu après cela que je m’aperçus que je portais un enfant et que je décidai de le tuer. […] Pour une esclave, la maternité n’est pas un bonheur. Elle revient à expulser dans un monde de servitude et d’abjection, un petit innocent dont il lui sera impossible de changer la destinée. Pendant toute mon enfance, j’avais vu des esclaves assassiner leurs nouveau-nés en plantant une longue épine dans l’œuf encore gélatineux de leur tête, en sectionnant avec une lame empoisonnée leur ligament ombilical ou encore, en les abandonnant de nuit dans un lieu parcouru par des esprits irrités. […] je n’enfanterai jamais dans ce monde sans lumière ! […] La vie ne serait un don que si chacun d’entre nous pouvait choisir le ventre qui le porterait.

De ce travail de réhabilitation de la mémoire de ceux que l’histoire a stigmatisés puis oubliés, Maryse Condé tire le portrait flamboyant d’une héroïne inoubliable et révoltée.

Ce qui me stupéfait et me révoltait, ce n’était pas tant les propos qu’elle tenaient, que leur manière de faire. On aurait dit que je n’étais pas là, debout, au seuil de la pièce. Elles parlaient de moi, mais en même temps elles m’ignoraient. Elles me rayaient de la carte des humains. J’étais un non-être. Un invisible. Plus invisible que les invisibles, car eux, au moins détiennent un pouvoir que chacun redoute. Tituba, Tituba n’avait plus de réalité que celle que voulaient bien lui concéder ces femmes.

Mon appréciation : 4,5/5

PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE ALTERNATIF 2018

Date de parution : 1986. Poche aux Éditions Folio, 288 pages.

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Le rêve du Pêcheur, Hemley Boum : 4 générations d’une famille camerounaise frappée du sceau de la tragédie

Il manquait des centaines de pages au récit de sa vie, Dorothée lui montrait qu’elles avaient toujours été là, collées les unes aux autres, elle les détachait une à une, lui désignant les liens, les transitions : il ne s’agissait pas d’une nouvelle histoire, c’était la sienne encore, à la fois plus tragique et plus belle, plus effrayante et plus passionnante que tout ce qu’il avait pu imaginer.

Un cambriolage qui a mal tourné, une mère alcoolique et prostituée, son meilleur ami Achille lynché par la foule hystérique, le quartier pauvre de New Bell au Sud de Douala et ses horizons bouchés empêchant de se projeter… à 18 ans, sans un regard en arrière, Zachary s’en va. Tel un culbuto, pendant vingt ans, il vivra sur la brèche, ballotté au gré des événements, délesté des repères identitaires vecteurs de stabilité le reliant à son passé. À défaut, soucieux de faire profil bas, il subit le racisme systémique du pays qui l’a accueilli. C’est le jour où il devient père qu’il se retrouve acculé. Le trou béant laissé dans sa poitrine par la culpabilité se réouvre, ravivant son « abyssale absence d’ancrage » et un sentiment de solitude extrême. Contraint de mettre fin aux stratégies d’évitement élaborées depuis des années, Zachary entame une quête identitaire le conduisant de Paris à Douala jusqu’à Campo. Le petit village de pêcheurs, situé à l’extrême Sud du Cameroun sur le littoral atlantique, dont est issue sa lignée. Dans un beau roman choral rendant compte des résonances entre quatre générations de Mecobé, Hemley Boum tisse une fresque familiale faite de drames, d’amour, de pertes et d’attente. Soulignant les perturbations causées par l’arrivée des compagnies forestières, des coopératives et le développement de la pêche industrielle sur un écosystème vierge. Corrompant des sociétés dont le fonctionnement encore aujourd’hui repose sur des coutumes millénaires et attirant dans leur filet des hommes ignorant les ressorts de l’exploitation financière dont ils ne sont qu’un maillon. D’une faute originelle : le rêve d’émancipation du pêcheur Zacharias, au déracinement douloureux qu’implique l’exil vécu par son petit-fils, Hemley Boum éclaire les ressorts de la transmission intergénérationnelle, soit la manière dont les descendants se retrouvent dépositaires d’une histoire – nécessairement parcellaire – qui les a précédée, scellant leur destin et guidant leurs choix. Pour cesser d’être un « homme empêché », Zachary devra confronter son passé. Puisque c’est de cette ignorance que découle son impuissance. À l’instar de son précédent roman, Les jours viennent et passent, Hemley Boum observe les mutations sociales, économiques et politiques de son pays à l’aune de leurs répercussions sur les trajectoires de vie des membres d’une famille. Tout en ne négligeant pas de pointer du doigt les mécanismes pervers du racisme intégré : « C’est comme ça que ça se referme le piège : ce que tu subis t’humilie tellement que tu n’oses pas le nommer. »

Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 2024. Grand format aux Éditions Gallimard, 352 pages.

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Le Zéro et l’Infini, Arthur Koestler : l’échec du projet politique soviétique comme application littérale de l’idéologie marxiste {#LivreCulte}

Il n’y a que deux conceptions de la morale humaine, et elles sont à des pôles opposés. L’une d’elle est chrétienne et humanitaire, elle déclare l’individu sacré, et affirme que les règles de l’arithmétique ne doivent pas s’appliquer aux unités humaines – qui, dans notre l’équation, représente soit zéro, soit l’infini. L’autre conception part du principe fondamental qu’une fin collective justifie tous les moyens, et non seulement permet mais exige que l’individu soit en toute façon subordonné et sacrifié à la communauté.

Inspiré des Procès de Moscou (1936-1938), Le Zéro et l’Infini est un texte critique au contenu engagé et subversif préfigurant l’échec du projet politique soviétique comme application littérale de l’idéologie marxiste. Un manifeste anti-stalinien, écrit entre 1938 et 1940, devenu une œuvre culte, universelle, visant à travers la disgrâce de Roubachof, un ancien leader de l’Internationale, membre de la vieille intelligentsia et Délégué du Comité Central, à alerter des dangers d’une lecture idéologique du monde. Selon un revirement ironique, somme toute logique, de bourreau le héros se meut en victime de l’épuration politique permettant le renouvellement régulier des dirigeants. Reconnu coupable de chefs d’accusation aussi variés que grotesques : sabotage industriel, collaboration avec des puissances étrangères, complot d’assassinat du N°1, mentalité contre-révolutionnaire, impulsions sentimentales en contradiction avec la nécessité historique… En éliminant les cadres bolcheviques, les Grandes Purges staliniennes coupent le cordon reliant la population russe à sa mémoire historique. Entrecoupé d’interrogatoires et d’extraits de son journal de détention, la narration suit le cheminement intellectuel du détenu dans sa tentative d’identifier à partir de son expérience personnelle les causes de l’échec du modèle auquel il a consacré sa vie. Qui s’achève sur une farce grotesque et la vague promesse d’une réhabilitation future. Le jour où le peuple, ayant atteint un degré de développement suffisant, saura à même de jauger la valeur du sacrifice consenti. Comment une idéologie plaçant l’humain au cœur de son système de pensée, en vient-elle à l’annihiler ? Qu’en est-il de la légitimité d’un régime affirmant la primauté du collectif sur l’individu ? Qui demande à l’homme de s’effacer – différant son droit au bonheur – pour mieux triompher ? L’échec réside précisément dans la dichotomie absurde entre l’application empirique d’un projet politique – donc humain, qui fonde son programme sur la logique froide des mathématiques. L’approche holistique du courant marxiste noyant l’individu dans la masse ; « la définition de l’individu était : une multitude d’un million divisée par un million » ; et un postulat de départ erroné ; « le principe selon lequel la fin justifie les moyens est et demeure la seule règle de l’éthique politique » ; conduisent inéluctablement à une équation déshumanisante et faussée. De là, découle le risque totalitaire.

Faire de la politique, c’est opérer avec x sans se préoccuper de sa nature réelle. Faire de l’histoire, c’est reconnaître x à sa juste valeur dans l’équation.

C’est par le corps, la confrontation avec la douleur physique de ces anciens camarades, la vision de leur visage ravagé par la torture, que Roubachof comprend l’absurdité de la poursuite d’un idéal de raison pure. Qu’il reprend contact avec la matière, s’émancipant d’une doctrine politique déconnectée de son sujet. Peu à peu, la démence du projet auquel il a participé lui saute aux yeux.

À présent, dans l’accès de nausée qui lui retournait l’estomac et séchait la sueur qui baignait son front, son ancien mode de pensée lui semblait toucher à la folie. Le pleurnichement de Bogrof bouleversait l’équation logique. […] Le facteur sans importance était devenu l’infini, l’absolu.

L’expérience montre que la tentation a toujours été grande pour l’homme de concevoir des grilles de lecture explicatives de la société, souvent manichéennes et simplificatrices, que ce soit par le biais du matérialisme dialectique hier ou de l’intersectionnalité aujourd’hui, d’une opposition claire dominants/dominés, bien que l’expérience ait démontré la partialité d’une telle polarisation de la réalité. L’écrivain juif hongrois, Arthur Koestler a tiré de son passé militant, puis de son désengagement du Parti communiste allemand, la matière d’un livre culte. Un témoignage exhaustif et édifiant, à lire absolument !

Le Parti n’a jamais tort, dit Roubachof. Toi et moi nous pouvons nous tromper. Mais pas le Parti. Le Parti, camarade, est quelque chose de plus grand que toi et moi et que mille autres que toi et moi. Le Parti c’est l’incarnation de l’idée révolutionnaire dans l’Histoire. L’Histoire ne connaît ni scrupules ni hésitations. […] Quiconque n’a pas une foi absolue dans l’Histoire n’a pas sa place dans les rangs du Parti.

Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 1940. Grand format aux Éditions Calmann-Lévy (nouvelle traduction), poche aux Éditions Livre de Poche, traduit de l’anglais par Jérôme Jenatton, 320 pages.

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Anna Thalberg, Eduardo Sangarcía : Au bûcher la sorcière !

pourquoi devait-il lui-même boire jusqu’à la lie le calice de la douleur, pourquoi la douleur et la mort étaient-elles la seule chose certaine de cette vie, pourquoi le sacrifice du Christ n’avait-il pas suffi pour nous libérer de la misère de ce monde, pourquoi l’homme n’est-il qu’une feuille fragile emportée sans pitié par la bourrasque

La question du mal et de ses origines, la répétition historique d’une violence endémique, le point de rupture, où galvanisé par l’énergie du groupe, l’impunité accordée par une autorité, l’être humain bascule dans la barbarie, les digues lâchent, où la jalousie, la xénophobie, s’agrègent pour donner une matière malléable déversant une colère longtemps accumulée sur une minorité, semble obséder l’écrivain mexicain Eduardo Sangarcía. Qui, après avoir consacré sa thèse à la littérature latino-américaine de l’holocauste, fait de la chasse aux sorcières de Wurtzbourg, le sujet d’un premier roman écrit d’un jet. Sans ponctuation, ni temps morts, Anna Thalberg relate en une centaine de pages, les derniers jours d’une femme accusée de sorcellerie, de son arrestation dans sa chaumière au bûcher de l’Inquisition. Là où entre le XVIe et le XVIIe siècle eut lieu le procès historique des sorcières de Wurtzbourg. Petite ville allemande théâtre d’un pogrom 200 ans auparavant, ayant mené sous la houlette de l’évêque à l’extermination systématique des Juifs de la région. Protagonistes d’un ballet maintes fois exécuté à travers l’Histoire, Klaus le mari et le père Friedrich s’engagent dans un combat perdu d’avance contre l’institution ecclésiastique, les villageois détournent le regard, la concupiscence des hommes aiguise le désir de vengeance des femmes. À la manière des saignées pratiquées pour éliminer les toxines, Anna Thalberg, « la rousse, l’étrangère aux yeux de miel comme ceux d’un loup, la peau saupoudrée de taches de rousseur comme un serpent venimeux », fait office de bouc émissaire. La victime innocente d’un système inapte à réguler son niveau de frustration. Un court premier roman qui illustre à merveille le vieil adage selon lequel l’histoire n’en finit pas de se répéter.

Mon appréciation : 3/5

Date de parution : 2021. Grand format aux Éditions La Peuplade, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Millon, 168 pages.

Féminisme & chasse aux sorcières

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Où vivaient les gens heureux, Joyce Maynard : la tentative maladroite et émouvante d’une mère de reconstruire le foyer aimant qu’elle n’a jamais connu

Un amour trop grand pour ses enfants avait peut-être provoqué leur désamour. Savoir que pour leur mère ils représentaient ce qui comptait le plus dans sa vie pesait trop lourd sur eux trois. Leur père les aimait aussi, bien sûr, mais sans provoquer le fardeau d’obligations qu’imposait la dévotion d’Eleanor.

Orpheline, après une enfance passée à l’ombre du couple fusionnel formé par des parents alcooliques emportés trop tôt par un accident, Eleanor investit ses espoirs et ses droits d’auteur dans une ferme dans le New Hampshire. Une petite maison isolée au bout d’un chemin de terre sans issue, surplombée par un frêne géant, à proximité d’une cascade. Un point d’ancrage où l’autrice et illustratrice de livres pour enfants rêve d’établir le foyer familial dont elle a été privée. Bâtie sur des fondations fragiles, la vie qu’Eleanor a fantasmée : sa rencontre avec Cam, leur passion, suivie d’une grossesse deux mois après, leur mariage et dans la foulée la venue de deux autres bébés, tiendra sur le fil quelques années. Une vie simple à la campagne ponctuée par la succession des saisons et des rites annuels. Comme la mise à l’eau de leurs bonhommes-bouchons célébrant l’avènement du printemps. La parenthèse idyllique se referme violemment le jour où une tragédie frappe leur famille. Remplie de rancœur, d’amertume et de colère, incapable de pardonner à son mari, Eleanor amorce le déclin progressif de leur couple. Un délitement alimenté par son obsession pour le bonheur de ses enfants, sur lesquels elle effectue un transfert dans sa vaine tentative de réparer une enfance solitaire. Le corollaire de cet amour étouffant étant une déception à la hauteur de ses attentes et une exclusion inévitable, résultant d’un instinct de protection. Petits et grands drames, difficulté d’articuler vie professionnelle, conjugale et familiale, d’aimer sans étouffer l’autre, de ne pas projeter sur ses enfants des attentes démesurées trop chargées émotionnellement… Où vivaient les gens heureux réunit les thèmes chers à Joyce Maynard, qui puise dans son expérience personnelle la matière d’une chronique familiale à vous déchirer le cœur. Une fresque intime dessinant sur quarante ans le portrait d’une héroïne profondément sensible et humaine qui, dans sa quête de bonheur, tente avec maladresse de combler des carences affectives. Pour réaliser, au crépuscule de sa vie, l’importance de se réconcilier avec son passé et de pardonner à ceux qu’elle a aimés.

Quelques citations ✍️

Parfois, il faut partir de chez soi pour devenir la personne qu’on doit être.

Elle voulait faire de chaque journée une merveille et la pression qui en résultait créait souvent le résultat inverse.

Toutes ces années, elle avait supposé qu’il existait quelque part un manuel de règles expliquant comment devait se dérouler une relation, mais elle n’en possédait pas d’exemplaire. Elle s’était persuadée qu’elle faisait tout de travers, au point qu’elle n’avait absolument pas perçu, quand elle en avait eu la possibilité, qu’elle était peut-être en train de vivre quelque chose de très bien, ou du moins d’agréable.

Comment se peut-il que la personne avec qui on a partagé les moments les plus intimes, un très grand amour, une immense douleur, des joies et aussi des chagrins, devienne un étranger ? 

Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 2021. Grand format aux Éditions Philippe Rey et poche aux Éditions 1018, traduit de l’anglais (États-Unis) par Florence Lévy-Paoloni, 560 pages.

Idées de lecture...

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Un dernier verre au bar sans nom, Don Carpenter : les rêves d’écriture d’un groupe d’amis dans l’Amérique de la Beat Generation

Charlie avait décidé de devenir écrivain. Il avait l’impression d’avoir tant à dire. À présent, il savait qu’il n’en dirait rien. La plupart des choses avaient déjà été dites. Le reste n’avait pas besoin d’être exprimé. S’il abandonnait, le monde ne perdrait rien. Il avait eu de la valeur en tant que romancier potentiel, mais il n’en avait plus.

Un dernier verre au bar sans nom… La beauté du titre, ainsi que l’histoire éditoriale insolite qui se cache derrière la publication de ce manuscrit inachevé rendent un vibrant hommage aux rêves d’écriture d’aspirants romanciers symboles de la beat generation. Un texte posthume lumineux sur la création littéraire, la douleur de ne pas parvenir à coucher sur le papier ses idées et les tourments de ceux qui ne perceront jamais, dilués dans les valeurs d’alcool des bars interlopes de la côte Ouest des États-Unis, reliant l’Oregon à la Californie. Avec Don Carpenter, on est loin du road trip masculin à la Kerouac, où les femmes font tapisserie. Dans ce magnifique roman sur lequel plane une douce nostalgie, Don Carpenter dément le cliché viriliste, en campant des personnages masculins traversés par des doutes existentiels. Des questionnements quant à leur valeur d’écrivains, amants, époux, amis. Et de femmes émancipées qui infléchissent leur destin. Mariés au sortir de l’université, le couple Jaime et Charlie est emblématique d’une Amérique marginale pré hippie entre deux interventions américaines armées à l’étranger : la guerre de Corée, suivie du Vietnam. Fin des années cinquante, le couple se rencontre sur les bancs de l’université, le bébé suit rapidement. Jaime a dix-neuf ans, a été élevée dans une maison victorienne perchée sur les hauteurs de San Francisco, très classe moyenne – tranche haute – américaine. Vétéran de la guerre de Corée, Charlie est, quant à lui, promis à une brillante carrière littéraire. De son expérience militaire des camps de prisonniers, il ambitionne d’en tirer un Moby Dick de la guerre. Une somme monumentale, épique. Une révolution des lettres américaines qui demeurera à l’état embryonnaire, quand Jaime prendra de court le groupe de Portland : Charlie, Dick, Linda, Stan et Marty en publiant son « petit » roman. Une chronique familiale sans grande envergure, pourtant plébiscitée par le New York Times. Comment expliquer un tel succès quand Charlie voit son grand roman tronçonné, passé au moulinet des scénaristes hollywoodiens, Dick peine à placer ses nouvelles dans les pages de Playboy et Stan réalise une percée dans le polar de gare ? La jeunesse envolée, les grandes ambitions s’essoufflent et l’amour, entamé par les désillusions, la médiocrité pointant chez le compagnon idéalisé, subit les ravages du temps. En cela, Don Carpenter nous offre une scène d’anthologie lorsque Charlie pète un plomb quand sa femme lui annonce avoir achevé son premier roman. Une fuite qui en dit long sur la difficulté au sein du couple à saluer les succès de l’autre sans y voir en miroir ses propres échecs, à faire cohabiter amour et ambition tout en évitant que la jalousie et le cynisme ne tarissent les sentiments.

Mais allongée dans son lit ce soir-là, l’estomac noué, elle réfléchit à l’effet dévastateur que son roman avait dû avoir sur lui. Un homme aussi bon ne pouvait sans doute pas faire face à la montée de la jalousie, de l’envie, de la rage qui l’avait saisi en voyant que Jaime avait réussi là où lui-même échouait. Il n’avait certainement pas pu affronter le flot de laideur qui émanait de lui. Du coup, constatant les vices inhérents à son caractère, il s’était enfui avec une femme.

Mon appréciation : 4/5

Date de parution : œuvre posthume. Nouvelle édition aux Éditions Cambourakis, traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 384 pages.

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