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Anna Thalberg, Eduardo Sangarcía : Au bûcher la sorcière !

pourquoi devait-il lui-même boire jusqu’à la lie le calice de la douleur, pourquoi la douleur et la mort étaient-elles la seule chose certaine de cette vie, pourquoi le sacrifice du Christ n’avait-il pas suffi pour nous libérer de la misère de ce monde, pourquoi l’homme n’est-il qu’une feuille fragile emportée sans pitié par la bourrasque

La question du mal et de ses origines, la répétition historique d’une violence endémique, le point de rupture, où galvanisé par l’énergie du groupe, l’impunité accordée par une autorité, l’être humain bascule dans la barbarie, les digues lâchent, où la jalousie, la xénophobie, s’agrègent pour donner une matière malléable déversant une colère longtemps accumulée sur une minorité, semble obséder l’écrivain mexicain Eduardo Sangarcía. Qui, après avoir consacré sa thèse à la littérature latino-américaine de l’holocauste, fait de la chasse aux sorcières de Wurtzbourg, le sujet d’un premier roman écrit d’un jet. Sans ponctuation, ni temps morts, Anna Thalberg relate en une centaine de pages, les derniers jours d’une femme accusée de sorcellerie, de son arrestation dans sa chaumière au bûcher de l’Inquisition. Là où entre le XVIe et le XVIIe siècle eut lieu le procès historique des sorcières de Wurtzbourg. Petite ville allemande théâtre d’un pogrom 200 ans auparavant, ayant mené sous la houlette de l’évêque à l’extermination systématique des Juifs de la région. Protagonistes d’un ballet maintes fois exécuté à travers l’Histoire, Klaus le mari et le père Friedrich s’engagent dans un combat perdu d’avance contre l’institution ecclésiastique, les villageois détournent le regard, la concupiscence des hommes aiguise le désir de vengeance des femmes. À la manière des saignées pratiquées pour éliminer les toxines, Anna Thalberg, « la rousse, l’étrangère aux yeux de miel comme ceux d’un loup, la peau saupoudrée de taches de rousseur comme un serpent venimeux », fait office de bouc émissaire. La victime innocente d’un système inapte à réguler son niveau de frustration. Un court premier roman qui illustre à merveille le vieil adage selon lequel l’histoire n’en finit pas de se répéter.

Mon appréciation : 3/5

Date de parution : 2021. Grand format aux Éditions La Peuplade, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Millon, 168 pages.

Féminisme & chasse aux sorcières

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Où vivaient les gens heureux, Joyce Maynard : la tentative maladroite et émouvante d’une mère de reconstruire le foyer aimant qu’elle n’a jamais connu

Un amour trop grand pour ses enfants avait peut-être provoqué leur désamour. Savoir que pour leur mère ils représentaient ce qui comptait le plus dans sa vie pesait trop lourd sur eux trois. Leur père les aimait aussi, bien sûr, mais sans provoquer le fardeau d’obligations qu’imposait la dévotion d’Eleanor.

Orpheline, après une enfance passée à l’ombre du couple fusionnel formé par des parents alcooliques emportés trop tôt par un accident, Eleanor investit ses espoirs et ses droits d’auteur dans une ferme dans le New Hampshire. Une petite maison isolée au bout d’un chemin de terre sans issue, surplombée par un frêne géant, à proximité d’une cascade. Un point d’ancrage où l’autrice et illustratrice de livres pour enfants rêve d’établir le foyer familial dont elle a été privée. Bâtie sur des fondations fragiles, la vie qu’Eleanor a fantasmée : sa rencontre avec Cam, leur passion, suivie d’une grossesse deux mois après, leur mariage et dans la foulée la venue de deux autres bébés, tiendra sur le fil quelques années. Une vie simple à la campagne ponctuée par la succession des saisons et des rites annuels. Comme la mise à l’eau de leurs bonhommes-bouchons célébrant l’avènement du printemps. La parenthèse idyllique se referme violemment le jour où une tragédie frappe leur famille. Remplie de rancœur, d’amertume et de colère, incapable de pardonner à son mari, Eleanor amorce le déclin progressif de leur couple. Un délitement alimenté par son obsession pour le bonheur de ses enfants, sur lesquels elle effectue un transfert dans sa vaine tentative de réparer une enfance solitaire. Le corollaire de cet amour étouffant étant une déception à la hauteur de ses attentes et une exclusion inévitable, résultant d’un instinct de protection. Petits et grands drames, difficulté d’articuler vie professionnelle, conjugale et familiale, d’aimer sans étouffer l’autre, de ne pas projeter sur ses enfants des attentes démesurées trop chargées émotionnellement… Où vivaient les gens heureux réunit les thèmes chers à Joyce Maynard, qui puise dans son expérience personnelle la matière d’une chronique familiale à vous déchirer le cœur. Une fresque intime dessinant sur quarante ans le portrait d’une héroïne profondément sensible et humaine qui, dans sa quête de bonheur, tente avec maladresse de combler des carences affectives. Pour réaliser, au crépuscule de sa vie, l’importance de se réconcilier avec son passé et de pardonner à ceux qu’elle a aimés.

Quelques citations ✍️

Parfois, il faut partir de chez soi pour devenir la personne qu’on doit être.

Elle voulait faire de chaque journée une merveille et la pression qui en résultait créait souvent le résultat inverse.

Toutes ces années, elle avait supposé qu’il existait quelque part un manuel de règles expliquant comment devait se dérouler une relation, mais elle n’en possédait pas d’exemplaire. Elle s’était persuadée qu’elle faisait tout de travers, au point qu’elle n’avait absolument pas perçu, quand elle en avait eu la possibilité, qu’elle était peut-être en train de vivre quelque chose de très bien, ou du moins d’agréable.

Comment se peut-il que la personne avec qui on a partagé les moments les plus intimes, un très grand amour, une immense douleur, des joies et aussi des chagrins, devienne un étranger ? 

Mon appréciation : 4,5/5

GRAND PRIX DE LITTÉRATURE AMÉRICAINE 2021

Date de parution : 2021. Grand format aux Éditions Philippe Rey et poche aux Éditions 1018, traduit de l’anglais (États-Unis) par Florence Lévy-Paoloni, 560 pages.

Autre Grand Prix de littérature américaine

Le livre à lire après !

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Un dernier verre au bar sans nom, Don Carpenter : les rêves d’écriture d’un groupe d’amis dans l’Amérique de la Beat Generation

Charlie avait décidé de devenir écrivain. Il avait l’impression d’avoir tant à dire. À présent, il savait qu’il n’en dirait rien. La plupart des choses avaient déjà été dites. Le reste n’avait pas besoin d’être exprimé. S’il abandonnait, le monde ne perdrait rien. Il avait eu de la valeur en tant que romancier potentiel, mais il n’en avait plus.

Un dernier verre au bar sans nom… La beauté du titre, ainsi que l’histoire éditoriale insolite qui se cache derrière la publication de ce manuscrit inachevé rendent un vibrant hommage aux rêves d’écriture d’aspirants romanciers symboles de la beat generation. Un texte posthume lumineux sur la création littéraire, la douleur de ne pas parvenir à coucher sur le papier ses idées et les tourments de ceux qui ne perceront jamais, dilués dans les valeurs d’alcool des bars interlopes de la côte Ouest des États-Unis, reliant l’Oregon à la Californie. Avec Don Carpenter, on est loin du road trip masculin à la Kerouac, où les femmes font tapisserie. Dans ce magnifique roman sur lequel plane une douce nostalgie, Don Carpenter dément le cliché viriliste, en campant des personnages masculins traversés par des doutes existentiels. Des questionnements quant à leur valeur d’écrivains, amants, époux, amis. Et de femmes émancipées qui infléchissent leur destin. Mariés au sortir de l’université, le couple Jaime et Charlie est emblématique d’une Amérique marginale pré hippie entre deux interventions américaines armées à l’étranger : la guerre de Corée, suivie du Vietnam. Fin des années cinquante, le couple se rencontre sur les bancs de l’université, le bébé suit rapidement. Jaime a dix-neuf ans, a été élevée dans une maison victorienne perchée sur les hauteurs de San Francisco, très classe moyenne – tranche haute – américaine. Vétéran de la guerre de Corée, Charlie est, quant à lui, promis à une brillante carrière littéraire. De son expérience militaire des camps de prisonniers, il ambitionne d’en tirer un Moby Dick de la guerre. Une somme monumentale, épique. Une révolution des lettres américaines qui demeurera à l’état embryonnaire, quand Jaime prendra de court le groupe de Portland : Charlie, Dick, Linda, Stan et Marty en publiant son « petit » roman. Une chronique familiale sans grande envergure, pourtant plébiscitée par le New York Times. Comment expliquer un tel succès quand Charlie voit son grand roman tronçonné, passé au moulinet des scénaristes hollywoodiens, Dick peine à placer ses nouvelles dans les pages de Playboy et Stan réalise une percée dans le polar de gare ? La jeunesse envolée, les grandes ambitions s’essoufflent et l’amour, entamé par les désillusions, la médiocrité pointant chez le compagnon idéalisé, subit les ravages du temps. En cela, Don Carpenter nous offre une scène d’anthologie lorsque Charlie pète un plomb quand sa femme lui annonce avoir achevé son premier roman. Une fuite qui en dit long sur la difficulté au sein du couple à saluer les succès de l’autre sans y voir en miroir ses propres échecs, à faire cohabiter amour et ambition tout en évitant que la jalousie et le cynisme ne tarissent les sentiments.

Mais allongée dans son lit ce soir-là, l’estomac noué, elle réfléchit à l’effet dévastateur que son roman avait dû avoir sur lui. Un homme aussi bon ne pouvait sans doute pas faire face à la montée de la jalousie, de l’envie, de la rage qui l’avait saisi en voyant que Jaime avait réussi là où lui-même échouait. Il n’avait certainement pas pu affronter le flot de laideur qui émanait de lui. Du coup, constatant les vices inhérents à son caractère, il s’était enfui avec une femme.

Mon appréciation : 4/5

Date de parution : œuvre posthume. Nouvelle édition aux Éditions Cambourakis, traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 384 pages.

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Dans les bagnes du tsar, H. Leivick : réflexion sur le bien & le mal par un poète yiddish en exil aux confins de la Sibérie

Ce n’est pas le rêve qui est mauvais, c’est l’homme qui n’est pas à la hauteur de ses rêves.

Poussé par un sentiment d’urgence à la fin de sa vie, le grand poète et dramaturge yiddish H. Leivick signe à 70 ans son premier et unique texte en prose. Et quel texte ! Le récit de son incarcération à 17 ans, pendant 6 ans (1906-1912), dans les geôles tsaristes, suivie de son assignation à perpétuité en Sibérie pour avoir pris part à la première révolution russe de 1905. Révolutionnaire et militant socialiste, H. Leivick est un humaniste convaincu, qui croit avec ferveur en la synergie qui émane du groupe. Faire communauté est synonyme de solidarité, même au plus fort du dénuement. De son expérience carcérale, qu’il aura mis cinquante ans à coucher sur le papier, le poète extrait une réflexion lumineuse sur le bien et le mal. L’homme est-il intrinsèquement bon ou mauvais ? Jusqu’où le plus « pur » des hommes guidé par un idéal peut-il se sacrifier pour une cause qu’il juge juste – donc faire primer l’esprit sur le corps, avant que ne se rappelle à lui son instinct de survie ?

Cet événement m’obsède sans arrêt, que l’homme puisse en un court laps de temps faire quinze révolutions, abattre des dizaines de trônes, se sacrifier, aller jusqu’au gibet, mais en même temps ne pas parvenir à supporter la moindre bagatelle quand il s’agit de son obscur ego. Vous, Chapiro, vous avez appelé ça, « sauver sa peau ».

Et si, en chacun de nous coexiste le bien et le mal, faut-il condamner l’humanité entière, désespérer éternellement de la condition humaine ? Que ce soit dans sa cellule partagée au bagne ou pendant la traversée de la Russie à destination de la Sibérie, le jeune révolutionnaire condamné pour son adhésion au Bund – mouvement socialiste juif, récolte les témoignages de prisonniers politiques et de droit commun. Observe comment soumis à des conditions extrêmes l’homme survit et interagit avec autrui. Interroge notre degré de résistance à la tentation, la rapidité avec laquelle un homme acculé franchit la frontière entre le bien et le mal, transgresse ses principes moraux et se trahit ou au contraire transcende sa condition par un effort de volonté.

L’essentiel, c’est que l’homme qui passe par des épreuves est purifié. Même s’il a été un criminel il cesse de l’être. Il est purifié. Il faut chercher la pureté dans l’homme.

La grande marche à travers les steppes russes agit comme la maïeutique philosophique, démêlant la pensée de H. Leivick, qui ne réfléchit plus en terme de pureté mais d’éthique. De choix. Dix ans plus tard, en 1968, le romancier américain Bernard Malamud fera le même constat. Victime arbitraire de l’absurdité du système judiciaire russe, son héros Yakov Bok, trouvera dans l’exercice de son libre arbitre la force de faire face à l’injustice du monde. En donnant un sens à notre existence, le respect d’une éthique nous élève et désentrave celui qui se sent captif des chaînes qu’il a au pied. Le débat sur le bien et le mal se résout dans l’action. La doctrine « mélioriste » de L’homme de Kiev : « c’est-à-dire que j’ai décidé d’agir en optimiste le jour où je me suis aperçu que le pessimisme m’empêchait d’agir » peut être transposée comme ceci : « c’est-à-dire que j’ai décidé d’agir en [homme juste/bon] le jour où je me suis aperçu que [mal me comporter] m’empêchait [de me respecter/considérer] ».

Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 1958. Grand format et poche aux Éditions de L’Antilope, traduit du yiddish par Rachel Ertel, 512 pages.

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Ohio, Stephen Markley : le roman noir de la jeunesse américaine post 9/11, réglements de compte dans une petite ville du Midwest désaffectée

Chacun d’eux avait ses raisons d’être absent, et tous reviendraient un jour. Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit fatalement par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons.

13 octobre 2007, l’enterrement du caporal Rick Brinklan, abattu à vingt ans d’une balle dans la tempe par un sniper à Bagdad, ancienne star de l’équipe de foot de New Canaan High « gaulé comme une Jeep sur laquelle on aurait étiré une solide peau de garçon de ferme » est célébré en grande pompe : défilé de bannières étoilées, cortège militaire, discours patriotiques dégoulinants. Entre cette scène d’ouverture magistrale, où tout est encore en suspens, et un final en apothéose 600 pages plus tard culminant en un feu d’artifice de vengeance et de sang, le journaliste américain Stephen Markley prend le pouls d’une Amérique radicale. Ohio reprend les codes du campus novel : passage à l’âge adulte, rituels d’intégration, violences sexuelles, drogues, alcool, emprise et jeux de pouvoir ; façon roman noir : réalisme sociale et critiques au vitriol des institutions. La narration polyphonique tient par un suspense qui ne faiblit pas faisant graviter un groupe d’adolescents autour d’un mystérieux « Meurtre qui a jamais existé ». Les trajectoires des quatre amis convergeant irrésistiblement, dix ans après avoir quitté le lycée, vers New Canaan. Petite ville de la Rust Belt, ancien fleuron de l’industrie américaine aujourd’hui à l’abandon, où fleurissent les avis d’expulsion. Miroir d’une jeunesse américaine post 9/11, désillusionnée, qui n’aura connu du rêve américain que le World Trade Center, les guerres stériles au Moyen-Orient, les crises ; économiques : des subprimes et sanitaires : des opioïdes, le nationalisme et la montée des extrémismes. Autant de marqueurs d’un modèle social à bout de souffle. Dont ils sont le reflet :

New Canaan était maudite, avait-on décidé collégialement. Leur génération, celle des cinq premières promotions du millénaire naissant, évoluait dans la vie avec un piano suspendu, au-dessus de la tête et une cible peinte sur le crâne.

« Le Kurt Cobain de New Canaan High », Ben Harrington, décède d’une overdose d’héroïne. Précédé sur cette voie par le solide quaterback Curtis Morreti. Dan Eaton a « donné sa jeunesse à la poussière » et laissé un œil en Afghanistan. Tandis que la carrière de joueur universitaire de Todd Beaufort n’a jamais décollé. Vestiges de ce groupe décimé : Kaylyn Lynn l’ancienne reine de beauté manipulatrice et retorse, Bill Ashcraft le gaucho militant complètement camé qui prend la route pour acheminer un paquet anonyme de la Louisiane à New Canaan, Stacey Moore sur les traces de son amie disparue venue régler ses comptes et Tina Ross de retour pour faire payer à son premier amour les humiliations qu’il lui a infligées. Une nuit chaude de juillet 2013, la malédiction planant sur la petite ville du Midwest américain est mise à exécution. Dévastateur, addictif et poisseux, mais aussi touchant par sa nostalgie de l’âge de tous les possibles, Ohio figure les ratages individuels à l’aune d’un échec collectif de société. Il est même étourdissant de se dire qu’il s’agit là d’un premier roman, cruel, décapant, jouant sur la mythologie d’une commune de province désaffectée « berceau du maïs et de la rouille » pour en faire le théâtre d’une tragédie écrite dix ans auparavant. Le style fulgurant achevant de propulser Stephen Markley au sommet des lettres américaines !

L’histoire est faite de cycles et nous en sommes le produit, même si nous ne les comprenons pas sur le moment. Cycles de la politique, de l’exploitation, de l’immigration, de l’organisation, de l’accumulation, de la distribution, de la peine, du désespoir, de l’espoir. La grande erreur, c’est de croire qu’on vit un moment inédit.

Mon appréciation : 5/5

GRAND PRIX DE LITTÉRATURE AMÉRICAINE 2020

Date de parution : 2018. Grand format aux Éditions Albin Michel dans la collection Terres d’Amérique et poche au Livre de Poche, traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé, 640 pages.

Autre Grand Prix de littérature américaine

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🇺🇸 {Bibliothèque idéale} : 3 chefs-d’œuvre de la #litteratureamericaine #2

La première (Joyce Carol Oates) est une romancière prolifique pressentie depuis des années pour le prix Nobel de littérature, dont l’œuvre s’enrichit à raison de deux titres par an. Le second (Pat Conroy) a fait de son Sud natal le berceau de ses tragédies familiales. Le troisième (Stephen Markley), revisite le roman noir dans un style fulgurant, ravivant les flammes d’une jeunesse post 9/11 pleine de rêves partis en fumée, dont les trajectoires de chacun convergent vers un « meurtre mystère qui n’a jamais existé ». Qu’ils situent leurs intrigues dans l’ancien Sud ségrégationniste, à New York ou dans le Midwest désindustrialisé, tous ont en commun un talent époustouflant pour décrire les dérives politiques, économiques et sociales des États-Unis. Par leur densité, leur amplitude, la construction narrative ambitieuse et maîtrisée, l’épaisseur de personnages à la psychologie fouillée, ces grandes fresques romanesques décortiquent de manière vertigineuse les faillites personnelles à l’aune de l’échec du rêve américain. Les ravages du conditionnement. Religieux lorsque des fondamentalistes chrétiens prennent d’assaut des centres d’avortement et tuent à bout portant des médecins. Des fanatiques pour qui l’homosexualité est un péché, la virginité à préserver et le mariage se contracte au sortir du lycée. Militaire, via un patriotisme exacerbé encourageant des lycéens à s’enrôler pour mener une guerre stérile, aux motifs douteux, au Moyen-Orient. « Toujours les mêmes discours de machos à la con qui réussissent chaque fois à convaincre des gamins idiots d’aller se faire buter. » Marché juteux pour les lobbies pharmaceutiques se soldant par une crise sanitaire : l’addiction aux opioïdes des vétérans souffrant de stress post-traumatique. Ainsi, le capitalisme américain se nourrit à la source même du désespoir qu’il fabrique. Ces trois immenses romans américains contemporains offrent le portrait au vitriol d’un monde radical sur le déclin. Intelligence du propos, puissance du souffle, finesse du style, tout y est ! Les braises dessinant les contours d’un nouveau modèle à inventer.

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{Bibliothèque idéale} : mes livres indispensables #1

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Un livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates : pro-choice vs pro-life, une plongée au cœur de l’Amérique radicale

En Amérique, ces tragédies ne sont pas rares. La mort de l’idéaliste, d’un homme désintéressé. C’est le prix à payer quand on affronte la marée noire de l’ignorance et de la superstition. Il y a une guerre aux États-Unis – cette guerre est là depuis toujours. Les rationalistes parmi nous ne peuvent l’emporter, car le penchant américain pour l’irrationalité est plus fort, plus primordial et plus virulent.

Le 2 novembre 1999, à Muskegee Falls dans l’Ohio, le médecin avorteur Augustus Voorhees, militant pro-choice, activiste féministe défendant le droit des femmes à disposer de leur corps, est abattu devant le centre des femmes du comté de Broome par Luther Dunphy, soldat de l’armée de Dieu, de plusieurs balles à bout portant. Au moment des faits, Gus Voorhees figurait en troisième position sur la liste : Avis de recherche des tueurs d’enfants sont parmi nous, qui circule dans les milieux fondamentalistes chrétiens, comme une invitation à exécuter. Quel enchaînement d’événements entraîne un père de famille croyant, militant pro-life, à s’arroger le droit de tuer un homme de sang-froid ? Par une lecture littérale des textes bibliques, Luther Dunphy s’érige en martyr du droit à la vie. La genèse ne dit-elle pas :

Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé, car Dieu a fait l’homme à Son image. […] Fais confiance à Jésus. Si Jésus demeure dans ton cœur, tu ne peux pas faire le mal. Et aucun mal ne te sera fait.

Fanatisme religieux vs rationalité scientifique, pro-life vs pro-choice, obscurantisme vs progressisme, républicains conservateurs vs démocrates…ce dualisme incarné par les combats de deux hommes placés aux extrémités de l’échiquier politique, aurait pu donner libre cours à une lecture manichéenne de la société américaine. Un affrontement assez binaire entre le bien et le mal. C’est sans compter sur le talent immense de Joyce Carol Oates qui prend à bras-le-corps la guerre religieuse sévissant aux États-Unis, opposant idéalistes et fondamentalistes, et se cristallisant sur le terrain du droit à l’avortement, pour en faire la matière d’une somme colossale plongeant aux sources d’une Amérique radicale. Le corps des femmes faisant office de de champ de bataille.

Il me fallait un certain temps pour comprendre qu’ils parlaient d’une guerre à l’intérieur des États-Unis, chrétiens contre athées, pour l’âme de l’Amérique.

Le droit à l’avortement n’est pas tant le sujet principal du roman qu’un catalyseur d’émotion propice à observer comment une idéologie, de quelque nature qu’elle soit, conduit deux pères jusqu’au-boutistes à sacrifier leur famille au nom d’une cause qu’ils jugent juste. Comment l’onde de choc provoquée par un événement dramatique se répercute sur la vie des survivants. Altère le destin fracassé des « enfants du désastre », « dommages collatéraux » laissés sur le carreau. Comment les partis politiques radicalisent l’opinion en instrumentalisant des enjeux de santé publique, capitalisant sur la frustration d’une frange de la population guidée par une foi aveugle. La Constitution, garantissant par le premier Amendement la liberté d’expression, et par le second le port d’armes, participe non seulement à l’établissement de poches de radicalisation sur le territoire, mais également à leur armement. Faisant le jeu d’un « patriotisme écœurant et servile. Un patriotisme qui est un Dieu-isme car ils sont tous chrétiens. » Aux origines de la violence : une humiliation originelle, un sentiment de frustration, et une culpabilité terrible. Notamment celle d’avoir causé la mort par accident de son enfant. À cela, s’ajoute un système patriarcal donnant libre cours à des prises de décisions unilatérales. À cet égard, le retour à la vie d’Edna Mae, suite à l’exécution de son mari et des années de léthargie, montre le poids de la domination masculine au sein du foyer. Quant aux enfants, dont les destinées sont conditionnées par les choix des parents, un long tunnel les attend. Des années à consumer leur colère et essorer leur douleur pour espérer s’en libérer. En filigrane, la romancière américaine, dont l’œuvre prolifique ausculte avec férocité, minutieusement, pesant tous les arguments, les démons de l’Amérique, pose la question de l’allégeance. Quid d’un pays « démocratique » où – pour certains – la loi divine, considérée comme sacrée, donc supérieure, a la primauté sur la loi séculière ? Et qui, par un raisonnement déductif fallacieux, transforme le meurtre d’un médecin avorteur en un « homicide justifiable », un acte de « légitime défense », plutôt qu’un exutoire émotionnel aux engouements irrationnels de citoyens déséquilibrés. Fine observatrice des dérives de son pays, tout muscles bandés, Joyce Carol Oates prend la plume comme on entrerait sur le ring et déploie deux trajectoires familiales en miroir, convergeant, après 850 pages d’une écriture serrée, addictive et suffocante, tellement précise qu’elle en devient immersive, vers un affrontement final, où pointe l’espoir d’une réconciliation. La possibilité d’une reconstruction par la reconnaissance mutuelle d’une douleur commune, d’un deuil à vif impossible à faire, sauf à le partager.

Dans la consolation de leur chagrin, elles se tenaient embrassées et voulaient ne jamais se déprendre.

JCO, future prix Nobel de littérature ?

Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 2007. Grand format aux Éditions Philippe Rey et poche aux Éditions Points, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban, 864 pages.

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Le mage du Kremlin, Giuliano da Empoli : qui est ce nouveau Raspoutine, l’homme de l’ombre qui murmure à l’oreille de Poutine ?

Comme tous les grands politiques, Vladimir Poutine appartient à la race des grands acteurs : l’acteur qui se met lui-même en scène, qui n’a pas besoin de jouer parce qu’il est à tel point pénétré par le rôle que l’intrigue de la pièce est devenue son histoire, elle coule dans ses veines.

Pendant quinze années, Vadim Baranov, personnage énigmatique et secret, a arpenté les couloirs du Kremlin en qualité de conseiller du président de la Fédération de Russie. Mais qui est ce nouveau Raspoutine, l’homme de l’ombre qui murmure à l’oreille de Poutine ? À sa démission, rien ne filtre. Un communiqué expéditif. Le temps d’un entretien, le chef de la propagande se confie. Commence une plongée dans les arcanes du pouvoir russe. La chute de l’URSS, le règne des oligarques, dont la stratégie à l’orée du nouveau millénaire de miser sur un homme de paille en optant pour l’ex-chef du KGB pour succéder au président sortant Eltsine leur a échappé.

La montée en puissance des oligarques s’était produite pendant cette sorte d’entracte féodal qui avait suivi la chute du régime soviétique. […] Quand ils avaient décidé de parier sur Poutine, les oligarques pensaient simplement changer de représentant, pas changer de système.

Avec l’arrivée au pouvoir de « l’homme blond pâle aux traits décolorés » et « regard minéral » tiré de son cabinet des services secrets, une nouvelle ère s’ouvre. Celle de « la verticale du pouvoir », « la seule réponse satisfaisante, l’unique capable de calmer l’angoisse de l’homme exposé à la férocité du monde ». Le mage du Kremlin met en lumière notre erreur d’appréciation : avoir sous-estimé la puissance de l’humiliation qu’a représenté l’effondrement de l’empire soviétique et son effritement pour Poutine. Une idée fixe née : restaurer l’empire russe sur la scène internationale, en prenant de court les puissances occidentales. Publié quelques semaines après le début de la guerre en Ukraine, le premier roman du politologue italo-suisse Giuliano da Empoli, atteste d’une prescience vertigineuse. Ou peut-être que tous les ingrédients d’une guerre imminente étaient là, sous nos yeux d’Occidentaux, si peu habitués à l’exercice du « pouvoir à l’état pur ».

L’empire du Tsar naissait de la guerre et il était logique qu’à la fin il retournât à la guerre. 

Le destin du milliardaire Mikhaïl Khodorkovski préfigurait déjà celui de l’opposant Alexeï Navalny…

Le message devait être clair : de la une du Forbes à la prison, il n’y a qu’un pas si le Tsar décide de te le faire franchir.

Ancien collaborateur, golden boy de la finance ou dissident politique, personne n’est intouchable. La punition est arbitraire, aléatoire et implacable. Si d’aucuns lui attribuent des pouvoirs surnaturels, Giuliano da Empoli montre que l’ascension du dictateur omnipotent aux velléités expansionnistes repose sur trois composantes : une humiliation originelle – alimentant un désir de vengeance, la poursuite d’une idée fixe – restaurer la grandeur d’un « empire perdu », et « la capacité à saisir les circonstances ; ne pas prétendre les diriger mais les saisir d’une main ferme », que viennent solidifier de grandes purges, des outils de propagande, l’étouffement de la dissidence… Outre cet éclairage édifiant et terrifiant de l’actualité faisant état d’un pays de 150 millions de citoyens dirigé par un leader hors-sol orchestrant en coulisse une stratégie du chaos, le grand mérite de Giuliano da Empoli réside dans le désaxement qu’il nous oblige à opérer en distinguant la nature du pouvoir entre la Russie et l’Occident, nous donnant ainsi des clés pour comprendre notre aveuglement. Maigre réconfort après cette lecture, se rappeler que :

Aussi excitante soit-elle notre époque n’est que l’énième variation de la comédie dont les infimes variations se déploient au cours des siècles.

Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 2022. Grand format aux Éditions Gallimard, poche chez Folio, 320 pages.

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Le Prince des marées, Pat Conroy : l’amour d’une fratrie plus forte que la tragédie, un monument littéraire venu du Sud des États-Unis ! {#chefdœuvre}

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Aucun de nous trois ne trahit jamais sa parole, et on n’en parla même plus entre nous. Il s’agissait d’un pacte secret et contraignant, contracté par une famille brillant par sa stupidité et que ses protocoles de déni menèrent au désastre. Et c’est en silence qu’on honora notre honte, jurée indicible.

L’adage veut que la souffrance serve de terreau fertile au processus créatif. Les fêlures creusées par les épreuves dans le subconscient de l’artiste le rendant plus poreux au monde environnant. Sa sensibilité, ainsi exacerbée, approcherait une vérité indicible. Le génie de l’immense poétesse féministe Savannah Wingo, éclatant dans des élégies déchirantes, relève de ce savant mélange d’acuité, de névroses et d’épisodes traumatiques refoulés.

Depuis sa plus tendre enfance, Savannah avait été désignée pour porter le poids de la psychose accumulée dans notre famille. Sa sensibilité lumineuse la livrait à la violence et au ressentiment de toute la maison et nous faisions d’elle le réservoir où s’accumulait l’amertume. […] Comme il en allait de tous les grands poètes féminins de notre siècle, l’impérissable beauté de son art se nourrissait de ses propres blessures et déchirements.

Acculé, l’esprit puise dans la matière d’une histoire familiale chaotique des trésors de poésie. Un certain talent à sublimer des souvenirs meurtriers. En écrivant Le Prince des marées, inspiré de sa vie dans le Sud des États-Unis, Pat Conroy fait d’une enfance saccagée la matière d’un monument de la littérature américaine, érigeant au rang de chef-d’œuvre la chronique lyrique d’une lignée maudite :

L’histoire des Wingo est une histoire faite d’humour, de grotesque et de tragédie. Avec une prédominance pour la tragédie […] une histoire d’eau salée, de bateaux et de crevettes, de larmes et de tempêtes.

Installé avec sa femme sur la véranda de sa maison de Sullivan’s Island, près de la ville portuaire de Charleston en Caroline du Sud, Tom Wingo reçoit un appel de sa mère lui indiquant que sa sœur, qui a coupé tout contact depuis trois ans, a été internée en hôpital psychiatrique après une énième tentative de suicide. Tom se précipite à son chevet, désertant son foyer avec d’autant plus d’empressement que Sallie vient de lui annoncer avoir une liaison. Cette débâcle maritale, découlant directement de sa propre lâcheté à confronter son passé, vient clore la spirale d’échecs initiée par la mort de son frère Luke, sa dépression, suivie de son licenciement.

Tellement de choses sont la faute de tes parents, Tom. Où commence ta responsabilité propre ? À quel moment de ta vie devient-elle ton affaire à toi ? À partir de quand acceptes-tu d’endosser l’appréciation positive ou négative de tes actes ?

Optant pour l’oubli, Tom a entamé une fuite en avant, n’imaginant pas qu’un jour les souvenirs enfouis resurgiraient avec une violence décuplée.

Mes parents avaient réussi à me rendre étranger à moi-même. » « J’étais tombé dans le piège que je m’étais tendu à moi-même en acceptant au pied de la lettre la définition du moi conçue par mes parents. […] J’avais besoin de renouer avec une chose que j’avais perdue. Et quelque part, j’avais perdu le contact avec l’homme qui existait potentiellement en moi.

Des hauteurs de Manhattan, le temps d’un été, dans une ultime tentative pour sauver sa jumelle névrotique, Tom s’attelle à l’autopsie de sa famille. Déroule la chronologie des événements que la mémoire lacunaire de Savannah a censurés. Officiant en tant que « glaneur du passé troublé de sa sœur » pour enfin comprendre la nature de « la terreur débilitante et floue » qui nourrit ses hallucinations. Démarre une descente dans un monde souterrain. Au fil des séances et des anecdotes racontées, une complicité mâtinée de séduction née entre Tom Wingo et le docteur Lowenstein, ainsi qu’une image plus nette des traumatismes subis. Un père pêcheur de crevettes vulnérable, faible, tyrannique et instable, dont dans la violence sert d’exutoire à sa frustration d’être un mari humilié. Lila Wingo est une femme ambitieuse, as de la manipulation et du chantage affectif pratiqué sur ses enfants, suivant une stratégie efficace du diviser pour mieux régner. À l’étroit dans son rôle de femme au foyer, elle rêve de s’introduire dans la bourgeoisie sudiste conformiste de Colleton County. Ascension sociale freinée par le dénuement qu’Henri Wingo, homme d’affaires raté, leur a imposé. Ce désir d’émancipation aura l’effet d’une bombe à retardement soufflant les vestiges d’une fratrie déjà meurtrie. Face à la défaillance de leurs parents, Tom, Savannah et Luke activent des mécanismes de survie. Refoulement post-traumatique, création artistique, militantisme à la limite du fanatisme, ou dans le cas de Tom une certaine inertie l’empêchant d’avancer. Une stratégie d’auto-défense visant à se retrancher derrière un humour caustique et un détachement de façade. Prêt à tout pour sauver sa sœur de cette spirale auto-destructrice, Tom va devoir briser le mur du silence. Retracer étape par étape l’agonie familiale jusqu’au drame qui a scellé leur destin. Un secret que leur mère, sous couvert de « loyauté familiale » leur a fait promettre de ne jamais révéler.

Seule Savannah rompit le pacte, mais avec une majesté sans parole, terrible. Trois jours après, elle s’ouvrit les veines des poignets pour la première fois. Ma mère avait éduqué une fille qui savait se taire mais ignorait le mensonge.

Brouillant la frontière entre le thérapeute et son patient, Susan Lowenstein le conduit en douceur vers cette ultime confession. La parole enfin libérée, le processus de reconstruction peut commencer. Pavé de plus de mille pages, Le Prince des marées est une bouleversante fresque familiale au suspense croissant. Une illustration aboutie de l’incipit d’Anna Karénine : « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon » et la démonstration magistrale des vertus d’un travail psychanalytique pour contrer les effets du refoulement et d’une interprétation parcellaire des événements. Le souffle romanesque puissant, la solidarité entre les enfants, les épisodes savoureux comme la vengeance façon « Tortue de chez les Newbury », l’humour omniprésent, compose un page turner lumineux, transfiguré par l’amour d’une fratrie soudée, venant compenser le constat inéluctable et déprimant d’un processus éducatif impliquant la destruction systématique des enfants par les parents dans leur tentative maladroite de ne pas reproduire les schémas vécus. Si de nombreux enseignements sont dispensés par Pat Conroy dans cette somme colossale, suggérant que l’écrivain a longtemps maturé son sujet, l’un, précieux, situe le passage à l’âge adulte au moment charnière où l’on est prêt à pardonner à ses parents « d’être exactement ce qu’ils étaient destinés à être », soit « de n’être pas nés parfaits ».

Ma vie ne commença réellement qu’à dater du jour où je trouvai en moi la force de pardonner à mon père d’avoir fait de mon enfance une longue marche de terreur. 

C’est ce long processus de réconciliation, culminant le jour où le regard plus distant de l’adulte éclipse celui de l’enfant blessé, que Tom Wingo entreprend. Un voyage psychanalytique dans les limbes de l’inconscient d’une poétesse de génie façonnée par les basses-terres marécageuses du Sud raciste, anciennement ségrégationniste, des États-Unis.

Quand un enfant subit la réprobation de ses parents, surtout si les parents jouent de cette réprobation, il n’y aura jamais pour lui d’aube nouvelle lui permettant de se convaincre de sa propre valeur. Une enfance saccagée ne se répare pas. Le dindon d’une telle farce ne peut pas avoir d’autre espoir que celui de surnager.

Et pourtant, Pat Conroy croit aux pouvoirs réparateurs du pardon et au miracle de la rédemption. Et moi, en la faculté d’un pays aussi miné par le fanatisme de nous offrir, de temps en temps, de tels monuments littéraires, encapsulant en quelques centaines de pages salvatrices toute la richesse et les contradictions de notre condition d’être humain.

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Mon appréciation : 5/5

Date de parution : 1986. Grand format aux Éditions Albin Michel et poche au Livre de Poche, traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise Cartano, 1 080 pages.

Un grand merci à la collection Terres d’Amérique qui l’a réédité alors qu’il était indisponible depuis des années !

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Le commis, Bernard Malamud : un épicier juif, un criminel en quête de rédemption & le Brooklyn des années 50, les ingrédients d’un roman d’apprentissage humaniste

Certains hommes naissent déjà construits, tandis que d’autres doivent atteindre cet état de félicité au prix d’une lutte qui leur permettra d’achever l’ordre. Il ne s’agit pas d’une perte à proprement parler ; au bout du compte, une telle quête devient le sujet même de la littérature.

Par ces mots, Bernard Malamud, représentant à l’instar de Philip Roth et Saul Bellow d’une littérature juive américaine – appellation controversée qu’il serait judicieux de ranger dans la catégorie plus large, celle-ci attestée, d’une littérature juive de la Diaspora – résume toute son œuvre. Le projet sous-jacent qui relie par un fil invisible ses écrits. Confrontés à des épreuves, ses héros doivent lutter contre leurs penchants naturels : opportunisme et refus de s’engager, à travers le personnage de Yakov Bok, victime de l’absurdité du système judiciaire dans son chef-d’œuvre : L’homme de Kiev ; ou ici, les préjugés antisémites et la criminalité.

Si vous voulez la vérité, dit-il, je n’aimais pas beaucoup les Juifs. […] Je veux dire autrefois…avant de les connaître, poursuivit Frank le front inondé de sueur. Je me faisais toutes sortes d’idées… – C’est souvent comme ça, dit Morris. Et, une fois de plus, la confession n’alla pas plus loin.

Puisant dans son expérience personnelle, Bernard Malamud transpose dans Le commis le Brooklyn de son enfance. Celui des années 50, des immigrés juifs new-yorkais ayant fui les pogroms en Russie. Faisant d’une épicerie au bord de la faillite, où les regrets des uns, les remords et espoirs des autres s’entrechoquent, le décor d’un huis clos au potentiel tragique inattendu. Dans un style limpide, rendant compte de la vie rétrécie par la pauvreté de petits boutiquiers, sans effet de manche, à même de décontenancer au début le lecteur, pour finalement se révéler au fil des pages un tour de force nous rendant captifs, avides de connaître la chute, réside la magie de Bernard Malamud. Quelle issue attend Morris Bober, l’épicier ruiné immigré d’Europe de l’Est qui joue depuis 21 ans de malchance, laquelle s’est dernièrement manifestée par la présence dans son échoppe de deux bandits venus le cambrioler ? L’ambition de sa fille Helen de suivre un cursus littéraire à l’université, faute de moyens financiers, est-elle définitivement enterrée ? Quant à Frank Alpine, quel sombre secret cachent ses manières empressées, son acharnement à seconder l’épicier ? Comme si par sa dévotion, l’orphelin de mère abandonné par son père cherchait à expier quelques péchés, à soulager sa conscience et s’amender. Le temps de sa convalescence, l’épicier juif accepte l’aide du « goy », lui pardonnant au passage les vols quotidiens d’une bouteille de lait et de deux pains, plus quelques petits larcins. La proximité favorise l’abaissement des barrières, dont celle en apparence infranchissable de la judéité. Si bien qu’Helen Bober, qui a appris à apprécier ses qualités, se rapproche du commis. Mais la proximité et l’amour, suffisent-ils à rendre figure humaine à celui que l’on considérait, il y a encore peu, comme un étranger ? Une des leçons du Commis tient à ce que les Hommes ne sont pas d’un seul tenant, bons ou mauvais, fanatiques ou tolérants, mais en constante évolution. Suivant la doctrine du juge d’instruction Bibikov (L’homme de Kiev) adepte du « méliorisme » : « c’est-à-dire que j’ai décidé d’agir en optimiste le jour où je me suis aperçu que le pessimisme m’empêchait d’agir », Bernard Malamud ne condamne jamais ses personnages, ni ne cède à la facilité en portant sur eux des jugements définitifs. Il revient à chacun de choisir son chemin vers le bien. Par sa bonté, sa droiture morale, Morris Bober active chez son employé un processus intérieur qui le modifie en profondeur. En cela, Bernard Malamud est un grand humaniste, puisqu’il croit en la capacité des êtres, par leurs choix, à s’élever. Travail laborieux qui passe par l’observance de valeurs morales. De la Loi, soit chez les Juifs de la Torah. L’honnêteté, la pénitence et la confession sont au cœur du processus de rédemption. En nous rendant acteurs, et non plus simples spectateurs de nos vies, état auquel nous condamne l’idée d’un destin tout tracé, l’écrivain américain réaffirme l’importance du libre arbitre dans l’existence, tout en n’occultant pas les devoirs auxquels il incombe à chacun de se plier.

[…] mais ce n’est pas être libre que d’obéir à son instinct […] à sa grande surprise, le sens de ce qu’elle venait de dire lui apparut clairement. Cette discipline qu’elle s’imposait, voilà ce qui lui avait toujours manqué. […] Depuis le jour où il avait reçu Helen dans sa chambre, il était poursuivi par ce qu’elle lui avait dit sur la nécessité de s’imposer une règle de conduite. Il se demandait pourquoi ses mots l’avaient tant ému, pourquoi ils cognaient dans son esprit comme une baguette sur un tambour. À force de réfléchir, il avait découvert ce qu’il y avait de beau dans cette notion de discipline : quelqu’un qui possédait une parfaite maîtrise de soi pouvait diriger les événements à son gré, réussir dans toutes les entreprises et même faire le bien s’il le voulait.

Tenant autant de la fable allégorique que du roman d’apprentissage, Le commis est un texte véhiculant un message d’espoir fort et dispensant un enseignement important, qu’il faut laisser infuser pour en saisir toute la portée.

Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 1957. Grand format et poche aux Éditions Rivages, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Cohen, 340 pages.

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