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Né d’aucune femme, Franck Bouysse : noir c’est noir

Franck Bouysse, dans « Né d’aucune femme », sonde la noirceur de l’âme humaine, dans une langue étincelante, affilée, de telle sorte à en révéler les plus sombres secrets. Chaque page tournée creuse le fossé entre le bien et le mal. Ici, les deux se confondent rarement. Le gris n’existe pas, ou alors uniquement pour illustrer une certaine forme de lâcheté. Le mal n’altère pas la beauté par touches successives jusqu’à l’engloutir tout à fait, mais surgit de l’obscurité pour terrasser ceux qui enrayent sa progression. Le mal chez Franck Bouysse, c’est le diable, la sécheresse du cœur, la cruauté poussée à son paroxysme. Un délire, une fantasmagorie. Un désir de puissance, de lignée à engendrer, quitte pour cela à mystifier la réalité. À maintenir vivants les morts et à torturer les vivants, leur soutirant les derniers restes d’une humanité pétrifiée. « Né d’aucune femme », c’est le journal de Rose. Sa vie d’esclave sexuelle mise en mots. Les cahiers, confiés à un curé, retracent une vie de misère. Une lente descente en enfer, initiée par une trahison première. Celle de son père qui, en échange de quelques pièces destinées à soulager la précarité d’une vie de paysan sans fils pour le soulager, vend son aînée au plus offrant. Cet échange est la première étape de son calvaire. Le temps s’écoule, l’étau se resserre, le monde de Rose se rétrécit jusqu’à se circonscrire au mince périmètre de ses pensées. C’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour s’extraire d’un cauchemar dans lequel elle ne cesse de s’enliser et de récupérer une forme de liberté. Elle saisit rapidement que sa mission ne consistera pas à s’occuper du foyer. En l’achetant le maître l’a dépossédée de son corps. Il ne lui appartient plus. Il est à lui tout entier. Dépouillée, Rose se heurtera à la folie d’une famille guidée par un projet insensé. Le roman de Franck Bouysse est saisissant. Il se lit d’une traite, les mains crispées, le cœur battant. « Né d’aucune femme » glace les sangs. Récit d’une femme entre les mains d’hommes lâches, pathétiques, défiant Dieu en se croyant tout-puissants.


Mon évaluation : 4/5

Date de parution : 2019. Grand format à La Manufacture de Livres, format poche au Livre de Poche, 336 pages.


 

Mes recommandations

 

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Au Bonheur des Dames, Émile Zola : #MonClassiqueChéri

Comme on parle d’un premier amour, en tant que lectrice il existe pour moi une œuvre fondatrice. Au Bonheur des Dames de Zola a été ma révélation littéraire. Une sorte de madeleine de Proust m’ouvrant les portes d’un monde inconnu avec la puissance d’une lame de fond. À quoi tient cet éblouissement ? Au génie d’un écrivain précurseur sur son temps, qui de sa plume d’une puissance évocatrice sans équivalent décrit un monde en perpétuel changement, capable de discerner la lueur du progrès, l’avènement d’un capitalisme sauvage, mais également à l’effroi qui nous saisit face au monstre qu’il décrit. Cette machine infernale, reposant sur la mécanique biologique du gros qui mange le petit, symbole d’un capitalisme rutilant dont la ruine des petits commerçants nourrit le processus de destruction créatrice sur lequel s’appuie son développement. Zola décèle dans l’essor des grands magasins la rouerie ultime, le coup de génie d’une industrie qui, sous couvert de servir les intérêts de la femme, l’affole, la domine, réveille ses instincts endormis, réchauffe la flamme du désir et nourrit un appétit inassouvi, et dans un ultime soubresaut, l’asservit. Puisqu’après avoir été exposée à toutes les tentations, celle-ci finit par succomber, s’avouant vaincue et se donnant toute entière à ses pulsions, au désir de possession qui l’enivre, fébrile face à l’étalage de marchandises, destiné à lui faire tourner la tête. Il faut être un fin connaisseur de la psyché féminine pour concevoir une combine aussi perfectionnée. C’est ce qu’est Octave Mouret, un stratège qui entend exploiter les faiblesses de la femme pour mieux l’assujettir à ses propres désirs. Ingénieux. Pourtant, certains lui prédisent que, si c’est par la femme qu’il s’est enrichi, c’est par elle qu’il succombera. L’une d’elle arrivera et les vengera. Elle résistera, ne se donnera pas, lui faisant perdre de sa superbe. Cette femme là, c’est Denise. Au bonheur des dames n’est pas seulement la chronique d’un monde en mutation, mais un roman d’un romantisme fou. Le symbole du triomphe de l’amour sur l’argent. Rare chose qui ne puisse pas s’acheter.

L’essor du capitalisme sous le Second Empire

Dans Au Bonheur des Dames, roman naturaliste et chronique sociale, Émile Zola décrit avec une précision clinique l’avénement du capitalisme sous le Second Empire. Sa manière d’insuffler à la société un air nouveau, de balayer les vestiges d’une époque révolue et de faire table rase du passé. L’oncle Baudu incarne toute une génération de petits commerçants qui se laisseront distancer par les grands magasins, grignoter leurs profits et boiront le calice jusqu’à la lie. La corrélation inversée entre l’accroissement du Bonheur des Dames et la disparition des commerçants du quartier symbolise la marche inéluctable du progrès. C’est ce souffle qui traverse le roman. La réussite d’un système qui impose de s’adapter, faute de quoi l’on est évincé. Si l’on sent chez Zola poindre une certaine fascination et la glorification d’un système économique basé sur le travail, ce sentiment est doublé d’une appréhension face à une machine infernale avide de capitaux et de vies humaines, qu’elle traite comme de la chair à canon. La période à laquelle se situe l’intrigue est une époque charnière. Napoléon III entame des travaux de modernisation de la capitale colossaux. Le baron Haussmann, alors préfet de Paris, engage des mesures d’assainissement, métamorphosant Paris. Tout tend vers ce besoin de changement. Ce coup de fouet donné à la société, cette frénésie, véritable pulsion de vie parfaitement retranscrite et dont on ressort étourdi.

Un sublime roman d’amour

Au Bonheur des Dames fait figure d’exception dans l’œuvre de Zola. Les Rougon-Macquart, avant d’être une œuvre romanesque titanesque, se veut une étude approfondie sur l’hérédité à travers la généalogie de toute une famille. Les personnages principaux finissant le plus souvent rongés par leurs vices… En cela, Au Bonheur des Dames se démarque. L’héroïne, fraîchement débarquée à Paris, parvient à conquérir le cœur d’Octave Mouret et à se faire aimer de ceux qui la méprisaient. Elle incarne un idéal féminin cher à Zola. Celui d’une femme délicate aux charmes discrets. Le désespoir dans lequel sombre Octave Mouret, en voyant la jeune femme lui résister, insensible à ses millions et affichant un air détaché face à ses supplications, tout cela sans la moindre arrière pensée, est tout simplement jubilatoire. Quant au dénouement, il est d’un romantisme inouï.

Conclusion

Vous l’aurez compris, Au Bonheur des Dames est mon classique préféré 😉 Lu une première fois au collège, j’avais été éblouie par la manière qu’à Zola de rendre compte d’une société en pleine mutation. En le relisant récemment, j’ai saisi toute la sensualité qui émane du récit, la violence des pulsions et l’état de nervosité des femmes soumises à la tentation. Cette dimension qui m’avait échappée il y a des années a renforcé mon admiration pour une œuvre éminemment contemporaine !

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Aurélien, Aragon : les vertiges de l’amour idéalisé (#ClassicBooks)

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Un tel incipit, ne peut qu’être annonciateur d’un roman époustouflant. Une étude sans concessions du sentiment amoureux. Aurélien d’Aragon est un chef-d’œuvre classique. La chronique sans fards d’un amour fantasmé. Entre Aurélien, rentier, la trentaine, manquant cruellement de maturité, encore vierge de tout amour, et Bérénice, dont la condition d’épouse bourgeoise frustrée débarquée à Paris chez ses cousins n’est pas sans rappeler une Emma Bovary prête à être cueillie. Leur rencontre n’a rien d’un coup de foudre. Si la petite provinciale mal fagotée et maladroitement peignée déplaît fortement à Aurélien, elle ne cesse pourtant de le hanter. Il est troublé par la maladresse de ses gestes et l’imperfection de son allure. Par ce visage pur qui laisse transparaître avec un naturel désarmant les émotions, sans chercher à feindre une placidité de circonstance. C’est cela qui touche Aurélien. La fraicheur de Bérénice. Sa manière d’être au monde sans artifices, ni duplicité. Aragon décrit le sentiment amoureux dans ce qu’il a d’ambigu, à travers les chassés-croisés, les doutes qui obscurcissent le jugement, nous rendant tour à tour maître et dépendant. L’amour dans ce qu’il a de fugace et d’indécis. Ne ment-on pas en promettant à l’autre une constance des sentiments ? Qui, des jeux cruels de l’amour qui nous font sentir vivant ou de la sincérité des sentiments, l’emporte-t-il véritablement ? Aragon explore la quête de l’absolu, les vertiges de l’amour lorsqu’il est idéalisé, mis sur un piédestal de telle manière à ce qu’il ne soit plus en prise avec la réalité, et par conséquent condamné à n’être qu’une chimère. Une pure projection de l’esprit, une construction intellectuelle sans ancrage physique. Aragon sculpte le sentiment amoureux, le pétrît et en reproduit les reliefs avec une grâce inouïe, ses aspérités, les zones d’ombres, les creux et les bombées, qui nous font osciller entre le bonheur immense d’aimer et de se savoir aimer et le désespoir d’être abandonné.

Le sentiment amoureux dépeint dans toute son ambiguïté

Contrairement à d’autres auteurs classiques, chez Aragon l’amour n’est pas monolithique. D’un seul tenant. Comme s’il apparaissait et s’évaporait d’un bloc. Au contraire, l’auteur souligne l’impermanence du sentiment amoureux, en nous faisant suivre les oscillations du cœur de son héros. Aurélien ne prend conscience de son état qu’à postériori. Rien ne laisse présager que Bérénice, aux antipodes des canons de beauté qu’il affectionne, le ravira. L’envoûtera jusqu’à le rendre si fébrile qu’il refusera même de s’absenter de peur de la manquer. Aurélien, c’est avant tout l’histoire d’un amour impossible. Pas seulement manqué, même s’il l’est. Mais non réalisable. Puisque déconnecté du réel. La relation entre Aurélien et Bérénice repose sur la dichotomie entre le corps et l’esprit. L’amour intellectuel et charnel. L’un ne pouvant fonctionner avec l’autre, puisque le contact physique risquerait d’entacher l’amour « pur » auquel ils se sont destinés. Se refusant à vivre un amour « corrompu », ils se condamnent à évoluer chacun de leur côté. La question qui subsiste alors, est, se sont-ils véritablement aimés ? Tout cela n’était-il pas qu’un jeu ? Une manière habile de sublimer la réalité pour tromper l’ennui ? De meubler une existence qu’une trop grande vacuité finit par lasser ? Aragon souligne dans cette œuvre sublime les dangers d’un esthétisme forcené, et retranscrit l’amour dans toute sa complexité.

Chroniques parisiennes

Aragon ne réduit pas son roman à l’histoire d’amour entre Aurélien et Bérénice, mais signe des chroniques parisiennes d’une cruauté délicieuse. Les couples se font et se défont, les maris trompent leur femme et les épouses se languissent en attendant qu’une distraction les sortent de leur léthargie. Chaque personnage est un monde en soi. Les observer évoluer suffit à nous faire entrevoir le fonctionnement de la société. Aurélien se déroule pendant l’entre-deux-guerres. Ce sont les années folles, un court laps de temps marqué par une effervescence culturelle sans précédent et une liberté de mœurs encore jamais éprouvée. Les mutations de la société sont perceptibles dans la manière qu’ont les personnages de se comporter. On est pris dans cette succession d’intrigues, toutes inextricablement liées. Jouissif !

Conclusion

Aurélien d’Aragon fait partie des plus grands classiques de la littérature française. Beaucoup connaissent le poète, sans avoir lu le romancier. Et pourtant, il serait dommage de passer à côté d’un tel roman. Si je devais établir une liste, purement hypothétique, de livres à avoir lus au moins une fois dans sa vie. Il figurerait dans mon top 5, sans une once d’hésitation 😉 À bon entendeur…

Les 100 romans du « Monde » (liste)

> >> Consulter la critique du « Monde des Livres » (03-01-1945)


Date de parution : 1944. Grand format aux Éditions Gallimard, format poche chez Folio, 704 pages.

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Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Stefan Zweig : Happy Valentines ! (#ClassicBooks)

Vingt-quatre heures, c’est le temps qu’il aura suffi à une femme de quarante-deux ans, veuve et mère de deux enfants, pour se laisser emporter par le feux de ses sentiments. Vingt-quatre heures auparavant, l’homme n’était qu’un étranger, un anonyme que rien ne permettait de distinguer. Un jour après, le corps de cette femme se consume rien qu’à l’idée qu’il puisse la quitter. Entre-temps que s’est-il passé ? Quelle force obscure, à l’œuvre, a pu déraciner tout ce que le bon sens et la morale auraient condamné d’emblée ? Ce n’est qu’une fois que le temps a passé, que devenue une vieille dame, elle confie à un inconnu le trouble de cette journée et la douleur vive qui lui en est restée. Rencontré au casino une vingtaine d’années plus tôt, le jeune homme qui la fera chavirer est tout entier concentré, le regard fixe, les mains survoltées, le corps tendu comme un arc, vers les mains du croupier. Chaque muscle de son visage est crispé dans l’expectative de gagner. Tout dans sa physionomie trahit chez lui la ferveur du jeu, le besoin compulsif de se mettre en danger. La femme ne le quitte pas des yeux. Elle est frappée par le contraste saisissant entre la candeur de ses traits et la tension qui y transparait. La partie s’achève, il est dépouillé et s’éloigne chancelant de la table de jeu. C’est alors que l’idée qu’il commette l’irréparable lui apparaît insupportable et la pousse à l’aider. S’ensuit un corps-à-corps. Une étreinte féroce. Elle, jetant ses dernières forces dans un combat acharné pour ne pas le laisser sombrer, lui partagé entre l’effroi de son dénuement et le désir de résister. Stefan Zweig pénètre la psyché d’une femme en proie aux affres de la passion et avec une concision remarquable dépeint avec virtuosité la violence des sentiments, situant précisément le point de basculement. Ce moment fatidique où la raison le cède à la passion. Où l’esprit perd toute sa lucidité, nous laissant nous jeter avec avidité dans une relation que l’on sait condamnée.

Du même auteur…

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Au loin, Hernán Diáz : un long voyage en solitaire dans les contrées sauvages de l’Ouest américain

Bien loin des westerns traditionnels, menés tambour battant par des cow-boys à la gâchette facile, le roman d’Hernán Diáz, finaliste du Prix Pulitzer 2018, évolue dans un temps figé, comme suspendu. Western contemplatif, il s’inscrit dans la veine des écrits de nature writing. Le périple d’Håkan débute le jour où le jeune migrant suédois quitte sa terre natale pour rejoindre New York avec son frère. Ce voyage, qui devait impulser un nouveau départ, vire au cauchemar lorsqu’il accoste seul en Californie. Dès lors, rejoindre son frère à New York se mue en une idée fixe. D’ouest en est, il traverse le continent américain. Le temps s’étire dans les plaines arides de Californie, les déserts de sel et les étendues rocheuses. Ce voyage sans fin est ponctué de rencontres insolites, qui lui feront peu à peu perdre foi en la nature humaine. Il sera utilisé comme bête de somme par un émigré irlandais peu scrupuleux, retenu prisonnier par une femme désirant jouer à la poupée ou encore initié par un scientifique éclairé aux secrets de la création. S’il arpente seul le continent, confronté à la solitude et au silence que renforce l’immensité des espaces qu’il traverse, la chaleur du contact humain sera la seule apte à le sortir de la coquille qu’il s’est créée. L’éveil sera de courte durée, puisque le bruit circule qu’un colosse, surnommé le « Hawk », terrifie les voyageurs. La légende prétend qu’il aurait massacré des innocents puis aurait filé. Hernán Díaz nous raconte l’histoire d’un homme esseulé, assailli par sa conscience qui ne cesse de lui remémorer les crimes qu’il a commis. Un homme simple, pur, condamné à errer. Håkan est comme ces fossiles cristallisés dans la roche pour l’éternité. Les différentes strates du temps se confondent dans une même réalité, ne présentant plus aucune aspérités. Håkan se retire du monde des hommes, se réfugie dans un espace dénué de temporalité qui doucement le mènera à la lisière de la folie, nourrie par la solitude abyssale dans laquelle il s’est confiné. Un roman envoûtant.


Mon évaluation : 3,5/5

FINALISTE DU PRIX PULITZER 2018
PRIX DU ROMAN PAGE/AMERICA 2018

Date de parution : 2017. Grand format aux Éditions Delcourt, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Barbaste, 334 pages.


Pour les amateurs de westerns

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L’évangile selon Yong Sheng, Dai Sijie : le destin tragique d’un des premiers pasteurs chrétiens chinois

Dai Sijie serait-il un sorcier ? Un des rares auteurs contemporains apte à appréhender l’intangible, à toucher du doigt le miracle de la foi et à mettre des mots sur ce qui relève du sacré. Dans une langue imagée d’une beauté inouïe, il écrit l’indicible. Dai Sijie remonte le fil de la vie de son grand-père, de sa révélation à son chemin de croix. Fils de charpentier-menuisier, rien ne prédestinait Yong Sheng à devenir l’un des premiers pasteurs chrétiens chinois. Il est élevé dans un monde pétri de superstitions, à mille lieux d’imaginer qu’il consacrera sa vie à la religion. Mais c’est une fois mis en pension chez un pasteur américain, au contact de la fille de celui-ci, que sa vocation naît. Son regard d’enfant laissait déjà supposer une certaine prédestination. D’une acuité rare, son regard captait chaque pulsation du monde qui l’entourait, y décryptait un langage que lui seul parvenait à décoder. Fait de signes et de voix. Un monde rempli d’émotion et empreint de poésie. L’arrivée d’une colombe blessée ayant parcouru des kilomètres pour se réfugier auprès de lui est le signe que Dieu lui envoie pour le guider sur le chemin de la foi. À partir de ce moment là, elle ne le quittera pas. Même lorsque la révolution culturelle survient, qu’il sera accusé par le régime d’être un dissident, un pasteur-révolutionnaire à la solde de l’occident, qu’il sera confronté à la fureur d’un peuple aveuglé par la peur et les trahisons à répétition de ceux qu’il ne cessera jamais d’aimer. L’Évangile selon Yong Sheng est un bijou. On se laisse envelopper par ce roman bouleversant, que l’on finit ému jusqu’aux larmes, touché par le lyrisme d’un texte imprégné de réalisme magique et la pureté d’une âme, que rien ne viendra entamer. Tel un roseau, Yong Sheng pliera, s’arque-boutera mais ne se brisera pas. Habité par la foi et doté d’un esprit éclairé, il acceptera sa condition de martyr tout en restant profondément humain. Un récit d’une puissance spirituelle vertigineuse.

Une vie de supplice

Il existe des similitudes visibles entre la vie des saints et celle du pasteur chinois. Dai Sijie le dit lui-même, il a cherché à établir un parallèle entre la vie de son ancêtre et celle de Jésus. À accentuer la cruauté des épreuves qui lui ont été infligées pour renforcer l’effroi qu’elles suscitent. L’évangile selon Yong Sheng offre différentes clés de lecture. Le roman peut se lire comme une biographie romancée. Celle du premier pasteur chrétien chinois dans le Fujian. Puisque si Dai Sijie affirme s’être inspiré de la vie de son grand-père, certains aspects de sa vie transcendent la réalité. C’est là qu’une autre manière d’appréhender le roman se dessine. Le mysticisme prend le pas sur la réalité. Mais nul besoin d’être croyant pour saisir l’étrangeté de ce qui est raconté. C’est là toute la force de l’auteur. Parvenir à expliquer ce que c’est que de croire. Là est peut-être le véritable sujet du roman. C’est la dimension spirituelle qui m’a le plus fascinée. Tout ce qui justement échappe à la rationalité pour nous faire pénétrer dans un univers à la marge du réel, qui puise dans l’imaginaire du romancier.

Conclusion

L’évangile selon Yong Sheng est une pure merveille. On se laisse bercer par la langue délicate de Dai Sijie, qui nous enveloppe, l’atmosphère mystérieuse et toute la symbolique biblique. Je ne peux que vous conseiller de vous le procurer. Quant à moi, mon prochain livre de l’auteur sera celui qui a fait son succès, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise. 😉

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Le vieux qui lisait des romans d’amour, Luis Sepúlveda : un manifeste écologique romancé

Écrit en 1992 et dédié à son ami Chico Mendes, féroce défenseur de l’environnement, dont Luis Sepúlveda partagea le combat, Le vieux qui lisait des romans d’amour est un texte à haute teneur écologique et politique. Chico Mendes sera assassiné pour ses idées avant de l’avoir lu, mais ce premier roman au succès retentissant restera comme l’expression d’un constat amère. Celui de la main mise de l’homme sur la nature. Son désir de se l’approprier, couper, raser, défricher, neutraliser tout ce qui fait obstruction à sa volonté. Jusqu’à en faire un désert aride, une terre calcinée dépourvue de vitalité. Antonio José Bolivar vit depuis plus de quarante ans à l’écart de la civilisation. Le village d’El Idilio – le choix du nom n’est pas dénué d’ironie – est secoué par la mort violente d’un chasseur blanc, retrouvé le corps lacéré par les pattes d’un fauve dont l’appétit a été aiguisé par l’intrusion de l’homme sur ses terres. Le maire, un homme ventripotent, en représailles organise une battue. Antonio José Bolivar, le fusil sur l’épaule, est contraint d’entrer dans la forêt pour traquer l’animal. Lui, qui pourtant aime se bercer de romans d’amour, qu’il dévore dans sa cabane retranchée. Loin du vacarme des chasseurs d’or et des colons attirés par l’exotisme des contrées. À travers le personnage du vieux, Luis Sepúlveda affiche un écœurement consumé face à la bêtise des hommes. Il revendique un écologisme éclairé, aux antipodes d’une posture anthropocentrée ayant pour corollaire une vision sublimée de la nature. Le village, où vit le vieux, n’a rien d’un coin de paradis. Il est exposé aux aléas climatiques et à la férocité des animaux sauvages. Le roman de Luis Sepúlveda est irrigué par la pensée qu’apprivoiser la nature, ce n’est pas la dompter, mais l’observer et comprendre le fonctionnement des lois qui la régissent. L’auteur chilien ne cherche pas à édulcorer la réalité mais au contraire à souligner son âpreté. À la représenter telle qu’elle est et telle que l’homme se doit de la respecter.

Date de parution : 1995. Éditions Points, traduit de l’espagnol (Chili) par François Maspero, 128 pages.

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Les mains du miracle, Joseph Kessel : le médecin prodige (#ClassicBooks)

Les mains du miracle de Joseph Kessel est de ces livres méconnus, qui une fois entre les mains du lecteur procurent un sentiment de bonheur immense ! L’auteur retrace le destin exceptionnel de Felix Kersten. Doté d’un don, lui permettant de soulager les douleurs les plus aiguës par la seule pression de ses doigts, et d’une connaissance innée du système nerveux humain, le médecin prodige sauva des milliers d’hommes pendant la seconde guerre mondiale. À l’aube du conflit, Felix Kersten jouit du prestige considérable que lui confèrent les massages thérapeutiques qu’il pratique. Himmler, qui souffre de crampes chroniques et de spasmes à l’estomac le somme de le soulager. C’est alors que le miracle opère. Les mains du docteur d’une agilité stupéfiante parviennent à apaiser le bourreau. Entre ses mains expertes, Himmler devient aussi doux qu’un agneau. Délesté des douleurs qui entravent son action, Le Reichsführer fait preuve d’une incroyable imprudence. Il se confie à cœur ouvert à celui qu’il appelle son bouddha magique. Il révèle des secrets d’état, s’ouvre sur la santé chancelante du Führer. Au fil des séances, l’emprise du docteur s’accroît. Felix Kersten, qui s’est toujours tenu à l’écart des jeux diplomatiques, se mue en agent secret à la solde des alliés et parvient à soustraire à la folie nazie des milliers d’individus. Joseph Kessel rend compte avec finesse de la lutte acharnée dans laquelle s’est engagé le médecin, de l’étau qui se resserre peu à peu sur le chef de la Gestapo. Felix Kersten tisse sa toile et parvient au fil des années à recruter des alliés dans l’entourage de l’homme le plus dangereux du IIIe Reich. Si Joseph Kessel ne prenait pas soin dans le prologue de préciser qu’il s’agit d’une histoire vraie, celle-ci semblerait tout droit sortie de l’imaginaire du romancier. À l’instar des Parques qui tenaient la vie des hommes entre leurs mains, le médecin débonnaire, dont la corpulence imposait d’office la sympathie, exerça une influence inestimable sur le sort de milliers de condamnés.

Un destin romanesque hors du commun !

Les mains du miracle est une mine d’or pour qui aime les destins d’exception. La vie de ce docteur finlandais, devenu médecin particulier de Himmler pendant quatre an et demi, est une matière brute formidable pour un romancier aussi doué que Joseph Kessel, un conteur né. Ce n’est que maintenant que je découvre ce roman, et pourtant plus jeune j’aurais adoré aborder ce pan de l’histoire via un prisme romanesque tel que celui-ci. On y apprend que Hitler souffrait d’une paralysie syphilitique progressive, provoquant les accès de colère que l’on connaît. Le peuple allemand était gouverné par un fou furieux en liberté atteint d’une maladie grave. Information cruciale que seuls les membres restreints de sa garde rapprochée connaissaient. La biographie romancée signée Joseph Kessel est truffée de détails passionnants. C’est une véritable percée dans les coulisses de l’histoire. Comment cet épisode a-t-il pu tomber dans l’oubli avant que Joseph Kessel ne se décide à lui consacrer un roman ? L’auteur retrace le parcours d’un homme pacifiste, que rien ne prédestinait à jouer un rôle clé. Felix Kersten partageait sa vie, avant d’être rattrapé par la réalité, entre ses patients et les plaisirs que la vie lui offrait. Observant de loin la montée au pouvoir d’Hitler. C’est pour rendre service à un ami, qu’il accepte avec réticence d’ausculter le bourreau nazi. Le docteur éprouve une répulsion instinctive à son contact, Himmler et son entourage cristallise tout ce qu’il exècre. Un désir de puissance immense couplé à une volonté d’anéantir. Felix Kersten n’est pas un idéologue, encore moins un fanatique. Mais un homme rond, gourmand, qui inspire d’office confiance. Son aveuglement face aux événements qui se préparaient, il l’a cher payé. Contraint de rappliquer au moindre souci de santé d’Himmler. Et pourtant, chose impensable, cette proximité est une manne tombée du ciel. Le docteur soutire avec une facilité déconcertante des informations à l’incorruptible du régime. Tous les faits évoqués dans le roman ont été vérifiés. Joseph Kessel fait d’une histoire vraie, une œuvre romanesque vertigineuse.

Conclusion

Si vous n’avez pas encore lu Les mains du miracle de Joseph Kessel, LISEZ-LE !


Mon évaluation : 5/5

Date de parution : 1960. Format poche chez Folio, 416 pages.


 

Pour aller plus loin


 

Mes recommandations

 

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Alto Braco, Vanessa Bamberger : rentrée littéraire 2019 (#RL2019)

Alto Braco c’est l’histoire d’un passé qui ressurgit à l’occasion d’un décès, d’une brèche qui s’ouvre laissant affluer des secrets enterrés depuis des années. Brune a perdu sa mère. Élevée par sa grand-mère Douce et sa grand-tante Annie, duo de sœur aussi soudé que dépareillé, Brune ne conserve qu’un souvenir flou de l’Auvergne, la terre de ses aïeuls. Son enfance, elle l’a passée au-dessus du bistrot parisien tenu par Douce et Annie, soigneusement maintenue à l’écart des secrets de famille et de sa véritable hérédité. Pourtant certains traits de sa personnalité, tels que sa peur phobique des couteaux ou son dégoût pour la viande, sont les reliquats inconscients d’un passé qui lui a été caché. Ils révèlent une partie de son identité. L’enterrement de Douce sur le plateau de l’Aubrac est l’occasion que saisit Brune pour s’y confronter. Découvrir qui elle est. Vanessa Bamberger évoque dans ce second roman le mystère de la transmission. Elle décrit la force du lien qui nous lie à la terre de nos ancêtres, l’empreinte que laissent des coutumes, des traditions perpétuées à travers les générations. Le sentiment inexplicable d’appartenir à un endroit, tel un arbre que l’on aurait déraciné et qui chercherait invariablement à retrouver le lieu d’où on l’a extrait. Peu importe le temps que cela prendrait. Mais au-delà de la notion de filiation, Alto Braco aborde des problématiques ultra-contemporaines, telles que les conditions d’élevage, les filières de qualité et de traçabilité. La difficulté pour les éleveurs de joindre les deux bouts, tout en pratiquant un élevage soucieux du bien-être animal. Le lien entre l’homme et la bête est-il rompu ? Ce qui expliquerait le dilemme qui scie notre société et les débats houleux qui ne cessent de l’agiter. Malgré l’intérêt qu’ont suscité chez moi ces sujets, mon avis est mitigé. Le roman, en lui-même, m’a paru un peu plat. Les dialogues convenus, voire attendus. Les sujets effleurés sans être véritablement traités. En somme, je ne partage pas l’engouement dont il fait l’objet.

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La serpe, Philippe Jaenada : Prix Femina 2017 (#RL2017)

Rarement un auteur a autant mérité un prix, que Philippe Jaenada le Prix Femina en 2017 pour La serpe. La serpe c’est une enquête foutraque, formidable, 635 pages d’une lecture jouissive, menée tambour battant par l’auteur, lui-même. À mi-chemin entre Hercule Poirot et l’inspecteur Columbo, Philippe Jaenada ne brille pas par l’exactitude de ses recherches mais, fin limier qu’il est, par son acharnement à scruter les faits, la personnalité des acteurs, à renifler chaque indice aussi scrupuleusement qu’un chien truffier. Philippe Jaenada a trouvé son filon, déjà utilisé pour son précédent roman La petite femelle, qui lui avait valu un torrent d’éloges. Justicier un brin pataud, il se plaît à réhabiliter des individus supposés d’office coupables et victimes d’une enquête menée à charge. Henri Girard, qui troquera des années plus tard son patronyme, qui lui colle à la peau, pour celui de Georges Arnaud, est accusé en 1941 d’avoir trucidé à coups de serpe son père, sa tante et la bonne, au château d’Escoire. L’affaire défraie la chronique. Malgré l’acquittement, il restera aux yeux de tous le coupable idéal. Lui, l’enfant terrible, le « sale gosse », comme tout le monde se plaît à le qualifier. Capable de soutirer 100 000 francs à sa tante en fomentant son propre enlèvement. De parenthèses en digressions, Philippe Jaenada entend éclairer notre lanterne et élucider le triple meurtre. Ce n’est pas parce qu’on est un noceur infatigable, un adepte du tire à la carabine pour se calmer les nerfs et en faveur de l’égalité des sexes en matière de claques, que nécessairement on se défoule à coup de serpe sur sa famille… Une énième enquête, vous me direz ? Certainement pas ! La serpe est un petit bijou. Philippe Jaenada s’est vu reprocher d’être un auteur prolixe, le roi de la digression, du passage du coq à l’âne et du poney au hérisson, mais justement tout le charme de ce cluedo géant réside dans la volubilité de l’enquêteur amateur, les chemins détournés qu’il emprunte, et la drôlerie avec laquelle il se met en scène. Un pur moment de bonheur !

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