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Les papillons noirs, Caroline Gutmann : se plonger dans sa généalogie pour conjurer la maladie (Lecture d’été #5)

Récit autobiographique, Les papillons noirs est à la fois une enquête familiale et un pied de nez fait à la maladie en refusant de lui laisser gagner la partie. Dénué de pathos et au contraire habité par une vitalité étonnante, ce roman retrace la vie d’une famille hors norme. Alors qu’on lui détecte un méningiome impliquant une hospitalisation et une opération délicate, Caroline Gutmann refuse d’adhérer à la vision culpabilisatrice de la maladie, corollaire de la peur qu’elle suscite. Au contraire, le laps de temps séparant son diagnostic de l’opération devient l’occasion pour l’auteure de se saisir de son passé. Outils pour mener à bien son investigation, les carnets que lui a laissés un père méconnu aujourd’hui disparu. À travers ces cahiers, Caroline renoue avec ce dernier. Si de son vivant une distance les séparait, elle s’amenuise, leur octroyant une certaine proximité dont elle avait été jusqu’alors privée. Cette façon qu’à Caroline Gutmann de se pencher sur la généalogie de sa famille lui permet de s’émanciper de sa condition de malade et de renouer avec ses origines. Notamment ce cousin éloigné qui attise sa curiosité et sur lequel elle concentre toute son énergie. Charles Histin est issu d’une lignée d’exception où les hommes semblent destinés aux plus hautes fonctions rehaussées des plus illustres distinctions. Médaillé de la Légion d’honneur, titulaire de la croix de guerre 1939-1945 et médaillé de la résistance, Charles Hinstin croulait sous les honneurs, et pourtant il choisit de se donner la mort. Ami de Kessel, c’est à travers les vers de l’écrivain que Caroline Gutmann cherche les indices lui permettant de se plonger dans la psyché de cet homme au destin brisé, ce personnage hautement romanesque et charismatique, capable de dilapider la fortune familiale aux jeux de hasard, de tout quitter pour faire fortune puis de tout perdre. Un homme au tempérament impétueux dont la fougue se reflète dans des yeux aux nuances dorées.

Conclusion

Découvert grâce à la chronique de la géniale Olivia de Lamberterie, qui officie notamment sur France 2 dans l’émission Télématin à la rubrique Mots, Les papillons noirs de Caroline Gutmann a été une agréable surprise. Ponctué de réflexions pertinentes sur le sens de la vie, les choix qui se présentent à nous et la question de la transmission, ce roman s’avère plus profond qu’il n’y paraît. Teinté par la vitalité de son auteure, le texte est empreint d’humour et d’humanité malgré le sujet abordé. Une lecture que je vous conseille 😉

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Du domaine des Murmures, Carole Martinez : révolte féminine au Moyen-Âge

De la princesse du domaine des Murmures, il ne reste que cette sourde plainte qui traverse la forêt, les plaines et la Loue. Le cri d’une mère à qui l’enfant a été retiré, d’une femme violentée victime de la folie des hommes. Lasse de porter son secret, Esclarmonde éprouve le besoin impérieux de nous le confier. En l’an 1187, Esclarmonde est sommée d’épouser Lothaire, chevalier ayant les faveurs de son père. Le jour des noces, elle s’obstine et refuse de le prendre pour époux, se mutilant pour marquer le caractère définitif de sa décision. Élevée dans une société et à une époque où les femmes se doivent de plier sous l’autorité des hommes, Esclarmonde voit en Dieu l’unique moyen d’échapper à un mariage forcé. Paradoxalement, son choix de vivre cloitrée, emmurée vivante dans une prison de pierre lui permet d’éprouver sa liberté et d’affirmer sa volonté. En refusant de se plier aux exigences de son sexe Esclarmonde se met en danger. Le courroux de son père s’abat sur elle, les condamnant tous deux à la réclusion et à la pénitence à perpétuité. Légende mystique, Carole Martinez imagine un récit historique teinté de fantastique. Un conte moyenâgeux où les femmes ne se contentent pas de procréer pour assurer la lignée et ainsi de jouer leur rôle de matrice reproductrice. Portée par un souffle romanesque incroyable, la plume de Carole Martinez est fabuleuse, nous emportant au temps des croisades. Dans un monde superstitieux pétri de croyances merveilleuses. Elevée au rang de sainte, le statut d’Esclarmonde lui offre une position privilégiée. Elle dispose de pouvoirs particuliers, lui permettant de s’extraire de sa condition de recluse pour parcourir les terres et être le témoin de la folie dominatrice des hommes prêts à se donner la mort au nom d’une idée. Elle, qui n’avait émis que le souhait de trouver la paix en s’adonnant pieusement à la contemplation divine, sera rattrapée par sa nature de femme et vivra tourmentée.

Un conte féministe ?

Au XIIe siècle, dans la société machiste du Moyen-Âge, les femmes étaient réduites à leur fonction reproductrice. Carole Martinez imagine le destin d’une femme tentant de se soustraire à l’emprise du père et du futur époux en se consacrant à Dieu. Seule issue qui lui est offerte. À travers le portrait de la recluse, c’est tout un monde qui s’ouvre à nous. Celui des légendes maléfiques, des sorts jetés à ceux qui ne respectent pas la volonté divine. En faisant le choix de se retirer, Esclarmonde préserve les hommes du domaine. Elle tient à distance la mort. S’ouvre simultanément de son emprisonnement une période bénie. Les récoltes sont bonnes, le temps clément. Le miracle lui est imputé. Son pouvoir d’attraction croît considérablement au fil des ans. Pèlerins et voyageurs viennent la trouver espérant ainsi être touchés par la grâce. Seul son père ne décolère pas. Homme orgueilleux, fou de sa fille, prunelle de ses yeux, il ne conçoit pas qu’elle lui ait désobéi. Guidé par sa colère, il lui infligera une blessure d’une violence inouïe. Secret qu’elle taira. Face à son mutisme et à sa résolution immuable de vivre en retrait, Lothaire et son père apprendront à apprivoiser leur colère. À son contact, il se modifieront. La blessure d’orgueil laissera place peu à peu aux remords pour l’un et à des sentiments profonds pour l’autre. Du domaine des murmures est un roman qui traite à la fois d’une certaine liberté revendiquée par les femmes dans une société qui ne leur en laisse aucune. Esclarmonde l’obtient en vivant retranchée et Berangère en envoûtant les hommes incapables de résister à ses charmes. Mais également sur le pouvoir du temps sur les sentiments violents. Lothaire est un séducteur impénitent, éconduit par sa promise le jour de son mariage, il essuie un refus cuisant. Esclarmonde, de sa cellule, le confrontera à ses démons. La frustration disparaîtra laissant éclore un amour inconditionnel. La venue d’un enfant en cet espace confiné nourrira la mystification. Rentrée vierge dans sa prison, son enfant ne peut être qu’issu du pouvoir divin. Dans les paumes de son fils, elle fera une expérience mystique. Son esprit s’échappera. Elle accompagnera par la pensée ce père parti sauver son âme en terre sainte.

Une plume envoûtante

Outre le portrait magnifique que réalise Carole Martinez, son écriture est pour beaucoup dans mon appréciation. Je suis totalement conquise par sa plume à la fois poétique et onirique. On se laisse porter par la musique du roman. On est pris par cette ambiance ouatée délicatement racontée. Comme ensorcelés par les mots de l’auteure. Il n’y a pas de plus grand plaisir pour un lecteur que de faire une rencontre comme celle-ci. Puisque s’ouvrent à la fois un univers singulier, mais également une langue nouvelle. La promesse d’un moment hors du temps.

Conclusion

Si vous n’avez pas encore succombé à la plume de Carole Martinez, foncez vous passerez un très bon moment ! L’écriture est sublime, l’histoire déroutante et passionnante, oscillant entre un portait de femme saisissant et un conte fantastique se déroulant dans un monde empreint de magie. Cette façon avec laquelle l’auteure laisse le merveilleux affleurer la réalité est très réussie. Du domaine des murmures est un roman à glisser dans ses bagages pour un pure moment de bonheur ! 😉

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Hôpital psychiatrique, Raymond Castells : une version moderne du Comte de Monte-Cristo (Lecture d’été #4)

Accusé à tort d’avoir violé puis tué sa sœur ainsi que ses parents, Louis Dantezzi est envoyé en hôpital psychiatrique en 1937 à seulement dix-sept ans. Passé les premières semaines abominables où lui seront infligées humiliations, tortures et pressions psychologiques, il se retrouve dans le quartier des criminels dangereux, dirigé par un certain Tony et sa clique, qui y font régner l’ordre à leur manière. Louis a beau clamer son innocence, rien n’y fait. Il doit se résigner à rester dans cet asile d’aliénés où ceux qui le dirigent se révèlent plus atteints que les patients eux-mêmes. Tel un Comte de Monte-Cristo moderne, Louis imagine un plan pour s’évader. À l’instar de son modèle Edmond Dantès, il met son ingéniosité au service de sa mission et observe assidument le fonctionnement de l’établissement dans lequel il se trouve. En peu de temps, il parvient à gravir les échelons hiérarchiques jusqu’à se rendre parfaitement indispensable à son bon fonctionnement. Flattant les uns, tout en ne froissant pas les autres. Il parvient à tirer son épingle du jeu. Mais c’était sans compter sur la guerre qui éclate et l’arrivée d’un régiment de soldats allemands. La cohabitation entre les malades mentaux, les collabos, les résistants, les soldats allemands et des légionnaires sous la férule du régime de Vichy ne sera pas de tout repos. Dans ce climat explosif, Louis rencontre Louise dont il tombe éperdument amoureux. Entre humour et descriptions d’une horreur absolue des sévices pratiqués sur les internés leur ôtant toute leur humanité, ce roman est une très belle surprise. Hôpital psychiatrique est une fiction romanesque qui mêle intrigue bien ficelée, histoire d’amour et observations sur le traitement des malades mentaux sur fond de contexte historique détonnant. Le rythme est soutenu, péripéties et rebondissements se succèdent nous entraînant dans la vie de personnages aussi fous qu’attachants. L’hôpital au fil du temps deviendra une véritable poudrière dont l’issue funeste semble inévitable. Un roman passionnant inspiré de faits réels !

Un asile de fous !

C’est le moins que l’on puisse dire, l’asile dans lequel Louis est interné regorge de personnalités loufoques. Entre Tony qui se prend pour le chef de la mafia locale et ses deux sbires au QI avoisinant le néant. Sabine, dont la fonction officielle est chef du personnel soignant des femmes, mais qui exerce entre autre la fonction de mère maquerelle. Un malade qui se fait appeler Jésus, habité par la mission qui lui a été conférée. Et le directeur qui se gargarise de l’aura que lui accorde ses responsabilités. Louis devra redoubler d’ingéniosité pour ne pas se laisser contaminer par la folie ambiante. Heureusement le docteur Bronstein, juif allemand naturalisé français, sauve le tableau. Homme de valeurs, il exerce son métier avec dévotion. Ce dernier rehausse le niveau d’humanité de l’hôpital psychiatrique. Afin de mettre à exécution son plan d’évasion, Louis va se familiariser avec chacun des recoins de l’établissement et prouver son dévouement. Certaines scènes de torture sont à la limite du soutenable faisant l’objet d’une description clinique. La population de l’hôpital fait office de cobaye humain. La réalité de la vie en HP est à vous glacer les sangs. Pour écrire son roman, l’auteur s’est inspiré du fait que collabos et résistants ont effectivement vécu au même moment dans ces établissements. Une cohabitation périlleuse propice aux débordements. La trame du roman est le désir de vengeance qui anime Louis, qui ne cesse de se revendiquer innocent face aux charges qui pèsent sur lui. Mois après mois, on assiste à sa prise de contrôle. Parvenant à manipuler chaque pion habilement.

Conclusion

Je n’avais pas entendu parler de ce roman avant qu’il me soit conseillé par mon libraire, et je dois dire que je suis agréablement surprise. Ne vous fiez pas à la couverture, dont le graphisme est discutable, et plongez-vous dans cet univers complètement barré. Un très bon moment de lecture en perspective, je vous l’assure ! 😉

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Tanguy, Michel del Castillo : la perte des illusions (#chefd’œuvre)

Tanguy, c’est lui. Un enfant à qui l’on a ôté toutes illusions. Chef d’œuvre absolu, Tanguy est un des plus beaux livres que j’ai lu dans ma vie. Il touche l’âme de celui qui le lit. Il suffit de quelques mots pour saisir la puissance d’évocation du roman que l’on a entre les mains. On est foudroyé par sa beauté, la justesse des mots employés et la simplicité avec laquelle l’horreur est racontée. Tanguy est de ces romans qui font vibrer l’âme. C’est la littérature dans sa forme la plus aboutie, lorsqu’elle transcende la réalité. Ce qui est dit ici ne se restreint pas à son sujet. Tanguy est le symbole d’une enfance sacrifiée. L’auteur avertit que son projet n’est pas la quête de la vérité mais l’expression d’une réalité recomposée, fruit de souvenirs altérés par le poids des années. La réalité telle qu’elle a pu être ressentie par un enfant, dont le sens des événements lui échappe, mais capable d’en mesurer la portée. La question de la responsabilité traverse le roman. Très tôt, Tanguy sera confronté aux défaillances de ses parents. Son père est un être lâche, capable de dénoncer son  fils et par conséquent de provoquer son internement en camp. Quant à sa mère, elle ne cillera pas lorsqu’on lui retirera son enfant. Mettre le doigt sur l’origine du mal qui le ronge nécessitera des années. Cette quête de résilience passera inévitablement par la reconnaissance de la lâcheté de ceux qui ont failli à l’aimer. En s’exprimant à hauteur d’enfant, Michel del Castillo confère à son œuvre une dimension intemporelle. On la lit le souffle coupé, la gorge serrée, comme propulsé hors du temps. Sauvé par des êtres habités par une profonde humanité, il conservera sa vitalité, opposant à la cruauté des hommes, la force de résister. Malgré cette enfance d’une horreur absolue, Tanguy est un texte lumineux. Une œuvre à la fois intemporelle, singulière et sublime. Capable de vous procurer des frissons d’émotion. On ne peut qu’être muet de saisissement devant un destin si chaotique, que l’auteur sublime par la puissance des mots en écrivant ce roman.

Chef d’œuvre

Qu’est-ce qu’un chef d’œuvre ? Donner une réponse précise à cette question est souvent délicat. En ce qui me concerne je pèse mes mots lorsque j’emploie ce qualificatif pour le roman autobiographique de Michel del Castillo. Tanguy est un texte intemporel de par son sujet. L’auteur insiste dans une préface d’une beauté inouïe, qui à elle seule mérite tous les éloges, sur la nature autobiographique de l’ouvrage mais surtout sur son aspect romancé. Le roman octroie à l’auteur une liberté que ne permet pas l’autobiographie pure. Dès lors, il peut combler les manques et les oublis de son parcours. Les lieux ont existé, les individus aussi, mais l’enjeu n’était pas de coller au plus près de la réalité. Écrit à différents moments, les souvenirs se sont érodés, ils sont imprécis, tronqués, ce sont ceux d’un enfant balloté. Si l’auteur ne recherche pas la précision, il cherche surtout à faire revivre les sensations éprouvées. Tanguy est une œuvre singulière. Michel del Castillo s’évertue à ne pas faire transparaitre de pathos dans la langue qu’il emploie. Le rendu est d’une grande simplicité qui ne saurait trahir le temps passé à travailler l’agencement des mots, la vraisemblance d’une conversation. L’auteur a su trouver les mots justes pour exprimer toute cette douleur en lui. Il ne la déverse pas, il l’évoque par touche. La distance qu’il met entre lui et Tanguy est tout simplement parfaite. Il habite les mots sans les étouffer. Il nous fait pénétrer dans son intimité, se confie à nous, sans intrusions. Un grand roman se jauge également à sa capacité à nous émouvoir, à provoquer une réaction. En lisant certains passages très durs de la vie de Tanguy, je me suis surprise à avoir les mains crispées, la gorge nouée, c’était quasi physique ce que j’éprouvais. Très peu de romans ont ce pouvoir là.

Une enfance chaotique ponctuée par les séparations

Contraint de quitter l’Espagne avec sa mère en plein cœur de la guerre civile, Tanguy arrive en France. Première étape d’un périple qui durera des années. La vie de Tanguy semble guidée par la fatalité. Puisqu’une fois arrivé en France, alors qu’il rencontre pour la première fois son père, il est envoyé au camp d’internement de Rieucros avec sa mère. Étrangère et de surcroit communiste, sa mère inspire d’emblée l’hostilité. Sa présence encombrante entravant les plans de son ex-mari, il les dénoncera à l’administration française. À leur sortie du camp, terrorisée à l’idée d’y retourner, sa mère décide d’organiser leur départ pour l’Espagne. Ils passeront clandestinement la frontière, chacun de leur côté. Une telle décision de la part d’une mère a déjà de quoi soulever l’indignation, mais lorsque l’on se rend compte qu’après que son fils est arrêté par la police et envoyé en camp de concentration en Allemagne, elle disparaît complètement, on est sidéré. Comment une mère peut manquer à ce point d’instinct maternel pour ne pas soucier de la sécurité de son enfant ? Tanguy a cette capacité de se faire aimer. Même dans les situations désespérées, il finira par trouver refuge auprès d’une personne avec qui il aura tisser des liens forts, lui permettant de maintenir un semblant de chaleur humaine. La mort rode, décime tous ceux autour de lui. Elle l’épargne à chaque fois, le privant néanmoins de ceux auxquels il tient. Il perd alors ses seuls repères. Lui, le petit garçon déraciné, renié et abandonné, qui se maintient à la vie par la seule force de sa volonté. Puisque Tanguy est terriblement seul. Livré à lui-même, il n’a personne sur qui compter. À la libération, l’espoir renaît, aussitôt balayé. S’ensuivront des années marquées par la violence et une extrême solitude. Il est à peine croyable qu’il ait tenu. Face à l’adversité, les épreuves toujours plus dures, Tanguy a fait le choix de se résigner. Conscient qu’une autre vie l’attend. Quelques figures émergent de ce chaos. Son ami Gunther au camp, le père Pardo au collège des Jésuites. Substitut à une figure paternelle rassurante et aimante qui lui redonnera espoir en la nature humaine. Tanguy refusera toujours de laisser la haine l’envahir. Il lui faudra en permanence tenter de distinguer les êtres intrinsèquement bons de ceux rongés par le vice. Une fois cette distinction effectuée, Tanguy connaît son camp et celui de ses parents.

Conclusion

La recherche de pépite comme Tanguy est un travail fastidieux. Peu de romans allient la virtuosité de la langue à une histoire capable d’émouvoir à ce point. Ici tout y est. Ainsi, lorsqu’on a la chance de tomber sur un tel roman, il faut le savourer, se délecter de chaque mot, se laisser bercer par la voix de l’auteur. J’espère que vous aussi vous ressentirez ce sentiment d’exception à la lecture de ce texte d’une rare beauté.

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Est-ce ainsi que les hommes jugent ?, Mathieu Menegaux : le « bashing » ou l’enfer des réseaux sociaux

Dans ce troisième ouvrage, Mathieu Menegaux renoue avec ses thèmes de prédilection, qui ont fait le succès de ses deux précédents romans. Après s’être glissé dans la peau d’une femme agressée sexuellement dans Je me suis tue, et avoir campé une mère de famille au prise avec la justice, se battant pour protéger ses enfants d’un père abusif dans le glaçant Un fils parfait, Mathieu Menegaux imagine, cette fois-ci, la descente aux enfers d’un homme dont la vie va basculer. Gustavo a tout du citoyen modèle. Diplômé d’une prestigieuse école de commerce, cadre sup’ exemplaire, mari aimant et père de bonne famille, il semble exempt de tout soupçon. Et pourtant, un matin la police débarque chez lui. Accusé de tentative d’enlèvement sur mineur et d’homicide volontaire, Gustavo est sonné. Rien ne le prédestinait à se retrouver au cœur d’un procès, encore moins en tant qu’accusé. Pire, un faisceau de preuves semblent attester sa culpabilité. Pris dans un engrenage qui le dépasse, Gustavo voit sa vie s’écrouler. Allant jusqu’à douter de sa propre culpabilité et de la véracité des faits qui lui sont reprochés. À cela s’ajoute la violence des accusations dont il fait l’objet sur les réseaux sociaux, bien qu’infondées, cela ne semble pas désarçonner ceux qui déversent leur haine à coup de 140 caractères. Faisant monter la pression. Mathieu Menegaux s’en prend au non respect de la présomption d’innocence. Puisque Gustavo est déclaré coupable avant même d’avoir pu saisir ce qui lui était reproché. Ainsi qu’aux dangers que représentent les réseaux sociaux. D’une grande versatilité, la rumeur agit comme un soufflé. Les réactions qu’elle déclenche sont épidermiques. Pouvant atteindre un degré de violence d’autant plus difficile à tempérer que rien ne semble en mesure de l’endiguer. Aucune loi n’existe permettant de stopper net ce type de harcèlement. Il s’agit alors de résister, tenter de ne pas flancher, face aux accusations erronées en espérant passer entre les mailles du filet. Un constat angoissant…

La justice aux mains de l’opinion publique

Le dernier roman de Mathieu Menegaux s’attèle à dénoncer un phénomène qui s’est accentué ces dernières années, soit la mainmise de l’opinion publique sur la justice. Il est fini le temps où les procès se déroulaient à huis clos, aujourd’hui tout doit être accessible, visible. Pour pouvoir être relayé, commenté, retweeté… Enfin pour que tout le monde puisse s’accaparer la nouvelle et la faire sienne, quitte à se tromper. Au détriment du principe de protection de la vie privée. Les thèmes abordés sont toujours très pertinents et la critique de notre société juste sous la plume de Mathieu Menegaux. Appréhender ce sujet sous la forme d’un thriller psychologique est une bonne idée. On est pris par le roman. Comme ses précédents, une fois entamé, on le lit d’une traite. La plume est efficace.

Conclusion

Mathieu Menegaux reprend les codes qui ont fait son succès. Si vous avez aimé les deux premiers romans de cet auteur, il y a de grande chance pour que celui-ci vous plaise tout autant 😉

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Ecstasy and me, La folle autobiographie d’Hedy Lamarr : la bio sulfureuse du sex-symbol hollywoodien (Lecture d’été #3)

« Autant le dire dès maintenant, dans ma vie, comme dans la vie de la plupart des femmes, le sexe a joué un rôle prépondérant. » Je vous le dis tout de go, l’incipit est à la hauteur des détails scabreux qui nous sont révélés. Sans préambules, la star nous plonge dans son intimité et sa vie sexuelle débridée. À cela, s’ajoute le fait que ce texte est auréolé de mystères. Puisque paru en 1966 aux États-Unis, il vient seulement d’être publié en France. Et c’est du lourd. Souvenez-vous, avant de devenir un sex-symbol, Hedy Lamarr a été révélée par le fil Extase, sorti en 1933, dans lequel outre gambader nue au milieu d’une forêt, elle mimait un orgasme à l’écran. De quoi mettre en émoi l’Amérique puritaine des années trente. Cette image sulfureuse lui est restée, et au vue de sa vie, semble tout à fait méritée. Mariée six fois, divorcée tout autant, enchaînant les amants à un rythme sidérant, dilapidant son argent – près de trente millions de dollars, Hedy Lamarr affiche une liberté décomplexée, loin de l’image de victime du star system hollywoodien. Bien que ruinée à la fin de sa vie, elle n’a jamais regretté le faste de sa vie d’avant. Sûre d’elle, l’actrice affectionne tout particulièrement son indépendance et entend diriger sa carrière comme elle l’entend. Elle connaît les ficèles de son métier et a toujours su les tirer pour mener à bien ses projets. Femme d’affaires avant l’heure, elle est une négociatrice hors pair qui a su faire plier les magnats du cinéma. À la fois mère aimante et amante insatiable, Hedy Lamarr est fascinante. Sa bio regorge d’anecdotes savoureuses. Elle se met littéralement à nu et n’omet aucun détails. On assiste à des scènes surréalistes racontées avec un détachement et un flegme sidérants. Elle évoque sans complexes sa vie sexuelle débordante, ses doutes, ses échecs et ses réussites. Sans complaisance, ni fausse pudeur, elle nous fait vivre à travers ses yeux une époque où tous les excès étaient permis. Où le sexe et l’argent étaient roi. Le parallèle avec les affaires qui secouent Hollywood est plus que tentant.

Hedy Lamarr, une femme de tête…

Cette époque charnière de l’âge d’or du cinéma hollywoodien a maintes et maintes fois était racontée mais les confessions d’Hedy Lamarr apporte cette note détachée qui manquait. Il suffit de lire les nombreuses biographies de Marilyn ou le roman Platine de Régine Detambel sur Jean Harlow, pour saisir l’ampleur de la machine à brasser de l’argent que fut l’industrie du cinéma du milieu du vingtième siècle. Hedy Lamarr semble avoir toujours su garder une certaine distance avec sa notoriété. Contrairement à celles qui furent broyées par le système et virent leur carrière stoppée net, Hedy Lamarr a su se préserver. N’étant pas de nature torturée, elle n’était pas obnubilée par l’image qu’elle renvoyait, ni emprisonnée dans une éternelle quête de la perfection. Elle avait conscience d’être belle mais n’en faisait pas grand cas. C’est cette distance, chez l’une des plus belles femmes du monde, que je trouve frappante. Être capable d’en user sans en abuser. Elle conserve en permanence la bonne distance. Ne se vexe pas inutilement. On sent chez elle une certaine légèreté. Un détachement qui la rend plaisante. Hedy Lamarr aime être aimée, mais ne s’en cache pas. Dans son autobiographie, elle se montre d’une sincérité surprenante. Elle revient sur sa rencontre avec le magnat du cinéma Louis. B Mayer, cofondateur de la MGM. Hedy Lamarr était alors fraichement divorcée de son premier mari, Fritz Mandl, un puissant fabricant d’armes en Europe, connu notamment pour avoir tenté de détruire toutes les copies du film Extase qu’il jugeait indécent. Ce dernier faisait preuve d’une jalousie maladive, allant jusqu’à suivre sa femme dans la rue et à enregistrer ses conversations. Certains souvenirs semblent tout droit tirés d’un film burlesque. Tel celui où Hedy Lamarr se retrouve à avoir une relation dans un bordel où elle s’était réfugiée pour échapper à son mari, ou le jour où elle sauta par la fenêtre pour ne pas être trouvée dans une situation embarrassante qui aurait prêté à confusion et nécessité des explications. Finalement, c’est déguisée en gouvernante qu’elle parviendra à lui échapper. Le divorce sera prononcé peu de temps après. Une fois les formalités réglées, elle embarque pour les États-Unis avec la ferme idée de décrocher un contrat avec la MGM tout en ne renonçant pas à ses revendications. Avant la fin de la traversée, Louis B. Mayer lui cédera. Il lui fabriquera par la suite une image de toute pièce. C’est ainsi que l’obscure Hedwig Kiesler laissera place à Hedy Lamarr, la beauté froide comme le marbre. Ce contrat annonce le début d’une carrière fulgurante. Contrainte au début de sa carrière de céder à certaines exigences, elle jouera dans un premier temps les rôles qui lui sont imposés, mais par la suite elle s’émancipera de la houlette du patron de la MGM. Maniant l’art de la manipulation à la perfection, elle finira par obtenir ce à quoi elle aspire, imposant même ses conditions. Malgré l’aura dont elle jouit, Hedy Lamarr a la sincérité de remettre en doute ses talents de productrice et reconnaît son manque de flair lorsqu’il s’agit de dénicher un scénario bankable. C’est cette capacité à garder les pieds sur terre et à se montrer flexible qui lui permit de ne pas sombrer, là où d’autres y ont laissé des plumes. D’ailleurs, cet aspect cérébral de la star, n’est malheureusement que traité en superficialité, à mon goût. Puisqu’il est de notoriété publique, que l’actrice concevait toutes sortes d’inventions. L’une d’entre elles n’est autre que l’ancêtre du wi-fi. Cette partie de sa vie est abordée de manière extrêmement brève dans la postface. C’est bien dommage, cela aurait mérité bien plus que quelques lignes en fin d’ouvrage.

…mais pas que

Le timing est amusant, puisque la sortie de cet ouvrage coïncide avec l’explosion à Hollywood du nombre de plaintes posées à l’encontre des pontes du cinéma, exerçant leur pouvoir despotique sur les actrices. Ce qui choque aujourd’hui, semble avec les mots d’Hedy Lamarr n’être qu’un des aspects avec lesquels il fallait composer. D’ailleurs, l’actrice ne cherche pas à dénoncer les pratiques sexuelles de l’époque, elle parvient à s’en accommoder. Flirtant avec ses prétendants, les repoussant si l’envie n’y était pas ou se laissant aller avec délectation. Le ton n’est jamais véhément. En la lisant, on finirait par croire qu’un simple non serait accueilli comme une fin de non recevoir.

Conclusion

Ecstasy and me est une lecture parfaite pour la plage. À la fois divertissante et bourrée de réflexions pertinentes, on passe un très bon moment en compagnie de celle qui fut considérée comme « l’une des plus belles actrices de monde ». Si vous souhaitez en découvrir plus sur la femme de science, notamment sur son rôle d’inventrice, je vous conseille d’écouter en podcast l’émission sur France Inter Autant en emporte l’histoire Hedy Lamarr, la plus belle femme du monde avait aussi un cerveau, qui lui est consacrée.


Pour aller plus loin


Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être…

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La journée de la vierge, Julie Marx : Un quinze août à Paris… (Lecture d’été #2)

Le célibat est-il synonyme de trépas ? C’est la question qui traverse le premier roman vivifiant de Julie Marx. Qui a déjà fait l’expérience douloureuse d’un quinze août à Paris, connaît cette sensation d’abattement, ajoutez à cela le célibat, n’en parlons pas… Julie Marx s’attaque avec brio, dans une langue acérée, au mal qui ronge nos sociétés. Pire que les maladies, épidémies, et fléaux en tout genre, il provoque la mélancolie, voire la neurasthénie. Est appelé à la barre le célibat longue durée. Julie Marx livre une lecture de notre société d’une grande lucidité, mettant à nu ce paradoxe qui consiste à faire primer l’individualité sur la collectivité, tout en stigmatisant le célibat, qui n’est pas un statut en soi mais est perçu comme une zone de transit, un entre-deux à écourter, avant le happy end. Il serait de mauvais goût de prolonger sa durée. Les autres en viendraient à s’interroger sur notre capacité à être aimé. Sur le ton de l’humour, enchaînant les situations ubuesques, la narratrice dresse un portait corrosif de notre époque. Le célibat devient quelque chose de répréhensible, la marque d’un échec à dissimuler, qui constamment seriné, nous fait chanceler. S’opère alors une volte-face destructrice, si d’autres y arrivent pourquoi pas moi ? C’est bien qu’il y a quelque chose qui cloche chez moi. La personne bascule alors dans une spirale auto-destructrice appréciant à travers un prisme extérieur ses succès et ses échecs. Ce qui inévitablement sape l’estime de soi. Poussant chacun à scruter les indices trahissant sa singularité, à passer au peigne fin les défauts à gommer, pour ne surtout pas faire fuir l’autre s’il découvrait nos petites manies. D’une intelligence folle, ce texte est traversé par des fulgurances, des réflexions pertinentes sur notre façon de nous juger, sur notre rapport à l’autre, sur comment apprivoiser la solitude tout en ne la laissant pas nous miner. Ouf ! Julie Marx nous offre une véritable bouffée de fraîcheur, une réflexion réjouissante à l’humour corrosif.

Célibat & solitude urbaine

Julie Marx entreprend dans ce court roman d’interpeller sur le mal qui ronge nos sociétés contemporaines, soit le concept de solitude urbaine. Corolaire de la vie dans les grandes villes. Des millions d’habitants ont beau la arpenter quotidiennement, le constat est sans appel, le citadin souffre d’un manque cruel de chaleur humaine. Nul n’ignore également que rester à Paris un quinze août est un calvaire. Cela s’apparente à une longue marche sous le soleil en plein désert de sel. Les rues sont désertes, le soleil tape, les odeurs remontent, vous êtes poisseux sans moyen d’y remédier, à cela s’ajoute le fait que vos amis sont partis se dorer la pilule, et vous n’avez ni compagnon, ni enfants avec qui passer le temps. Vous êtes seul face à vous-mêmes. C’est précisément ce que recherche notre héroïne. Se confronter à la joliment nommée « Lady Solitude ». Celle qui la poursuit et qu’elle cherche à éviter à tout prix. La prendre entre quatre yeux, se mesurer à elle, ne plus en avoir peur mais au contraire l’apprivoiser, comme on le ferait avec une bête qui nous terrorise. Pendant 24 heures, notre héroïne ouvre les vannes. Elle se confie sur sa vie, ses doutes et ses angoisses. Le tout sans pathos. Elle réfléchit sans se censurer au tour qu’a pris sa vie. Comment en est-elle arrivée là ? Célibataire et sans enfants, elle s’interroge. Autour d’elle, d’autres âmes seules font le même constat. Ils ont fait comme il fallait, coché toutes les cases qu’ont leur a dictées. Être indépendant mais pas trop, conciliant tout en s’affirmant. Les langues se délient, les souvenirs affluent, ceux qu’on aimerait bien oublier. Ces soirées ratées, ces ébats d’une brièveté qui n’a d’égal que leur médiocrité, mais qu’on peine à effacer. Qui érode un peu plus la confiance en soi, qui il faut le reconnaître n’en menait déjà pas large. Ces lendemains de soirées arrosées à respecter les délais imposés, pas d’envois intempestifs de sms, ni ultimatums qui seraient vécus comme une entrave à la liberté par cette espèce en voie de disparition, qu’on se démène à débusquer, le célibataire disponible et intéressé. Alors d’arbitrages en conciliations, de petites concessions en capitulations, on en vient à se perdre soi-même. S’oublier dans un jeu de séduction dangereux ayant pour unique finalité d’éblouir l’autre en se travestissant. Un jeu perdant-perdant, que certains déclinent à l’infini. Julie Marx affiche une certaine vulnérabilité tout en prenant soin de se protéger en faisant de l’humour un bouclier. La journée de la vierge est un roman étonnant, une sorte d’ovni littéraire rafraîchissant.

Conclusion

Julie Marx jongle avec des thématiques risquées, dans lesquelles elle aurait pu se prendre les pieds. Je vous rassure tout de suite, ce n’est pas le cas. La journée de la vierge aurait pu basculer dans l’apitoiement, le blues de la parisienne trentenaire et célibataire en mal d’enfants, à l’amertume et à la rancœur tenace. Ici, rien de tout cela. Du rire, des phrases claquées et bien tournées, une langue ciselée et un ton piquant. Le cocktail réussi d’un premier roman bluffant ! Et voilà, une super lecture d’été 😉

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Prodigieuses créatures, Tracy Chevalier : À la chasse aux fossiles sur la côte jurassique !

L’auteure américaine Tracy Chevalier, célèbre pour ses romans historiques, nous plonge dans l’Angleterre pittoresque du début du 19e siècle. Nos deux héroïnes évoluent au sein de la société codifiée de l’époque victorienne. Les femmes y sont cantonnées à leur statut d’épouses, au risque d’être stigmatisées. Elizabeth Philpot est une veille fille. N’ayant pas trouvé de mari, elle est condamnée à vivre avec ses deux sœurs à Lyme Régis, station balnéaire située dans le Sud de l’Angleterre. Les occupations sont limitées dans cette ville côtière, et pourtant il lui faut s’en trouver une pour ne pas sombrer dans l’ennui. C’est ainsi qu’elle se prend d’intérêt pour la découverte de fossiles en bordure de mer. La chasse aux fossiles est une activité plus lucrative qu’elle n’y paraît, permettant surtout de faire vivre Mary Anning et sa famille. Mary Anning a l’œil, elle est douée pour repérer les plus beaux spécimens. Contrairement à celle qui deviendra au fil du temps son amie, elle ne possède pas une connaissance théorique mais une expérience pratique. Tracy Chevalier raconte dans cette biographie romancée de la vie de Mary Anning, une histoire d’amitié entre deux femmes mues par une passion commune. S’étant résignées à ne pas se marier, le monde dans lequel elles vivent s’avère étriqué. Entre amitié et rivalité, les deux femmes seront confrontées aux limites de leurs conditions de femme, dont elles chercheront à s’émanciper. Mary Anning deviendra une figure emblématique du monde scientifique, alors essentiellement masculin. Tracy Chevalier évoque une époque riche en avancées scientifiques. Les fossiles apportant la preuve irréfutable de l’extinction des espèces. Esquisse de la théorie de l’évolution, cette découverte provoque un questionnement à la fois ontologique et théologique. L’homme est-il amené à disparaître ? Si Dieu corrige sa création, est-il faillible ? Tracy Chevalier signe sous une plume délicate un roman sur l’émancipation de la condition féminine, permise par le gain d’une légitimité scientifique.

L’extinction des espèces ou une révolution à la fois ontologique et théologique

La société décrite par Tracy Chevalier est une société dans laquelle la religion occupe une place prépondérante. L’homme est une créature de Dieu. Il a été créé à son image et évolue dans un monde qui a été façonné pour lui. Découvrir que des espèces jusqu’alors inconnues, ont vécu sur terre, puis ont disparu, est lourd de sens. Cela signifie que Dieu est imparfait, capable de se tromper, donc l’homme peut-être voué à disparaître, lui aussi. Il faudra attendre 1859, pour que soit publié l’ouvrage scientifique de référence De l’origine des espèces et un peu moins d’un siècle après pour que soit reconnue par la communauté scientifique la théorie de la sélection naturelle de Darwin, validant les hypothèses formulées par nos héroïnes. De statique, le monde devient dynamique. En perpétuel mouvement. S’opère ainsi un grand bouleversement dans la manière de l’appréhender. Les espèces apparaissent puis disparaissent au gré des changements climatiques ou lorsqu’elles se révèlent incapables de s’adapter. Il est étonnant de découvrir sous la plume de Tracy Chevalier, que ce qui était initialement conçu comme un simple moyen de subsister, a révolutionné le monde scientifique. Puisque Mary Anning a réellement existé. Issue d’une famille de la condition ouvrière, de basse extraction, elle a su se faire un nom dans un univers dominé par les hommes. À seulement douze ans, elle découvre le premier fossile complet d’un Ichtyosaure sur la côte de Lyme Régis, surnommée la côte jurassique pour l’abondance de fossiles qu’elle recèle. Sorte de reptile marin. La célèbre romancière double ce roman historique passionnant d’un portrait de femme saisissant. D’autant plus étonnant que la jeune femme ne semble pas avoir conscience de l’impact des déductions que ses travaux laissent supposer.

Une roman sur l’émancipation de la condition féminine

Outre l’indépendance et le respect qu’acquiert Mary Anning via ses travaux, elle fut longtemps jugée sévèrement. Être une jeune femme célibataire arpentant les plages à la recherche de fossiles était mal vu par la société de l’époque. On lui reprocha son refus de respecter les conventions. D’exercer un travail manuel, de côtoyer des hommes sans chaperons… Tracy Chevalier excelle dans l’art de décrire des femmes engoncées dans des sociétés rigides, où le moindre écart suffit à vous condamner. Si Elizabeth Philpot a depuis longtemps fait une croix sur le mariage, étant dépourvue des deux conditions nécessaires, soit la fortune et la beauté, Mary Anning doit se résigner à rester célibataire en raison de sa position sociale. Faute de prétendants, les deux femmes se lient d’amitié et tissent des liens étroits qui seront mis à l’épreuve de leur rivalité. Elles longent la côte jurassique, vibrant à chaque nouvelle découverte. Le don de Mary Anning attise la curiosité des scientifiques mais également la jalousie de son amie. Outre leurs petits différends, Mary et Elizabeth vont réaliser que face à la condescendance masculine, leur amitié s’avère un bien précieux et leur meilleur rempart face aux intrigues ayant pour but de s’approprier leurs travaux. Elizabeth Philpot défendra avec ardeur les intérêts de son amie lorsque d’éminents chercheurs tenteront de la discréditer. Prodigieuses créatures est un roman d’amitié d’une grande finesse et d’une grande sensibilité.

Conclusion

Tracy Chevalier écrit toujours des romans particulièrement doux, dans lesquels on aime se plonger pour s’imprégner d’une ambiance singulière, comme « hors du temps ». J’apprécie beaucoup cette auteure et j’entend bien à l’avenir chroniquer certains autres de ses ouvrages 😉 Si vous avez aimé ce roman, sachez qu’une adaptation cinématographique est en cours. De quoi nous ravir !

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L’Art de perdre, Alice Zeniter : harki, descendant de harki (#RL2017)

Alice Zeniter, elle même petite-fille de harkis, interroge brillamment, en retraçant le destin de toute une famille kabyle contrainte à l’exil au lendemain de la fin de la guerre d’Algérie pour avoir servi les intérêts des Français, la notion d’identité et la complexité qu’elle revêt lorsque les mots viennent à manquer. La définition que le dictionnaire fournit à Naïma est formelle : est harki, qui descend de harki. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Rejetés des deux côtés de la Méditerranée, considérés comme des traîtres en Algérie pour avoir servi comme supplétifs au côté des Français, mais pas suffisamment Français pour se sentir intégrés. Leur statut divise. Ali est honni par ce pays qu’il a du quitter en 1962, avec la certitude de ne pouvoir y retourner. Consciente d’avoir reçu en héritage un secret lourd à porter, sa petite-fille réalise qu’elle ne peut refuser d’endosser sa part de culpabilité et cette facette figée de son identité. Comme si la faute se transmettait de génération en génération. Suivant une logique de transmission immuable. Naïma, comme son père Hamid avant elle, tous deux confrontés au mutisme d’Ali, voientt une partie de leur histoire familiale leur échapper. Sur ce socle friable, cette réalité diminuée, tronquée, il leur faut pourtant bâtir leur identité. À la fois propre et commune. Naïma prend conscience que l’Histoire, telle qu’elle est enseignée, est le fruit d’une construction, dont on a lissé les irrégularités, délestée de ses ambiguïtés. Les doutes de son grand-père sont balayés, une fois les gagnants et les perdants clairement identifiés. Être Harki, c’est avoir trahi. C’est être du mauvais côté, s’être trompé de camp. Ne pas avoir su anticiper l’enchaînement des évènements. Faute de parvenir à trouver les mots justes pour s’expliquer, Ali préfère se murer dans le silence. Être seul dépositaire de sa version des faits. De ce mutisme naît l’incompréhension, puis la frustration, creusant un fossé entre les générations. Pour se réconcilier avec son passé, Naïma devra enquêter et remonter le fil de son histoire familiale, étroitement imbriquée avec celle de l’Algérie.

Un traumatisme impossible à partager

Ce qui est terrible dans l’histoire familiale de Naïma, c’est cette incapacité à mettre des mots sur ce qu’il s’est passé. Ali est décédé emportant avec lui ses secrets. Sans la réalité des faits et l’homme pour les expliquer, il ne reste que fantasmes, doutes, culpabilité. La langue, seule, permet de formuler avec précision, sans omissions, les faits qui lui sont reprochés. Mais c’est bien là, que le bas blesse. Dans cette famille, Ali refuse de s’exprimer, chaque question faisant naître une colère sourde, qu’il lui est difficile de canaliser. Révélatrice de son incapacité à s’exprimer, de sa frustration à se savoir coupable pour avoir voulu protéger sa famille. Être condamné alors qu’il n’a pas la sensation d’avoir participé au conflit armé. Son rôle se bornant à dialoguer avec celui qui sera authentifié plus tard, avec le recul historique, comme l’ennemi. Comment n’a-t-il pas compris ce qui était en train de se jouer ? La dynamique lui a totalement échappé. Et pourtant, qu’aurait-il fait ? Pactiser avec le FLN, qui lui aussi tuait, torturait et commettait des atrocités. Ali a certainement eu des doutes, a retourné mille fois la question dans sa tête. Le fait est qu’il a fait le mauvais choix, a soutenu le mauvais camp. La vision de l’histoire est manichéenne, simplificatrice. Ali a vécu toute sa vie avec des remords qu’il n’entend pas partager. Cela est déjà suffisant de vivre avec, il lui est insupportable de se savoir juger par ses enfants. C’est peut-être ce qu’il s’est passé dans son esprit. Ainsi, lorsque Amid l’interroge sur le rôle qu’il a joué auprès des français et les raisons qui l’ont poussé à ne pas soutenir la révolution, Ali se braque et finit par asséner invariablement la même rengaine : « Tu ne comprends rien, tu ne comprendras jamais rien ». Toutefois, pour le reste de la famille, le résultat est le même. Il est parti, et eux sont condamnés à vivre amputés d’une partie de leur patrimoine culturel. Ali n’est pas le seul à entraver cette quête de vérité. Son épouse, Yema, a beau vivre depuis des années en France, elle ne maîtrise que les rudiments du français. La langue fait barrage. Les petits-enfants ne peuvent l’interroger. Dès lors, chacun vit retiré avec ses propres questionnements qu’ils ont appris à passer sous silence, à ne plus formuler, puisque personne n’est à même d’y répondre. Reste alors la possibilité de se renseigner, d’aller chercher l’information là où elle est. Dans les manuels d’histoire, les témoignages, les articles, les ouvrages, les reportages… Aucun ne porte en lui la symbolique de l’histoire personnelle, transmise au fil des générations, mais leur consultation permet de comprendre la difficulté que certains ont à laisser la parole se libérer.

Un pays, mille vies

Alice Zeniter ne cherche pas à prendre parti, ni à légitimer une quelconque posture. Elle souligne très justement le fait qu’un pays peut cristalliser des attentes. Chacun projetant ses espérances, comme si celui-ci détenait toutes les réponses à leurs questions. Comme si, s’y rendre éclaircirait tous les tourments. Comme partout, la vie avance. Rien ne demeure figé. Lorsque Naïma, se rend en Algérie pour la première fois, elle est pétrie d’images stéréotypées. À la manières d’instantanés appartenant à une époque depuis longtemps révolue. Ce qu’elle découvre est tout autre. Alice Zeniter parvient à communiquer son étonnement, ses sensations, le plaisir qu’elle prend en sentant sa liberté respectée et non comprimée. L’auteure parvient à rendre une atmosphère, un état d’esprit, bien loin des clichés. « Renouer avec ses racines », suppose aussi de couper avec une partie de soi. S’alléger en faisant des choix. Vivre dans un temps retiré, qui appartient au passé n’a pas de sens. Cela revient à vivre dans un mausolée. Celui qui aime son pays, l’aime tel qu’il est, non pas comme il a été. C’est cet apprentissage que fait Naïma pour enfin trouver une certaine forme de paix.

Conclusion

Paru pour la rentrée littéraire 2017 et lauréat du Prix Goncourt des Lycéens 2017, L’Art de perdre est un roman passionnant, qui offre, sans aucun cliché, une fine analyse de la question de l’identité. Notion complexe et mouvante, qui englobe des réalités disparates et ne peut s’appréhender de manière figée. Alice Zeniter signe un roman passionnant à consonance autobiographique. Je vous le conseille vivement !

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Des nouvelles du monde, Paulette Jiles : LE roman de l’été 2018 ! (Lecture d’été #1)

Décidément, la collection Quai Voltaire a du nez lorsqu’il s’agit de dénicher des petites pépites. L’année dernière, Naomi Wood nous offrait le roman de l’été avec le formidable et très frais Mrs. Hemingway. Cette année, je récidive puisque je vous conseille de glisser dans votre valise le savoureux western signé Paulette Jiles. Texas, 1870. La conquête vers l’Ouest fait rage. L’anarchie règne au Texas où des milices font la loi tandis que les Indiens réalisent des raids, capturant au passage des enfants blancs. Johanna Leonberger avait six ans lorsqu’elle fut enlevée par la tribu Kiowa. Élevée selon leurs traditions, elle a assimilé leurs coutumes, faisant table rase de ce qu’on lui avait inculqué. Parfaitement intégrée, elle est pourtant libérée et censée retrouver son véritable foyer. Capitaine Kidd est un vieil homme. Pour gagner sa vie, il arpente quotidiennement les grandes étendues arides du Texas lisant les actualités des journaux à voix haute devant un public chaque fois différent. Espérant ainsi apporter un peu de magie et d’exotisme à des esprits échauffés par la guerre de sécession. Las de sa vie d’itinérant, le condamnant à vivre seul, récemment veuf et père d’enfants devenus grands, Capitaine Kidd sent peser le poids des années et se laisse gagner par le découragement. C’était sans compter sur la mission qui l’attend. Il se voit confier la jeune fille qu’il devra ramener chez ses parents. C’est le début d’un périple explosif. Rompue à la vie dans des contrées sauvages, Johanna se révèle agile et intrépide. Prête à scalper l’ennemi quand celui-ci s’approche de trop près et à utiliser des pièces de monnaie en guise de munitions quand elles viennent à manquer. Les deux êtres farouches apprennent à s’apprivoiser, guettant l’ennemi qui les attend au tournant dans les décors somptueux du Wild West américain. Paulette Jiles signe un roman au charme fou, lumineux, à la fois généreux et humain, mené tambour battant par un duo de choc terriblement attachant.

Un duo de choc

Le charme opère grâce à ce duo étonnant. Un vieil homme en proie aux doutes, persuadé de n’être plus qu’une vieille carcasse usée ayant fait son temps, et une jeune fille de dix ans, enlevée à sa famille, rachetée par l’Agent des affaires indiennes, libérée, puis sommée de regagner son foyer. Retenue captive pendant quatre ans, Johanna rejette le monde moderne. Elle développe une sorte de claustrophobie des espaces restreints. Les grandes villes la terrorisent. Elle aspire à vivre au grand air, loin des injections du monde contemporain. Elle fait ressurgir des émotions que Capitaine Kidd avait oubliées, étouffées, au fil des années écoulées. L’apparente rudesse du conteur se craquelle progressivement, révélant un homme généreux doté d’une grande tendresse. Il retrouve ses instincts protecteurs. Se défend courageusement malgré ses soixante douze ans. Ce regain de vitalité il le doit à Johanna, qui redonne un sens à sa vie. La petite, objet de convoitise, leur vaut d’être constamment traqués et attaqués. Rodée à l’art de la guerre, Johanna sidère celui qu’elle appelle grand-père en faisant preuve d’un sang-froid exemplaire et d’une audace à toute épreuve. L’épisode rocambolesque de la grande fusillade aux pièces de 10 cents méritent tous les hommages, tellement la complicité entre les deux compères est flagrante. On se délecte de cette scène de bataille, où Johanna rivalise d’ingéniosité. Il n’est pas donné à tout le monde de concocter des munitions composées de pièces de monnaie faisant office de balles afin de trouer la peau de ses ravisseurs. Rien que pour ça, il faut absolument lire ce roman !

Un voyage à travers l’Amérique sauvage

Paulette Jiles nous fait voyager dans le temps, en nous transportant au cœur de l’Amérique sauvage, à feu et à sang, des années post Guerre de Sécession. Le Texas, rallié aux États confédérés d’Amérique en 1861, fut obligé de capituler en 1865, à la fin de la Guerre de Sécession, et de réintégrer l’Union dès 1870. La région à cette époque est une véritable poudrière. La tribu Kiowa, à laquelle a appartenu Johanna, ainsi que les Comanches sont installés en Territoire Indien. Néanmoins, loin d’apaiser les tensions, la Guerre de Sécession les a aggravées, alors qu’elle s’étaient déjà intensifiées dès 1860. Les Indiens s’opposant fermement à la colonisation de leurs terres par les « blancs ». Les massacres se multiplient fragilisant considérablement les peuples Amérindiens perdant du terrain face aux colons blancs. Les guerres indiennes prendront fin à la fin du siècle. Les terres sont entièrement colonisées. Les Indiens, quant à eux, ont été chassés ou décimés, et se retrouvent parqués dans des réserves. Le nombre de victimes du génocide amérindien est estimé entre 80 et 100 millions de morts. C’est cette époque qui nous est racontée par Paulette Jiles à travers le voyage de Capitaine Kidd et de Johanna. Des routes peuplées de mercenaires et de brigands, où le danger est omniprésent. Un pays divisé politiquement qui a peine à s’unifier sur le socle de valeurs communes. De là, vient cette culture des armes à feu. Chacun est garant de sa propre sécurité dans une région où la seule loi en vigueur est celle du plus fort. L’écriture délicate de Paulette Jiles rend compte à merveille des paysages que traversent nos compagnons de voyage. Des terres arides, aux grandes plaines, aux eaux agitées des fleuves qu’ils devront affronter. C’est avec un plaisir immense qu’on s’immerge dans la culture locale et que l’on côtoie des personnages aussi attachants que terrifiants.

Conclusion

Je n’ai qu’une chose à dire, FONCEZ lire ce roman ! Finaliste du National Book Award, ce n’est pas un hasard, puisque tous les ingrédients sont présents pour en faire un grand roman d’aventures, certes, mais surtout de filiation. Puisque c’est bien de cela dont il s’agit. Les nouvelles du monde est l’histoire d’un homme qui va redonner un sens à sa vie en veillant sur une jeune fille désorientée. Tout simplement bouleversant !


Mon évaluation : 5/5

Date de parution : 2018. Grand format aux Éditions de La Table Ronde (collection Quai Voltaire), poche chez Folio, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch, 240 pages.


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