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Plus grands que le monde, Meredith Hall : dans une ferme du Maine, une famille américaine au défi de la tragédie

Nous sommes embarqués sur cette planète avec toute sa tristesse, tout son amour, toute sa beauté et tous ses insondables mystères. Il n’y a pas de temps à perdre. Apprendre l’amour est, je pense, la raison pour laquelle nous disposons de cette inexplicable chance, de ces quelques années sur cette terre. Je suis reconnaissant de ce don, de cet appel à réaliser tout ce que nous pouvons ici.

Dans une ferme du Maine surplombée par deux grands ormes plantés par l’arrière-arrière-grand-père en 1834, cinq générations de Senter se sont succédé. La faisant prospérer, travaillant la terre, moissonnant les champs, avant qu’elle ne périclite sous le coup de la Grande Dépression et qu’elle ne soit laissée à l’abandon. Fraîchement mariés, Tup Stenter et Doris décident en 1933 de réhabiliter ce lieu empreint d’une douce nostalgie, incarnant l’âge d’or de l’enfance, pour y installer leur foyer. Un cocon familial à l’écart du monde. Une bulle de bonheur qu’un drame va faire éclater. Un vieux pistolet chargé utilisé comme un jouet, une détonation sourde, quelques minutes d’inattention ont suffit pour que survienne l’accident qui a fait basculer la vie de Doris, Tup, Dodie et son frère cadet Beston dans un espace-temps rempli de regrets et de culpabilité. « La fureur de ma femme est une absence de lumière, et mon désir de pardon une supplique dans l’obscurité. » Comme si le malheur avait soufflé d’un coup leur vie d’avant. De là, prennent racine la crainte de Dodie d’être une mère inapte à protéger ses enfants, la difficulté pour Berston de trouver sa place à côté du vide laissé par l’absent et le chagrin indicible des parents. Avec grâce, une justesse dans la description des sentiments et de la vulnérabilité de l’être humain, acculé à prendre des décisions qu’un jugement expéditif formulé par un regard extérieur condamnerait, #MeredithHall recompose l’histoire douloureuse et lumineuse d’une famille mise au défi de rester soudée malgré la tragédie.

Ses sanglots cognaient au terrible rugissement de mon sang, alors je me suis écartée de lui.

Partageant avec le bouleversant roman de Joyce Maynard, Où vivaient les gens heureux, une unité de lieu : une ferme familiale nichée au cœur de l’Amérique rurale, un même projet : la composition d’une fresque intime gravitant autour de la perte d’un enfant, Plus grands que le monde explore également, à travers les destins de chacun des survivants, les étapes du deuil, le long chemin d’acceptation menant au pardon, ainsi que les vertus du temps et de la constance de l’alternance des saisons.

Le prix à payer pour l’amour et l’attachement est la perte, et elle nous accompagne chaque jour.

Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 2024. Grand format aux Éditions Philippe Rey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Richard, 368 pages.

Le livre à lire après !

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Intérieur nuit, Marisha Pessl : un thriller mystique comme une plongée dans l’esprit tourmenté d’un cinéaste de génie

Chacun de nous possède sa propre boîte, une chambre noire où se loge la chose qui nous a transpercé le cœur. Elle contient ce pour quoi on agit, ce que l’on désire, ce pour quoi on blesse tout ce qui nous entoure. Et même si elle était ouverte, rien ne serait libéré pour autant. Car l’impénétrable prison à la serrure impossible, c’est votre tête.

Avec le suicide de sa fille, le mystère Cordova s’épaissit… Disparu de la circulation depuis la fin des années 70, le réalisateur de films d’horreur projetés dans des salles clandestines, primé aux Oscars, faisant l’objet par « Les Cordovistes » – une secte d’admirateurs – d’un culte dérangeant, vit reclus dans sa propriété. Un manoir à l’architecture gothique situé dans les Adirondacks, où s’est noyée sa première femme et a été élevée sa fille Ashley. Un prodige du piano. Avant que sa carrière ne s’arrête net à 14 ans. Et que dix ans plus tard, elle ne se jette dans la cage d’un ascenseur d’un entrepôt vide de Chinatown. Suicide ou meurtre ? Que s’est-il passé ? Les digues de son esprit ont-elles cédé face à la magie noire et rites occultes – on parle même d’enlèvement et de meurtres d’enfants – pratiqués par le clan Cordova ? A-t-elle fini par succomber à la philosophie existentielle d’un père despotique : « réveiller le féroce », crever de peur pour la conjurer et s’en libérer, descendre dans les méandres de nos ténèbres intérieures, sonder l’indicible, apprivoiser le cru, le sombre, le sublime pour remonter à la surface radicalement transformé ? C’est l’expérience que Stanislas Cordova propose dans sa filmographie et la devise qui régit sa vie. Difficile d’imaginer le cerveau d’un enfant en construction imperméable à une telle éducation. Qui tenir pour responsable de la mort d’Ashley ? « Elle m’a dit que son père lui avait appris à vivre au-delà des limites de la vie, dans ses recoins les plus cachés, là où le commun des mortels n’a pas le courage d’aller, là où on souffre, là où règnent une beauté et une douleur inimaginables. Elle se demandait toujours : « Oserai-je ? Oserai-je déranger l’univers ? » » Quelques jours avant qu’elle ne soit retrouvée morte, le journaliste d’investigation déchu Scott McGrath, sanctionné à l’époque pour avoir tenté de débusquer la vérité sur Cordova – enchanteur ou prédateur ? -, l’a entraperçue à Central Park. Un manteau rouge, une présence spectrale, comme une rencontre prémonitoire qui devait le conduire à reprendre depuis le début chaque piste et le moindre indice. Formant une équipe de détectives amateurs, Scott, Hoover, cigarette au bec, ayant entretenu une obscure relation dans un camp de redressement pour adolescents avec Ashley et Nora, orpheline fantasque, solitaire et future actrice à Broadway, mènent l’enquête. À mesure que les indices s’accumulent dessinant les contours d’un monstre sacré du cinéma, un vampire extrayant goutte à goutte de son entourage la matière de sa création, le trio perd pied avec la réalité. Bascule dans le surnaturel. Cordova tire-t-il les ficelles ? Maniant l’art du suspense et le sens de la formule, Marisha Pessl nous perd dans un thriller mystique, tirant toutefois en longueur sur la fin, comme une plongée en eaux troubles dans la psyché tourmentée d’un cinéaste de génie, pour qui la frontière entre l’art et la vie s’est peu à peu effacée au profit d’un monde d’ombres et de silhouettes, charriant avec lui ceux qu’il a envoûtés :

L’être humain souhaite exercer son libre arbitre, bien sûr. Mais il existe un désir tout aussi puissant, celui de se retrouver pieds et poings liés, bâillonné.

Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 2013. Grand format aux Éditions Gallimard, en poche chez Folio, traduit de l’anglais par Clément Baude, 864 pages.

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Ombres sur l’Hudson, Isaac Bashevis Singer : les quêtes amoureuses et identitaires d’une communauté juive new-yorkaise de rescapés de la Shoah {Prix Nobel de littérature 1978}

Il avait une justification toute prête pour chacun de ses actes. Le bonheur n’était-il pas le but unique de chaque personne, de chaque créature ? […] Grein, lui, s’était fait sa propre philosophie : le bonheur était la Divinité. Mais la vie offrait un autre cadeau qui éloignait les gens de plus en plus du bonheur : la liberté. Le libre arbitre n’était possible que si existaient à la fois le bonheur et le malheur, la vérité et le mensonge, le succès et l’échec. La liberté marchait main dans la main avec l’individualité. […] Le destin de chaque personne consistait à rechercher perpétuellement ce qui était l’essence de chaque existence.

Des années après l’évacuation des camps de concentration, de nombreux rescapés choisirent de se suicider. Alors qu’ils avaient survécu à l’horreur absolue, à la déshumanisation la plus totale de l’homme, leur choix avait de quoi surprendre là où on aurait pu imaginer qu’une volonté féroce de faire triompher la vie les animerait. Pourtant, hantés par les fantômes des proches disparus, rongés par la culpabilité du survivant, témoins de la faillite de l’homme moderne et conscients dorénavant que l’être humain n’est rien « qu’un peu d’écume », constat amer renforcé par le sentiment d’un Dieu désengagé de sa création, ils ont abdiqué. Dans un roman dense et généreux, Isaac Bashevis Singer explore le spectre des réactions des « réfugiés de l’Hitlérisme » avec la verve truculente et l’exubérance qui font de ses romans un plaisir de lecture immense.

Étant donné que tout est tordu ici-bas, pourquoi les rapports entre les hommes et les femmes devraient-ils suivre une ligne droite ?

Les névroses des uns et des autres éclatent dans des conversations tragi-comiques d’une profondeur insondable et des situations inextricables ne s’expliquant que par une volonté farouche de vivre intensément.

Le névrosé est celui qui n’accepte pas d’être esclave mais n’a pas non plus la force de lutter pour se libérer. Il reste entre les deux, dans une sorte de no man’s land et se fait donc tirer dessus des deux côtés. 

Un triangle amoureux se noue avec au centre Hertz Grein, fils de Reb Jacob Moshe le scribe, époux et père de famille en pleine crise existentielle se dénouant en une volte-face radical.

Désormais, ses parents n’étaient plus que poussière. Varsovie avait été détruite dans les flammes, tous ses habitants juifs réduits en cendres. Le seul survivant, c’était lui, Hertz Dovid et il noyait son chagrin à coup de fantaisies sexuelles, de bavardages stupides, de désirs de débauche. […] Grein se sentait cerné par la banalité et l’ennui. Il croyait en Dieu mais croire ne suffit pas. Il lui manquait l’essentiel : la structure des rites, un environnement bien réglé, la discipline de fer de ses grands-pères et arrière-grands-pères. Il lui était impossible de vivre avec Dieu mais il ne savait absolument pas comment le faire sans lui.

Aux extrémités : Anna, la fille du riche et pieux homme d’affaires new-yorkais originaire de Varsovie, Boris Makaver. Esther, sa maîtresse depuis onze ans, descendante érudite d’une éminente dynastie rabbinique, amante nerveuse au tempérament cyclothymique ; que tempère Leah, l’épouse vertueuse rendue aigrie par les infidélités de son mari. Ombres sur l’Hudson embrasse les quêtes amoureuses et identitaires d’êtres déracinés lancés dans une course folle de New-York à Miami en passant par une ferme du Maine et le quartier ultraorthodoxe Mea Shearim de Jérusalem, en faisant un crochet par l’URSS. Une petite communauté de Juifs originaires d’Europe de l’Est, d’où les souvenirs douloureux ne cessent de les ramener.

Je ne peux pas te faire sentir à quel point nous étions proches de la mort. Elle était devenue une présence familière, une amie. […] Je ne veux pas te donner des angoisses mais j’ai vu, de mes yeux vu, des Juifs creuser leur tombe. J’ai regardé le ciel, il était bleu, le soleil brillait. Tout était calme. Aucun ange ne pleurait. Le Maître de l’Univers restait silencieux. Je ne m’attendais pas à ce que les Juifs oublient si vite. […] j’ai pensé à me suicider. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Il me semblait que je n’appartenais plus à ce monde. Je me perdais dans l’univers du chaos. Sans cesse. Je revenais vers eux, les six millions.

Tiraillés entre des rites millénaires, la foi héritée de leur père et l’injonction de la modernité à s’assimiler, au risque de s’y diluer, Grein, Anna, Esther, Leah et les autres arpentent les rues de New-York avec une frénésie proche de l’hystérie.

 Il s’était perdu dans un entrelacs de mensonges tellement compliqués qu’il s’en étonnait lui-même.

Telles des enveloppes vides, marionnettes aux mains du « metteur en scène des drames humains », ils se précipitent dans des voies sans issue, se rabibochent, se séparent, s’aiment passionnément pour mieux se déchirer. Toujours avec excès. Chez Singer, les trajectoires individuelles ne résultent jamais du hasard, mais sont orchestrées par des forces invisibles.

Chacun s’acharnait à trouver un appui stable sur lequel pouvoir compter, mais des puissances plus rusées que les êtres humains le leur ôtait sans répit, ce qui créait des crises successives. 

Le résultat de la fatalité.

Grein se retrouvait pris dans un système où tout était déterminé à l’avance.

En coulisses, qui tire les ficelles de cette vaste comédie humaine ? Un Dieu joueur ou Isaac Bashevis Singer ? Fin observateur de la nature humaine, le romancier juif polonais naturalisé américain pose des questions essentielles : « Comment pouvons-nous continuer à vivre en sachant que l’espèce humaine compte de tels assoiffés de sang ? » Si les Hommes dotés du libre arbitre sont responsables de l’Holocauste, comment le Maître de l’Univers a-t-il pu rester silencieux ? Quid de la foi après la Shoah ? Peut-on vivre dans un monde que Dieu a déserté et vidé de sa spiritualité ? Le cas échéant, quel sens lui donner, dans ses deux acceptions : direction et signification ?

Tel que nous le concevions autrefois, l’atome s’arrêtait de bouger. Celui qu’on observe aujourd’hui gesticule dans tous les sens comme frappé de folie, il se tortille et tournoie sans fin. Peut-être est-ce le symbole ultime de l’homme d’aujourd’hui.

L’écrivain yiddish nobélisé en 1978 a non seulement l’immense talent de les poser en les incarnant dans des êtres de chair et de sang au fil de dialogues brillants, mais, a en plus, le mérite de proposer des réponses à l’absurdité de la condition humaine.

Quel était l’univers tel que Einstein ou Eddington le concevaient ? Un tas de glaise bourré d’atomes aveugles qui couraient dans tous les sens en se cognant fiévreusement au passage. De ce chaos, un nouvel Hitler pouvait surgir à chaque génération. L’accablante conclusion de toute la science moderne, c’était que Dieu possédait moins d’intelligence qu’une puce.

C’est ce que j’aurais dû être : astronome, pensa-t-il. Si on se perd dans la grandeur de ce qui est divin, on ne voit plus les petitesses de l’être humain.

Mon appréciation : 5/5

Date de parution : 1957. Grand format aux Éditions du Mercure de France, poche chez Folio, traduit de l’anglais par Marie-Pierre Bay, 928 pages.

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📖 5 (bonnes) raisons de lire Isaac Bashevis Singer !
 
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Idées de lecture...

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📖 5 (bonnes) raisons de lire Isaac Bashevis Singer !

Si son idéal suffit : « Être le serviteur de deux idoles, les femmes et la littérature », le romancier juif, polonais, naturalisé américain est aussi…

1️⃣ Le premier écrivain de langue Yiddish à avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1978 :

pour son art de conteur enthousiaste qui prend racine dans la culture et les traditions judéo-polonaises et ressuscite l’universalité de la condition humaine

2️⃣ Un formidable conteur issu du shtetl polonais, qui ressuscite dans ses romans et nouvelles le monde englouti du Yiddishland. Ce microcosme bouillonnant auquel il donne une portée universelle…

3️⃣ met en scène des personnages excentriques magnifiquement incarnés, déchirés comme si leurs choix étaient guidés par une certaine fatalité ; des êtres débordant de vitalité, empêtrés dans des histoires d’amour inextricables, des relations adultérines, des mariages catastrophiques, un entrelacs de mensonges compliqués. Animés d’une rage de vivre, ces rescapés de la #Shoah défient avec fureur la mort au quotidien…

Tel que nous le concevions autrefois, l’atome s’arrêtait de bouger. Celui qu’on observe aujourd’hui gesticule dans tous les sens comme frappé de folie, il se tortille et tournoie sans fin. Peut-être est-ce le symbole ultime de l’homme d’aujourd’hui.

4️⃣ mais sont aussi fébriles, rongés par la culpabilité du survivant, coupés de leurs racines, en pleine quête identitaire et de sens dans un univers que Dieu a déserté. L’exil, le déracinement, la religion, la moralité, le désir, les angoisses existentielles, l’assimilation, la dissolution de l’identité juive forment les pierres angulaires d’une œuvre riche avec en filigrane cette question : Où trouver le bonheur ? Si avant, la foi, l’observance des rites, la poursuite des traditions, l’inscription dans une histoire commune – en faisant de chaque génération un nouveau maillon – y suffisaient, la modernité, en le dépouillant de sa spiritualité, a vidé le monde de son sens. Avec pour corollaire : l’inaptitude des Hommes à prendre leur responsabilité.

Je ne peux pas te faire sentir à quel point nous étions proches de la mort. Elle était devenue une présence familière, une amie. […] Je ne veux pas te donner des angoisses mais j’ai vu, de mes yeux vu, des Juifs creuser leur tombe. J’ai regardé le ciel, il était bleu, le soleil brillait. Tout était calme. Aucun ange ne pleurait. Le Maître de l’Univers restait silencieux. Je ne m’attendais pas à ce que les Juifs oublient si vite. […] j’ai pensé à me suicider. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Il me semblait que je n’appartenais plus à ce monde. Je me perdais dans l’univers du chaos. Sans cesse. Je revenais vers eux, les six millions.

Si seulement nous pouvions nous reposer ! Si les puissances qui enchaînent et harcèlent les êtres humains pouvaient relâcher un peu leur emprise, de façon à ce que nous puissions jouir des dons de Dieu, nous ressaisir, reprendre courage ! Car tous les péchés naissent de ce que nous ne croyons pas aux forces supérieures, redoutons le lendemain et voulons arracher à notre profit un petit morceau de monde-ci avant qu’il ne soit trop tard.

5️⃣ Un humaniste convaincu, prenant le monde tel qu’il est, sans chercher à racheter dans ses écrits l’humanité. À mettre de l’ordre dans le chaos. Tout en ayant conscience que « de ce chaos, un nouvel Hitler pouvait surgir à chaque génération ». Isaac Bashevis Singer n’est ni un moraliste, ni un auteur politique. Sa ligne de conduite se résumant à se tenir en retrait des polémiques. Le sens de son existence se circonscrit à son activité de romancier. Dont l’œuvre foisonnante s’évertue à redonner vie à un espace linguistique, culturel, religieux et politique d’Europe centrale et orientale qu’il a connu et ne sera jamais plus.

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Le chant des revenants, Jesmyn Ward : un hommage (fade) à Beloved de Toni Morrison

Les fantômes bronchent, mais ils ne partent pas. Ils recommencent à se balancer, la bouche ouverte. Kayla lève un bras, la paume vers le haut, le même geste que pour essayer de calmer Casper, mais les fantômes continuent, ils ne s’envolent pas, ne s’élèvent pas, ne disparaissent pas. Ils restent.

Le problème des lettres afro-américaines, c’est qu’au sommet trônent quelques figures emblématiques : Toni Morrison, Richard Wright, James Baldwin, Ralph Ellison… Alors quand une jeune autrice comme Jesmyn Ward écrit un road trip comme un voyage dans l’espace – à travers le Mississippi – et le temps – de la traite négrière aux violences policières – sur le même procédé que Beloved, ça coince. À l’instar de Chimamanda Ngozi Adichie, qui nous sert – à mon sens – avec Americanah un ouvrage bavard à l’écriture plate où il est question de déracinement et de quête identitaire culminant en une histoire d’amour d’une mièvrerie déconcertante. Ça sent le réchauffé. Le style hypnotique, dense, suffocant, de Toni Morrison, comme si les mots condensés sur la page, empêchaient l’air de passer, obligeant le lecteur à regarder en face une réalité qu’aucun esprit aussi tordu soit-il n’aurait pu imaginer, en moins. Par le biais d’une narration polyphonique, Le chant des revenants revisite les fantômes de l’Amérique. Il y a Jojo – adolescent et déjà chef de famille palliant les défaillances de ses parents en s’occupant de sa petite sœur Kayla, Leonie, la mère violente et droguée, Michael, le père en prison depuis trois ans et les grands-parents solides comme des rocs, héritiers d’une lignée ayant appris à endurer en silence la violence des Blancs. À côté, les esprits de deux adolescents : le frère de Leonie abattu au fusil « lors d’un accident de chasse » par le cousin de Michael furieux d’avoir perdu un pari et Richie, adolescent noir que le grand-père avait pris sous sa protection dans la prison de Parchman. Coincés dans les strates du temps, ils hantent les vivants dans l’espoir de raconter leur histoire et ainsi de trouver la paix. En usant des codes du réalisme magique, Jesmyn Ward explore comment l’histoire raciale des États-Unis structure les vies, les mariages mixtes non acceptés par la belle-famille, l’existence encore aujourd’hui aux États-Unis d’une certaine vigilance et fatalité face aux biais racistes des autorités, le tout enveloppé d’une dimension surnaturelle et mystique. À privilégier sur le sujet Beloved de Toni Morrison, dont je vais bientôt reprendre la lecture dans la nouvelle tradition éditée aux Éditions Christian Bourgois.

Mon appréciation : 3/5

Date de parution : 2017. Grand format aux Éditions Belfond, poche au Éditions 10/18, traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé, 288 pages.

À privilégier sur le sujet...

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🗽 {Sélection spéciale} : #NewYorkBooks 🇱🇷

Un an pile après mon séjour dans la grosse pomme, je suis ravie que le club de lecture du @prixbookstagram y prenne ses quartiers pour l’été. Après un rapide coup d’œil des livres m’accompagnant à l’étranger, voici une première sélection resserrée mais de qualité. Avec pour décor Brooklyn, en particulier, ses brownstones, ses épiceries bobos et son côté village hipster chaleureux, loin des gratte-ciels et du tumulte fébrile des rues goudronnées de Manhattan.

 

#PAL que je complèterai après avoir dévalisé les librairies lors de mon passage fin juin à Paris 🤑

📎 Ombres sur l’Hudson d’Isaac Bashevis Singer

Poursuite de la découverte de l’œuvre du premier écrivain de langue yiddish à avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1978 « pour son art de conteur enthousiaste qui prend racine dans la culture et les traditions judéo-polonaises et ressuscite l’universalité de la condition humaine. » Et je le savoure !

Du même auteur...

📎 Les sœurs Weiss de Naomi Ragen

Les destins opposés de deux sœurs dans le Brooklyn ultra-orthodoxe de Williamsburg. L’une privilégiera la sécurité que procure l’observance stricte des rites religieux, tandis que l’autre s’ouvrira au monde à travers la lecture : « C’est la première fois de sa vie qu’elle soumettait à sa réflexion cette idée scandaleuse. Scandaleuse, non pas tant par sa négation du paradis, mais par l’affirmation de la possibilité de ne pas croire à ce que votre entourage tenait pour une certitude. Scandaleuse parce qu’elle impliquait le droit, le pouvoir, la liberté de ne pas croire. »

📎 Divison Avenue de Goldie Goldbloom

On reste à Williamsburg avec ce roman satirique, drôle et féministe, mettant en scène une mère de famille de dix enfants dans les milieux hassidiques new-yorkais, qui découvre à 57 ans qu’elle est enceinte à nouveau…de jumeaux.

📎 Les règles d’usage de Joyce Maynard

La reconstruction d’une adolescente après le décès de sa mère lors des attentats du  11 septembre 2001. 2ème roman de l’autrice que je lirai après l’émouvant Là où vivaient les gens heureux.

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Chien Blanc, Romain Gary : « là où il y a de la haine, il n’y a pas d’éducation. Il y a déformation. Dressage. »

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En tout cas, moi, j’en ai assez. Je fous le camp. Je n’en peux plus. Dix-sept millions de Noirs américains à la maison, c’est trop, même pour un écrivain professionnel. Tout ce que ça va donner, avec moi, c’est encore un livre. J’ai déjà fait de la littérature avec la guerre, avec l’occupation, avec ma mère, avec la liberté de l’Afrique, avec la bombe, je refuse absolument de faire de la littérature avec les Noirs américains. Mais tu sais bien ce que c’est : quand je me heurte à quelque chose que je ne puis changer, que je ne peux résoudre, que je ne peux redresser, je l’élimine. Je l’évacue dans un livre. Après je ne suis plus oppressé. Je dors mieux.

Brouillant les genres : histoire vraie, essai, roman (?) ; usant du même procédé allégorique que dans Les Racines du ciel où les éléphants figuraient notre part d’humanité à préserver, Romain Gary s’attaque au sujet de la cause noire de biais, tout en épinglant avec piquant l’hypocrisie des luttes intestines gangrénant les rangs du mouvement pour les droits civiques. Le 17 février 1968, alors que les émeutes raciales embrasent l’Amérique, Romain Gary rejoint sa femme l’actrice Jean Seberg en tournage à Hollywood. Dans leur villa sur les hauteurs de Beverly Hills, il recueille un berger allemand. Dressé pour attaquer les manifestants noirs, comme au temps de l’esclavage où les éleveurs lâchaient leurs chiens sur les évadés dans les plantations, ce dernier écope du surnom de « White dog ». Ne pouvant supporter l’idée d’héberger un chien « raciste », le romancier têtu le confie à un dresseur chargé de le déconditionner.

Alors qu’est-ce qu’il veut prouver, avec ce chien ? Qu’on peut guérir la haine ? Que c’est seulement le résultat d’un dressage, que ça se soigne ?

Renouant avec le symbolisme des Racines du ciel, l’humour caustique devenu sa marque de fabrique et sa propension à osciller tel un culbuto entre un pessimisme amer et l’optimisme humaniste d’Éducation européenne 

J’entends par là qu’il faut continuer à faire confiance aux hommes, parce qu’il importe moins d’être déçu, trahi et moqué par eux que de continuer à croire en eux et à leur faire confiance. Il est moins important de laisser pendant des siècles encore des bêtes haineuses venir s’abreuver à vos dépens à cette source sacrée que de la voir tarie. Il est moins grave de perdre que de se perdre.

Romain Gary signe un de ses meilleurs romans. Une critique virulente des intellectuels bien-pensants de gauche, affichant un goût prononcé pour l’auto-flagellation, que renforce leur culpabilité d’hommes blancs. Les grands combats idéologiques servant de déversoir aux névroses psychologiques :

J’ai horreur des gens dont les professions de foi libertaires naissent non point d’une analyse sociologique, mais de failles psychologiques. […] Les militants veulent annexer les criminels et capitaliser leurs actes dans des buts politiques. […] Tout gangstérisme est baptisé terrorisme. […] Du reste, la tendance psychiatrique actuelle est de donner à tout crime un contenu social. Toute tuerie devient une guerre sainte, il n’y a plus de crapules, il n’y a que des héros.

Écrit en 1970, Chien Blanc est d’une actualité confondante dans sa manière de décrire l’escalade de la désensibilisation, résultant des stratégies médiatiques visant à nous submerger de flots d’informations en vidant les mots de leur signification.

Il faudrait faire une étude profonde de la traumatisation des individus par les mass media qui vivent de climats dramatiques qu’ils intensifient et exploitent, faisant naître un besoin permanent d’événements spectaculaires. Rien encore n’a été fait dans ce domaine. Et il faut bien dire que le vide spirituel est tel, à l’Est comme à l’Ouest, que l’événement dramatique, le happening, est devenu un véritable besoin. Et, d’un happening à l’autre, il y a la réaction en chaîne…

Indécrottable idéaliste, Romain Gary encapsule l’air du temps dans une œuvre mettant en évidence :

la plus grande puissance spirituelle de tous les temps, qui est la Connerie.

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Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 1970. Poche chez Folio, 224 pages.

Article lié : #ChallengeGary

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Harlem Quartet, James Baldwin : un roman d’apprentissage magistral comme une ode à la fratrie, l’amitié & l’amour dans le Harlem des années 50

Chacun doit naître quelque part et chacun naît dans un contexte : ce contexte constitue son héritage. […] Un héritage se reçoit, on se découvre en lui – on ne saurait se trouver ailleurs ! – et, à partir de cette découverte, et pas avant, s’esquisse une possibilité de liberté.

Noir, homosexuel, écrivain, très tôt James Baldwin acquiert une conscience nette des marges où l’Amérique puritaine et ségrégationniste des années 20 l’a retranché. Militant pour les droits civiques, témoin des meurtres de Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King Jr, il connaît mieux que personne le coût, et donc la valeur de sa liberté. Attaché au quartier de New York où il a grandi, l’écrivain américain exilé un temps à Paris, fait du Harlem des années 50 le décor d’un roman d’une beauté époustouflante. Une ode à la fraternité, à l’amitié, à l’amour, dont il souligne avec acuité la contradiction inhérente : la sécurité que procure le sentiment d’être aimé impliquant au préalable de faire preuve de vulnérabilité. De fendre l’armure, laissant entrevoir une vérité qu’Arthur et Julia ne sont pas prêt à confronter, ou qui ne s’est pas encore pleinement révélée.

Je te l’ai déjà dit – tu n’es pas l’Histoire. Tu ne pouvais pas la défaire. Je ne pouvais pas te l’imposer.

Ayant constamment dû ajuster ce qu’il est avec les attentes de la société, James Baldwin s’attaque aux ombres, à l’indicible, comme lorsque nageant en plein bonheur conjugal le regard éteint d’Arthur traduit ce qu’il ne peut pas exprimer à Jimmy. Qu’il l’aime mais qu’il craint le regard extérieur, le jugement de son père Paul, de son frère Hall. Est-il à la hauteur ? Reconnu par ses pairs, devenu une célébrité dans le monde entier, en tournée à Londres, Paris, aux États-Unis, le chanteur de gospel traîne pourtant derrière lui une « angoisse obstinée », celle de ne pas être aimé, accepté. De ne pas se sentir digne des attentions qui lui sont portées.

Il se demande ce que moi, Hall, son frère, je pense vraiment de lui. Il se demande si Paul, son père, est mort parce qu’il avait honte de son fils. Et, à l’instant même où il sait qu’il n’en est rien, il sait aussi qu’il ne le sait pas, qu’il ne sera jamais libéré du jugement ou de la terreur de son propre regard. Car il sait que c’est lui, et lui seulement, qui réclame si impitoyablement le jugement, rassemble les instruments du Jugement dernier, choisit les juges, exige la sonnerie des trompettes. Il veut exposer son cas et être dispensé de la sentence : mais il ne peut être dispensé de la sentence qu’en abandonnant le procès.

Comment trouver les mots justes pour traduire ce froid glacial qui lui traverse l’épine dorsale, le cloue sur place, le rend muet alors qu’en face se posent sur lui les yeux aimants de son amant. Alors Arthur refoule, se tait. Se laisse grignoter par les secrets. Hall – le narrateur – voit son petit-frère, à qui il voue un amour inconditionnel, se débattre avec ses fantômes. Il sait que le regard des autres tue. Que des attentes trop fortes compriment l’identité, puisque la personne avant même de savoir ce qu’être aimé signifie est possédée, cadenassée par les désirs d’un autre. L’emprise ne tolère que deux options : céder ou se révolter. Julia – la sœur de Jimmy et l’amante de Hall, enfant-vedette, évangéliste instrumentalisée par son père, trimballée d’église en église à l’âge de 7 ans, a choisi la seconde. Mettant fin à un long chemin de croix. Pas étonnant d’ailleurs que James Baldwin ait titré un de ses essais : La croix de la rédemption. Puisque c’est précisément de rachat du genre humain dont il s’agit ici. Quel avenir pour une jeune fille qui a tout connu trop tôt ? Comment se réapproprier l’image déformée d’elle-même modelée par le regard d’autrui ? Comment reconfigurer son être ?

Elle avait été inoubliable précisément parce que, en tant qu’enfant et évangéliste, elle ne s’était pas appartenu, et n’avait pas eu la moindre idée de son identité. Elle avait été à la merci d’une force qu’elle n’avait aucun moyen de comprendre. […] Or quelque chose lui était arrivé, on ne pouvait pas s’y tromper, et avec ce qui avait été brisé, avec ce qui lui était resté, elle avait commencé à se créer elle-même. Je fus le bienvenu parce qu’elle crut ce qu’elle lut dans mes yeux.

Julia est un des plus beaux personnages féminins qu’il m’ait été donné de rencontrer en littérature, d’autant plus sous la plume d’un homme qui se glisse avec une justesse éblouissante dans la peau d’une enfant sacrifiée, d’une adolescente tourmentée puis d’une femme ayant fait la paix avec son passé, tout en acceptant sa présence constante. En toile de fond, l’Amérique violente à feu et à sang du Ku Klux Klan, des lynchages raciaux, toujours aussi radicale dans ses clivages, la disparition inquiétante de Peanut – membre du Quartet, ami d’Arthur et de Hall – en Géorgie, le Sud raciste et le Nord un peu plus progressiste. En 1964, au moment de la déségrégation, les tensions raciales culminent. Baldwin est le témoin de son époque. Rôle sur lequel Raoul Peck revient dans son documentaire I am not your negro consacré à l’écrivain, qui explique observer son pays natal, s’imprégner des événements, avant de se retirer pour écrire et fabriquer en se servant de son art et à partir du matériau de l’histoire une œuvre d’une humanité éclatante :

Ma responsabilité en tant que témoin était de me déplacer aussi largement et librement que possible pour écrire l’histoire et la diffuser.

La grande leçon donné par Baldwin est que l’amour est la clé de nos angoisses individuelles, le respect de soi ne peut passer que par celui de l’autre en face de moi :

Peut-être l’histoire ne se trouve-t-elle pas dans nos miroirs mais dans nos reniements : peut-être l’autre est-il nous-mêmes. […] Notre histoire c’est l’autre, voilà notre seul guide. Une chose est absolument certaine : on ne peut renier ou mépriser l’histoire de quiconque sans renier ou mépriser la sienne propre.

Harlem Quartet est un roman d’apprentissage magistrale porté par une écriture sensuelle, puissante, incarnée, qui agit comme un baume au cœur en périodes troublées nous offrant une porte de sortie à travers l’amour inaltérable, solide comme un roc, qui soude une fratrie et lie deux frères à vie.

Et tout s’est vraiment passé en un clin d’œil. Aucun de nous n’a vu son avenir arriver : nous avons vécu d’inimaginables états dans le présent jusqu’à ce que, brusquement, sans avoir jamais accompli un avenir, nous nous soyons retrouvés en train de déchiffrer notre passé. Je suis ce que je suis, et ce que je suis devenu.

Mon appréciation : 5/5

Date de parution : 1979. Grand format aux Éditions Stock, poche au Livre de Poche, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christiane Besse, 800 pages.

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#1 Les livres à lire au moins une fois dans sa vie : L’homme révolté, Albert Camus {#LivreCulte}

Je me révolte, donc nous sommes.

Comment d’une expérience négative avant tout individuelle de l’absurdité du monde et de son apparente stérilité, Albert Camus en tire un enseignement collectif positif ? Faisant de L’homme révolté un véritable manuel de survie pour s’extraire de situations non consenties. D’emblée, Albert Camus introduit dans son essai – devenu mon livre de chevet – la notion de négation, d’opposition à un ordre établi :

Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non.

L’esclave s’oppose au maître, le dominé au dominant, il y a une sorte de dialectique de la révolte comme volte-face sain en réaction à une intrusion. Suivant une double dynamique, la prise de conscience de notre propre valeur est la résultante, mais aussi la force motrice de la révolte. D’une prise de conscience de l’existence en nous d’une chose précieuse sur laquelle se fonde notre individualité et singularité à préserver : « la perception, soudain éclatante, qu’il y a dans l’homme quelque chose à quoi l’homme peut s’identifier ».

En même temps que la répulsion à l’égard de l’intrus, il y a dans tout révolte une adhésion entière et instantanée de l’homme à une certaine part de lui-même. Il fait donc intervenir implicitement un jugement de valeur […]. 

Par l’extraction d’autrui de mon espace intime, corporel, géographique, émotionnel…je me le réapproprie. Je redessine les contours de mon intimité intrusée :

Ainsi, le mouvement de révolte s’appuie, en même temps, sur le refus catégorique d’une intrusion jugée intolérable.

L’enseignement est puissant tant par ses implications individuelles, que collectives. L’individu victime d’un choc post-traumatique, cloîtré dans son mutisme, figé dans le temps à la date de l’événement, dispose dès lors d’un moyen pour se libérer de l’emprise dans laquelle il est englué. La révolte nous met en mouvement, se meut en engagement, devenant l’antidote au ressentiment :

Le ressentiment est très bien défini par Scheler comme une auto-intoxication, la sécrétion néfaste, en vase clos, d’une impuissance prolongée. La révolte au contraire fracture l’être et l’aide à déborder. Elle libère des flots qui, stagnants, deviennent furieux. Scheler lui-même met l’accent sur l’aspect passif du ressentiment, en remarquant la grande place qu’il tient dans la psychologie des femmes, vouées au désir et à la possession. À la source de la révolte, il y a au contraire un principe d’activité surabondante et d’énergie. […] Le révolté défend ce qu’il est […] dans son premier mouvement, refuse qu’on touche à ce qu’il est. Il lutte pour l’intégrité d’une partie de son être. Il ne cherche pas d’abord à conquérir, mais à imposer.

Sous l’angle du collectif, reconnaître sa propre valeur revient à l’identifier en autrui. Surgit l’idée d’une « nature humaine », de l’existence d’une communauté dont je fais partie. Si l’expérience de l’absurde – comme vécue par Yakov Bok, le héros de L’homme de Kiev de Bernard Malamud, bouc émissaire idéal « jugé pour la seule et unique raison qu’on avait lancé une accusation », situation qui n’est pas rappeler celle du Procès de Franz Kafka – peut conduire au désespoir, à l’annihilation de soi par le suicide, la révolte implique le constat que d’autres que moi subissent le même sort/tort. L’homme quitte sa solitude, transcende sa condition au nom d’une lutte pour préserver le nom d’homme. Qui d’autre mieux que Romain Gary a su incarner et redonner une chance à notre humanité abîmée par le XXe siècle ? Son héros Morel a ceci de prodigieux qu’il est animé par une foi contagieuse en la capacité de l’humanité à protéger cette marge de liberté et de dignité symbolisée par les éléphants d’Afrique. La lutte écologique de Morel revêt tout d’un coup une autre dimension. « Chaque individu », Gary insiste à plusieurs reprises là-dessus, est un éléphant. Chaque homme dans la rue est un animal encombrant, solitaire, menacé dans son intégrité puisque représentant une potentielle source de rentabilité. L’éléphant est à la fois chaque homme, chaque partie de nous vivants, porteuse d’espoir qu’il faut protéger, chaque combat juste, légitime dénué d’intérêts financiers, où notre dignité est en jeu. C’est notre liberté et conscience autant personnelle, que collective. Hasard du calendrier ? Un an après la remise du prix Goncourt 1956 à Romain Gary pour Les racines du ciel, l’Académie suédoise récompense du Prix Nobel de littérature « l’œuvre importante » d’Albert Camus « qui éclaire avec un sérieux pénétrant les problèmes posés de nos jours aux consciences humaines ». Romain Gary et Albert Camus, écrivains humanistes engagés dans la résistance et dans un même combat.

Mon appréciation : 5/5

Date de parution : 1951. Poche chez Folio, 384 pages.

Idées de lecture...

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#2 📚 {Sélection spéciale} : #RomansFamiliaux

Nouvel arrivage dans le cadre du club de lecture du @prixbookstagram consacré aux #romansfamiliaux ! Entre autres : le deuxième volet du cycle autobiographique de Karl Ove Knausgaard (6 tomes, 4 736 pages) dont le premier volet : La mort d’un père a été un coup de cœur, et la lecture d’un essai autobiographique exigeant sur la mémoire par Maria Stepanova, autrice russe en exil, rattrapée par l’histoire de son pays.

***

📎 En mémoire de la mémoire de Maria Stepanova (Prix du Meilleur Livre étranger 2022)

📎 Retour à Lemberg de Philippe Sands

📎 La France goy de Christophe Donner

📎 Ombres portées d’Ariana Neumann

📎 Un homme amoureux (Tome 2) de Karl Ove Knausgaard

📎 Gens indépendants d’Halldór Laxness (Prix Nobel de littérature 1955)

Sur le côté gauche, ma lecture en cours. L’écriture de Baldwin est si sensuelle, puissante, incarnée et humaine, que malgré la dureté des sujets abordés : ségrégation raciale, racisme, homosexualité… Harlem Quartet est un baume absolu qui décrit l’amour inaltérable, solide comme un roc, qui soude une fratrie et lie deux frères à vie.

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