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Les Vilaines, Camila Sosa Villada : solidarité & excès, la vie nocturne argentine par un groupe de trans prostituées

« Alors la fraternité trans s’est remise en route. La musique de nos talons montant les escaliers de l’hôpital, le tintement de nos bijoux dans les couloirs semblait capable, un instant, de réhabiliter le monde. » Femme transgenre, et ancienne prostituée, l’autrice argentine Camila Sosa Villada a puisé dans son histoire personnelle chargée pour camper l’héroïne des Vilaines. Roman court, mais poignant, relatant le quotidien d’un groupe de travailleuses sexuelles trans dans le Parc Sarmiento à Córdoba. L’héroïne – double de l’autrice, nous introduit au sein d’une communauté soudée virevoltant autour du personnage flamboyant de Tante Encarna. Une louve protectrice au cœur d’or, seins siliconés et corps remodelé à coups d’injections d’huile de moteur, une guerrière à la poigne de fer, recueillant les âmes trans orphelines dans sa maison rose bonbon. Ses filles putatives fardées qui, au cœur de la nuit, arpentent le pavé, plateformes en plastique taille 44 aux pieds. Jonglant entre humiliations et clients refusant de payer. Un quotidien plombant rehaussé par une solidarité à toute épreuve, procurant le sentiment vivifiant de faire partie intégrante d’une communauté. Avec la violence pour fil rouge, la colère pour moteur et l’amour comme vecteur de cohésion, Camila retrace le chemin tortueux de la transidentité nous plongeant dans la vie nocturne argentine et ses excès. Une femme oiseau au plumage argenté, un bébé tombé du ciel, des hommes sans-tête…tous ces êtres de misère émeuvent par leur extrême vulnérabilité. Leur fébrilité nerveuse. Vibrant sans être larmoyant, ce premier roman est un manifeste engagé brossant un portrait brut d’une communauté mise au ban de la société. Un coup de projecteur qui, malgré les éclats de rire, les tenues clinquantes, paillettes, débordements d’amour et rituels visant à maintenir l’illusion, révèle sous une lumière crue des abîmes de solitude et des enfances gâchées. Au fil des persécutions, les masques se craquellent, jusqu’à ce que l’écosystème artificiel, enveloppé de réalisme magique et piqué de touches poétiques, périclite en un dénouement décourageant.


Mon appréciation : 3/5

 
Grand prix de l'héroïne Madame Figaro
catégorie roman étranger


Date de parution : 2021. Grand format aux Éditions Métailié, poche aux Éditions Points, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, 216 pages.


Idées de lecture…

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💃🏻🇪🇸 {Pal de tour du monde : Argentina, España} #5

Ultime sélection sous le signe de l’hispanophonie avec un tour des lettres argentines contemporaines (Juan José Saer, Elsa Osorio, Ernesto Sábato, Camila Sosa Villada), une escale à Cuba (Leonardo Padura), avant de rejoindre les quartiers chauds de Mexico (Guillermo Arriaga), pour terminer à San Perdido, petite ville côtière du Panama.

Cherry on the cake : un Goncourt métalittéraire qui me fait terriblement envie après avoir écouté l’auteur dans l’émission d’Arte Bookmakers. À suivre…

📖 La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mabougar Sarr

Enquête littéraire semée d’ombres ou quête identitaire, Mohamed Mbougar Sarr fusionne les deux, dans une œuvre métalittéraire virtuose {Prix Goncourt 2021}
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🇦🇷 Luz ou le temps sauvage d’Elsa Osorio

la quête d’identité d’un des 500 bébés volés de la dictature argentine

🦴 L’ancêtre de Juan José Saer

L’histoire vraie d’un naufragé au sein d’une communauté anthropophage, chef-d’œuvre or not ?

🏳️‍⚧️ Les vilaines de Camila Sosa Villada

Solidarité & excès, la vie nocturne argentine par un groupe de trans prostituées

🇵🇦 San Perdido de David Zukerman

🖌️ Le tunnel d’Ernesto Sábato

🇲🇽 Le sauvage de Guillermo Arriaga

🇨🇺 Hérétiques de Leonardo Padura

Découvrez mes pals par destination !

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Les racines du ciel, Romain Gary : une épopée écologique au secours des éléphants d’Afrique & de la condition humaine {Prix Goncourt 1956}

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« […] ils rêvaient tous plus ou moins confusément d’arriver à sortir un jour vainqueurs des difficultés de la condition humaine. Ils réclamaient une marge d’humanité. Ils y croyaient. » Légende africaine, anarchiste, humanitaire misanthrope, idéaliste soupçonné d’officier en tant qu’agent double à la solde des Français, Morel, l’alter ego de Gary, a pris le maquis pour défendre les éléphants d’Afrique. Si au milieu du 20e siècle, le combat écologique en est encore à ses balbutiements, le choix des éléphants dans une région colonisée par l’homme blanc revêt un caractère symbolique. Suggérant une modernité fatiguée en quête d’exotisme pour se ressourcer. Une cure de jouvence à coups de fusils sur des pachydermes encombrants, vestiges d’une Afrique primitive que les nationalistes panafricains dans un opportunisme éhonté auront vite fait d’annexer. À l’instar de son héros magnifique, Romain Gary transcende sa misanthropie, faisant surgir du fond de l’ignominie une nouvelle espèce d’homme. Sa croisade écologique est une lutte « pour l’honneur du nom d’homme ». Le dernier sursaut d’espoir d’une civilisation qui a créé tout au long du 20e siècle les conditions de sa propre disparition : Shoah, guerres civiles, bombe atomique…au nom du progrès, d’un matérialisme historique ou du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Comme le revendiquent les élites africaines passées sur les bancs des facs parisiennes qui reproduisent inconsciemment un mimétisme colonialiste confondant. Épopée humanitaire doublée d’une critique de l’idéologie comme outil génocidaire, Les racines du ciel s’est révélé un chef-d’œuvre visionnaire. Un cri de résistance et un éloge de l’engagement contre la suprématie de l’Homme sur son environnement. Morel a ceci de prodigieux qu’il est animé par une foi contagieuse en la capacité de l’humanité à protéger cette marge de liberté et de dignité. Lui, qui a puisé dans la vision de troupeaux d’éléphants cavalant librement l’énergie pour résister à sa détention en camp de concentration nazi. « Chacun associe les éléphants à ce qu’il y a en lui de plus propre », « une dimension de vie à sauver ».

L’alibi nationaliste, je le connais et je le vomis : de Hitler à Nasser, on a bien vu ce que ça cache… Les plus beaux cimetières d’éléphants, c’est chez eux. 


La liberté, « la plus tenace racine implantée dans le cœur de l’homme »

L’Islam appelle cela « les racines du ciel » pour les Indiens du Mexique, c’est « l’arbre de vie », qui les fait pousse les uns et les autres à tomber à genoux et à lever les yeux en se frappant la poitrine dans leur tourment. Un besoin de protection auquel les obstinés comme Morel cherchent à échapper par des pétitions, des comités de lutte et des syndicats de défense –  ils essaient de s’arranger entre eux, de répondre eux-mêmes à leur besoin de justice, de liberté, d’amour – ces racines du ciel si profondément enfoncées dans leur poitrine…


Les éléphants : un choix symbolique ?

– J’ai fait de la résistance sous l’occupation…

C’était pas tellement pour défendre la France contre l’Allemagne, c’était pour défendre les éléphants contre les chasseurs… 

« Chaque individu », Gary insiste à plusieurs reprises là-dessus, est un éléphant. Chaque homme dans la rue est un animal encombrant, solitaire, menacé dans son intégrité puisque représentant une potentielle source de rentabilité. L’ambiguïté réside dans ce que Romain Gary se contredit dans ses déclarations, brouillant les pistes en affirmant que le combat de Morel est à prendre exclusivement au premier degré. Ce dernier déniant un quelconque message politique sous-jacent. La préservation de la faune et de la flore est sa seule visée. Si l’Homme est capable à terme de protéger son environnement, et à fortiori un animal source de protéine et cible des trafiquants d’ivoire, alors la race humaine a une chance de retrouver sa dignité, largement entamée par les inventions meurtrières du 20e siècle, les guerres idéologiques (capitalistes vs soviétiques, marxisme, léninisme, trotskistes, Guerre de Corée, du Vietnam plus tard, ingérences étatiques), les progrès scientifiques (guerres bactériologiques, bombe atomique)… Le regard franc, les cheveux bouclés, les traits tirés par son expédition dans la jungle africaine, la petite croix de Lorraine attestant de son engagement dans la résistance toujours impeccablement épinglée sur son veston, Morel a tout du héros populaire. De l’illuminé animé par un idéal qui le dépasse aux yeux de ceux incapables de rêver, de se révolter pour défendre à ses côtés cette marge d’humanité. D’entrer en croisade pour que « les nations, les partis, les systèmes politiques, se serrent un peu, pour laisser de la place à autre chose, à une aspiration qui ne doit jamais être menacée ». L’éléphant est à la fois chaque homme, chaque partie de nous vivants, porteuse d’espoir qu’il faut protéger, chaque combat juste, légitime dénué d’intérêts financiers, où notre dignité est en jeu. C’est notre liberté et conscience autant personnelle, que collective.


Morel : un héros misanthrope ou un activiste humaniste ?

Voilà pourquoi il était tellement important pour lui de continuer, pour montrer que c’était possible, pour réveiller les gens, les empêcher de croire toujours au pire, et qu’il n’y a rien à faire alors qu’il suffit de ne pas se laisser décourager…

Dans les interviews accordées par Romain Gary aux journalistes, suite à l’obtention du prestigieux prix Goncourt, le romancier aux multiples identités n’a jamais démenti avoir mis une grande part de lui dans son héros. Ayant même inventé le mot « esperado » pour le caractériser. Terme suffisamment éloquent pour illustrer l’espoir placé en lui. Morel est un être droit, qui ne se revendique d’aucun courant idéologique, refusant de se compromettre en endossant les traits grossiers que les journaux et politiques du monde entier aimeraient lui voir afficher : défenseur de l’indépendance africaine, misanthrope que son passage de deux ans en camp a brisé, le dégouttant à jamais de la race humaine. Peau qu’il a d’ailleurs quittée pour revêtir celle des éléphants. Ce désaveu est vécu comme une défaite de l’espèce humaine, provoquant la colère de ceux qui partagent une conception anthropocentrée. L’Homme est au centre de la création, le monde vivant son champ d’expérimentation, l’Afrique « un parc zoologique » et les éléphants une espèce exotique dont 30 000 spécimens disparaissent chaque année en AEF.


Opportunisme nationaliste

– Tu comprends, si je leur disais simplement qu’ils sont dégoûtants, qu’il est temps de changer, de respecter la vie, de s’entendre enfin là-dessus, de conserver une marge d’humanité où il y aurait de la place même pour tous les éléphants, ça ne les dérangerait pas beaucoup. Ils se contenteraient de hausser les épaules et de dire que je suis un illuminé, un excité, un humanitaire bêlant. Donc, il faut être malin. Voilà pourquoi je veux bien leur laisser croire que les éléphants, c’est seulement un prétexte, un camouflage, et qu’il y a derrière une raison politique, qui les vise directement. Alors là, il n’y a pas de doute, ils ont des chances de se réveiller, de s’alarmer, de faire quelque chose, de me prendre au sérieux.


Mon appréciation : 4,5/5

PRIX GONCOURT 1956

Date de parution : 1956. Grand format aux Éditions Gallimard, poche chez Folio, 592 pages.


Du même auteur…

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Être à sa place, Claire Marin : un lieu à soi

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« On accepte parfois des places qui nous contraignent plus qu’on ne le croit, des places trop étroites, parce que nous sommes persuadés qu’elles nous sont destinées. Pour quelles raisons, selon quelles logiques, finit-on par se convaincre qu’une place visiblement trop petite nous conviendra malgré tout ? »

Notre premier ancrage au monde est corporel. L’enveloppe charnelle circonscrit notre espace autant qu’elle nous singularise. La couleur de peau, le sexe, notre métabolisme, les gènes, le sang qui coule dans nos veines, sont autant d’éléments différenciants, souvent discriminants. Le premier déterminisme est physique, auquel s’ajoute le déterminisme immatériel : le paradigme généalogique, notre bagage socio-culturel. La place que l’on occupe dans le monde serait ainsi largement prédéterminée. Notre libre-arbitre ne pourrait se déployer que dans un espace limité et notre liberté serait annihilée par l’hérédité. Dans Lilas rouge, le virtuose romancier autrichien Reinhard Kaiser-Mühlecker interroge le poids de la filiation, des fautes commises par les aïeuls infléchissant les trajectoires des descendants. Culpabilité lancinante qui fixe à un endroit, fige une image de soi. Notre rôle, se limiterait-il à s’inscrire dans une lignée, à succéder à, à endosser la place qui nous est assignée ou encore à répondre aux projections de ceux qui nous ont précédé ? Aux injections d’une société genrée, âgiste, grossophobe, à des normes dont la publicité ne cesse de nous matraquer. Pour ne pas sortir du cadre, déborder, traquer le bourrelet symptomatique d’un manque de contrôle ou de volonté. Brouiller les pistes, revêtir d’autres identités, revendiquer le droit de se tromper, de se déplacer, dérange. Pourquoi ? Peut-être parce que ceux prompts à porter un tel jugement ne serait in fine pas si sûr du bien-fondé de la leur. Que nos élans les renverraient à ceux qu’ils ont étouffés. « Si certains tiennent tant à nous reconduire définitivement à notre ancienne place, si notre départ leur apparaît comme une trahison, c’est sans doute parce qu’ils le vivent comme un désaveu, comme la remise en question de leur vie qui, elle, reste à la même place. »


Se déplacer pour se réinventer

Qu’en est-il quand la place qui a cristallisé tous nos espoirs échoue à nous combler ? Faut-il insister au risque d’étouffer et de voir son élan vital s’essouffler ou prendre les voiles ? Privilégier le risque à la sécurité ? Le voyage permet ce déplacement ontologique. Se réinventer au contact de l’altérité. Gagner en empathie en prenant la place d’autres, en observant le monde sous un angle différent et en s’émancipant de nos schémas durement ancrés. « Le déplacement est dégagement. Il s’agit de se libérer de nos gages, des entraves, matérielles tout autant que psychologiques. Se défaire d’une place, qui nous a longtemps définis, revendiquer une autre identité, avec parfois le sentiment de trahir celui que l’on a été, ou que les autres voulaient que l’on soit. Il y a toujours une forme de violence et d’arrachement, ne serait-ce que symbolique, dans ces changements de place, dont on décide ou qui s’imposent à nous. Mais il y a aussi, sans doute, une excitation de la libération, une joie dans la bousculade que cela provoque, un enthousiasme dans l’expérimentation d’autres emplacements. »


Prisonniers de notre passé ?

La carte postale d’Anne Berest, Sorj Chalandon, Tanguy de Michel del Castillo, Voyou d’Itamar Orlev, Lignes de faille de Nancy Huston, L’Ombre d’un père de Christoph Hein… la littérature regorge de récits et de romans traitant du poids de la filiation. De la difficulté de s’émanciper d’un schéma, comme si nous étions condamnés à reproduire inlassablement les mêmes erreurs que nos parents. Fouiller le passé permettrait d’éclairer l’avenir. Le présent se retrouvant compressé sur l’échelle du temps. Ne serait-il pas préférable de : « regarder au large plutôt que fouiller les placards empoussiérés, interroger la place de l’altérité dans notre histoire au lieu de se définir dans la familiarité et la répétition »?

L’art en général, et la littérature en particulier, sont des moyens de vivre d’autres vies que la mienne, d’habiter des mondes imaginaires, de mettre le doigt sur ce qui m’émeut et dit par là quelque chose de moi. Une vérité enfouie qui surgit au détour d’une situation romanesque, d’un dialogue, ou d’un personnage qui résonnent en moi. Un nouveau chemin à suivre se dessine. Une opportunité que l’on aurait manquée en restant à sa place.


La passion entre auto-destruction et libération

Qu’est-ce qu’être à sa place ? Être à l’écoute de ses sensations, laisser le désir guider nos pas en prêtant attention à nos intuitions. Le cerveau est conservateur. Son rôle consiste à nous informer et nous protéger du danger. Certainement pas à nous encourager à sauter dans le vide, puis voir ce qu’il adviendra. S’y référer pour répondre à cette question reviendrait à faire du surplace et attendre que la cocotte bouillonne. Avaler des couleuvres en attendant que ça passe ou comme dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig, se transformer en statue de sel. Devenir étrangère à sa propre vie pour finir terrassée, emportée par une passion dévastatrice. Comme si par son consentement à une existence vécue à moitié, en sourdine, l’héroïne avait inconsciemment préparé les conditions psychologiques de son propre ravissement.

« L’image de l’explosion illustre bien la brusque libération de tout ce qui a été contenu dans la vie antérieure. Comme si cet effort pour précisément continuer à contenir cette énergie intime, ces forces refoulées, cédait brutalement au contact d’une rencontre, d’une tentation. »

Même constat dans Feu, l’incandescent roman, de Maria Pourchet. « Si l’on se laisse prendre par la passion, c’est parce qu’elle nous délivre d’une identité dans laquelle on s’est laissé enfermer, par contrainte, habitude ou résignation, ainsi que de la frustration de n’être pas vraiment soi-même. » Étymologiquement, la passion implique la souffrance, l’embrasement des sens. Plaisir sensuel. Mais aussi tentative de sabotage, d’auto-destruction comme le souligne justement Claire Marin : « une mise à mort de son personnage social ». « Il s’agit alors moins d’être désiré que d’être annulé par ce désir, de disparaître. »

Le désir « déterrioralise ». Le déplacement qu’il sous-tend ne réside pas tant dans la recherche d’une confrontation avec l’être désiré, que dans l’expérience de sortir de soi. D’échapper à un quotidien assommant, à un mariage plombant. De se désengager complètement pour ressentir la brûlure cuisante d’être vivant. De vivre à 100%. « Céder à ce désir est alors une manière de se défaire de soi ou de se découvrir autre. Ce désir de l’autre est tout autant désir d’être autre, d’être neuf, de se vivre de manière inédite. » La neurasthénique Emma Bovary n’en est-il pas l’exemple littéraire le plus flagrant ? La littérature regorge d’héroïnes effacées en proie à un dilemme moral, finissant invariablement par basculer vers la prise de risque, le plaisir défendu. L’espoir de ressentir à nouveau, de se réapproprier un corps que les hommes ou les enfants ont annexé. Colonisé.


Le genre, une assignation à domicile

D’ailleurs, le genre n’est-il pas une assignation à domicile ? Connaissez-vous beaucoup de héros masculins qui, à l’instar de Pénélope l’épouse d’Ulysse, auraient accepté de passer vingt ans à attendre fidèlement en filant la laine le retour de l’époux prodige parti à la guerre ? N’utilise-t-on pas la terminologie « écrivains-voyageurs », associée dans notre imaginaire formaté à des hommes aux yeux vifs et visages burinés voyageant et cheval dans les steppes de Mongolie ou se confinant dans une cabane en Sibérie ? Les noms qui me viennent immédiatement à l’esprit étant : Nicolas Bouvier (L’usage du monde), Sylvain Tesson (Dans les forêts de Sibérie, Sur les chemins noirs…), Joseph Kessel (Les cavaliers), Jack Kerouac (Sur la route), Joseph Conrad (Lord Jim), Jack London (Croc-Blanc), quand les femmes n’arrivent qu’après. À l’instar de l’exploratrice Alexandra David-Néel. La première femme européenne à s’être rendue dans la cité interdite de Lhassa, au Tibet. Frontière qu’elle franchit clandestinement travestie en mendiante. Martha Gellhorn, quant à elle, a été éclipsée par son mari Ernest Hemingway. Pourtant, l’autrice de Mes saisons en enfer, Cinq voyages cauchemardesques, a eu une brillante carrière de journaliste et correspondante de guerre.


Être différent, s’émanciper du jugement extérieur

Il semble que certaines places soient assignées. Tandis qu’il y en a d’autres que nous nous efforçons d’occuper. Charriant leur lot de fantasmes, de projections. Et bien souvent, c’est davantage dans les yeux d’autrui que l’on se définit, y cherchant à légitimer notre personnalité, nos choix de vie. La dissonance étant motif d’exclusion. Que ce soit en enfreignant les règles explicites d’une communauté (Celui qui va vers elle ne revient pas de Shulem Deen) ou les règles tacites du milieu dans lequel on a été élevé. Alors, pour briser l’image de soi limitante dans laquelle on s’est laissé enfermé, rendant insupportables les petits gestes du quotidien, les habitudes maintes fois répétées qui à la lumière de cette prise de conscience souvent violente, nous apparaissent dans toute leur absurdité, on file, on plaque tout. On largue les amarres sans se retourner. Plus qu’un geste lâche ou audacieux, il s’agit d’une question de survie. Pour de nouveau respirer.

« On fuit pour se sauver ou pour retrouver la dynamique d’un déploiement de soi. » « Ce départ rejoue le geste même d’exister, au sens étymologique : sortir de. »

Le déplacement radical ou temporaire – comme la décision d’entamer un tour du monde répond à ce « sentiment d’empêchement », cette sensation désagréable d’être à l’étroit. Le geste revêt une dimension salutaire, l’occasion de prendre un grand bol d’air et de se défaire des barrières visibles ou invisibles intériorisées au fil du temps et des expériences. Bien que le geste ne soit pas exempt de regrets, comme l’expérimente le héros du roman Les poissons n’ont pas de pieds de Jón Kalman Stefánsson, qui un matin envoie valser la table du petit-déjeuner et vingt-cinq ans de mariage. Une impulsion qu’il regrettera amèrement. Aurait-t-il pu anticiper ce coup de sang ? Ce sentiment terrible d’être privé de liberté, auquel s’ajoute, concession après concession, la culpabilité d’avoir consenti – faute d’avoir dit non – à la construction de ses propres cloisons.


La recherche du « vrai lieu »

Être attentif à préserver nos espaces intimes, intérieurs, rechercher à tâtons, à coup d’erreurs commises et d’opportunités saisies, notre « vrai-lieu » selon l’expression d’Annie Ernaux, que l’on approcherait par gravitation ; qu’il soit physique, incarné, ou imaginaire ; s’éprouvant dans l’intensité, dans notre pleine potentialité, serait tout l’enjeu. Là, se situerait peut-être notre « vraie place ».

« La lecture, c’était le lieu de l’imaginaire, là où je vivais de manière intense, en même temps, c’était ce qui me séparait du monde réel de mon enfance en m’offrant des modèles sociaux très souvent aux antipodes des miens. Je m’irréalisais à fond dans chaque livre, mais cette irréalisation a joué un rôle formidable dans mon acquisition de connaissances. […] Le livre était l’ouverture sur le monde. » (Le vrai lieu, Annie Ernaux)

Lire me procure ce sentiment grisant d’être en vie. Une excitation intellectuelle se matérialisant très concrètement par une agitation corporelle, un réveil. L’impression de disposer des armes pour déchirer le voile du réel et l’habiter pleinement. Si la littérature peut être perçue comme une mise à distance avec la réalité, une cloison, elle est pour moi une clé de lecture et un refuge. Un lieu où je me sens bien et qui a sans doute joué un rôle prépondérant dans la décision d’entamer ce voyage au long cours. Livre après livre, des tropismes se sont révélés bâtissant, non pas une prison de papier, mais bien au contraire, un chemin de traverse. Une possible échappée, qu’avec un peu de courage, j’ai décidé d’emprunter. « Cette dynamique nous portant d’une existence factice jusqu’au vrai lieu n’est donc pas une fuite, mais un cheminement obéissant à un sentiment intime d’appartenance et d’identification. »


Multiplicité des places pour embrasser nos différentes facettes

A-t-on vraiment une place faite pour nous ? Je ne pense pas. Y a-t-il même une réponse arrêtée à ce sujet ? Ce serait ironique, vous en conviendrez. « Peut-être n’y a-t-il pas une, mais plusieurs places possibles qui s’ajustent à notre complexion ».


Croquer la vie à pleines dents

En tant qu’animal territorial, l’être humain a besoin d’espace à lui, de lieux préservés, d’endroits où se réfugier. Lieux de réminiscence d’instants privilégiés. Pour autant, la vie est un mouvement permanent, qui requiert de faire preuve d’adaptabilité, d’épouser des contours flous, d’accepter une part plus ou moins grande d’imprévisibilité. Et donc de risque. L’immobilité étant l’échéance qui attend chacun d’entre nous, alors pendant le court laps de temps qui nous est octroyé, il serait intéressant de croquer la vie à pleines dents. Non ? En attendant, je vous conseille civilement la lecture de ce court essai passionnant de Claire Marin :

Être à sa place,

Habiter sa vie,

Habiter son corps.


Livres cités & idées de lecture…

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D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, Jón Kalman Stefánsson : la vie tient-elle toutes ses promesses ?

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 « La vie est une occasion unique, une seule chance nous est offerte d’être heureux, comment la mettre à profit ? » Filant les thèmes qui lui sont chers : écrire pour conjurer l’oubli, les vertus salvatrices de la poésie, la fugacité du bonheur, l’usure des sentiments et la peur de passer à côté de sa vie, Jón Kalman Stefánsson poursuit avec ce premier volet d’une chronique familiale islandaise son étude de la transmission des maux d’une famille. Un coup de sang à la table du petit-déjeuner, qu’il envoie valser, et avec elle vingt-cinq ans de vie commune, suivi d’un divorce et d’un exil de deux ans à l’étranger. De retour en Islande, Arí tente de comprendre comment son mariage s’est fissuré. Sur cette terre âpre, balayée par des bourrasques de vent. Immense champ de lave dont le noir tranche avec le bleu glacé des fjords islandais. Un paysage lunaire où la solitude et la mélancolie des femmes l’ayant précédé s’est ancrée. Sa mère qui, rêvant d’une autre vie, a noirci pendant des années des carnets y confiant sa frustration de femme au foyer, avant d’abdiquer et de laisser la boisson l’emporter. Nourrissant le même sentiment d’enfermement, d’inertie, que Margrét, la grand-mère d’Arí. Qu’une lassitude extrême a enveloppée au fil des ans et des enfants, la transformant en momie vivante cantonnée aux tâches ménagères quand son capitaine de mari s’absentait de longs mois en mer. Sur trois générations, se transmet la même frustration : sous les coups d’un quotidien assommant voir ses rêves de jeunesse ensevelis, sa liberté s’amenuiser et le bonheur, que l’on pensait acquis, victime du passage du temps. Puis, choisir. Partir ou rester. Se révolter au risque d’avoir des remords ou plier sous le poids des regrets. Bien que traversé par des fulgurances poétiques, des réflexions éblouissantes et éclairantes sur le sens de nos vies, D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds est plus sombre que les autres romans de l’immense poète islandais. Le traitement de la place qu’occupent les femmes au sein de la sphère privée plus féministe aussi. Qu’un final renversant sert admirablement, nous invitant à envisager le monde sous un angle différent.


Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 2013. Grand format aux Éditions Gallimard, poche aux Éditions Folio, traduit de l’islandais par Éric Boury, 480 pages.


D’autres livres de Jón Kalman Stefánsson…

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{#JuilletJeVoyageEnLivres} : direction Israël 🇮🇱

Pour ma participation au challenge annuel* organisé par @riendetelque, je vous emmène avec moi en Israël 🌞

Un pays dont j’aime la dimension spirituelle, le bouillonnement intellectuel et culturel de Tel-Aviv la festive ou Jérusalem la ville sainte, la gastronomie – dattes gorgées de sucre, houmous et chakchouka, ses paysages solaires : la chaleur écrasante de la mer morte et du désert du Néguev ou la vue spectaculaire que l’on a du Kinneret – ma région préférée située sur la rive de la mer de Galilée – sur le Plateau du Golan. Point stratégique avec Israël à l’Ouest, la Syrie à l’Est, le Liban au Nord et la Jordanie au Sud.

Et c’est justement au kibboutz Kvoutzat Kinneret que mon autrice contemporaine préférée Zeruya Shalev est née et à Jérusalem qu’elle vit. Toutes les contradictions et tensions de ce petit pays ; plus petit que la Bretagne, mais doté d’une énergie inouïe ; traversent son œuvre et se cristallisent dans des personnages féminins dont elle sonde la psyché avec une finesse éblouissante. Mentionnée au détour d’une phrase, Jérusalem n’en est pas moins le décor de ses romans. Et cela se ressent. Tourmentés, souvent tiraillés entre des choix existentielles relatifs au couple, la maternité, la passion et la famille, ses personnages profondément humains sont à l’image de la ville. Complexes, intenses et fragmentés. Animés d’une sorte de fièvre, comme si la vie se vivait sur le fil du rasoir dans l’expectative d’un basculement imminent. Leurs histoires, magnifiées par le procédé du flux de conscience, dessinent une radiographie de nos vies. Passent au crible nos émotions et sentiments les plus enfouis. Et pour moi, c’est cela ce qu’on appelle « la grande littérature » : à partir d’un sujet limité, d’une individualité, parvenir à déchiffrer notre intériorité et toucher à l’universalité.

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Mon podium :

❤️Thèra

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🩷Douleur

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🩵Ce qui reste de nos vies

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💛Vie amoureuse

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Son nouveau roman Stupeur, que j’attends depuis des années, paraîtra à la rentrée littéraire août/septembre 2023 aux Éditions Gallimard ! 🔥


En quoi consiste ce challenge littéraire ?

Crée en 2018, ce challenge littéraire crée par Orianne, du compte Instagram @riendetelque, a pour objectif de nous faire voyager en livres. Chaque jour du mois de juillet, une personne, ayant choisi au préalable une destination – qu’elle soit physique ou imaginaire, pouvant aller d’un pays à un lieu tel que le jardin en littérature – présente des livres s’y inscrivant. Grâce au hashtag #juilletjevoyageenlivres, vous pouvez retrouver toutes les publications réalisées depuis le début du défi et y piocher de belles idées de lecture 😎

Pour plus de détails, je vous indique ici le lien vers l’article d’Orianne.

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La famille Moskat, Isaac Bashevis Singer : une saga familiale addictive au cœur du Yiddishland polonais {Prix Nobel de littérature 1978}

 En 1978, Isaac Bashevis Singer devient le premier écrivain yiddish à recevoir le prix Nobel de littérature pour « son art narratif qui, plongeant ses racines dans la tradition judéo-polonaise, incarne et personnifie la condition humaine universelle ». Sont soulignés son talent de conteur, sa capacité époustouflante à embrasser d’un geste la nature humaine ; sans jugement, dans ses comportements grotesques, ses élans de vie, ses petites et grandes tragédies, ses interrogations métaphysiques et ses névroses ; magistralement incarnée dans des personnages d’une humanité féroce. Les hommes en caftan et les femmes emperruquées sortis des pages de La famille Moskat peuplent cette Varsovie multiculturelle du début du 20e siècle, où la vie s’écoule au rythme des 613 commandements de l’Ancien Testament. Des coutumes strictes qui ont traversé le temps pour assurer la pérennité d’une communauté, dont les deux tiers en Europe disparaîtront dans les camps. Les descendants de la dynastie hassidique initiée par Reb Meshulam épousent les mutations profondes de la société. Animée d’idéaux nouveaux, la nouvelle génération s’émancipe des rites bibliques et rejète un mode de vie jugé archaïque. Sous le coup des mariages mixtes, de la menace bolchéviste, du sionisme et de la montée du nazisme, le clan se disperse. Se dessine en creux dans cette diaspora, la quête inaccessible du bonheur, la dilution de l’identité juive et la question de la place occupée dans une société dont les piliers ont été ébranlés. Faisant de l’exploration des émotions humaines son sujet de prédilection, Isaac Bashevis Singer campe des personnages truculents aux prises avec des situations inextricables. Une tragi-comédie mettant à jour les liens puissants d’une communauté mettant la même énergie à se déchirer qu’à se réconcilier. Le Yiddishland, espace linguistique englobant des pays d’Europe de l’Est et réunissant les communautés ashkénazes, a nourri l’imaginaire de Singer. Né dans un shtetl en Pologne, l’auteur juif américain puise dans ses souvenirs pour ressusciter, dans une saga familiale addictive déployant de nombreuses ramifications, un monde bouillonnant de vie, disparu depuis.


Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 1950. Grand format aux Éditions Stock, poche aux Éditions J’ai Lu, traduit de l’anglais par Marie-Pierre Bay, 862 pages.


Isaac Bashevis Singer & son frère Israël Joshua Singer : deux grands auteurs yiddish à découvrir

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Trois livres, un thème : le monde juif 🕎

Exploration du monde juif à travers trois ouvrages et des idées de lecture. Plongez dans ses mystères, son mysticisme, ses contradictions, ses grandes interrogations religieuses, ontologiques, humaines, géopolitiques, la place des femmes, le maintien de ses rites ancestraux dans un monde qui change, la dilution de l’identité juive face à la sécularisation et la mondialisation, l’adaptation de la religion et la croyance en Dieu quand les piliers de la foi ont été ébranlés par la Shoah.



Prix Nobel de littérature 1978, immense auteur du yiddish, Isaac Bashevis Singer dépeint avec un formidable talent de conteur, réalisme, humour et générosité le rejet d’un modèle archaïque par les jeunes générations d’une famille orthodoxe juive à Varsovie, la recherche du grand amour, de la passion, l’exercice du libre-arbitre, l’affrontement constant entre individualisme et communautarisme. Quelle place occupe l’individu au sein de la communauté juive et cette même communauté au sein de la société ? De ces êtres fourmillant de vie, Singer tire l’essence même de ce qui fait l’être humain, ses névroses, ses doutes, ses tiraillements moraux, la peur de passer à côté de son destin en subordonnant sa liberté au jugement d’autrui, aux règles strictes de la vie en circuit fermé, dont la transgression mène le plus souvent à l’exclusion.
#sagafamiliale

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[Lire la chronique de La famille Moskat]


Dans la lignée d’Unorthodox, Shulem Deen, ancien membre d’une des communautés hassidiques les plus fermées des États-Unis, témoigne de son parcours. De son chemin vers la liberté requérant d’immenses sacrifices avec pour corollaire une inévitable fracture identitaire. #temoignage


Suite du magnifique roman d’amitié L’élu, se déroulant dans les milieux hassidiques new-yorkais, La promesse du rabbin Chaïm Potok suit l’évolution des deux adolescents devenus étudiants. Leur amitié survivra-t-elle aux chemins divergents que prennent leurs vies ?
#spiritualite



Trois livres où il est question de place et d’identité. Des thématiques universelles nourrissant des réflexions intellectuelles abordées sans manichéisme avec intelligence et humanité.

🤔 Y a-t-il des sujets autour desquels vos lectures tournent régulièrement ?


Idées de lecture…

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Les enfants Oppermann, Lion Feuchtwanger : l’inertie du peuple (juif) face à la montée du fascisme

Date de parution : 1933/Nouvelle traduction : 2023. Grand format aux Éditions Métailié, traduit de l’allemand par Dominique Petit, 400 pages.

« L’ensemble se compose de tous ces faits minimes, comme le corps se compose de cellules et finit par dépérir lorsque trop d’entre elles sont détruites. » En 1932 en Allemagne, à la veille de l’avènement du Troisième Reich, l’antisémitisme est galopant et chaque regard détourné à la vue d’un magasin pillé, d’un crâne rasé, d’une pancarte affichant « sale juif », sont autant d’encoches à l’intégrité des témoins, d’acceptation tacite à des faits isolés qui, agrégés reflètent un projet politique foulant au pied l’héritage humaniste des sociétés civilisées. Membre de l’intelligentsia allemande exilé en France, Lion Feuchtwanger publie en 1933 la chronique d’une famille juive bourgeoise berlinoise installée en Allemagne depuis des générations, qui assiste incrédule à l’anéantissement de l’esprit allemand. Ce témoignage édifiant est un texte exceptionnel à portée universelle. Un matériau de première main pour qui veut comprendre comment une civilisation éclairée – patrie de Freud et de Goethe, par inertie, sentimentalisme national, intérêts particuliers, se retrouve gagnée par la cécité. Comment chaque concession sape l’intégrité morale, contribue à s’aliéner, à se parjurer en réfutant une réalité ne se conformant pas à la dialectique historique enseignée par le parti dominant : l’idéologie raciale nazie. Martin – directeur des Meubles Oppermann, ses frères Edgar – médecin réputé – et Gustav – dandy cultivé, sont le reflet de leur époque. Chacun s’entendant à ne pas déclarer chronique une infection généralisée : « mieux vaut ne se mêlait de rien » avant qu’elle ne l’ait personnellement touché. Quand le piège se referme, le réveil est brutal. Écrasés qu’ils sont par les petits compromis moraux auxquels ils ont cédé. Quid de l’esprit critique face à l’intoxication politique et médiatique ? Manipulable, l’homme se laisse submerger par la peur et cautionne ce que la veille encore il aurait condamné. La résistance est une affaire de conscience, à nous de l’exercer. « Il ne t’incombe pas d’achever l’ouvrage mais tu n’es pas libre de t’y soustraire ». (Talmud)

Il ne fallait donc pas se leurrer. Il fallait répéter sans cesse à la face du monde qu’au sein de cette Allemagne, on célébrait comme des vertus tous les instincts primitifs hostiles à la civilisation et qu’on y élevait au rang de religion d’État la morale de la meute sauvage. Or les Oppermann étaient des gens avisés, ils connaissaient le monde. Ce monde était tiède. […] Humanité et civilisation étaient en l’occurrence de biens faibles arguments. Il en faudrait de plus solides pour pousser le monde à intervenir.


L’aveuglement de la bourgeoisie face à la menace nazie

De l’extérieur, le pays avait son air de toujours. Les tramways, les voitures circulaient, les commerces, les restaurants, les théâtres maintenaient leur activité, en grande partie sous la contrainte, les journaux avaient les mêmes titres, la même typographie. Mais de l’intérieur, rongé par la barbarie et le mensonge, le pays s’abrutissait de jour en jour, se dépravait, se corrompait, s’avilissait, la vie tout entière y devenait une mascarade.

Du haut de son portrait, Immanuel Oppermann contemplait l’assemblée d’un air intelligent et débonnaire incroyablement réaliste. Fort des connaissances de son temps, on était en terrain sûr, héritier de plusieurs siècles de bon goût, titulaire d’un solide compte en banque. On souriait de voir le petit-bourgeois, cet animal domestiqué, menacer de réendosser la peau du loup.

De l’ironie au déni, de la sidération à la terreur, les étapes de la prise de conscience du danger du mouvement Völkisch, qui a fait preuve de patience pendant les quatorze années de conditionnement du peuple allemand, le temps de se hisser légalement au pouvoir et d’infuser toutes les strates de la société, fut lente et tardive. Les descendants d’Immanuel Oppermann sont pourtant éduqués, lecteurs de Goethe et de Freud. Ils ont fait leurs humanités. Savent que la défense d’une idéologie se fait bien souvent au prix de vies humaines. Nécessite un sacrifice pour que l’avènement de « L’Homme Nouveau » puisse avoir lieu. Alors, comment cette famille bourgeoise berlinoise a-t-elle pu ne pas voir dans chaque acte antisémite commis par le parti nazi la répétition d’une pièce s’étant déjà maintes fois jouée par le passé ? Comment justifier cette inertie ? Comment l’éviter et se rebeller avant que l’étau ne se soit resserré ? Les enfants Oppermann s’ouvre en 1932, un an avant qu’Hitler ne prenne légalement le pouvoir en devenant chancelier du Reich. Mein Kampf a été publié, circule de main en main. Et pourtant, Martin continue indifféremment à diriger les affaires de la famille depuis la maison mère des Meubles Oppermann, située en plein centre de Berlin (Gertraudenstraße), Gustav ses activités de dandy en dilettante et Edgar à soigner ses patients. Autour d’eux, le monde change, se crispe, des événements « isolés » se multiplient sans être condamnés ouvertement par le gouvernement. Face à ces accès de violence, l’intelligentsia berlinoise se retranche derrière le « bon sens », son héritage culturel, des valeurs de « civilisation, d’humanité ». Des arguments bientôt rendus muets par le cliquètement des bottes nazies, des « Heil Hitler » se répercutant à chaque coin de rue, cris déplaisants, qu’un bras tendu, gestuelle militaire intimidante et grotesque participe à rendre menaçants. Le redressement de l’Allemagne humiliée par le Traité de Versailles passera par la barbarie, la mise en application systématique de l’idéologie nazie. Pour ce faire, des objets de frustration communs doivent être identifiés, les parasites responsables de la décadence de l’Allemagne, les véritables fautifs, dont l’éradication permettrait à terme d’assainir le pays : « Ce mouvement se proclamait national-socialiste. Il disait au grand jour ce qu’Heinrich Wels avait senti depuis longtemps, à savoir que les magasins juifs et leurs méthodes de vente roublardes étaient responsables de la décadence de l’Allemagne. » Quelle aubaine pour les êtres médiocres ! Une opportunité en or de s’approprier ce que d’autres, bien plus compétents qu’eux, ont créé. L’antisémitisme sert les intérêts des opportunistes. Le fascisme flatte les plus vils instincts humains : la jalousie, le sentiment d’infériorité, la rancœur, le besoin de domination… Heinrich Wels junior, fabriquant des meubles Oppermann à l’instar de son père au temps du patriarche Immanuel Oppermann, incarne cette fange de la population frustrée. Artisan scrupuleux, bien que trop coûteux, il est écarté par la Maison Oppermann au profit de manufactures moins chères. Humiliation qu’Heinrich Wels digère mal, tentant de concurrencer vainement une maison installée forte de son succès. L’échec cuisant de son entreprise, ajouté au mépris que parvient difficilement à dissimuler Martin Oppermann lors de leur entretien, attise la colère de l’artisan, qui se promet de venger son orgueil bafoué. L’Histoire lui donnera les moyens de ses (petites) ambitions. Martin Oppermann aurait-il manqué de flair, dû se monter plus conciliant ? Faut-il plier face à la médiocrité quand celle-ci est institutionnalisée au risque d’en faire les frais ou faire preuve de davantage de finesse en dissimulant ses pensées ? Dans ce cas, ne joue-t-on pas le jeu de ceux qui précisément souhaite nous voir céder ? Cet arbitrage entre défense de la dignité individuelle, de l’intégrité et sécurité est au cœur du roman. Des décisions de chaque membre du clan Oppermann. Chargé de réaliser en classe un exposé sur une grande figure de l’Histoire allemande, le conquérant Arminius, Berthold – fils de Martin et Liselotte Oppermann – doit gérer un cas de conscience. Renier une vérité historique étayée par des témoignages, des preuves irréfutables, attestant de la défaite des troupes allemandes et la victoire de celles romaines, au nom du patriotisme. L’enseignant Völkisch harcèlera l’étudiant, le poussera dans ses derniers retranchements. Refusant de céder au mensonge organisé, à une société réécrivant son passé, falsifiant les faits, pour raviver une gloire passée, Berthold se retrouve acculé, reprenant à son compte cette citation de Kleist : « Plutôt être un chien qu’un homme si l’on doit me fouler aux pieds. » Une résistance que peu d’Allemands auront le courage de suivre, sacrifiant à la peur leur intégrité morale. Acceptant la dichotomie de l’esprit qu’implique la vie dans un État tout droit sorti de la dystopie glaçante de George Orwell (1984). Le combat de Berthold, tel David contre Goliath, est celui d’un étudiant isolé confronté à l’inanité d’une institution, contre laquelle il semble vain de lutter. Et pourtant, ces mots du Talmud ponctueront de façon récurrente le roman, comme un leitmotiv qu’il faudrait garder à l’esprit, pour lequel toute action de résistance est justifiée, trouve son sens même dans son application, peu importe le résultat escompté : « Il ne t’incombe pas d’achever l’ouvrage mais tu n’es pas libre de t’y soustraire ». Ni Berthold, ni Gustav, dont le destin se déploiera sur le temps offrant un des personnages, contre toute attente, les plus attachants et engagés du roman n’ont pour mission de lutter contre le système tout entier. Leur responsabilité individuelle, leur devoir de citoyen et d’être humain, d’un point de vue éthique, les poussent au contraire à être le grain de sable venant enrayer la machine bien huilée. Le « non » qui dérange. La minorité divergente. Seul cet esprit de contestation, ce refus exprimé de céder aux méthodes malhonnêtes de manipulation des masses, peut triompher. En cela, Berthold et Gustav sont des personnages éblouissants, des modèles de résistance passive et active. Leur combat est juste et ne peut qu’être salué au regard de la froideur scientifique d’Heinrich – ami de Berthold et fils d’Edgar. Incarnant une jeunesse allemande prônant l’opportunisme politique comme éthique, l’adoption de la gestuelle nazie en cas de besoin, tout en la réprouvant dans l’intimité. Sous couvert de bon sens, de rationalité, ces jeunes se compromettent et font acte de collaboration passive. Dissimuler ses convictions profondes n’est-ce pas déjà un compromis fait ? La soumission à une doctrine allant à l’encontre de ses valeurs ? Une manière lâche de laisser aux autres le sale boulot, en se retranchant derrière les arguments creux de la logique scientifique.

Je crois qu’à force de bon sens, vous avez désappris la haine.

Gustav Oppermann à son neveu Heinrich et son ami Pierre Tüverlin

N’est-il pas singulier, dit-il, que la même époque engendre des hommes d’un niveau intellectuel aussi différent que celui des auteurs de Mein Kampf et de Malaise dans la civilisation ? L’étude de leurs deux cerveaux devrait permettre à un anatomiste d’un siècle prochain d’attester un écart d’au moins trente mille ans.

Gustav Oppermann : de dandy à lanceur d’alerte, l’engagement des derniers instants

Au cours de ces journées, il fut en accord avec lui-même et avec son destin comme jamais auparavant. La vie s’écoulait, paisible, régulière, intense comme toujours, et il se laissait porter. Mais justement parce que l’ordre et le souffle paisible de cette Allemagne l’enveloppait d’un coup, qu’il allait du même pas que les autres, qu’il commençait à penser ce que pensaient les autres, il sentait doublement le danger de cette fausse paix et la nécessité de révéler l’escroquerie éhontée de ce pseudo-ordre.

Ayant trouvé refuge en Suisse où il a reçu la visite d’un homme de loi venu lui confier des documents confidentiels attestant de la situation de son pays, puis dans le Sud de la France où il rencontre un agent de la résistance, Gustav Oppermann ouvre les yeux. Son engagement naît à ce moment-là. L’éloignement géographique et la solitude contribuant à ce que les informations lues infusent. S’extraire du lieu où règne la confusion, auquel un attachement sentimental le relie, favorise la désintoxication de l’endoctrinement nazi qui corrompt le pays depuis quatorze ans. Délesté de la chape de plomb qui l’empêchait de réfléchir, Gustav se convainc de la nécessité d’alerter la communauté internationale. La vie futile et oisive qu’il a menée jusqu’alors, semée de plaisirs éphémères lui laissant à posteriori un arrière-goût d’inachevé, de profonde vacuité, trouve enfin un sens. Dans les deux acceptions du terme : direction et signification. Endossant une nouvelle identité, travesti, Gustav traverse la frontière, déterminé à réunir le matériel qui lui permettra d’appuyer ses dires. Les preuves des crimes nazis et de la folie qui a gagné le pays. Il sillonne les routes allemandes, observe une réalité grise et monotone, la crainte des petites gens de ne plus toucher leurs allocations, de souffrir d’une diminution de leur pouvoir d’achat, plutôt que de coups d’éclats. Des exactions ? Certes, il y en a. Personne ne le nie. Mais à quoi cela sert-il de répéter ce que tout le monde sait déjà ? Cela change-t-il quoique ce soit ? Gustav Oppermann serait-il le double romanesque de l’auteur allemand ? Figure de proue de la résistance intellectuelle allemande orchestrant ses actions depuis le Sud de la France, Lion Feuchtwanger a, comme son alter ego à l’héroïsme tardif, été interné dans un camp de concentration dont il s’évade, livre un témoignage factuel en temps réel de la montée du fascisme. Destitué de sa nationalité, stigmatisé, ses biens ayant été confisqués par Hitler, Lion Feuchtwanger ne baisse pas les bras et officie en tant que lanceur d’alerte, dirige une importante publication antifasciste.

Comment un homme aussi intelligent que Gustav pouvait-il être aussi aveugle ?

Des trois frères Oppermann, Gustav, le plus lettré capable de se tourmenter toute une nuit sur la tournure d’une phrase ou son manuscrit de la biographie de Lessing, semble le moins à même de s’engager. S’acharnant au cours des dîners, rendez-vous commerciaux, à défendre les valeurs de l’Allemagne civilisée dans laquelle il est né face à une bande de mercenaires aux méthodes grossières. Une bande de « vauriens armés » hissés au sommet par des capitaines d’industries et des propriétaires terriens qui, une fois leurs intérêts satisfaits, les balayeront d’un coup de main énergique du paysage politique. Quelle naïveté ! Les fils qui contrôlaient ces marionnettes ont depuis longtemps été coupés. Donner des armes à des idéologues enflammés, des brutes sans cervelle, ne peut que tourner aigre. Comment des hommes comme Gustav Oppermann ont-ils pu se fourvoyer avec autant d’aplomb ? Croire aux histoires qu’ils se racontaient ? Aux mensonges dont ils se berçaient ?

« Mais qu’allez-vous imaginer ? Que craignez-vous ? Vous croyez qu’on va empêcher nos clients d’acheter chez nous ? Qu’on va bloquer l’accès de nos magasins ? Nous déposséder du capital de notre entreprise ? Parce que nous sommes juifs ? » Il se leva, parcourut la pièce de long en large de son pas raide et ferme, son nez charnu palpitant sous son souffle furieux. « Arrêtez avec vos histoire à dormir debout. Il n’y a plus de pogroms en Allemagne. C’est fini. Depuis plus de cent ans. Depuis cent quatorze ans, si vous voulez le savoir. Vous croyez que ce peuple de soixante-cinq millions d’habitants a cessé d’être civilisé sous prétexte qu’il a laissé la parole à une poignée de fous et de canailles ? Pas moi. Je refuse qu’on fasse cas de cette poignée de fous et de canailles. Je refuse qu’on raye de l’entreprise le nom réputé d’Oppermann. Je refuse qu’on négocie avec une tête de mule comme Wels. Je ne me laisserai pas gagner par votre panique. Pas moi. Je ne comprends pas comment des adultes peuvent se faire avoir par ce vieux tas de poudre aux yeux. »

La diaspora juive, un mouvement migratoire en répercussion aux persécutions

Comme, à l’ordinaire, ses propos sont pragmatiques, mais tous sentent que les Oppermann n’ont désormais plus de pôle commun, l’histoire d’Immanuel Oppermann, de ses enfants et petits-enfants est finie. Aujourd’hui encore, ils sont ensemble. Mais à l’avenir, ce sera au mieux le hasard qui les réunira. La patrie est dérobée à eux, ils ont perdu Berthold, la maison de la Gertraudtenstrabe et le reste, le laboratoire d’Edgar, la villa de la Max-Reger-Strabe : c’en est fait de ce qu’avait construit trois générations d’entre eux à Berlin et trois fois sept générations en Allemagne. Martin part à Londres, Edgar à Paris, Ruth à Tel-Aviv, Gustav, Jacques, Heinrich s’en vont on ne sait où. Les voila dispersés à travers le monde, ballottés par vents et marées.

 

Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 1933/Nouvelle traduction : 2023. Grand format aux Éditions Métailié, traduit de l’allemand par Dominique Petit, 400 pages.

Idées de lecture autour de la Seconde Guerre mondiale…

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La vengeance de Fanny, Yaniv Iczkovits : vendetta féministe façon chevauchée déjantée dans la Russie du 19e siècle

Dans une province reculée de l’empire russe, Mendé Speisman désespérée par le départ de son mari ; désistements qui par ailleurs semblent se succéder à la vitesse d’une épidémie ; se jette dans la rivière Yasselda. Zvi-Meïr Speisman, comme tant d’autres avant lui, a troqué son shtetl de Polésie pour la grande ville de Minsk. Décidée à venger sa sœur et à lui ramener son fugitif de mari, Fanny Keizman entreprend une chevauchée en pleine nuit. Faisant route avec une équipe de bras cassés, la jeune femme qui pousse l’originalité jusqu’à officier comme shokhetet – abatteur rituel de la communauté juive – devra compter pour se défendre sur son habileté à manier la lame. Relevé et piquant, La vengeance de Fanny revisite les codes du western : vendetta, personnages truculents à la gâchette facile, roadtrip en calèche, hommes taciturnes marqués par la vie et femme éprise de liberté, tout en opérant un virage complètement loufoque. Comme un pied de nez aux romans d’aventure exclusivement masculin, genre qui a longtemps dominé, les femmes se hissent de plus en plus avec panache en héroïnes révoltées. Que ce soit sous les traits d’une mère de famille juive rangée exempte de remords, d’une héroïne argentine queer en quête de schémas familiaux alternatifs (Les Aventures de China Iron de Gabriela Cabezón Cámara) ou d’une orpheline kidnappée par des Indiens traversant en caravane l’Ouest américain (Des nouvelles du monde de Paulette Jiles). Mêlant l’humour juif au burlesque, l’auteur israélien Yaniv Iczkovits nous immerge dans un univers mystérieux, ponctué de termes hébreux et yiddish qu’un lexique enrichi nous permet d’apprécier. Celui des shtlels, du peuple juif dont le communautarisme s’éclaire à la lumière de l’antisémitisme qui sévissait fin 19e dans les pays de l’Est. Hormis un tunnel narratif au milieu du roman et un côté foutraque un peu lassant, un vent de liberté souffle sur les pages de cette épopée féministe déjantée, entre quête d’émancipation et de liberté.


Mon appréciation : 3/5

Date de parution : 2022. Grand format aux Éditions Gallimard, traduit de l’hébreu par Jérémie Allouche, 512 pages.


Idées de lecture…

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