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Lettre à D., André Gorz : la plus belle déclaration d’amour

Lettre à D. est une déclaration d’amour d’une beauté inouïe et d’une délicatesse infinie. L’ultime preuve d’amour qu’André Gorz dédie à sa femme. Un an avant qu’ils ne choisissent de se suicider. Atteinte d’une maladie incurable, elle se savait condamnée. Il a fait le choix de l’accompagner, en sachant pertinemment qu’il lui aurait été insupportable de continuer à vivre sans qu’elle ne soit à ses côtés. À l’instar de ces oiseaux qui se laissent dépérir quand ils perdent leur moitié. Il n’aura jamais cessé de l’aimer. Du premier jour, où ils se sont rencontrés, jusqu’au dernier. Et pourtant ce n’était pas gagné. Lui, le juif autrichien sans argent, n’aurait jamais imaginé séduire cette anglaise tout juste débarquée. Il aura suffi d’une invitation à danser. À partir de là, ils ne se sont plus quittés. André Gorz remonte le fil de leur histoire, commencée cinquante-huit ans auparavant, et tente d’en percer le mystère. De trouver les mots justes pour exprimer la magie de leur union. La simplicité avec laquelle cette femme s’est glissée dans sa vie. Lui, pourtant d’un naturel peu enclin à partager son intimité de part ses activités d’écrivain. Il relève dans leur enfance respective des similarités. Un sentiment d’insécurité, les forçant à dissimuler leurs fragilités, qui aura fini par les rapprocher. Leur amour repose sur cet engagement. Protéger l’autre, unir leur individualité pour contrer leur vulnérabilité et ne plus faire qu’un tout inébranlable. L’auteur souligne leur complémentarité, l’impossibilité de vivre séparé l’un de l’autre. Il saisit la chance qu’ils ont eue de vivre un amour absolu. Le seul, l’unique, celui qui s’impose d’emblée comme une évidence. À qui l’on sait que l’on devra tout sacrifier et accepter de ne rien lui privilégier. Au risque de le voir nous échapper. Lettre à D. est un texte qui m’a profondément émue. De part la sincérité avec laquelle l’auteur se livre, se mettant à nu devant son lecteur, et la pudeur avec laquelle il exprime des sentiments que le passage des années n’aura pas su émousser.

Être deux

La littérature regorge d’histoires d’amour. Tour à tour tragiques, comiques, amicales, sentimentales, épistolaires, fictives…et plus ou moins réussites. Il y en a pour tous les goûts. Mais là, vous avez entre les mains, la plus belle déclaration d’amour jamais écrite. L’auteur relate sa propre histoire. Son vécu avec celle qu’il a aimée pendant cinquante-huit ans. Ce texte autobiographique n’est pas une simple déclaration d’amour mais bien le dernier texte publié par André Gorz. Et quoi de plus beau lorsqu’on écrit, que de clore son œuvre en consacrant le dernier opus à l’être aimé. Lui céder cette ultime preuve d’amour. Lui prouver que tout finalement lui était liée. Que rien n’aurait pu exister sans elle. Que même l’écriture à laquelle il était entièrement dévoué, lui consacrant tout son temps, lui était intimement liée. Cette activité n’aurait pas eu lieu d’exister si elle n’avait pas été là. Près de lui. À lui réaffirmer son amour tous les jours. L’apaisant par sa seule présence. Le rassurant lorsque les problèmes d’argent pointeront le bout de leur nez. Acceptant son fonctionnement, ses petites manies. Que de minuit à trois heures du matin, il reste éveillé, retravaillant sans relâche ses textes. Sous la plume de l’auteur, aimer revient à se fondre en l’autre. À ne plus former deux entités distinctes, mais à jumeler. Cette conception de l’amour fusionnel semble aujourd’hui bien lointaine. Sans pour autant que l’effet  ne soit recherché, André Gorz nous oblige a nous interroger sur l’évolution du sentiment amoureux. Quelle forme prend-il ? A-t-on définitivement rompu avec cette vision en privilégiant notre individualité et en défendant bec et ongles une conception moderne (peut-être extrémiste) de notre liberté ? Aimer, comme le dit avec justesse son épouse, c’est accepter de s’engager. C’est privilégier un chemin au détriment d’un autre. Ce qui peut impliquer des concessions. En est-on capable aujourd’hui ? En a-t-on seulement l’envie ? Je ne vois pas comment ce texte peut ne pas faire écho en chacun de nous. On ne peut qu’être touché par un homme qui expose ses sentiments avec autant de tact et de sensibilité. On sent que l’amour est là. Ce sentiment indicible, l’auteur parvient très nettement à le poser sur le papier. En lui consacrant son ultime roman, André Gorz fait à son épouse le plus beau des cadeaux qu’il est possible d’espérer.

Conclusion

En moins de cent pages, André Gorz retranscrit le sentiment amoureux dans ce qu’il a de plus puissant. Lettre à D. se lit d’une traite, en apnée. On le finit la larme à l’œil, bluffé devant tant de sincérité. Je remercie de tout mon cœur André Gorz et lui suis infiniment reconnaissante d’avoir écrit ce très court texte avant de faire le choix d’accompagner sa femme. Il nous a légué un petit bijou.

 

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Viviane Élisabeth Fauville, Julia Deck : dans la tête d’une meurtrière

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Julia Deck, pour son premier roman, fixe son intrigue dans la tête d’une meurtrière. Viviane Élisabeth Fauville a quarante-deux ans, un enfant qui vient d’arriver, un mari qui vient de la quitter et un psy incapable de la soulager. Ou plutôt devrais-je dire avait. Puisque son psychanalyste, justement, elle vient de le tuer. Mort poignardé, il gît dans son cabinet. Il faut dire qu’Élisabeth en a eu marre. Sa claque de cet argent gaspillé, de ces heures passées à se confier sans percevoir le moindre signe de changement. Le couteau, une fois le sale boulot fait, elle l’a lavé et soigneusement replacé là où elle l’avait trouvé. Chez son futur ex-mari. Après, elle est rentrée s’occuper du bébé. Le bercer et le câliner. Puis, c’est le flou. Les souvenirs se brouillent. Ce n’est que le lendemain matin qu’elle se souvient. La veille, elle avait vaqué à ses occupations comme si de rien n’était. Mais là impossible. Le bébé va se réveiller. Elle ne doit pas tergiverser. Il faut trancher. Élaborer un plan et s’y tenir. Interrogée sur son emploi du temps, Élisabeth ment. Son psy ? Oui, oui, elle s’en souvient. Mais évidemment qu’il était vivant quand elle l’a quitté. Quelle idée ! Elle, une meurtrière ? Certainement pas. Juste une mère célibataire tentant d’élever seule son enfant. Anxieuse ? On le serait pour moins, non ? À cela s’ajoute la menace d’être remplacée par celle qui a été recrutée pendant son congé maternité. Viviane Élisabeth Fauville se sent menacée. Tous lui rappellent qu’elle est vieille, dépassée, usée, prête à être jetée. La réussite de l’auteure est l’emploi du « je », qui produit un effet de réalisme saisissant. Julia Deck retranscrit avec précision les mécanismes psychologiques à l’œuvre dans l’esprit d’une meurtrière. Sa paranoïa et ses tentatives désespérées de nier sa culpabilité. Elle explore la psyché d’une femme épuisée qui voit son monde s’effriter et sa mémoire lui échapper. Julia Deck manipule son lecteur avec dextérité et signe un premier roman troublant.

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Testament à l’anglaise, Jonathan Coe : petits meurtres en famille

Publié en 1994, le roman de Jonathan Coe n’a pas pris une ride avec le temps. Portraitiste de génie et chroniqueur brillant de son temps, l’auteur britannique, sous couvert d’un humour corrosif, excelle dans l’art de livrer une critique acerbe de la société. Cette fois-ci c’est à la famille Winshaw qu’il s’en prend. Michael Owen, jeune auteur prometteur se voit confier une mission singulière. Celle de rédiger la chronique de cette célèbre famille, composée d’énergumènes dégénérés. La personne qui l’a missionné n’est autre que Tabitha Winshaw. Vieille fille toquée internée depuis des années après avoir accusé son frère Lawrence d’avoir fait assassiner son autre frère Godfrey en collaborant avec les allemands. À mi-chemin entre l’intrigue policière et la satire politique, Testament à l’anglaise est un roman décapant. Sous la plume féroce de Jonathan Coe, chacun en prend pour son grade. Il faut dire que la famille Winshaw offre un portrait saisissant. Ses membres se distinguant par leur médiocrité crasse et leur penchant pour l’argent. L’écrivain britannique s’en prend violemment à l’élite politique de son pays. Aux dirigeants dépourvus d’éthique qui sous l’ère Thatcher ont hissé l’argent en valeur souveraine. Imposant un libéralisme économique, qui selon la mécanique bien huilée du vase communiquant leur assuraient de s’enrichir grassement. La colère de l’auteur affleure dans sa description d’une élite politique corrompue, dont la cupidité n’a d’égal que sa vacuité. Jonathan Coe prouve que les sphères du pouvoir sont inextricablement liées et touchent tous les domaines de la société. Que le pouvoir au main d’une minorité ne peut in fine que servir ses intérêts. La construction est habile et l’intrigue bien ficelée. L’auteur ose tout. L’humour typiquement british atténue la violence des arguments, tout en faisant grincer des dents. Le tableau n’en est pas moins affligeant et n’a rien perdu de son mordant.

La chronique d’une époque

Jonathan Coe avec Testament à l’anglaise écrit la chronique de son époque. Soit l’ère du thatchérisme qui s’étend de la fin des années soixante-dix au début des années quatre-vingt-dix. Période charnière de l’histoire de l’Angleterre qui marque le basculement du pays dans un libéralisme effréné sous l’impulsion de «La Dame de fer». La structure complexe du roman est faussement décousue. En réalité, elle permet à l’auteur de dresser les portraits des membres de la famille Winshaw en s’attardant sur chacun d’entre eux. De l’agriculture intensive, au monde de l’art, en passant par la scène politique, les Winshaw occupent tout l’espace publique. L’occasion pour l’auteur d’épingler leur domaine d’activité et ainsi de toucher tous les pans de la société. Aucun n’échappant à la loi du marché. C’est cet attrait pour le profit, cette obsession pour l’argent qui transparaît sous la plume cinglante de l’auteur. Quand d’autres pâtissent de la rapacité des dirigeants. Outre l’acuité avec laquelle Jonathan Coe saisit son temps, ce qui fait la singularité de son roman, c’est qu’il soit désopilant. L’humour est omniprésent. Il est dans chaque remarque piquante à l’encontre du gouvernement. Il serait réducteur de présenter Testament à l’anglaise comme un essai satirique. Puisque au-delà de l’aspect critique, il y a toute une dimension romanesque qui est exploitée par l’auteur. Ce dernier joue avec les codes du polar. Qui est ce Michael Owen ? Pourquoi fallait-il que ce soit lui qui soit choisi comme biographe officiel de la famille ? On comprend que ce n’est pas un hasard. Que son destin est lié à celui de la famille Winshaw, et qu’une partie du roman va consister à enquêter. Plongeant le lecteur dans des histoires de famille capilotractées. Testament à l’anglaise est une œuvre plurielle. Pour clore en beauté, l’écrivain britannique propose un dénouement loufoque, véritable bouquet final, qui m’a totalement enthousiasmée.

Conclusion

Avoir un coup de cœur pour un auteur n’arrive pas souvent. Être saisi dès les premières pages, et les voir défiler à un rythme effréné procure un sentiment de félicité rare, donc précieux. Surtout lorsque l’on sait que l’ouvrage n’est que le premier d’une longue série, dont le restant nous attend tous bien sagement prêt à être dévoré. Si vous aussi, vous êtes conquis par l’humour caustique et la férocité de la plume de Jonathan Coe, n’hésitez pas à me laisser en commentaire les titres des romans que vous avez préférés 😉

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La douce indifférence du monde, Peter Stamm : rentrée littéraire 2018 (#RL2018)

Et vous, comme réagiriez-vous si vous vous retrouviez nez à nez avec votre double ? Non pas votre reflet, mais celui que vous étiez il y a quelques années. Vous seriez sans doute décontenancé, un brin effrayé. Prêt à suivre de près celui qui vous a volé votre identité, à lever le voile sur cette rencontre fortuite et particulièrement dérangeante. C’est cette expérience que le narrateur raconte à Lena. Ou peut-être Magdalena. Puisque la femme à qui il confie son histoire, il ne l’a pas choisie au hasard. Portrait craché de la femme qu’il a aimé, il y a de ça des années et qu’il a fini par quitter. Envoûtant ce dernier roman de Peter Stamm. L’auteur joue avec son lecteur, c’est un prestidigitateur. Brouillant les pistes, louvoyant à travers le temps. Un temps fragmenté rendant possible les retours en arrière et bonds en avant, faisant coïncider passé et présent dans une simultanéité troublante. La construction du texte est exemplaire. Elle donne l’impression au lecteur d’évoluer dans un palais des glaces dans lequel les miroirs reproduiraient à l’infini le reflet du sujet qui s’y regarderait. L’intrigue est labyrinthique. Véritable kaléidoscope d’époques qui se télescopent, le passé se soustrayant au présent, effacé à la manière d’un fichier écrasé. Peter Stamm signe un roman brillant qui entremêle fantasme et réalité et où le lecteur désorienté finit par perdre pied. Une réflexion étourdissante sur la construction de l’identité et l’idée illusoire d’une réalité immuable. Pour apprécier la beauté de ce texte encore faut-il que le lecteur accepte de ne pas tout maîtriser. De se laisser envoûter par la subtilité de la construction et la finesse d’une écriture où tout est suggéré. La douce indifférence du monde est un roman d’atmosphère auréolé de mystère, progressant à la lisière du surnaturel. Peter Stamm se plaît à faire s’enlacer les destins, s’entrecroiser les acteurs, sans jamais donner les clés à son lecteur. Il ne laisse rien filtrer. La dernière page du roman tournée, le mystère reste entier.

Roman d’atmosphère

Au-delà de l’intrigue à proprement parler, des nœuds de tension ou des dénouements spectaculaires, peu révélateurs du talent d’un auteur, pour moi la force d’un roman réside dans la capacité de celui qui écrit à hypnotiser le lecteur, à créer une atmosphère propice à l’emporter. Peter Stamm impose d’emblée un style bien particulier. D’histoire il n’y en a pas. Il s’agit plutôt d’une errance, d’une ballade dans les souvenirs confus d’un homme persuadé d’avoir croisé son alter ego. De là, il s’interroge, doit-il tenter d’influer sur la destinée de son double ou laisser les choses se dérouler sans intervenir. Tout d’abord piquée, la curiosité vire à l’obsession. La douce indifférence du monde est une histoire d’emprise. De tension psychologique. Le rythme est lent, les scènes banales. Mais derrière cette apparente quiétude, se devine un homme tourmenté à l’esprit agité. Alors, tout cela ne serait qu’une illusion, le fruit d’un esprit malade en proie aux hallucinations. Une sorte de rêve éveillé. Mais comment expliquer tous les petits détails amassés, révélateurs de l’intimité de ces étrangers. Peter Stamm soulève mille questions. Le lecteur se met à douter. Il est balloté au gré du courant, oscillant entre le plausible et le fantastique. L’auteur maîtrise jusqu’au bout la mécanique de son roman, qui est tout simplement éblouissant.

Conclusion

Je préfère directement mettre les points sur les «i» et les barres sur les «t», le livre de Peter Stamm ne fera pas l’unanimité. Tout repose sur l’atmosphère créée par l’auteur. On est maintenu dans un brouillard opaque, avançant à l’aveugle sans que les éléments apportés ne répondent véritablement aux questions soulevées. En revanche, les amateurs de thrillers psychologiques y trouveront leur compte 😉

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Manuel de survie à l’usage des jeunes filles, Mick Kitson : rentrée littéraire 2018 (#RL2018)

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Le premier roman de Mick Kitson s’inscrit dans la veine des écrits de nature writing, tels que Dans la forêt de Jean Hegland ou My absolute darling de Gabriel Tallent. Il souligne l’âpreté de la nature tout en lui concédant le pouvoir d’apaiser les âmes blessées. C’est au cœur de la forêt des Higlands, dans un décor d’une beauté saisissante, que Sal et Peppa ont trouvé refuge. L’hostilité de la nature devenant leur allié. Âgées respectivement de dix et treize ans, Peppa et Sal ont très tôt été confrontées à la violence des hommes. Se cognant prématurément à l’inaptitude des adultes à les protéger et par conséquent à leur propre vulnérabilité. Leur mère, ivre du matin au soir, était plus occupée à se soûler qu’à empêcher son compagnon d’abuser de l’aîné. Ce n’est que le jour où Sal réalise que Peppa se rapproche dangereusement de ses dix ans, âge fatidique auquel son beau-père a prévu de lui réserver le même traitement, qu’elle comprend que la meilleure issue est encore de le tuer. Dès lors, elle prépare méticuleusement leur fuite, ne laissant rien au hasard. Sal devient une as de la survie, une experte de l’art de dépecer un lapin ou de pêcher un brocher. Tout est soigneusement orchestré. Le jour J, Sal enferme sa mère à clé, pour ne pas qu’elle soit soupçonnée, et tue son beau-père de trois coups de couteau bien assénés. Mick Kitson explore avec acuité la force des liens fraternels, l’instinct de protection et la complicité matinée d’une tendresse infinie qui lie les deux soeurs. On est troublé par la maturité de l’aînée dont le courage force l’admiration. À travers le parcours chaotique des deux jeunes filles, Mick Kitson retranscrit le regard désabusé des enfants qui trop jeunes ont été exposés à la cruauté. Le ton du roman est rafraichissant. Le retour à l’état sauvage salutaire. La nature offre un havre de paix pour qui chercherait à s’éloigner d’une société viciée. Elle contient en elle la promesse d’un monde réenchanté.

Un nouveau départ

J’aime cette idée que la nature offre une porte de sortie, qu’elle soit en quelque sorte un sas de décompression. Un lieu où le temps se fige. Un cadre propice à la réflexion et à la contemplation. Rien ne venant la perturber. L’action se limite alors à l’essentiel. Elle est tendue vers les gestes indispensables à la survie. L’objectif étant de satisfaire les besoins primaires. Soit se nourrir, se chauffer et disposer d’un lieu où récupérer. L’esprit est alors libre de s’évader. Sal et Peppa font l’expérience de ce retour à l’état sauvage. Première étape d’un nouveau départ. Les deux sœurs ne tergiversent pas. Leur mission ne consiste pas à entrer dans la psyché des adultes, ni à saisir les tenants et les aboutissants de ce qui peut pousser une mère à sombrer dans l’alcoolisme et à négliger ses filles. Elles cherchent uniquement à sauver leur peau. Ne s’embrassent pas de considérations qui les dépassent. Évitent de ressasser le passé. Leur regard est tourné vers l’avenir. Ce sont des durs à cuire. Cela ne signifie pas qu’un enfant victime de maltraitante ne garde pas ancrées en lui les marques des sévices qu’il a subi. Mais plutôt, que face à une violence injustifiée, rien ne sert de se flageller. Il faut avancer. Quitte à se débarrasser de ce qui peut encombrer. Enseignement que Sal mettra à exécution. De plus en plus d’écrivains, principalement anglo-saxons, s’appliquent à torpiller un monde où les adultes sont défaillants. Où ces derniers sont submergés par les émotions et se laissent happés par leurs vieux démons. Mick Kitson relate cette réalité crasse. Sal et Peppa incarnent l’instinct de survie présent en chacun de nous. Celui qui coûte que coûte tente de résister, refusant d’abdiquer lorsqu’il est confronté à la médiocrité.

Conclusion

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles est traversé par une énergie revigorante. C’est un premier roman à la fois cruel et lumineux. Mick Kitson parvient à nous plonger dans le quotidien compliqué de deux jeunes filles, aussi différentes qu’attachantes, qui en choisissant de quitter leur foyer s’offrent une seconde chance. Elles renouent avec leur animalité et touchent du doigt ce qui leur manquait, une certaine pureté.

 

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La révolte, Clara Dupont-Monod : rentrée littéraire 2018 (#RL2018)

Aliénor d’Aquitaine semble exercer une étrange fascination sur Clara Dupont-Monod, qui lui a déjà consacré son précédent roman. L’auteure a su saisir la dimension romanesque d’un destin de femme hors du commun. Reine insoumise et féministe avant l’heure, son règne fut marqué par la transgression de tous les codes de la société médiévale, sur laquelle elle exerça une influence considérable. Elle fut deux fois reine, de France et d’Angleterre, divorça de Louis VII pour convoler deux mois plus tard avec le futur roi d’Angleterre. De dix ans son cadet. Durant ce court laps de temps, elle échappa à deux tentatives d’enlèvement. Puisque à la tête d’un territoire plus vaste que le royaume de France, elle ne manquait pas d’attiser toutes les convoitises. La révolte raconte à travers les yeux de son fils adoré, Richard Coeur de Lion, un épisode épique de son règne. Devenue reine d’Angleterre et mère de huit enfants en seulement treize ans, elle réalise que le contrat scellé le jour de son mariage est caduque. Le Plantagenêt a fait main basse sur l’Aquitaine. Elle, pour qui les mots ont valeur de promesse, a le sentiment d’avoir été trahie et humiliée. Dépossédée d’une terre qui lui revient, elle est piquée au vif. La colère gronde en elle. Le Plantagenêt commet l’erreur de négliger son orgueil blessé. Et pourtant il n’y a pas pire qu’une femme bafouée. Surtout quand celle-ci est dotée d’une poigne de fer. En coulisse, elle prépare sa vengeance. Elle ourdit un complot, exécuté par ses fils et dont elle est le cerveau, en bénéficiant du soutien de son ex-mari. Douce ironie. Le roman s’ouvre sur cette scène, Aliénor convoque ses fils et leur ordonne de renverser leur père. Fine tacticienne, elle maîtrise l’art de la guerre. Elle est un personnage idéal de roman, une femme de pouvoir pourvue d’un esprit guerrier qui a su s’imposer à une époque où les hommes dominaient. D’une liberté absolue, elle se soustrait à toute forme d’autorité. Bien qu’il lui manque le souffle épique des grands romans, La révolte n’en est pas moins passionnant.

Une figure féminine fascinante

Étant une grande adepte des romans historiques et des destins de femmes exceptionnels, je ne pouvais sur le papier qu’apprécier ce roman. Et cela a été le cas. Clara Dupont-Monod parvient à communiquer à son lecteur l’admiration qu’elle éprouve pour un personnage historique à l’aura magnétique. Elle maîtrise parfaitement son sujet, ponctuant le roman d’anecdotes savoureuses. Comme lorsqu’elle souligne l’incapacité d’Aliénor d’Aquitaine à exprimer ses sentiments. Peu encline à témoigner son affection par les mots, elle le fait par le biais de petits gestes tendres où se cristallise toute l’affection qu’une mère a pour ses enfants. Elle multiplie les attentions, fait venir des épices d’Orient pour soigner une toux récalcitrante ou glisse délicatement dans les cheveux de ses filles des rubans de Bagdad. En choisissant d’adopter le point de vue du fils sur sa mère, c’est une facette plus humaine qui nous est révélée. Le masque se fissure pour laisser entrevoir une femme constamment inquiète. Sur le qui-vive, prête à défendre ses intérêts. Sa méfiance à l’égard des hommes trouve racine dans ses déceptions. Lorsqu’elle épouse le Plantagenêt, ce dernier lui promet de respecter ce qui lui appartient. Or il la trahira afin d’assouvir son ambition. Clara Dupont-Monod nous rappelle que le poids des mots était fondamental à cette époque. La paix pouvant être entérinée sur la base d’un seul mot prononcé, un destin scellé sur une promesse effectuée. Le Moyen-Âge est une époque où les hommes respectaient la parole donnée. Alors quand son époux lui fait défaut, sa décision est irrévocable. Il doit payer. Il y a quelque chose de très beau dans le portrait réalisé par Clara Dupont-Monod qui consiste à insister sur le fait qu’Aliénor d’Aquitaine doit constamment prouver sa légitimité. Dissimuler ses faiblesses et se comporter comme un homme pour se faire respecter.

De l’historien ou du romancier, qui privilégier ?

Clara Dupont-Monod explique très clairement que le travail du romancier ne tend pas à se substituer à celui de l’historien. Leur terrain de jeu n’étant par nature pas les mêmes. L’un est au service de la vérité, tandis que l’autre s’octroie la liberté de combler les vides d’une histoire fragmentée. Invitée de l’émission littéraire La Grande Librairie, la romancière insiste sur le travail essentiel de l’historien. Puisque c’est lui qui fournit la matière première à l’auteur. Qui riche de ces enseignements, pourra s’aventurer là où l’historien s’est arrêté dans un souci de conformité avec la réalité. Son intervention durant l’émission sur ce sujet est très intéressante. Elle souligne justement la complémentarité des deux métiers. À voir en replay si vous l’avez manquée 😉

Quelques faiblesses dans le traitement du sujet…

Mon seul regret est que Clara Dupont-Monod n’ait pas laissé se déployer pleinement son sujet. Et pourtant ce n’est pas la matière qui manquait. Certains aspects de la vie d’Aliénor d’Aquitaine sont survolés alors qu’ils auraient mérité de s’y attarder. On sent que l’auteure a privilégié l’efficacité. Les phrases sont courtes, ciselées, le temps employé est le présent et non pas le passé, que j’aurais trouvé plus approprié. La seconde partie consacrée à Richard Cœur de Lion m’a semblé plus faible que la première. La succession des scènes de guerre étant un brin lapidaire. Plein de petits détails qui mis bout à bout ne font pas de cette lecture un coup de cœur. Dommage…

Conclusion

Si vous êtes friands de romans historiques, de destins de femmes menés tambour battant et de sagas familiales romanesques, alors je mets ma main à couper que La révolte vous plaira. La vie d’Aliénor d’Aquitaine est une véritable épopée. J’ai pris du plaisir à m’y plonger et je trouve la manière qu’à l’auteure d’imbriquer fiction et faits avérés très réussie. Dans le contexte de #metoo, revenir sur une figure féministe si avant-gardiste prête à méditer 😉

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Les belles ambitieuses, Stéphane Hoffmann : rentrée littéraire 2018 (#RL2018)

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Portrait grinçant de l’aristocratie versaillaise, Les belles ambitieuses est un roman délicieux. Une petite friandise, qui passé les premiers instants révèle un parfum acidulé qui vous pique le nez. Sous des airs faussement légers, Stéphane Hoffmann se plaît à épingler tout ce que la bonne société compte d’opportunistes et d’ambitieux. Tout droit sorti du sérail, Amblard Blamont-Chauvry fait figure d’exception puisqu’il n’entend pas suivre la route qui lui a été tracée depuis qu’il est né. Il a beau être polytechnicien et énarque, sa vie il la conçoit autrement qu’à se tenir le doigt en l’air en espérant sentir le vent tourné en vue d’être bien placé sur l’échiquier pour ne surtout pas manquer une belle opportunité. À tous ces agités prêts à tout pour se hisser au sommet de l’État, il oppose une douce léthargie. La perspective de profiter des avantages que lui octroie sa naissance semble bien plus alléchante pour cet hédoniste de nature qui se dédie à une vie de plaisirs et d’oisiveté. Et pourtant, ironie du sort, il se retrouve affublé, cinq mois seulement après l’avoir rencontrée, d’une épouse dont les dents rayent le parquet. De ce couple mal assorti, Stéphane Hoffmann tire une satire à peine dissimulée de notre société. Égratignant au passage l’élitisme poussiéreux à la française. L’auteur se délecte à observer la stérilité déconcertante des diners mondains, où les tirades enflammées de ceux qui les meublent ne servent que les intérêts particuliers de ceux qui les prononcent. Au ballet des affamés, notre anti-héros se contente d’assister en qualité d’invité, amusé de constater que ses anciens camarades dépensent une énergie folle là où lui se contente de se laisser porter. Amblard a choisi son camp. Quitte pour cela à être persona non grata. Stéphane Hoffmann par le biais de cet anti-héros pose la question du bonheur. Habitué à déplacer le cursus de ses exigences, l’homme le place constamment hors de portée. Ne serait-il pas plus judicieux de se libérer de cette condition d’être éternellement insatisfait ?

Un hédonisme assumé, comme pied de nez à l’ambition de ceux incapables de saisir le bonheur là où il est

Lire Les belles ambitieuses revient à se laisser envelopper par le charme suranné d’un milieu social particulier. Celui des illustres familles versaillaises, dont les patronymes alambiqués semblent tout droit sortis du bottin mondain. Amblard Blamont-Chauvry n’a que vingt-cinq ans mais comprend vite que son temps est compté, et que pour assurer la lignée il lui faut trouver une épouse dans les plus brefs délais. Avec une ironie mordante, Stéphane Hoffmann imagine l’union de deux êtres parfaitement désaccordés. Alors qu’Amblard se plaît dans la paresse et la mollesse, son épouse cravache pour se faire un nom. Ambitionnant de rejoindre le gouvernement. Et pour cela, pas de petites concessions. Passe-droits, ententes et hypocrisie rythment sa vie. Tout ce petit monde, composé de la plupart de ses anciens amis, excelle à tirer les ficelles d’une démocratie fatiguée, illusoirement fondée sur un principe méritocratique. Chacun acceptant, au gré des changements de gouvernement, de nuancer ses positions. Oscillant ostensiblement de droite à gauche et de gauche à droite avec habileté. L’auteur dresse un portrait peu glorieux de notre élite politique. Comédie pathétique qui prêterait à sourire si elle n’était pas si dramatique. Puisque si tout est faux, tout sonne vrai. Stéphane Hoffmann alterne en permanence entre un ton désinvolte et une plume acérée. Le travail, longtemps perçu comme une source d’aliénation pour les classes sociales les plus basses, touche le haut du panier. Les hauts fonctionnaires sont pieds et poings liés à la dynamique de leur carrière. Leur nom ne suffit plus à assurer leur légitimité. Il leur faut sans cesse exceller, faire leurs preuves, être le premier, au risque d’être écarté du cercle des initiés. Rien de pire que d’être mis sur le banc de touche. Comme d’Amblard, méprisé pour son refus de se plier aux codes tacites du milieu dans lequel il a été élevé. Finalement, las de les voir pérorer, s’invectiver et débiter des stupidités qui leur vaudraient de voir leur nez s’allonger à  chaque mensonge proféré, on en vient à envier la douce léthargie de d’Amblard. Vivre retiré de la société n’est pas une si mauvaise idée.

Conclusion

J’admire le style de Stéphane Hoffmann, qui manie avec doigté l’art de critiquer avec subtilité. Les belles ambitieuses est une lecture qui se veut à la fois gourmande, intelligente, mais également cinglante. Tout le plaisir réside dans cette alternance délicatement orchestrée. C’est une très jolie découverte de cette rentrée littéraire. Je recommande ! 😉

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La seule histoire, Julian Barnes : rentrée littéraire 2018 (#RL2018)

« Préféreriez-vous aimer davantage, et souffrir davantage ; ou aimer moins, et moins souffrir ? » C’est à cette question faussement ouverte, puisque suggérant d’être capable de faire preuve de discernement en amour, placée en exergue du roman, que Julian Barnes tente de répondre. Paul a dix-neuf, Susan quarante-huit, un mari et deux enfants, lorsqu’ils se rencontrent au club de tennis. Entre eux, l’amour s’impose d’emblée. Leur valant d’être exclus du club pour comportement indécent, avec ce flegme si anglais et cette désapprobation délicieusement tue accompagnant la résolution d’une situation jugée moralement malséante. Le bannissement de l’établissement équivaut à une forme d’exclusion sociale. Les deux amants partent pour Londres. Paul est empli de fierté à l’idée d’avoir su s’affranchir des codes étriqués de la société. Il est galvanisé et aveuglé par cet amour transgressif capable de triompher des obstacles se présentant. Jusqu’au jour où il découvre que Susan lui cache un secret. Elle est alcoolique. Julian Barnes déploie des trésors de sagacité dans sa manière de retranscrire un premier amour. Du sentiment d’élection aux affres de la désillusion. Il fait se confronter l’absolu au principe de réalité. Parvenu au terme de sa vie, le narrateur porte un regard d’une extrême lucidité sur ses jeunes années à l’aune de son expérience et du temps écoulé. Il remonte le fil de son histoire nous dévoilant la lente mutation d’un amour éclatant en une lente agonie. La perte de l’être aimé dont l’existence se dissout progressivement dans les effluves d’alcool, brouillant jusqu’aux liens les unissant. L’issue inéluctable qu’il se refuse à envisager puisque témoignant de son incapacité à sauver celle qu’il aime. Julian Barnes est un portraitiste de génie, qui avec une élégance folle ausculte l’éclosion des sentiments jusqu’à leur lent délitement. Interrogeant la capacité de chacun à résister au poids du passé, ainsi que le pouvoir de l’amour de nous en libérer, empêchant l’étau de se resserrer. Julian Barnes signe un très grand roman.

Le premier amour

Qu’est-ce qui rend si spécial le premier amour ? La force des émotions ? La naïveté des effusions ? L’innocence qu’il y a à s’offusquer de voir l’amour échouer à surmonter chaque obstacle se dressant face à lui ? Julian Barnes situe sa singularité dans sa faculté à teinter toutes les relations qui suivront. Un premier amour ne disparaît jamais tout à fait. Là est le postulat. Il ne se réduit pas à sa fonction d’initiation, comme il peut y avoir une première fois à tout. Mais au contraire donne la structure des futures relations. Paul, échaudé par l’addiction de Susan, conscient de sa totale dépendance à la boisson, mais surtout à lui, fuira les amours compliqués impliquant de trop s’engager. Face à l’implacable logique qui sous-entend qu’à un grand amour peut succéder un grand désespoir, quelle posture faut-il adopter ? Vaut-il mieux accepter de se mettre en danger même si cela suppose d’être amené à souffrir une fois l’histoire terminée ou se garder de trop s’avancer, garantie d’une plus grande sérénité ? Encore faut-il que la question puisse se poser. Puisque sous la plume de Julian Barnes l’amour fait peu de cas de ce type de considérations et tend à tout emporter. Enferrée dans un quotidien morose et engagée dans ce qui n’est que le simulacre d’un couple, Susan n’oppose aucune résistance à l’entrée de Paul dans sa vie. Quant à lui, il saisit le caractère subversif d’une telle liaison et s’en réjouit avec délectation. Il parvient à convaincre Susan de la pérennité de ses sentiments. L’emménagement à Londres marque un tournant. Susan s’est libérée d’un mari violent. Paul subvient à leurs besoins. Ce n’est que bien plus tard, alors qu’elle-même affichait son dégoût face au goût prononcé de son mari pour la boisson, que Paul prend conscience que Susan boit. Afin d’en être sûr il s’essaiera à divers subterfuges, comme de tracer un trait sur la bouteille mesurant ainsi son degré d’écoulement. Susan rivalisera d’ingéniosité pour cacher son penchant. Cachant des bouteilles un peu partout dans la maison. Se trouvant des excuses visant à légitimer la consommation d’un petit verre de temps en temps. En réalité, le couple tombe dans une spirale infernale. Celle du mensonge et de l’aveuglement. Paul tentera coûte que coûte de la soutenir. Partagé entre le sentiment de se comporter comme un lâche lorsqu’il abonde dans sons sens, quitte à mentir effrontément, et comme un moralisateur quand il tente de réfréner ses pulsions. Tour à tour complice et bourreau. Chez Julian Barnes, pas d’effusions ni d’éclats de voix, tout est suggéré, rien n’est imposé. Il donne au lecteur les clés de lecture. Aucun jugement ne sera prononcé. Seul l’amour et sa résistance seront éprouvés jusqu’à ce Paul soit contraint de capituler. L’amour même le plus fou possède-t-il suffisamment de ressources pour vaincre la volonté chez l’autre de se nuire ? Peut-on sauver quelqu’un simplement en l’aimant ? Le constat est amère. Et pourtant, l’amour est là. Inaltérable même si abimé par les années. La beauté des sentiments persiste. Paul veut garder l’image des premiers moments. Éclats fugaces d’une histoire depuis longtemps achevée, qu’il n’oubliera jamais.

Conclusion

La seule histoire de Julian Barnes est certainement le plus beau roman que j’ai lu pour le moment de cette rentrée littéraire et sans nul doute le plus abouti. En le lisant je me suis laissée envahir par la sensibilité de l’auteur et la pertinence de ses réflexions. Pour écrire un tel roman, à mon sens il faut une grande maturité, à la fois en tant qu’homme mais également en tant que romancier. Car le récit est teinté de l’expérience de l’auteur, de sa connaissance de la nature en générale et de l’amour en particulier. Tout sonne juste. Julian Barnes ponctue son récit de considérations éclairantes qui méritent d’être soulevées. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman et vous le conseille vivement ! 🙂

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À son image, Jérôme Ferrari : rentrée littéraire 2018 (#RL2018)

Jérôme Ferrari, lauréat du Prix littéraire Le Monde 2018 avec À son image, fait de la photographie de guerre le sujet de son dernier roman. Celle qui fige le temps, obligeant le photographe à saisir le moment, à croquer le présent alors même que cette vérité fixée appartient déjà au passé. La photographie, telle que décrite par Jérôme Ferrari, a une double fonction de conservation. À la fois fixant un instant avant l’inéluctable basculement, tout en préservant de l’oubli. Trace éternelle léguée à la postérité, elle a pour vocation de témoigner de l’authenticité d’une situation dans sa plus cruelle réalité. Et c’est précisément le lien que la photo entretient avec la mort qui fascine l’héroïne. Clé de voute de l’entrelacs macabre composé de sa vie sur l’île de beauté à côtoyer des nationalistes corses et de celle qu’elle s’en va photographier en Yougoslavie. La relation d’attraction répulsion qu’elle entretient avec la mort se manifeste dans les pellicules qu’elle se refuse à développer. Cette manie témoigne chez elle d’un désir de se confronter à la mort tout en tentant désespérément de la maintenir à distance. Jérôme Ferrari souligne avec justesse la caractère ambigu de la photographie professionnelle, qui futile ne mérite pas d’être conservée, mais qui lorsqu’elle est le reflet d’une réalité trop atroce pour être dévoilée ferait mieux de rester cachée. À travers ce livre, l’auteur redonne à la photo son pouvoir d’évocation, terni par les clichés d’une excessive banalité dont nous sommes entourés. Si l’écriture est très belle, figurative, elle s’attache à coller au plus près du réel tout en étant teintée d’un certain mysticisme, et le sujet captivant, j’aurais préféré qu’il soit traité sous la forme d’un essai plutôt que d’un roman. Antonia m’a semblé n’être que le prétexte à une réflexion approfondie sur la photographie. Le projet sous-jacent du roman consistant à interroger le lien ténu que la photographie entretient avec la mort et le réel. Ce positionnement flou m’a dérangé et m’a empêché d’entrer tout à fait dans le roman.

Quel lien entretient la photographie avec le réel ?

C’est à la résolution de cette question que tend le roman. À travers le parcours d’Antonia, Jérôme Ferrari questionne la notion de réalité. Celle vécue versus celle rendue par un instantané. Il évoque également en filigrane la fascination des photographes de guerre pour la mort . L’excitation grisante qu’il y a à la côtoyer au quotidien. À y échapper tout en parvenant à la capter. L’auteur pose la question de la bonne distance à maintenir avec le sujet photographié et l’implication du photographe. Le cas de Kevin Carter étant emblématique de ce type de problématique. Alors qu’il reçoit en 1994 le prestigieux Prix Pulitzer pour « La fille et le vautour », sa série de clichés fait l’objet d’une vive polémique. On l’accuse de manquer d’éthique, de privilégier la réussite de son cliché au détriment de vie de l’enfant. Pourtant, le photographe est accablé par ce dont il est le témoin. Où est la bonne distance ? Que doit-on montrer et occulter pour ne pas choquer et provoquer un tollé ? Où se cache la vérité ? Autant de questions essentielles qui sont abordées dans le roman. En parallèle, la narration suit la vie d’Antonia élevée dans un petit village corse. Nous sommes dans les années quatre-vingt, les revendications nationalistes sont vives. Antonia grandit dans un monde où les jeunes filles sont promises à des garçons plus âgés, eux-mêmes enrôlés dans un conflit qui les dépasse et dont la stérilité du combat ne les frappe pas. La violence imprègne son existence. Malgré l’attachement à son clan, elle ne se fait pas d’illusions et comprend rapidement que ce sont encore des enfants se livrant à des jeux de grands. Le vrai combat ne se situe pas là, mais à des milliers de kilomètres. Alors que la guerre des balkans a transformé la région en une véritable poudrière. C’est là-bas qu’elle partira, prendre la mesure de sa vulnérabilité. Y toucher du doigt une certaine vérité.

Roman ou essai ?

Question qui reste en suspens à la lecture du roman. Et c’est là que le bas blesse. Puisque si les thèmes abordés sont passionnants et la plume de l’auteur un régal, le choix du roman m’a perturbée. Incarner son idée à travers une héroïne dont on suit l’évolution n’était pas nécessaire à mon sens. Cet aspect du projet m’a échappée. J’aurais nettement préféré rester dans les Balkans. Quant à la partie qui traite du nationalisme corse, je dois avouer ne pas avoir été convaincue de son intérêt. Faire le choix de l’essai aurait peut-être été plus judicieux. Comme Éric Vuillard avait pu le faire avec L’ordre du jour – Prix Goncourt 2017 – en circonscrivant son sujet à un périmètre délimité. D’autant que je n’ai pas su saisir ce qui motivent l’héroïne à se mettre en danger, et à contrario ce qui l’empêche de couper les liens qui l’unissent à une famille et à des amis pour qui elle n’a que peu d’affection. Le portrait d’Antonia est inabouti. Seule explication à mes yeux, l’auteur a tenu à flouter son héroïne à la manière du photographe qui s’effacerait devant son sujet.

Conclusion

Jérôme Ferrari avec À son image expose sa conception de la photographie et dresse un portrait peu flatteur des professionnels qui en font un instrument récréatif à défaut d’y puiser une manière plus concrète d’approcher la vérité. La plume de l’auteur m’a enthousiasmée, nette, propre et ciselée, les mots sonnent comme une évidence. J’aime cette clarté de ton. Néanmoins, le personnage d’Antonia, ainsi que les rivalités au sein du clan corse n’ont pas su me toucher. Plusieurs fois j’ai eu la sensation de rester à l’extérieur du roman sans parvenir à voir où l’auteur souhaitait m’emmener. Hormis ce bémol, il est évident que Jérôme Ferrari est un auteur de talent dont je lirai les prochains romans 😉

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Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lamberterie : rentrée littéraire 2018 (#RL2018)

Journaliste à Elle, magazine au sein duquel elle dirige la rubrique «Livre», chroniqueuse littéraire pétillante dans la célèbre émission Le Masque et la Plume et sur Télématin, où elle tient la rubrique «Mots», Olivia de Lamberterie a ce don exceptionnel de faire aimer les livres. Alors quel plus beau cadeau aurait-elle pu faire à ce frère disparu que de lui bâtir un tombeau fait de mots ? Matériau précieux dont elle s’enivre quotidiennement. Elle qui affirme ne jamais en être rassasiée, s’abreuver continuellement pour y puiser une certaine vérité, se voit couper l’herbe sous le pied lorsqu’elle comprend que son frère s’est suicidé. De la journaliste on a l’image d’une femme solaire et douce. C’est une autre facette qu’elle dévoile dans ce premier roman. Issue d’une famille bourgeoise, on l’imaginait privilégiée, préservée, comme évoluant dans un cadre ouaté. Et pourtant, la fatalité la rattrape ce matin du 14 octobre 2015. Ce n’est pas la première fois que le destin s’acharne sur sa famille. D’ailleurs la mort rode comme un spectre et s’abat principalement sur les hommes. Leur ôtant peu à peu l’envie de vivre. La mélancolie se diffuse insidieusement en eux, empoisonne les moments les plus heureux. Les plonge dans une atmosphère crépusculaire. La nuit finit par étendre tout à fait son emprise. Rien n’y fait, c’est un combat à armes inégales. Il est perdu d’avance. Le frère chéri, l’enfant prodige ne fait pas exception. Olivia de Lamberterie, fervente adepte de la pensée magique et ivre de vie, n’entend pas qu’on oublie l’homme rayonnant, l’ami excessif, le père aimant et le frère bourré de talent. Prendre la plume revient à le rendre vivant. À chanter le bonheur qu’il y avait à vivre auprès de lui, à lui rendre son éclat et à en finir avec la langue de bois. D’une grande sensibilité, la plume d’Olivia de Lamberterie immortalise un être lumineux, entier, un frère terriblement aimé dont elle respecte le choix. Même si cela implique de vivre amputée d’une partie de soi. Un premier roman extrêmement touchant.

Immortaliser par les mots

En prenant la plume, Olivia de Lamberterie tente de mettre des mots sur une douleur sourde qui l’étreint profondément. La perte d’un être cher, c’est toujours une épreuve, mais quand il s’agit d’un frère cadet, alors les choses prennent un autre sens. On fait l’expérience d’une temporalité inversée. Ce sont les parents qui devraient partir en premier, pas les derniers arrivés. Alex est le dernier d’une fratrie composée de trois sœurs. Cocon familial protégé. Les enfants grandissent dans un environnement familial serein, au cœur des beaux quartiers parisiens. Choyés, aimés, dorlotés. Certes, mais les silences pèsent. Car chez les Lamberterie, il y a des choses qui se disent et d’autres que l’on garde pour soi. Décence oblige. Pourtant une ombre plane au-dessus de la famille. Celle de ces hommes qui se sont donnés la mort. Plus qu’une manie, c’est une malédiction. Des suicides en série. La maladie frappe une première fois. Alex a à peine trente ans. Le signal d’alarme est tiré. Répétition de ce qui arrivera une dizaine d’années plus tard. Je crois que c’est à ce moment précis où en tant que lectrice je n’ai pas les moyens de saisir l’effroi qui a du traverser Olivia de Lamberterie. Car il me semble inconcevable d’imaginer ma sœur vouloir partir. Et pourtant comme l’auteure le dit si bien, cette décision ne nous appartient pas. Un passage m’a particulièrement saisi. Olivia de Lamberterie croise Anna Gavalda dans les rues de Paris, et celle-ci exprime une évidence avec une simplicité désarmante : «Oui, c’est triste, mais c’est ce qu’il voulait, alors c’est bien.» Tout simplement. La décision lui revient. Ni plus, ni moins. Et cela Olivia de Lamberterie a l’intelligence de ne pas le questionner. De ce frère flamboyant, il ne faut se souvenir que des bons moments. Ces instants de grâce volés à la maladie. Les mots ont ce pouvoir là. Immortaliser l’être aimé. Bloquer le temps pour un instant. Les mots permettent d’influencer la temporalité, de figer le temps. Stop. Arrêt. Rembobiner. Alex revit, Alex sourit. Alex est vivant. Est-ce une manière de vivre dans le passé ? Au contraire, je ne pense pas. C’est la meilleure manière d’apprivoiser la mort et de continuer à avancer sans pour autant l’occulter. Je partage ceci avec Olivia de Lamberterie, que les êtres chers, ceux qui ont réellement compté sont là. Toujours présents. Extension de nous-même ou réincarnation fantasmée, ils ne nous quittent pas. Belle manière de ne jamais les oublier. Le triomphe de la vie sur la mort. Avec toutes mes sympathies est un texte à la fois douloureux et lumineux. Il tient plus de l’hymne à la vie que de l’oraison funèbre. Une belle manière de célébrer son frère.

Conclusion

Si jamais vous n’avez jamais eu la chance de lire, écouter ou regarder Olivia de Lamberterie parler livres, il faut impérativement y remédier. Car rares sont ceux qui le font avec autant de talent. C’est le choix du roi, vous pouvez l’écouter sur France Inter, la regarder sur France 2 ou la lire dans Elle. L’émission Le Masque et la Plume est un régal. Petit bijou du dimanche soir, à écouter sans modération. Les chroniqueurs s’écharpent joyeusement avec une mauvaise foi qui frise l’indécence 😉 Olivia de Lamberterie tient également la rubrique «Mots», dans laquelle elle évoque ses coups de cœur. Et enfin, vous pouvez lire ces critiques dans le magazine Elle. À la fois bienveillante et sincère, Olivia de Lamberterie a cette capacité à trouver le ton juste pour parler littérature. Parce qu’elle m’a offert des moments de lecture formidables et parce qu’elle participe à cette transmission de l’amour des mots, je lui suis infiniment reconnaissante de nous confier son histoire. Elle fait une entrée en littérature remarquable et j’espère sincèrement que d’autres romans suivront. En attendant, je vous laisse découvrir celui-ci 🙂

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