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L’évangile selon Yong Sheng, Dai Sijie : le destin tragique d’un des premiers pasteurs chrétiens chinois

Dai Sijie serait-il un sorcier ? Un des rares auteurs contemporains apte à appréhender l’intangible, à toucher du doigt le miracle de la foi et à mettre des mots sur ce qui relève du sacré. Dans une langue imagée d’une beauté inouïe, il écrit l’indicible. Dai Sijie remonte le fil de la vie de son grand-père, de sa révélation à son chemin de croix. Fils de charpentier-menuisier, rien ne prédestinait Yong Sheng à devenir l’un des premiers pasteurs chrétiens chinois. Il est élevé dans un monde pétri de superstitions, à mille lieux d’imaginer qu’il consacrera sa vie à la religion. Mais c’est une fois mis en pension chez un pasteur américain, au contact de la fille de celui-ci, que sa vocation naît. Son regard d’enfant laissait déjà supposer une certaine prédestination. D’une acuité rare, son regard captait chaque pulsation du monde qui l’entourait, y décryptait un langage que lui seul parvenait à décoder. Fait de signes et de voix. Un monde rempli d’émotion et empreint de poésie. L’arrivée d’une colombe blessée ayant parcouru des kilomètres pour se réfugier auprès de lui est le signe que Dieu lui envoie pour le guider sur le chemin de la foi. À partir de ce moment là, elle ne le quittera pas. Même lorsque la révolution culturelle survient, qu’il sera accusé par le régime d’être un dissident, un pasteur-révolutionnaire à la solde de l’occident, qu’il sera confronté à la fureur d’un peuple aveuglé par la peur et les trahisons à répétition de ceux qu’il ne cessera jamais d’aimer. L’Évangile selon Yong Sheng est un bijou. On se laisse envelopper par ce roman bouleversant, que l’on finit ému jusqu’aux larmes, touché par le lyrisme d’un texte imprégné de réalisme magique et la pureté d’une âme, que rien ne viendra entamer. Tel un roseau, Yong Sheng pliera, s’arque-boutera mais ne se brisera pas. Habité par la foi et doté d’un esprit éclairé, il acceptera sa condition de martyr tout en restant profondément humain. Un récit d’une puissance spirituelle vertigineuse.

Une vie de supplice

Il existe des similitudes visibles entre la vie des saints et celle du pasteur chinois. Dai Sijie le dit lui-même, il a cherché à établir un parallèle entre la vie de son ancêtre et celle de Jésus. À accentuer la cruauté des épreuves qui lui ont été infligées pour renforcer l’effroi qu’elles suscitent. L’évangile selon Yong Sheng offre différentes clés de lecture. Le roman peut se lire comme une biographie romancée. Celle du premier pasteur chrétien chinois dans le Fujian. Puisque si Dai Sijie affirme s’être inspiré de la vie de son grand-père, certains aspects de sa vie transcendent la réalité. C’est là qu’une autre manière d’appréhender le roman se dessine. Le mysticisme prend le pas sur la réalité. Mais nul besoin d’être croyant pour saisir l’étrangeté de ce qui est raconté. C’est là toute la force de l’auteur. Parvenir à expliquer ce que c’est que de croire. Là est peut-être le véritable sujet du roman. C’est la dimension spirituelle qui m’a le plus fascinée. Tout ce qui justement échappe à la rationalité pour nous faire pénétrer dans un univers à la marge du réel, qui puise dans l’imaginaire du romancier.

Conclusion

L’évangile selon Yong Sheng est une pure merveille. On se laisse bercer par la langue délicate de Dai Sijie, qui nous enveloppe, l’atmosphère mystérieuse et toute la symbolique biblique. Je ne peux que vous conseiller de vous le procurer. Quant à moi, mon prochain livre de l’auteur sera celui qui a fait son succès, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise. 😉

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Le vieux qui lisait des romans d’amour, Luis Sepúlveda : un manifeste écologique romancé

Écrit en 1992 et dédié à son ami Chico Mendes, féroce défenseur de l’environnement, dont Luis Sepúlveda partagea le combat, Le vieux qui lisait des romans d’amour est un texte à haute teneur écologique et politique. Chico Mendes sera assassiné pour ses idées avant de l’avoir lu, mais ce premier roman au succès retentissant restera comme l’expression d’un constat amère. Celui de la main mise de l’homme sur la nature. Son désir de se l’approprier, couper, raser, défricher, neutraliser tout ce qui fait obstruction à sa volonté. Jusqu’à en faire un désert aride, une terre calcinée dépourvue de vitalité. Antonio José Bolivar vit depuis plus de quarante ans à l’écart de la civilisation. Le village d’El Idilio – le choix du nom n’est pas dénué d’ironie – est secoué par la mort violente d’un chasseur blanc, retrouvé le corps lacéré par les pattes d’un fauve dont l’appétit a été aiguisé par l’intrusion de l’homme sur ses terres. Le maire, un homme ventripotent, en représailles organise une battue. Antonio José Bolivar, le fusil sur l’épaule, est contraint d’entrer dans la forêt pour traquer l’animal. Lui, qui pourtant aime se bercer de romans d’amour, qu’il dévore dans sa cabane retranchée. Loin du vacarme des chasseurs d’or et des colons attirés par l’exotisme des contrées. À travers le personnage du vieux, Luis Sepúlveda affiche un écœurement consumé face à la bêtise des hommes. Il revendique un écologisme éclairé, aux antipodes d’une posture anthropocentrée ayant pour corollaire une vision sublimée de la nature. Le village, où vit le vieux, n’a rien d’un coin de paradis. Il est exposé aux aléas climatiques et à la férocité des animaux sauvages. Le roman de Luis Sepúlveda est irrigué par la pensée qu’apprivoiser la nature, ce n’est pas la dompter, mais l’observer et comprendre le fonctionnement des lois qui la régissent. L’auteur chilien ne cherche pas à édulcorer la réalité mais au contraire à souligner son âpreté. À la représenter telle qu’elle est et telle que l’homme se doit de la respecter.

Date de parution : 1995. Éditions Points, traduit de l’espagnol (Chili) par François Maspero, 128 pages.

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Les mains du miracle, Joseph Kessel : le médecin prodige (#ClassicBooks)

Les mains du miracle de Joseph Kessel est de ces livres méconnus, qui une fois entre les mains du lecteur procurent un sentiment de bonheur immense ! L’auteur retrace le destin exceptionnel de Felix Kersten. Doté d’un don, lui permettant de soulager les douleurs les plus aiguës par la seule pression de ses doigts, et d’une connaissance innée du système nerveux humain, le médecin prodige sauva des milliers d’hommes pendant la seconde guerre mondiale. À l’aube du conflit, Felix Kersten jouit du prestige considérable que lui confèrent les massages thérapeutiques qu’il pratique. Himmler, qui souffre de crampes chroniques et de spasmes à l’estomac le somme de le soulager. C’est alors que le miracle opère. Les mains du docteur d’une agilité stupéfiante parviennent à apaiser le bourreau. Entre ses mains expertes, Himmler devient aussi doux qu’un agneau. Délesté des douleurs qui entravent son action, Le Reichsführer fait preuve d’une incroyable imprudence. Il se confie à cœur ouvert à celui qu’il appelle son bouddha magique. Il révèle des secrets d’état, s’ouvre sur la santé chancelante du Führer. Au fil des séances, l’emprise du docteur s’accroît. Felix Kersten, qui s’est toujours tenu à l’écart des jeux diplomatiques, se mue en agent secret à la solde des alliés et parvient à soustraire à la folie nazie des milliers d’individus. Joseph Kessel rend compte avec finesse de la lutte acharnée dans laquelle s’est engagé le médecin, de l’étau qui se resserre peu à peu sur le chef de la Gestapo. Felix Kersten tisse sa toile et parvient au fil des années à recruter des alliés dans l’entourage de l’homme le plus dangereux du IIIe Reich. Si Joseph Kessel ne prenait pas soin dans le prologue de préciser qu’il s’agit d’une histoire vraie, celle-ci semblerait tout droit sortie de l’imaginaire du romancier. À l’instar des Parques qui tenaient la vie des hommes entre leurs mains, le médecin débonnaire, dont la corpulence imposait d’office la sympathie, exerça une influence inestimable sur le sort de milliers de condamnés.

Un destin romanesque hors du commun !

Les mains du miracle est une mine d’or pour qui aime les destins d’exception. La vie de ce docteur finlandais, devenu médecin particulier de Himmler pendant quatre an et demi, est une matière brute formidable pour un romancier aussi doué que Joseph Kessel, un conteur né. Ce n’est que maintenant que je découvre ce roman, et pourtant plus jeune j’aurais adoré aborder ce pan de l’histoire via un prisme romanesque tel que celui-ci. On y apprend que Hitler souffrait d’une paralysie syphilitique progressive, provoquant les accès de colère que l’on connaît. Le peuple allemand était gouverné par un fou furieux en liberté atteint d’une maladie grave. Information cruciale que seuls les membres restreints de sa garde rapprochée connaissaient. La biographie romancée signée Joseph Kessel est truffée de détails passionnants. C’est une véritable percée dans les coulisses de l’histoire. Comment cet épisode a-t-il pu tomber dans l’oubli avant que Joseph Kessel ne se décide à lui consacrer un roman ? L’auteur retrace le parcours d’un homme pacifiste, que rien ne prédestinait à jouer un rôle clé. Felix Kersten partageait sa vie, avant d’être rattrapé par la réalité, entre ses patients et les plaisirs que la vie lui offrait. Observant de loin la montée au pouvoir d’Hitler. C’est pour rendre service à un ami, qu’il accepte avec réticence d’ausculter le bourreau nazi. Le docteur éprouve une répulsion instinctive à son contact, Himmler et son entourage cristallise tout ce qu’il exècre. Un désir de puissance immense couplé à une volonté d’anéantir. Felix Kersten n’est pas un idéologue, encore moins un fanatique. Mais un homme rond, gourmand, qui inspire d’office confiance. Son aveuglement face aux événements qui se préparaient, il l’a cher payé. Contraint de rappliquer au moindre souci de santé d’Himmler. Et pourtant, chose impensable, cette proximité est une manne tombée du ciel. Le docteur soutire avec une facilité déconcertante des informations à l’incorruptible du régime. Tous les faits évoqués dans le roman ont été vérifiés. Joseph Kessel fait d’une histoire vraie, une œuvre romanesque vertigineuse.

Conclusion

Si vous n’avez pas encore lu Les mains du miracle de Joseph Kessel, LISEZ-LE !


Mon évaluation : 5/5

Date de parution : 1960. Format poche chez Folio, 416 pages.


 

Pour aller plus loin


 

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Alto Braco, Vanessa Bamberger : rentrée littéraire 2019 (#RL2019)

Alto Braco c’est l’histoire d’un passé qui ressurgit à l’occasion d’un décès, d’une brèche qui s’ouvre laissant affluer des secrets enterrés depuis des années. Brune a perdu sa mère. Élevée par sa grand-mère Douce et sa grand-tante Annie, duo de sœur aussi soudé que dépareillé, Brune ne conserve qu’un souvenir flou de l’Auvergne, la terre de ses aïeuls. Son enfance, elle l’a passée au-dessus du bistrot parisien tenu par Douce et Annie, soigneusement maintenue à l’écart des secrets de famille et de sa véritable hérédité. Pourtant certains traits de sa personnalité, tels que sa peur phobique des couteaux ou son dégoût pour la viande, sont les reliquats inconscients d’un passé qui lui a été caché. Ils révèlent une partie de son identité. L’enterrement de Douce sur le plateau de l’Aubrac est l’occasion que saisit Brune pour s’y confronter. Découvrir qui elle est. Vanessa Bamberger évoque dans ce second roman le mystère de la transmission. Elle décrit la force du lien qui nous lie à la terre de nos ancêtres, l’empreinte que laissent des coutumes, des traditions perpétuées à travers les générations. Le sentiment inexplicable d’appartenir à un endroit, tel un arbre que l’on aurait déraciné et qui chercherait invariablement à retrouver le lieu d’où on l’a extrait. Peu importe le temps que cela prendrait. Mais au-delà de la notion de filiation, Alto Braco aborde des problématiques ultra-contemporaines, telles que les conditions d’élevage, les filières de qualité et de traçabilité. La difficulté pour les éleveurs de joindre les deux bouts, tout en pratiquant un élevage soucieux du bien-être animal. Le lien entre l’homme et la bête est-il rompu ? Ce qui expliquerait le dilemme qui scie notre société et les débats houleux qui ne cessent de l’agiter. Malgré l’intérêt qu’ont suscité chez moi ces sujets, mon avis est mitigé. Le roman, en lui-même, m’a paru un peu plat. Les dialogues convenus, voire attendus. Les sujets effleurés sans être véritablement traités. En somme, je ne partage pas l’engouement dont il fait l’objet.

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La serpe, Philippe Jaenada : Prix Femina 2017 (#RL2017)

Rarement un auteur a autant mérité un prix, que Philippe Jaenada le Prix Femina en 2017 pour La serpe. La serpe c’est une enquête foutraque, formidable, 635 pages d’une lecture jouissive, menée tambour battant par l’auteur, lui-même. À mi-chemin entre Hercule Poirot et l’inspecteur Columbo, Philippe Jaenada ne brille pas par l’exactitude de ses recherches mais, fin limier qu’il est, par son acharnement à scruter les faits, la personnalité des acteurs, à renifler chaque indice aussi scrupuleusement qu’un chien truffier. Philippe Jaenada a trouvé son filon, déjà utilisé pour son précédent roman La petite femelle, qui lui avait valu un torrent d’éloges. Justicier un brin pataud, il se plaît à réhabiliter des individus supposés d’office coupables et victimes d’une enquête menée à charge. Henri Girard, qui troquera des années plus tard son patronyme, qui lui colle à la peau, pour celui de Georges Arnaud, est accusé en 1941 d’avoir trucidé à coups de serpe son père, sa tante et la bonne, au château d’Escoire. L’affaire défraie la chronique. Malgré l’acquittement, il restera aux yeux de tous le coupable idéal. Lui, l’enfant terrible, le « sale gosse », comme tout le monde se plaît à le qualifier. Capable de soutirer 100 000 francs à sa tante en fomentant son propre enlèvement. De parenthèses en digressions, Philippe Jaenada entend éclairer notre lanterne et élucider le triple meurtre. Ce n’est pas parce qu’on est un noceur infatigable, un adepte du tire à la carabine pour se calmer les nerfs et en faveur de l’égalité des sexes en matière de claques, que nécessairement on se défoule à coup de serpe sur sa famille… Une énième enquête, vous me direz ? Certainement pas ! La serpe est un petit bijou. Philippe Jaenada s’est vu reprocher d’être un auteur prolixe, le roi de la digression, du passage du coq à l’âne et du poney au hérisson, mais justement tout le charme de ce cluedo géant réside dans la volubilité de l’enquêteur amateur, les chemins détournés qu’il emprunte, et la drôlerie avec laquelle il se met en scène. Un pur moment de bonheur !

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Après Constantinople, Sophie Van Der Linden : rentrée littéraire 2019 (#RL2019)

Quelle plume ! De Sophie Van Der Linden, je connaissais La fabrique du monde. Un premier roman d’une concision remarquable écrit à la manière d’un conte cruel. Dans ce troisième roman éblouissant, elle réitère un procédé littéraire qu’elle maîtrise parfaitement. Dans une langue imagée à l’esthétisme travaillé, elle embrasse toute la richesse des paysages d’Orient. Début du 19e siècle. Un convoi d’artistes venu d’Occident pose pied à Constantinople. Ensorcelé par l’exotisme des paysages, les effluves entêtants des épices d’Orient, par la beauté des jeux de lumières et des clairs obscurs révélant les subtilités d’une architecture complexe, un peintre français décide de poursuivre son voyage. En réalité, cette décision est le fruit d’une obsession. Son œil exercé a su percevoir, dans le tombé délicat du drapé des fustanelles, un sujet d’étude à la hauteur de son talent. Frustré par ses échecs répétés à fixer le mouvement du tissu sur la toile, lui qui pourtant excelle à reproduire la réalité, entreprend un voyage à destination d’une fabrique de tissu nichée dans les montagnes de l’Empire ottoman. Après Constantinople est un voyage initiatique qui marque la fin d’un ailleurs modelé par notre imaginaire d’étranger, préférant occulter ce qui blesse le regard mais que l’on se contente d’effleurer. Le peintre français au contact d’une femme énigmatique à la sensualité raffinée découvrira l’envers de ce qu’il n’avait jusqu’alors qu’entraperçu. Une vérité d’une violence crue, bien loin de l’image idéalisée du pays des contes des Mille et Une Nuits. L’auteure interroge la facilité avec laquelle l’homme se rend prisonnier d’une réalité fabriquée. La projection occidentale d’un Orient fantasmé. Cette construction de notre esprit est si ancrée, que s’en défaire requiert de fournir un effort, de sortir de notre zone de confort pour aller à la rencontre de cultures inconnues. Et surtout ne pas être tenté de plaquer ce qui nous est familier. L’auteure est une conteuse formidable. Son écriture incarnée recèle une poésie inouïe.

De la même auteure…

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Le matin est un tigre, Constance Joly : premier roman (#RL2019)

Le matin est un tigre puisque la vie est un défi. Pour certaines personnes plus que d’autres, et Alma est de celles-là. Constance Joly explore dans un premier roman très réussi et mâtiné de poésie la relation fusionnelle entre une mère et sa fille. Hypersensible, Alma est enclin à la mélancolie. Ses pensées s’engouffrent inéluctablement dans les méandres de son esprit angoissé. Mais depuis quelques temps, la santé de sa fille l’accapare tout entier. Billy s’affaiblit. Elle s’efface petit à petit. L’adolescente souffre d’un mal mystérieux qui échappe au diagnostic des médecins. Jusqu’au jour où celui-ci tombe comme un couperet. Billy a une tumeur. Il faut l’opérer d’urgence. Alma se braque. Les spécialistes se trompent, ils ne saisissent pas. Un chardon s’est logé dans la poitrine de sa fille, elle n’est pas atteinte d’une maladie. Cette plante épineuse à la beauté sauvage a pris racine. Lui retirer reviendrait à la condamner. Il faut la laisser se déployer. Alma n’en démord pas, seule une mère a ce type d’intuition. À travers ce premier roman aux allures de conte, Constance Joly interroge les notions de filiation et de transmission. Alma a t-elle insufflé à Billy son mal-être ? Malgré ses efforts au quotidien pour tenter de l’étouffer. Peut-on préserver ceux que l’on aime de ce que l’on est ? Alma est sûre de son fait, le lien quasi télépathique qui les unit a joué le rôle de vecteur dans la contagion du mal qui ronge Billy. Le chardon a migré de son corps vers celui de sa fille. Pour qu’il se résorbe, encore faut-il qu’elle dompte le sien. Dans une langue d’une rare intensité, Constance Joly pose la question de l’hérédité, de l’influence involontaire exercée par les êtres qui nous sont chers. Les parents peuvent-ils être tenus responsables de l’évolution de leurs enfants ? Constance Joly exprime magnifiquement bien la douleur d’une mère, persuadée d’avoir échoué à protéger son enfant, et rend compte avec des mots où affleure l’émotion le combat qu’Alma livre pour maîtriser ses démons.

Une déferlante de premiers romans, où l’onirisme prend le pas sur le réalisme

Depuis quelque temps, des primo-romanciers font le choix de proposer une vision sublimée de la réalité. C’est le cas de Constance Joly, mais également de Jean-Baptiste Andrea (Ma reine), Gilles Marchand (Une bouche sans personnes, Un funambule sur le sable), Olivier Bourdeaut (En attendant Bojangles), et beaucoup d’autres. Cet essor des romans octroyant une place aussi conséquente à la poésie, aux rêves et à l’imagination, traduit, à mon sens, un sentiment de frustration. La littérature compense la trivialité de nos existences en y distillant du merveilleux. Les livres enrichissent la palette de notre nuancier, colorisant le paysage monochrome terriblement anxiogène dans lequel on se laisse engluer. Ces écrivains l’ont compris, exprimer la violence, la différence, le sentiment d’oppression et d’exclusion…n’implique pas nécessairement de se rapprocher au plus près de la réalité. Au contraire, en adoptant un ton faussement léger, ils en dénoncent toute la cruauté. Ils soulignent la nécessité, pour sauver sa peau, de maintenir une certaine distance. De se créer une bulle dans laquelle il serait possible de se réfugier afin d’échapper aux injonctions de bonheur instantané, qui nous sont assénées à longueur de journée. Condition sine qua non pour continuer à avancer dans un monde où l’imagination se réduit comme une peau de chagrin. Le conte n’est-il pas le meilleur moyen de traduire le monde tel qu’il est ? Les fables de La Fontaine, la parfaite représentation d’une société gangrénée par le pouvoir et les vices ? L’allégorie embrasse avec subtilité toute la palette des comportements humains. Peut-être est-on arrivé à un point culminant, un rejet tel qu’un retour à l’essentiel s’avère salutaire. Dès lors, le conte est à envisager comme un intermédiaire permettant de se reconnecter avec le réel. Pour l’apprivoiser autrement. Ne plus le fuir, mais l’envisager différemment. La littérature comme toujours est un très bon outil pour prendre le pouls de la société.

Conclusion

Constance Joly signe un premier roman d’une délicatesse infinie, dans lequel elle interroge le lien ténu entre une mère et sa fille. Le matin est un tigre évolue à la lisière du conte. La morale est certes attendue, mais joliment amenée. De sorte que l’on ressort conquis de ce premier roman.

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Vigile, Hyam Zaytoun : rentrée littéraire 2019 (#RL2019)

Vigile est un premier roman à la fois court et intense, dans lequel Hyam Zaytoun revient sur une expérience traumatisante, vécue il y a des années. La primo-romancière exprime dans un souffle la peur de perdre l’être aimé, la violence des émotions face à l’angoisse d’une situation où rien n’est plus maîtrisé. Où le sort de l’autre se situe entre les mains du destin. Une roulette russe à laquelle sa vie est inextricablement liée. Dans ce texte, la concision est au service de l’émotion. Chaque mot est pesé. L’histoire qui nous est racontée est celle d’une femme qui se réveille en pleine nuit, à côté d’elle son compagnon gît inanimé, les yeux vitreux, le souffle coupé. Les pulsations de son cœur sont infimes, à peine perceptibles. Se pourrait-il qu’on lui fauche son mari comme cela au beau milieu de la nuit ? Combien paraît insignifiante la dispute qu’ils ont eu juste avant, face à la réalité qui les rattrape si violemment. Puis, tout s’accélère. Les gestes qui sauvent sont administrés. Massage cardiaque. Attente des pompiers. Transport à l’hôpital. Opération. Réanimation. Plongé dans un coma artificiel, celui qu’elle aime ne répond pas à ses appels, ses « reviens-moi » et ses « je t’aime ». L’urgence cède le pas à l’attente. À ce temps qui s’égraine, ces longues minutes qui s’étirent, entrecoupé par les visites de la famille, des amis. Tous, un peu sonnés par la nouvelle, sont venus apporter leur soutien. Hyam Zaytoun souligne l’insignifiance de nos existences. Elle nous administre une piqûre de rappel. La vie ne tient qu’à un fil. La narratrice se saisit de ce temps en suspens pour laisser affluer les souvenirs d’une vie partagée. Réminiscences d’un passé qu’elle voudrait faire durer. L’incongruité de la situation, qu’elle n’aurait pu concevoir quelques heures auparavant, est propice à faire émerger des questions existentielles. Est-elle apte, seule, à protéger ses enfants ? Hyam Zaytoun rend compte de cette confusion des sentiments dans un récit aux vertus cathartiques. Les mots deviennent les détenteurs de sa douleur, la délestant d’un poids lourd à porter.

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La goûteuse d’Hitler, Rosella Postorino : rentrée littéraire 2019 (#RL2019)

En 2014, Rosella Postorino saisit un entrefilet dans la presse italienne évoquant l’incroyable histoire de Margot Wölk, la dernière goûteuse d’Hitler. Sa curiosité piquée, elle décide de s’inspirer de cette histoire vraie, entrecoupée de fragments historiques dont la véracité a été attestée, pour rendre compte du quotidien de femmes sommées de risquer leur vie pour protéger celle du Führer. Parmi celles choisies, certaines accueillent leur mission avec un excès de zèle, preuve ultime de leur dévouement au parti, tandis que d’autres affichent leur désapprobation. Rosa est l’une d’elle. Son mari parti, elle emménage chez sa belle-famille. Chaque jour, avec une précision d’horloger, les SS viennent la chercher. Et nul ne sert de tenter de soustraire à la tâche qui lui incombe. La sanction ne manquerait pas de tomber. De cette promiscuité forcée entre les goûteuses, naîtra une certaine intimité, qui se muera pour quelques-unes en une solide amitié. Elles partageront la crainte à chaque repas d’être intoxiquées, l’effroyable sensation de n’être que des cobayes, des soldats sans armée menant des existences où toutes velléités de résistance ont été étouffées. Obéir et se taire sont les mots d’ordre à respecter. Mais la nature humaine est ainsi faite, que même dans les situations insoutenables l’homme trouve une consolation. Ces femmes qui évoluent en circuit fermé éprouvent de la compassion, tissent des liens, défendent leurs intérêts communs avec leurs peu de moyens. La vie continue avec son lot de complications, résistant à l’atmosphère mortifère. La goûteuse d’Hitler est un récit passionnant, éclairant un pan de l’histoire allemande qui m’était jusqu’alors inconnu. Rosella Postorino, sous la forme d’une exofiction, sonde la force de l’instinct de survie. La férocité avec laquelle l’homme se rattache à la vie, ainsi que sa capacité à s’adapter, tel un objet malléable entre les mains d’un esprit démoniaque, animé du désir d’observer jusqu’où la créature qu’il a créée est-elle capable de se contorsionner avant de se briser.

Solidarité féminine

Il n’est pas chose aisée de se projeter dans le quotidien de ces femmes tenues cloîtrées dans un lieu exigu, avec pour mission d’avaler les aliments destinés au Führer, afin de s’assurer qu’ils ne sont pas empoisonnés. Prennent-elles leur rôle de bouclier humain à cœur ou bien s’y résignent-elles, conscientes de l’insignifiance de leur existence ? De leur disposition d’esprit on ne connaît que le parti pris du roman. La goûteuse d’Hitler n’est pas un document. Et pourtant, j’aurais adoré connaître l’envers du décor. Rosella Postorino a fait le choix de la fiction et signe un roman qui se lit comme un page turner. Les pages défilent vers l’issue que tout le monde connaît. Qu’adviendra-t-il de ces femmes ? Elles, que les épreuves ont soudées et qui ont su se rassembler pour former un semblant de communauté. Du moment où Hitler prend ses quartiers en Prusse orientale jusqu’à la déroute de l’armée allemande, soit de 1943 à la fin de la seconde guerre mondiale, elles vivront côte à côte. Rosella Postorino ne porte pas de jugements sur ses héroïnes. Au contraire, laissant de côté des considérations qu’elle ne peut que supputer, elle fait le choix de souligner avec finesse l’éclosion du sentiment d’amitié. La solidarité qui marque la fin des hostilités. C’est en cela que ce roman est touchant.

Conclusion

J’entame cette rentrée littéraire 2019 avec un roman captivant. Si vous aimez les romans historiques et les biographies romancées, foncez ! Vous allez vous régaler. 😉

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Un sac de billes, Joseph Joffo : la fuite de deux enfants juifs sous l’Occupation (#ClassicBooks)

Un sac de billes est un récit empreint d’une profonde humanité, malgré la gravité du sujet. Publié en 1973, il connut à sa parution un succès retentissant. L’enthousiasme suscité par cet écrit autobiographie retraçant la fuite de deux enfants juifs sous l’occupation demeure encore aujourd’hui intacte. Paris, 1941. Joseph et Maurice Joffo ont respectivement dix et douze ans le jour où leur père les convoque pour leur annoncer leur départ imminent. Victimes des persécutions menées à l’encontre de leur peuple des années auparavant, le grand-père paternel ainsi que la mère des deux jeunes garçons avaient déjà été contraints de s’exiler afin d’échapper aux pogromes. Cette fois-ci, c’est le cœur serré que leur père leur annonce que leur tour est venu. Riches de cinquante francs, la musette accrochée en travers de la poitrine, les deux frères entament un périple qui durera trois ans. La première épreuve de ce voyage consiste à franchir la ligne de démarcation pour rejoindre le reste de la famille passé en zone libre. Ponctuée de rencontres fortuites, d’anecdotes savoureuses et d’aides aussi précieuses qu’inattendues, leur histoire prend des allures de conte cruel. D’un jeu visant à déjouer la vigilance de l’ennemi pour sauver sa peau. Animés d’un féroce désir de vivre et d’une volonté de fer, Maurice et Joseph passeront systématiquement entre les mailles du filet et donneront du fil à retordre aux allemands. Pour le plus grand bonheur du lecteur. Raconté à hauteur d’enfant, Un sac de billes se lit comme un récit d’aventures. L’histoire formidable de deux garçons confrontés à la violence et à l’absurdité des grands. Le ton avec lequel Joseph Joffo évoque ses souvenirs sonne juste, mêlant la peur qui a dû l’habiter pendant ses jeunes années et la candeur de l’enfance. C’est également un texte fort sur la perte de l’innocence et son corollaire, l’insouciance. Loin d’être sombre, c’est un texte lumineux, bourré de charme et porté par une certaine grâce. Un classique à mettre entre les mains de chaque enfant !

Un livre pour les petits et les grands, à mettre entre les mains de tous les enfants !

Rares sont les ouvrages portant sur cette période pouvant être lus par des enfants. Un sac de billes est un texte à portée universelle destiné aux petits comme aux grands. Il est possible de l’envisager sous des angles différents en fonction de l’âge où on le lit. Évidemment le climat est tendu et les exactions commises par les nazies connues, mais le ton reste celui d’un enfant. Le cœur du roman ne se situe pas dans une description précise des crimes nazis mais dans la vitalité qui n’a cessé d’irriguer deux frères juifs qui pendant trois ans ont sillonné la France pour ne pas se faire attraper. À l’instar de La bicyclette bleue, du Journal d’Anne Frank, d’Au nom de tous les miens, ou encore de L’ami retrouvé, Un sac de billes fait partie de ces romans qu’il faut avoir lu. Entretenant ainsi le devoir de mémoire. C’est surtout l’occasion d’évoquer le sujet de l’Occupation de manière concrète et intelligible auprès des enfants. Enseigner l’histoire au travers du vécu est encore le meilleur moyen, il me semble, de les intéresser au sujet. Le témoignage de Joseph Joffo a été porté deux fois à l’écran. Devenu un bestseller, il mérite son succès et le doit essentiellement au courage incroyable dont ont fait preuve les membres de la famille Joffo, ainsi qu’au caractère cocasse des événements rapportés. Comme ce prêtre inflexible refusant d’abdiquer face à la ténacité dont font preuve les SS, qui en pleine déroute se préoccupent davantage du sort de Joseph et Maurice, retenus à l’hôtel Excelsior à Nice, qu’à leur défaite imminente. L’homme d’église ira jusqu’à trafiquer des certificats de baptême au nom de nos deux héros. Les sauvant ainsi de la déportation. Joseph Joffo rend un très bel hommage à ceux qui ont croisé sa route et ont su puiser en eux le courage de ne pas céder à la peur en collaborant avec les allemands.

Conclusion

Vous l’aurez compris, Un sac de billes est un INDISPENSABLE à avoir dans sa bibliothèque. Un livre qui se transmet de génération en génération, perpétuant ainsi le devoir de mémoire. Un récit bouleversant !

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