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Les huit montagnes, Paolo Cognetti : Premio Strega 2017 (#RL2017)

Les huit montagnes n’est pas seulement un des romans phares de cette rentrée littéraire, mais il est également le lauréat du Prix Strega 2017. Le Prix Strega est un prix littéraire italien prestigieux, équivalent de notre Prix Goncourt. Ce prix confirme le talent indéniable de Paolo Cognetti et consacre son roman, qui se veut une ode à la montagne. Le premier roman de Paolo Cognetti avait déjà été distingué par le prix Strega Giovanni en juin dernier – équivalent de notre Prix Goncourt des lycéens. Les huit montagnes est un texte pur, granitique, brut. Élevé par un père taiseux et solitaire, la quête d’identité de Pietro passera immanquablement par un travail d’acceptation. Pietro n’aura d’autres choix que de pardonner à son père son manque de tendresse et de communication pour pouvoir espérer atteindre le bonheur. Il devra pour se libérer, se réconcilier avec la figure paternelle exigeante et autoritaire de son enfance. Contre toutes attentes celui qui lui inocula l’amour de la montagne dès son plus jeune âge, sera celui qui le sauvera quelques années plus tard et le fera renouer avec le lieu de son enfance. Les huit montagnes, est avant tout un récit d’apprentissage, de transmission, de filiation. Puisque cet amour de la montagne Pietro le recevra en héritage, et apprendra par lui-même à l’apprivoiser par un processus naturel d’émancipation de la figure paternelle et de construction de l’identité. Le roman de Paolo Cognetti évoque le caractère indicible de l’amour filial, cette manière d’aimer sans jamais l’exprimer. Emprunt de poésie, ce récit est également celui d’une amitié indéfectible qui résistera au temps.

Résumé

« Quelque soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. »

Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Ils ont 11 ans et tout les sépare. Dès leur rencontre à Grana, au coeur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers, puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié. Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès de ce même ami que Pietro va se réconcilier avec son passé – et son avenir.

Éditions Stock

Le récit s’articule autour de trois parties. La première – mais également celle qui m’a le moins plue – renvoie à l’enfance. C’est la période de l’initiation du jeune Pietro aux joies que procure la montagne l’été. Le récit s’ouvre sur la rencontre entre Pietro et Bruno. Comme toute rencontre entre des garçons de onze ans, ils se jaugent, se mesurent. Bruno élevé dans les hauteurs, contraste avec Pietro qui vit toute l’année à Milan. Mais peu à peu l’hostilité initiale laissera place à une amitié naissante. Est-ce la pureté de l’air de la montagne qui confère à Bruno cette simplicité de l’être ? Puisque Bruno sait où est sa place et ne la remettra jamais en question. Il deviendra un point d’ancrage pour Pietro. Las d’accompagner son père lors de ses randonnées quotidiennes, Pietro ne trouve pas les mots justes pour lui annoncer qu’il souffre du mal des montagnes. Souffrant de nausées chroniques, ces expéditions deviennent de véritables calvaires. Un soir, Pietro trouve le courage d’annoncer à son père son refus de l’accompagner dorénavant dans ses marches en montagne. À partir de ce jour-là, chacun campera sur ses positions, le père blessé dans son orgueil, et le fils désirant s’émanciper de l’autorité parental. Cette première partie se clôt sur la distance qui s’installe entre le père et le fils, et la promesse de revoir un jour son ami.

Dans la seconde partie, le rythme s’accélère. Pietro renoue avec ses racines, part en quête de lui-même et entame un véritable processus d’identification. Pétris d’orgueil, Pietro et son père sont passés à côté l’un de l’autre. C’est pour remédier à ce gâchis que Pietro se lance sur les traces de son père. Cette deuxième partie est l’occasion d’une seconde chance. De lever le voile sur cet homme taiseux et solitaire, de pardonner. Paolo Cognetti trouve les mots justes pour exprimer avec poésie cette reconstruction affective. L’élément déclencheur est l’ultime geste du père. Un geste fort pour son fils, témoignage d’un amour certes masculin et sauvage mais incontestable. Comme son père avait pu le faire avant lui, Pietro part à la recherche des zones brumeuses de son passé en arpentant la montagne de son enfance.

C’était comme si en empruntant chaque année le même sentier, il se replongeait dans ses souvenirs et remontait le cours de sa mémoire. […] Il n’y a rien de mieux que la montagne pour se souvenir.

Il disait comme ça : l’été efface les souvenirs de la même façon qu’il fait fondre la neige, mais le glacier renferme la neige des hivers lointains, c’est un souvenir d’hiver qui refuse qu’on l’oublie. Je comprenais enfin ce qu’il voulait dire. Et je savais une bonne fois pour toutes que j’avais eu deux pères : le premier était l’étranger avec lequel j’avais habité pendant vingt ans, en ville, et coupé les ponts pendant dix autres ; le deuxième était mon père de montagne, celui que j’avais seulement aperçu et pourtant mieux connu, l’homme qui marchait derrière moi sur les sentiers, l’amant des glaciers. Cet autre père m’avait laissé une ruine à reconstruire. Je décidai alors d’oublier le premier, et de faire le travail qu’il attendait de moi en sa mémoire.

Conclusion

Les huit montagnes est une déclaration d’amour de l’auteur à la montagne. La beauté du texte réside dans ce qui est tu. Les non-dits, les émotions bruts font l’essence de ce roman. Malgré quelques longueurs dans la première partie du récit et la complexité du lexique montagnard – pouvant rendre la lecture fastidieuse pour les non-initiés – l’écriture de Paolo Cognetti fonctionne. Puissante, la plume de l’auteur évoque avec force et vitalité la solitude et le silence imposés par la montagne. Paolo Cognetti décrit à merveille cette atmosphère hors du temps, propice à la nostalgie et à la mélancolie.

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Point cardinal, Léonor de Récondo : Prix du Roman des Étudiants France Culture – Télérama 2018 (#RL2017)

Point cardinal est mon premier gros coup de coeur de cette rentrée littéraire. Léonor de Récondo s’empare d’un sujet hautement casse-gueule et évite tous les écueils en la matière. Elle signe un roman coup de poing, puissant et percutant. La question du changement de sexe est traitée avec maîtrise sans fausses notes dans un style vif et concis qui contribue à la pertinence du propos. Léonor de Récondo aborde avec tact la problématique de la transsexualité. Thème peu présent en littérature, elle réussit l’exercice haut la main. Exercice périlleux qui consiste à interroger dans une langue déliée, dépouillée et crue mais sans aucune férocité excessive la notion d’identité. Elle n’envisage pas seulement le récit à travers le prisme de la personne concernée, mais se glisse dans la peau de chacun des membres de sa famille et décortique leurs réactions. Point cardinal n’est pas un témoignage que nous livre l’auteur mais bien un voyage. On suit pas à pas les étapes qui ponctuent le parcours jonché d’obstacles de Laurent pour devenir Lauren. Du personnage excentrique et malhabile qu’il crée dans un premier temps pour matérialiser son besoin d’être femme, au lent processus de communication avec ceux qu’il aime, de la colère, à l’incompréhension, à l’acceptation ou au rejet. Point cardinal, rien que le titre est lourd de sens et n’a pas pu être choisi par hasard. Deux sens me sautent aux yeux. Point cardinal peut s’envisager du point de vue du sens logique, de la finalité, de la direction vers laquelle Laurent tend. C’est le mouvement inéluctable impulsé par la décision de Laurent de devenir une femme. Point cardinal signifie également cet instant pivot qui suppose une rupture entre l’avant et l’après, rien ne sera jamais comme avant, conséquence évidente d’une décision si importante, qui va chambouler le quotidien de chacun des membres de cette famille. C’est ce moment crucial, essentiel sur lequel repose tout le reste.

 

Résumé

Point cardinal. Sur le parking d’un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable. Laurent, en tenue de sport, a remis de l’ordre dans sa voiture. Il s’apprête à rejoindre femme et enfants pour le dîner. Avec Solange, rencontrée au lycée, la complicité a été immédiate. Laurent s’est longtemps abandonné à leur bonheur calme. Sa vie bascule quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois dans le foyer qu’ils ont bâti ensemble. À son retour Solange trouve un cheveu blond… […]

Sabine Wespieser Éditeur

 

Le talent d’un bon écrivain se révèle souvent dès les premières lignes, parviendra t-il en peu de mots à capter l’attention du lecteur ? Ce sont ces premiers instants qui donnent le ton. Léonor de Récondo parvient en un chapitre à nous faire basculer dans le monde de Laurent. On est happé dès les premiers mots. On assiste en témoin muet à un dépouillement. Mathilda redevient Laurent, pour se faire se succèdent une enfilade de verbes construits avec le préfixe -dé, censés exprimer la cessation de son état de femme au profit d’un retour à la « normale ». Ainsi, Mathilda se démaquille, se déshabille, retire, enlève, ôte, disparaît. L’entreprise dans laquelle s’est lancée Mathilda n’est pas celle d’une transformation mais plutôt celle d’une dissolution. Ces premières pages augurent du talent de l’auteure, qui aurait pu se laisser déborder par son sujet, et qui au contraire l’aborde avec une infinie justesse. Chez Léonor de Récondo, tout est une question de dosage. Elle décrit sans ambages le malaise de Laurent, tiraillé entre son besoin de laisser s’exprimer la femme qu’il est réellement et son devoir de mari, de père. La présence de Mathilda se fait plus prégnante jusqu’à devenir comme un éléphant au milieu du salon. Tout bascule le jour où Solange, sa femme, découvre cette mystification. Fini le temps des mensonges, Laurent doit s’expliquer. Au cours d’un dîner familial, Laurent annonce avec des mots clairs, bruts sans circonvolutions inutiles qu’il est une femme. Ces révélations provoquent un tollé, chacun réagit comme il le peut. C’est le temps de la confession pour Laurent, et de son corollaire pour le reste de la famille soit le désarroi, l’impression d’avoir mal fait, d’avoir failli dans son couple, d’avoir été trahi. Mais vient également l’impression de soulagement, d’être délesté d’un fardeau.

 

La force de Point cardinal est de ne pas embrasser une dimension politique ou sociologique. Léonor de Récondo ne se prétend pas la porte-parole d’une cause politique, mais traite en romancière un sujet de société. Elle appose des mots simples sur des émotions complexes sans chercher à éveiller la compassion chez le lecteur. Et c’est justement cette concision, cette limpidité des propos tenus, qui touchent le lecteur en plein cœur. Elle décrit merveilleusement bien ce sentiment fulgurant qui traverse Laurent lorsqu’il comprend que c’est enfin possible, que de devenir une femme n’est plus un fantasme mais est à portée de main. Elle souligne le caractère égoïste de cette transformation, certes inéluctable. Laurent impose son choix à sa famille, entame seul les démarches. Cette décision prise unilatéralement touche tout le monde par ricochets et entraîne toute sa famille dans son sillage. Le futur de chacun des membres de cette famille en sort transformé. Léonor de Récondo dissèque les réactions de chacun, les met à nu. Elle évoque l’incompréhension puis le rejet du fils aîné effaré de la tournure que prennent les événements. Et comment en vouloir à un adolescent qui voit ses repères voler en éclats. Quelle figure paternelle substituer à celle avec laquelle on a grandi et qui aujourd’hui revêt les traits d’une femme ? Se pose également la question de la sexualité dans le couple. La réaction des collègues au travail. La légèreté de Laurent et sa naïveté peuvent toucher comme agacer. Léonor de Récondo nous laisse libre juge de notre ressenti.

 

Point cardinal fait partie des livres incontournables de cette rentrée littéraire extrêmement riche. Je vous conseille de filer en librairie vous le procurer, il se lit rapidement – se dévore même puisqu’un après-midi m’a suffi, la langue est simple, claire et le sujet puissant. Une certaine sobriété de ton émane de ce roman. Aucune notes discordantes, le style est aérien.

 

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Nos richesses, Kaouther Adimi : Prix du Style 2017 (#RL2017)

Kaouther Adimi signe un des romans forts de cette rentrée littéraire intitulé Nos richesses. Elle ressuscite l’éditeur algérien Edmond Charlot et par la même occasion rend hommage au libraire humaniste qui fonda en 1935 à Alger la librairie Les Vraies Richesses, nom directement inspiré du texte éponyme de Giono. Giono préconisait dans ce texte un retour à l’essentiel, Edmond Charlot s’en donne les moyens. Puisque qu’y a-t-il de plus essentiel qu’un livre, que la diffusion de la culture, que la transmission ? L’auteure nous entraîne dans un récit savamment orchestré où se mêle la petite et la grande histoire. Si dans un premier temps elles semblent évoluer parallèlement sans que l’une n’entrave la trajectoire de l’autre, Edmond Charlot n’échappera pas aux événements en Algérie. La petite histoire, c’est celle d’un visionnaire, d’un amoureux de la littérature qui choisit d’y consacrer sa vie. La grande, c’est celle d’un pays en proie à des luttes intestines, qui après avoir sacrifié ses hommes au nom de la liberté de la France, se battra pour son indépendance. Nos richesses est un texte à la fois riche et puissant, formulé dans une langue dépouillée, dénuée de pathos, qui va à l’essentiel. Edmond Charlot fait partie de ces figures qu’on ne peut laisser sombrer dans l’oubli, Kaouther Adimi fait un véritable travail de mémoire en l’en exhumant. À travers son travail d’éditeur, il oeuvra toute sa vie pour la diffusion d’une culture méditerranéenne, fut l’éditeur des plus grands auteurs parmi lesquels Albert Camus. Kaouther Adimi pour notre plus grand plaisir lui redonne vie et honore la mémoire d’un homme hors du commun. Elle distille dans ce roman une série d’anecdotes savoureuses et révèle un talent de conteuse hors pair.

Résumé

En 1935, Edmond Charlot a vingt ans et il rentre à Alger avec une seule idée en tête, prendre exemple sur Adrienne Monnier et sa librairie parisienne. Charlot le sait, sa vocation est d’accoucher, de choisir de jeunes écrivains de la Méditerranée, sans distinction de langue ou de religion. Placée sous l’égide de Giono, sa minuscule librairie est baptisée Les Vraies Richesses. Et pour inaugurer son catalogue, il publie le premier texte d’un inconnu : Albert Camus. Charlot exulte, ignorant encore que vouer sa vie aux livres, c’est aussi la sacrifier aux aléas de l’infortune. Et à ceux de l’Histoire. car la révolte gronde en Algérie en cette veille de Seconde Guerre mondiale. En 2017, Ryad a le même âge que Charlot à ses débuts. Mais lui n’éprouve qu’indifférence pour la littérature. Étudiant à Paris, il est de passage à Alger avec la charge de repeindre une librairie poussiéreuse, où les livres céderont bientôt la place à des beignets. Pourtant, vider ces lieux se révèle étrangement compliqué par la surveillance du vieil Abdallah, le gardien du temple.

Éditions du Seuil

 

Le portrait formidablement réussi d’un humaniste, éditeur surdoué, esprit éclairé qui décida dans une période trouble de consacrer sa vie à sa passion 

Kaouther Adimi réhabilite la figure d’un homme qui sombra injustement dans l’oubli. Un homme guidé par un projet ambitieux, celui de diffuser la culture méditerranéenne à travers le monde. L’amour de la littérature et des livres est au coeur du roman, renforcé par l’inscription qui surplombe la vitrine de cette minuscule librairie de la rue Charras à Alger : « Un homme qui lit en vaut deux. » Edmond Charlot consacra toute sa vie à sa passion au détriment de sa vie personnelle qu’il mit entre parenthèses. Il s’exila à Paris, loin des siens et de son pays natal, pour développer son projet et assoir l’influence des auteurs qu’il publiait. Loin de limiter ses fonctions à son métier d’éditeur, il fréquenta et lia de réelles amitiés avec les plus éminents écrivains du Maghreb. Antimatérialiste, idéaliste, spiritualiste, le monde dans lequel il évolue est celui des idées. Idées qui triomphèrent en 1962. Faute de moyens suffisants, Edmond Charlot rivalisa d’ingéniosité. Ce n’est pas sans humour qu’il confirme l’adage selon lequel la nécessité est mère de l’invention :

Grâce aux amis pilotes, je diffuse mes livres au Liban, en Égypte, en Amérique du Sud. Avant de partir en missions, ils passent aux Vraies Richesses prendre des ballons de livres et les vendent ensuite à des libraires sur place. Je suis un éditeur international !

Un contexte socio-politique qui eut raison du travail d’une vie

La vie d’Edmond Charlot s’étend des années qui précèdent la 2nde guerre mondiale à la décennie noire qui engloutit le pays dans les ténèbres. Le climat politique délétère en Algérie apparait en filigrane tout au long du récit jusqu’à atteindre un pic de violence. Kaouther Adimi dresse un tableau en double teinte de l’Algérie. D’un côté l’on découvre une Algérie aux idées modernes, terreau fertile de la culture méditerranéenne. De l’autre un pays divisé, archaïque, renfermé sur lui-même. Cette impossible cohabitation sera un des prémisses annonciateurs des événements tragiques qui secoueront le pays. Au-delà du contexte politique sous haute tension qui régne en Algérie à cette époque, Kouther Adimi fait le constat peu glorieux du monde de l’édition. Sphère qui ne semble pas échapper aux dérives racistes et rapports de domination. Edmond Charlot, considéré comme une menace par les maisons d’édition classiques, eu à subir la concurrence acharnée et déloyale de celles-ci, qui non contentes de voir un éditeur algérien se faire une place dans ce monde fermé tentèrent par tous les moyens de lui faire obstacle. Il était alors inconcevable dans cette France conservatrice de voir une structure dirigée par des algériens s’élever au rang de maisons d’édition telles que Gallimard, Juliard, Hachette… Edmond Charlot tout au long de sa vie n’eut de cesse de combattre les coups bas de ses concurrents, de trouver des ressources pour pallier au manque de matières premières – tel que le papier – l’empêchant de publier correctement, de trouver des subterfuges pour échapper à l’autorité politique. Il composa avec les désidératas de chacun, les conflits d’intérêt et autres sources de nuisances, sans jamais baisser les bras. L’histoire nous prouve une fois de plus que la meilleure volonté du monde, l’énergie consacrée aux plus purs dessins, ne suffisent pas à vaincre la folie des hommes. Sombre constat pour un si beau projet. Heureusement, la littérature est encore là pour nous remémorer ces instants de grâce.

Conclusion

Kaouther Adimi vise juste en publiant Nos richesses pour la rentrée littéraire 2017. L’actualité politique peu reluisante justifie de rappeler l’importance de la littérature, de la culture et de la transmission. Vecteur d’élévation intellectuelle, la culture et son corollaire la transmission, semblent essentielles pour nous sortir du climat délétère dans lequel nous évoluons.

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Les Vacances, Julie Wolkenstein : rentrée littéraire 2017 (#RL2017)

Sortez les mouchoirs, les vacances d’été touchent à leur fin ! Néanmoins, cette année la rentrée a un goût particulier et s’annonce riche en émotion. Qui dit rentrée, dit rentrée littéraire et sa flopée de nouveaux romans. Cette année ce sont 581 romans qui voient le jour et vont se disputer la vedette sur les étals des librairies. Les têtes d’affiche attendues avec impatience sont entre autre : Amélie Nothomb – sans qui la rentrée littéraire perdrait tout son sens puisqu’elle est l’occasion chaque année de la sortie d’un nouvel opus, Marie Darrieussecq – dont vous retrouverez la chronique de son nouveau roman en ligne sur mon blog, Éric Reinhardt, Chantal Thomas, Érik Orsenna, Lola Lafon, Sorj Chalandon, Kamel Daoud, Patrick Deville… Cette déferlante livresque a été l’occasion pour moi de découvrir le roman de Julie Wolkenstein intitulé Les Vacances – avec lequel j’ai décidé d’ouvrir le bal de la rentrée littéraire 2017. Titre oh combien évocateur en cette fin de période estivale. Je n’aurais pas pu entamer cette lecture à un moment plus propice. Ce flottement, entre le retour des vacances et le début d’une nouvelle année scolaire, a contribué à me plonger dans un état de douce nostalgie qui a trouvé un écho dans ce roman enveloppant. Julie Wolkenstein nous offre une escapade en terres normandes à la recherche des raisons pour lesquelles le premier long métrage d’Éric Rohmer Les Petites Filles modèles n’a jamais vu le jour. Film inspiré du roman éponyme de la comtesse de Ségur. Cette quête menée par un duo atypique, une enseignante aux portes de la retraite spécialiste des écrits de la comtesse de Ségur et un jeune thésard dont le sujet porte sur des films disparus, va se révéler plus personnelle qu’elle n’y paraît. Ce périple normand sera l’occasion d’une remise en question et de découvertes inattendues.

Résumé

Automne 1952 : dans un château délabré de l’Eure, Éric Rohmer tourne Les Petites Filles modèles. C’est son premier long métrage. Presque achevé, jamais sorti au cinéma, il a disparu. Printemps 2016 : Sophie, une prof d’université spécialiste de la comtesse de Ségur, et Paul, un jeune homme qui consacre sa thèse à des films introuvables, traversent ensemble la Normandie à la recherche de traces, de témoins, d’explications : Joseph Kéké, l’étudiant béninois qui a produit le film, a-t-il vraiment cassé une dent à une strip-teaseuse poétesse ? À quoi servent les châteaux en ruine ? Quel rapport entre la comtesse de Ségur, Éric Rohmer et le cinéma érotique des années 1970 ? Chemins faisant, c’est avant tout sur eux-mêmes que Paul et Sophie enquêtent.

Éditions P.O.L

booksnjoy - les vacances - julie wolkenstein

Un duo dépareillé et attachant qui nous entraîne sur les routes normandes

Nos enquêteurs novices portent des prénoms de circonstance, tout droit sortis du roman de la comtesse de Ségur Les malheurs de Sophie. Sophie, ayant répondu positivement à une sollicitation professionnelle l’invitant à se rendre à Berkeley pour un colloque portant sur le cinéaste Rohmer et son rapport à la littérature, se voit dans l’obligation de se renseigner sur le dit Rohmer, dont l’oeuvre lui est pour le moins obscure. Pour cela, elle se rend en Normandie afin de prendre connaissance du dossier « RHM 79,5 ». Dossier comportant les éléments relatifs au scénario manuscrit des Petites Filles modèles. C’était sans compter sur Paul, qui s’est approprié le dossier pour les besoins de ses recherches. Une rencontre opportune a lieu entre les deux protagonistes. De fil en aiguille, conscients de leurs intérêts communs, ils décident de se lancer sur les traces du film presque achevé tourné à l’été 1952. Au gré des découvertes, la nébuleuse entourant le film s’éclaircit. Des secrets ressurgissent, le tournage des Petites Filles modèles semble avoir été marqué par une succession de drames. N’ayant pas d’affinités particulières avec le cinéma de Rohmer, je me suis pourtant laissée entraîner par le récit. Nul besoin de se passionner pour son oeuvre pour savourer cet ouvrage. C’est un roman emprunt d’humanité porté par un duo attachant. Une réelle complicité s’installe entre Paul et Sophie. Avec pudeur, les deux protagonistes se mettent à nu, confessent leurs doutes, réveillent les souvenirs, et donnent un nouveau virage à leur vie. C’est cette quête personnelle qui – sans se substituer à celle officielle, mais au contraire s’avère parfaitement complémentaire, donne une dimension plus dense au récit. Chacun se trouve à un tournant de son existence. Sophie voit sa carrière dans l’enseignement prendre fin, elle doit également décider quelle place elle doit donner à ceux qui l’entourent. On assiste à son éveil tardif, à un moment de sa vie où elle pensait que cette dernière n’avait plus rien à lui offrir. Paul est empêtré dans une situation amoureuse délicate. Ayant contracté un mariage blanc afin de fournir des papiers à une jeune femme rencontrée en Russie, la situation va un peu plus se détériorer lorsque les sentiments vont s’en mêler. Avec un naturel désarmant, Julie Wolkenstein aborde les relations humaines et l’intimité partagé entre Paul et Sophie.

Un sujet documenté, porté par une prose fluide 

Julie Wolkenstein livre un roman délicat d’une érudition enveloppante, qui accompagne en douceur cette rentrée. L’écriture est directe, franche, bourrée d’humour. Seul bémol, la surabondance de parenthèses qui alourdit la prose de l’auteure. Ces apartés m’ont à plusieurs reprises fait perdre le fil du récit, et fait désagréable lorsqu’il se répète de trop nombreuses fois, il m’a fallu remonter en haut de la page pour me souvenir de quoi il en retournait. Les Vacances fourmille de détails concernant l’oeuvre de Rohmer. C’est le fruit d’un travail approfondi de documentation. C’est avec délectation qu’on assiste à la rencontre entre l’histoire cinématographique et personnelle d’un des personnages.

Conclusion

Les Vacances est un roman que je conseille si vous êtes à la recherche d’une lecture agréable, dépaysante. Il agit comme une douce invitation au voyage et se lit comme du petit lait. Je précise toutefois, que ce n’est pas un coup de coeur. Si vous cherchez un roman dérangeant, soulevant des interrogations, percutant…alors passez votre chemin, vous n’y trouverez pas votre compte 😉 Pléthore d’autres romans de cette rentrée littéraire vous permettront de trouver votre bonheur.

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Fairy Tale, Hélène Zimmer : un conte désenchanté

Hélène Zimmer, pour son premier roman Fairy Tale, a décidé de s’attaquer avec férocité à un sujet délaissé par la littérature contemporaine, celui d’une France déclassée, incarnée par un couple et ses trois enfants. Elle brosse un portrait de femme aux antipodes de ceux récemment réalisés tels que Looping d’Alexia Stresi – lauréat du Grand Prix de l’Héroïne Madame Figaro 2017 dans la catégorie roman français, Moura signé Alexandra Lapierre – lauréat de l’édition 2016 du Grand Prix de l’Héroïne Madame Figaro, Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern ou encore La femme qui fuit signé Anaïs Barbeau-Lavalette… Des femmes volontaires, indépendantes et intrépides, véhiculant une image ultramoderne de la femme. Non, ici rien de tel. Hélène Zimmer nous fait plonger dans le quotidien poisseux et étouffant de son héroïne Coralie. Un mari au chômage depuis plus de deux ans, donc inéligible aux indemnités chômage, un patron qui la harcèle quotidiennement, trois enfants dont l’aînée avec qui le dialogue semble au point mort. Dans Fairy Tale on touche au plus près au quotidien d’une famille française moyenne aux portes de la misère sociale. L’écriture crue et ciselée d’Hélène Zimmer donne dès les premières phrases le ton du roman. Elle ne prend pas de pincettes et adopte le langage de cette France délaissée, les insultes fusent, on est confronté à une surabondance de « putain », « putain de sa race », de beuglement, d’engueulades, et j’en passe… Le résultat est saisissant, Fairy Tale détonne ! Hélène Zimmer y dresse le portrait sociologique d’une France où règne l’exclusion sociale. Un portrait corrosif d’une France que l’on préfère ignorer. L’auteure fait preuve d’une maturité incroyable en disséquant avec minutie les comportements de ces Français moyens. Fairy Tale est le résultat d’un travail d’investigation et d’observation impressionnant. J’irais même jusqu’à faire un parallèle avec l’oeuvre de Zola qui s’inscrit dans une volonté de s’approcher au plus près du réel. On retrouve ici une représentation crue et brute de la réalité sans pathos, ni enjolivement, ambition propre au courant réaliste et naturaliste.

Le roman audacieux d’une jeune auteure 

Ne connaissant pas cette auteure, je me suis penchée sur sa bio. Et je dois dire que j’ai été impressionnée par la carrière d’Hélène Zimmer, âgée de 27 ans. Elle entame des études de lettres – son goût pour les Lettres, elle l’a reçu en héritage, une fois achevées, elle écrit et réalise un premier long métrage sorti en 2015 et intitulé À 14 ans. Elle entretient des rapports étroits avec le monde du cinéma au sein duquel, elle a tour à tour était actrice, réalisatrice et a contribué à l’écriture de divers scénarios. Artiste surdouée ? On est en droit de s’interroger au regard du premier roman détonnant qu’elle vient de publier. D’ailleurs Fairy Tale, salué par la critique, a reçu le Prix Marie-Claire en 2017.

Un sujet casse-gueule parfaitement maîtrisé

Ce qui frappe dans Fairy Tale c’est le choix du sujet. Hélène Zimmer nous fait partager le quotidien ordinaire, pour ne pas dire médiocre de Coralie vendeuse dans une grande enseigne de centre commercial. On entre dans sa vie étriquée, qu’elle partage entre son job peu réjouissant, où elle subit les remarques acerbes de son nouveau patron, et sa vie de famille tout aussi peu enviable. On découvre comment, par une succession de choix, plus ou moins conscients, l’on peut se retrouver prisonnier de sa propre vie. Jusqu’à l’asphyxie. Coralie se montre résignée et n’oppose aucune résistance à sa condition. Elle subit sa vie sans même essayer d’en prendre le contrôle. On assiste à la lente descente aux enfers de cette femme apathique. Hélène Zimmer ne laisse aucune chance à son héroïne. On sort déconcertée par ce personnage en proie à une totale passivité au regard des événements qui surviennent dans sa vie. Idée malicieuse de la part de cette auteure, la participation du mari à un programme de télé réalité. Fairy Tale c’est le nom du programme qui devrait permettre à Loïc – l’époux – de trouver du travail. Là également Hélène Zimmer brosse un portrait au vitriol de l’industrie des médias. Elle dénonce l’instrumentalisation par les médias de la détresse humaine, la manipulation intrinsèque à ce genre de programmes ayant pour fin de divertir un public de masse. Elle met en pièces la télé réalité, reflet d’une réalité imaginée, qui n’a aucune prise avec le réel. Rien que pour la manière avec laquelle l’auteure décrit le tournage, je vous conseille de vous plonger dans ce roman, il en vaut largement le détour, vous ne serez pas déçus.

Un style cru et une écriture clinique

Dénué de sentimentalisme superficiel, Fairy Tale est écrit dans un style cru. Les dialogues sont très présents, ce qui permet à l’auteure de créer cette atmosphère repoussante. Les uns et les autres s’invectivent continuellement, la vulgarité des échanges est soulignée. Tout le champ lexical de la mastication, déglutition… est développé. Les descriptions sont d’un réalisme sidérant, ce qui explique pourquoi je rapproche le travail d’Hélène Zimmer de Zola.

Le serveur apporte enfin l’andouillette de Fernanda. Les autres mâchent avec ardeur. Empoignent leur verre de vin de leurs mains graisseuses. Les mots sont rares. Les couverts s’entrechoquent. Les dents font mousser les pelletées de viande. Le vin rouge, trop clair, facilite la descente. Le jus coule sur les mentons. Coralie plisse les yeux, éblouie par le soleil qui se reflète sur la carrosserie des voitures. Elle enfourne le dernier bout de son burger qu’elle tasse à l’aide de quelques frites. Régurgite.

Coralie remplit son tube digestif comme si chaque bouchée le creusait davantage. Elle met en pièce le reste de la pizza. Se gave jusqu’au débordement.

Pauvreté psychologique des personnages 

Seul bémol, la faiblesse des portraits psychologiques. Cette faiblesse peut s’expliquer tout simplement par le manque de richesse intérieure des personnages, qui de ce fait ne pratique pas l’introspection. Mais, je maintiens que j’aurais adoré découvrir les mécanismes en amont qui conduisent à une telle passivité face à l’existence et à un tel abandon de soi.

Conclusion

Rien que le fait que ce roman soit un ovni ambitieux devrait convaincre n’importe quel lecteur initialement récalcitrant ! 😉 Hélène Zimmer publie un ouvrage certes dérangeant, mais audacieux, et qui mérite d’être lu. Cette écrivain prometteuse est à suivre de près.

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Les garçons de l’été, Rebecca Lighieri : le roman de l’été !

Rebecca Lighieri signe le roman de l’été avec son roman choral Les garçons de l’été. Elle nous offre une adaptation moderne de la légende biblique d’Abel et Caïn en mettant en scène deux frères, deux demi-dieux, Zachée et Thadée, qui incarnent tout ce que la jeunesse a de plus beau à offrir : la beauté, le sport, la réussite scolaire… Dotés d’une aura incroyable, la chute n’en sera que plus violente. En effet, un drame va survenir et mettre fin à ce décor de rêve. La famille bourgeoise dont il sont issus périclite et révéle ses déviances les plus sombres. Rebecca Lighieri prend un malin plaisir – pour notre plus grand bonheur – à faire éclater les structures familiales bourgeoises et à faire basculer la vie des membres de cette famille d’une félicité insouciante au désespoir le plus terrible en un claquement de doigt. Elle dresse des portraits psychologiques particulièrement réussis et la violence fratricide inouïe qu’elle décrit s’avère d’une rare intensité. La chroniqueuse oeuvrant sur Télématin, Olivia de Lamberterie, le décrit comme un page-turner impossible à lâcher. Je partage entièrement son avis. Le sujet est puissant, l’écriture incisive. Ce roman est une très belle découverte, je vous le conseille vivement pour profiter des derniers jours de l’été 😉

Résumé

Zachée et Thadée, deux frères, étudiants brillants et surfeurs doués, déploient les charmes de leur jeunesse sous l’été sauvage de la Réunion. Mais l’été et la jeunesse ont une fin, et il arrive qu’elle survienne plus vite et plus tragiquement que prévu.

Éditions P.O.L

Un journal de bord retraçant pas à pas l’éclatement de la cellule familiale 

La force du roman Les garçons de l’été réside dans sa capacité à surprendre le lecteur. En ouvrant ce livre, je m’attendais à tomber sur un énième roman de plage – soit un pavé sur fond d’intrigue qui s’oublie aussi vite qu’il est lu. Erreur ! Si de prime abord on retrouve tous les ingrédients propres à ce type de littérature : deux beaux garçons partis à la Réunion dans un cadre paradisiaque vivre leur passion, le surf. On bascule très vite dans un roman noir. L’aîné, qui se prénomme Thadée, en pleine session de surf se voit amputer d’une jambe après une attaque de requin. Dès lors, tout s’enchaîne sans possibilité de reprendre son souffle. La mère en proie à une admiration excessive pour son ainé sombrera en même temps que lui. Le père, qui incarne le père modèle d’une famille bourgeoise Biarrotte trouve son plaisir hors du cadre familial. Ysé, la petite dernière, faute de place dans cette famille en destruction, se retire dans son monde intérieur. Les masques tombent à mesure que l’intensité dramatique augmente. Chacun des membres de cette famille tente comme il peut de faire face à l’enchaînement d’événements qui s’abat sur sa famille. Rebecca Lighieri expose la précarité du bonheur et de l’équilibre que l’on construit. Elle décrit avec brio la rapidité avec laquelle tout peut basculer dans l’horreur. Il aura suffit d’un événement pour que le noyau familial minutieusement préservé s’écroule. Le roman commence par l’annonce de l’accident de Thadée et la détresse de sa mère. Celle-ci accourt à la Réunion voir son jeune prodige. Elle découvre l’endroit où ses deux fils vivent et l’ambiance particulière qui y règne. Baigné de sensualité, au surf camp une atmosphère étouffante imprègne les lieux. Une ombre plane sur cette île, on comprend rapidement que Thadée en est à l’origine. Le roman se poursuit sur le retour à Biarritz des deux frères ainsi que de leur mère. Commence alors la descente aux enfers de Thadée, replié sur lui-même et ses idées noires, il devient infernal et se met à contaminer les autres membres de la famille, leur rendant la vie impossible. Les progrès de son frère cadet en surf, Zachée, l’obsèdent et le confortent dans son sentiment d’injustice. Une haine insatiable se met en branle en lui. Il est en proie à une soif inextinguible de vengeance, qui s’abattra sur son frère cadet. Alors que la noirceur de Thadée agit comme une pomme pourrie, le caractère lumineux de Zachée tempère les excès de violence de son frère. La jalousie fratricide est au coeur du roman et est décrite avec virtuosité. La profondeur des portraits psychologiques et l’épaisseur des personnages concourent à faire du roman Les garçons de l’été un excellent ouvrage. Rebecca Lighieri dissèque les rapports fraternels avec précision. Le lecteur est incapable de prévoir ce qui surviendra, l’effet de surprise est total. Le lecteur tente de comprendre avec les ingrédients dont il dispose les rouages de cette échec familial. L’éducation reçue par le frère aîné, objet d’une fascination démesurée de la part de sa mère, est-elle seule à l’origine de la périclitation de la cellule familiale ?

Un roman choral qui renforce l’effet d’introspection

Les garçons de l’été se présente sous la forme d’un roman choral. Chaque membre de la famille s’exprime à tour de rôle offrant ainsi leur ressenti propre face à une situation vécue par tous. On entre dans l’intimité de chacun des personnages, c’est un procédé littéraire qui a l’avantage d’offrir une vision globale et complète au lecteur. Le lecteur dispose du ressenti personnel de chacun des personnages face au drame familial qui pèse sur chacun. Entrer dans la tête de Thadée provoque un malaise. On découvre une âme pervertie, des penchants obscènes. Les mécanismes psychologiques de Thadée sont décrits de façon brute, sans tabous. La plume de Rebecca Lighieri, dénuée de pathos, renforce la brutalité de cette personnalité malsaine. La naïveté de Zachée face au monstre grandissant incarné par son frère touche le lecteur qui pressent le drame à venir. La tension distillée par l’auteure ne se relâche jamais, et ce jusqu’à l’épilogue. Ysé, la petite dernière qui a grandi dans l’ombre de ses frères, se révèle plus complexe qu’il n’y paraît. En observant la situation à travers ses yeux, on découvre une jeune fille dotée d’une maturité hors norme. Elle pose un oeil lucide sur sa famille, consciente des limites et des failles de chacun. Certaines scènes pourront heurter la sensibilité des lecteurs, je pense notamment à celle du tatouage je n’en dirai pas plus pour ne pas spoiler la lecture 😉

Conclusion

La rentrée littéraire avance à grands pas, la plupart des 581 romans à paraître en septembre se trouvent déjà dans les rayons de librairie, il vous reste donc peu de temps pour vous atteler à ce très beau roman. Je vous conseille de ne pas passer à côté de cet ouvrage signé Rebecca Lighieri, qui publie également sous le nom d’Emmanuel Bayamack-Tam. Malgré ses 440 pages, Les garçons de l’été se dévore. Rebecca Lighieri jongle avec tous les ingrédients d’un excellent thriller psychologique : une famille bourgeoise bien sous tous rapports, un amour maternel débordant, une compétition entre frères, une atmosphère asphyxiante renforcée par un cadre paradisiaque… N’hésitez pas à publier en commentaires votre ressenti concernant cet ouvrage 🙂 Les garçons de l’été fait partie de ma sélection pour les vacances d’été, vous retrouverez le reste de la sélection dans ce post : Summer Holidays  : PAL d’été et trève estivale. 

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Summer Holidays : PAL d’été et trêve estivale

Après 4 mois très intenses, depuis l’ouverture du blog, et 38 chroniques publiées, je vous annonce que Books’nJoy entame dès  demain une courte trêve estivale, et ce jusqu’à la fin du mois d’août. Je pars pour l’Asie, je n’aurai donc pas l’occasion de rédiger des chroniques de façon régulière. MAIS ce n’est pas pour autant que je pars sans livres, puisque je vais profiter de ce voyage pour entamer la lecture d’ouvrages qui ont fait l’objet d’une sélection impitoyable 😉 :

  • Les garçons de l’été signé Rebecca Lighieri. Décrit comme un « page-turner littéraire » par Olivia de Lamberterie, qui officie notamment dans la rubrique Mots de l’émission Telematin sur France 2. L’auteure fait voler en éclats le modèle parfait de la famille bourgeoise. Deux frères, issus d’une famille Biarrote, incarne à eux deux, le talent, la jeunesse et la beauté. Surfers émérites, l’aîné décide de prendre une année sabbatique et de partir pour la Réunion afin d’y pratiquer son sport favori. Le drame rattrape cette famille, lorsque qu’un de ces demi-dieux se fait arracher la jambe par un requin. Roman noir, Les garçons de l’été promet une lecture sous haute tension.
  • Fairy Tale, premier ouvrage d’Hélène Zimmer, qui a reçu le Prix Marie Claire du roman féminin 2017. De prime abord, Fairy Tale n’est vraiment mon type de littérature. Je m’explique, Hélène Zimmer nous fait entrer dans l’intimité d’un couple de Français moyens rongés par le quotidien et ses obligations. Elle réalise un portrait de femme, âpre et rude. La langue est à l’image de son sujet. Hélène Zimmer cherche à brosser le portrait d’une femme qui tente de se sortir d’un quotidien dans lequel elle s’est elle-même enfermée. En choisissant ce roman, j’avais envie de prendre un risque et de sortir de ma zone de confort. L’autre élément qui justifie ce choix, est le franc parler de l’auteur et son audace.
  • Eldorado de Laurent Gaudé. Auteur que j’avais découvert avec le solaire et fabuleux roman Le soleil des Scorta, lauréat du Prix Goncourt 2004. Vous trouverez ma chronique en ligne de ce roman. Si j’ai choisi Eldorado, c’était pour retrouvez la chaleur de l’écriture de Laurent Gaudé qui m’avait envoutée. J’espère retrouver cette atmosphère solaire présente dans Le soleil des Scorta. Le sujet est difficile, Laurent Gaudé s’attaque à la situation des émigrés clandestins qui tentent de passer en Europe par les côtes italiennes.
  • Un été de Vincent Almendros. Vincent Almendros signe un huis clos sous haute tension, réunissant deux frères et leurs épouses qui décident de partir ensemble sur un voilier. Le hic, c’est que l’une des épouses d’un des frères, n’est autre que l’ex de l’autre frère. Court roman de 95 pages, j’espère que ce thriller amoureux tiendra ses promesses.
  • Article 353 du Code pénal signé Tanguy Viel. Lauréat du Grand Prix RTL-Lire 2017, ce huis clos a beaucoup fait parler de lui, j’étais donc impatiente de le découvrir. Martial Kermeur est arrêté par la police après avoir jeté à la mer Antoine Lazenec, un promoteur immobilier véreux. Cet ouvrage de Tanguy Viel prend la forme du témoignage de cet homme amené à comparaître devant la justice pour son crime. Il va alors expliquer ce qui l’a poussé à une telle extrémité. On découvre ainsi les dessous d’une fraude immobilière, qui a conduit Martial Kermeur a investir toute sa prime de licenciement dans l’achat d’un bel appartement. Appartement qui n’aurait jamais vu le jour.

Côté polars, je me lancerai dans la lecture de deux auteurs, que je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire. Je vous laisse la surprise 🙂

À mon retour, je publierai toutes les chroniques des livres lus au cours de ces vacances et je m’attellerai à la lecture des ouvrages qui vont marquer la rentrée littéraire !

Je vous souhaite de très bonnes vacances à tous, on se retrouve en septembre  😎

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L’orangeraie, Larry Tremblay : l’enfance sacrifiée

L’orangeraie est un court roman signé Larry Tremblay, sous la forme d’un conte mettant en scène deux jeunes frères rattrapés par la guerre. Cet ouvrage a reçu le Prix des lycéens Folio 2016 – 2017. Larry Tremblay aborde avec subtilité le fanatisme religieux qui sévit aujourd’hui au Moyen-Orient. Il nous offre une vision de l’intérieur de ces sociétés, des mécanismes de manipulation qui conduisent un enfant de neuf ans à se faire exploser au nom d’une guerre sainte, censée justifiée toutes les ignominies. Mais L’orangeraie n’est pas une fable moralisatrice. Elle a pour vocation de décrire comment dans un pays constamment en guerre l’enfance est exposée et sacrifiée. C’est un récit qui dénonce également l’absurdité de cette guerre sans nom. D’ailleurs l’enjeu de la mission qui sera confiée à un des jeunes frères reste floue, c’est bien là le problème. Sans autre forme de procès, un chef de guerre peut entrer dans une maison, voler un des enfants et décider d’en faire un martyr, sans que ne soient réellement données d’indications précises à la famille concernant la mission confiée à leur enfant. Larry Tremblay livre ici un récit percutant, dont le propos extrêmement violent sera énoncé sous une plume douce et nette, sans pathos. L’orangeraie, en peu de mots, parvient avec justesse à nous exposer ce qui conduit à un tel geste, qui pour nous relève de la barbarie.

Résumé

Les jumeaux Amed et Aziz auraient pu vivre paisiblement à l’ombre des orangers. Mais un obus traverse le ciel, tuant leurs grands-parents. la guerre s’empare de leur enfance. Un des chefs de la région vient demander à leur père de sacrifier un de ses fils pour le bien de la communauté. Comment faire ce choix impossible ? Conte moral, fable politique; L’orangeraie maintient la tension jusqu’au bout. Un texte à la fois actuel et hors du temps qui possède la force brute des grandes tragédies.

Éditions Gallimard

L’élévation au rang de martyr

À aucun moment Larry Tremblay ne précise dans quel pays l’action se déroule. On suppose que l’auteur fait référence à un pays du Moyen-Orient. La famille habite une maison à proximité d’une montagne, au-delà de laquelle serait installé un camp militaire ennemi. En jouant avec leur cerf-volant, cadeau de leur défunt grand-père, les frères jumeaux découvrent cette base militaire. La ficelle du cerf-volant casse, ils n’ont alors d’autres choix que d’aller le chercher de l’autre côté de la montagne afin de se soustraire à la colère de leur père. Un beau jour Soulayed, un chef militaire de la région, débarque dans cette famille, franchit le seuil de la maison sûr de la légitimité de son entreprise, et demande au père de faire honneur à sa famille en lui livrant un de ses fils. Soulayed justifie son entreprise en faisant appel à la destinée divine. Amed et Aziz, en se frayant un chemin jusqu’à ce versant de la montagne ont su éviter les bombes, qui minent le sol, et sont les seuls à avoir réussi cet exploit. Ils sont des élus de Dieu. Cette mission suicide leur revient de droit et avec les hommages de Soulayed. Finalement, les mots choisis « fierté », « honneur », « martyr », « élu », « béni »… sont toujours les mêmes pour conforter la légitimité d’une telle action, seuls le motif des guerres varient.

— Avez-vous maintenant réalisé ce que vous avez accompli ? Vous avez trouvé un chemin pour vous rendre jusqu’à cette drôle de ville. Vous êtes les seuls à l’avoir fait. Tous ceux qui ont tenté de le faire ont été déchiquetés par les mines. Dans quelques jours, l’un d’entre vous retournera là-bas. Toi Aziz, ou toi Amed. Votre père décidera. Et celui qui aura été choisi portera une ceinture d’explosifs. Il descendra jusqu’à cette drôle de ville et la fera disparaitre à jamais.

Soulayed, avant de les quitter, leur a encore dit :

—Dieu vous a choisis. Dieu vous a bénis.

[…] l’honneur que Soulayed leur avait fait. Ils étaient subitement devenus de vrais combattants.

Pour tuer le temps ils s’amusaient à se faire exploser dans l’orangeraie.

Un « choix de Sophie »

Le père ne peut se soustraire à la demande du chef de guerre. La décision, de choisir lequel de ses fils il enverra se faire sauter chez l’ennemi, lui revient. Ce dilemme insoutenable n’est pas sans rappeler le célèbre roman de William Styron, Le Choix de Sophie. Tout comme Sophie, Zahed – le père d’Aziz et Amed – devra choisir lequel de ses fils il sauvera et lequel il sacrifiera. La mère des jumeaux, incapable de se plier avec docilité à une telle injonction, scellera avec l’un de ses fils un pacte terrible. Amed et Aziz, du haut de leurs neuf ans, élaboreront une stratégie afin de décider de celui qui commettra l’attentat. Ce qui interpelle, c’est la maturité des deux garçons. La candeur avec laquelle ils se mettent à jouer avec la ceinture d’explosif mais également la lucidité vis-à-vis des enjeux du conflit politico-religieux. Conflit dans lequel ils ont été bercés depuis leur naissance et qui fait donc partie de leur quotidien. Les répercussions d’un tel acte seront dramatiques pour la famille, qui ne s’en remettra pas. La première partie du récit – qui pourrait faire l’objet d’une adaptation au théâtre sous la forme d’une tragédie – se clos sur le départ d’un des fils au combat. Celui qui lui survivra sera marqué au fer rouge du sceau de la culpabilité.

L’absurdité de la guerre

Si le roman s’était arrêté à la fin de la première partie, on aurait eu à faire à une véritable tragédie. Mais la seconde partie balaie « l’héroïsme », si on peut véritablement utiliser ce terme… La tragédie qui se joue sous nos yeux, mute en une farce, qui soulève le coeur. La tension ne faiblit pas jusqu’à la fin. Le dénouement laisse pantois. Mille questions se succèdent dans l’esprit du lecteur et l’on reste sidéré devant la cruauté des hommes. Une rage folle, meurtrière guide ces hommes, qui sous couvert d’une guerre commettent l’impensable.

Les hommes dans notre pays vieillissent plus vite que leur femme. Ils se dessèchent comme des feuilles de tabac. C’est la haine qui tient leurs os en place. Sans la haine, ils s’écrouleraient dans la poussière pour ne plus se relever.

Où est ta colère ? Je ne l’entends pas. Écoute-moi, Halim : nos ennemis sont des chiens. Ils nous ressemblent, crois-tu, parce qu’ils ont des visages d’hommes. C’est une illusion. Regarde-les avec les yeux de tes ancêtres et tu verras de quoi sont réellement faits ces visages. Ils sont faits de notre mort. Dans un seul visage ennemi, tu peux voir mille fois notre anéantissement. N’oublie jamais ceci : chaque goutte de notre sang est mille fois plus précieuse qu’un millier de leurs visages.

Conclusion

L’orangeraie est un court texte qui mérite d’être lu. Larry Tremblay nous offre une fable fataliste, qui laisse peu de chance aux survivants. Mais terriblement d’actualité. Ce roman m’a fait penser par son sujet, à l’ouvrage de Yasmina Khadra, L’attentat. Qui lui aussi, aborde les thèmes du fanatisme religieux, de l’embrigadement, de la responsabilité collective et d’une violence arbitraire inouïe. L’orangeraie est écrite avec une plume délicate et puissante. Je vous le conseille vivement !

 

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D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan : Prix Renaudot & Goncourt des lycéens 2015

D’après une histoire vraie signé Delphine de Vigan, a rencontré dès sa sortie une très grande notoriété et a fait l’objet de moult débats visant à éclaircir le mystère qui plane sur ce roman. Il brouille sans cesse les frontières entre la fiction et le réel. Delphine de Vigan relate t-elle son expérience personnelle ? Ou avons-nous à faire à une fiction ? Elle entretient avec brio le flou qui entoure cette oeuvre et se plaît à brouiller les pistes. Encore aujourd’hui, le mystère reste entier. Elle joue avec la limite poreuse entre l’imaginaire et le réel. Puisqu’elle met en scène un écrivain souffrant du syndrome de la page blanche après la consécration de son dernier roman, ce qui n’est pas sans rappeler ce qu’a vécu Delphine de Vigan après la parution de Rien ne s’oppose à la nuit. Elle pose cette question fondamentale en littérature : la force d’une roman réside-elle dans le lien qu’il entretien avec le réel ? A t-il plus de valeur s’il est basé sur des faits réels ? Delphine de Vigan critique cette engouement pour les romans marqués du sceau « histoire vécue », « basé sur des faits réels », qui seraient gage de qualité et donneraient toute sa légitimité à l’oeuvre. Si on regarde un peu en arrière dans l’histoire de la littérature, Madame Bovary n’a pas eu besoin d’exister pour que Flaubert en fasse le personnage principal de son chef d’oeuvre. De même, pour Julien Sorel du Rouge et le Noir ou de Georges Duroy du roman de Maupassant, Bel-Ami… Pourtant ces personnages ont marqué de manière indélébile la littérature. Je trouve la question au fondement du roman de Delphine de Vigan excellente et justifiée par la multiplication sur les étalages de romans dits vrais. Néanmoins, si je souligne la justesse du propos, la fluidité de l’écriture de l’auteure et sa capacité à faire mouche dans sa description des émotions, je dois préciser que mon avis est mitigé concernant ce livre puisque je trouve qu’il y a beaucoup de longueurs, de redondances… Il y a une réelle dualité dans cette oeuvre, puisque si le fond m’a enthousiasmée – par là, j’entends le propos de l’auteure, la forme m’a posée problème. D’après une histoire vraie, est un roman où, à la fois l’héroïne mais surtout le lecteur, sont manipulés. Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui ne l’est pas, cette interrogation reste en suspens.

Résumé

« Encore aujourd’hui, il m’est difficile d’expliquer comment notre relation s’est développée si rapidement, et de quelle manière L. a pu, en l’espace de quelques mois, occuper une place dans ma vie. L. exerçait sur moi une véritable fascination. L. m’étonnait, m’amusait, m’intriguait. M’intimidait. […] L. exerçait sur moi une douce emprise, intime et troublante, dont j’ignorais la cause et la portée. »

Éditions JC Lattès & Le livre de Poche

D’après une histoire vraie a suscité de vives réactions

Delphine de Vigan dans d’Après une histoire vraie évoque la difficulté qu’elle – ou plutôt celle qui s’exprime à la première personne du singulier dans son roman et qui ressemble en tout point à l’auteure – a de se remettre à écrire après la publication de son précédent ouvrage. Dans son précédent roman, Rien ne s’oppose à la nuit, l’auteure avait choisi d’écrire sur sa mère. En faisant de celle-ci son personnage principal, en relatant sa bipolarité, ses crises de folie, la détresse d’une vie de famille déséquilibrée et la mort brutale de sa mère qui s’est suicidée, elle s’est à la fois attirée les éloges de la critique mais également les foudres de ses proches. En brisant la loi du silence, règle tacite qui entoure les secrets de famille, elle s’est exposée à la hargne de ceux qui se sont sentis menacés par ses révélations. On découvre notamment que Delphine de Vigan reçoit des lettres anonymes assassines d’une violence inouïe. L’effort fourni pour écrire cet ouvrage autobiographique lui a coupé le souffle. Incontestablement, il y a un avant et un après Rien ne s’oppose à la nuit. C’est cet après qu’on imagine relaté dans D’après une histoire vraie. Tout l’ouvrage repose sur la dualité entre la part de fiction et de réel dans un roman. Après sa publication, les journalistes et la presse se sont évertués à démêler le « vrai » du « faux », à obtenir une réponse de l’auteur. Delphine de Vigan est-elle le personnage principal de son roman ?

Un fond enthousiasmant…

Les thèmes abordés m’ont enchantée. Le syndrome de la page blanche après une consécration littéraire. L’impact psychologique du succès. Comment son dernier ouvrage a changé la manière que le public a d’appréhender son oeuvre. La disponibilité affective consécutive aux retombées de l’ouvrage et qui vont permettre à une tierce personne de s’immiscer dans sa vie. La question fondamentale qui est au coeur du roman, soit la question de l’authenticité d’une oeuvre. Tous ces sujets sont abordés avec finesse. Delphine de Vigan nous livre à la fois un thriller psychologique puissant et un ouvrage qui interroge les formes contemporaines de la littérature. D’ailleurs, D’après une histoire vraie commence fort puisque dès les premières lignes on entre dans le vif du sujet.

Je voudrais raconter comme L. est entrée dans ma vie, dans quelles circonstances, je voudrais décrire avec précision le contexte qui a permis à L. de pénétrer dans ma sphère privée et, avec patience, d’en prendre possession.

Delphine de Vigan en une phrase capte le lecteur, insuffle une certaine tension. J’ai lu peu de romans qui démarrent aussi fort. La phrase est percutante par sa sobriété. Au fil de la lecture, on comprend que cette femme énigmatique qui ne sera évoquée que sous l’appellation L., va étendre son emprise sur l’auteure. Qu’elle va faire le vide autour d’elle pour assoir son influence. Et pour cela, l’auteure lui offre un terrain propice, friable. La faille que certains événements ouvrent et dans laquelle on laisse l’autre s’engouffrer sans crier gare, est parfaitement exposée. On perçoit la dépendance affective et émotionnelle dans laquelle se trouve l’auteure. L. tel un buvard va absorber l’énergie, la personnalité de l’auteure et finir par prendre toute la place. Un place qui lui ait consentie par ailleurs.

…mais une forme décevante

Pour moi, ce roman présente un gros problème de rythme, de construction. Il se tire en longueur. Le débat qui oppose les deux femmes se répète inlassablement. Une fois aurait suffie pour comprendre la teneur du propos. Delphine de Vigan étire la narration, ce qui a pour effet d’atténuer la tension. Je trouve que ce procédé dessert le propos de l’auteure et atténue l’effet recherché. Le fil directeur n’est pas clairement visible, on finit par se perdre un peu dans la narration. Même si l’on anticipe une fin brutale, seule issue possible à cette histoire de manipulation psychologique, il y a de nombreuses digressions inutiles. Lorsqu’on ouvre ce roman, on s’attend à un thriller psychologique puissant, une narration en flux tendu, une plume alerte, vive et puissante. Je ne dis pas que ce n’est pas ce que j’ai lu, mais je dis par contre que la matière brute incroyable du roman aurait requis moins de longueurs et un rythme plus soutenu. Je m’attendais à un style narratif que l’on retrouve chez Leïla Slimani dans Chanson douce ou chez Mathieu Menegaux dans Je me suis tue ou Un fils parfait. Si j’ai été happée par le récit au cours des cent premières pages, j’ai lu le reste de l’ouvrage en diagonal.

Conclusion 

D’après une histoire vraie, n’a pas été un coup de coeur même si j’ai pris du plaisir à lire cette histoire de manipulation psychologique, de flou entre ce qui relève de l’imaginaire et du réel. J’ai aimé me faire piéger par l’auteure et chercher les points de contact entre la vraie vie de l’auteure et de son personnage. Néanmoins, si vous n’avez jamais lu Delphine de Vigan, je vous conseille de lire en premier Rien ne s’oppose à la nuit, que je trouve plus abouti.

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Le diable en personne, Peter Farris : sélection jury de septembre Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018

Le diable en personne est le second roman noir de Peter Farris, auteur américain publié aux éditions Gallmeister. Peter Farris avait connu un franc succès avec son premier roman intitulé Dernier appel pour les vivants. Il fait de l’Amérique son terrain de jeu et met à nu les dérives d’un pays rongé par la violence. Le diable en personne est en lice pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018, dans la catégorie Polars. Au terme du mois de juillet, je devrai, tout comme les autres membres du Jury de Septembre, choisir entre ce roman et Inavouable signé Zygmunt Wiloszewski. C’est un choix cornélien car j’ai adoré ces deux ouvrages, et ce pour des raisons totalement différentes. Je vous laisse découvrir ma chronique d’Inavouable pour avoir une idée des raisons pour lesquelles ce choix s’avère ardu. Le diable en personne est un roman noir. Il n’y a pas réellement d’intrigue, Peter Farris relate une chasse à l’homme, ou plutôt à la femme, qui oppose la pègre à un dénommé Leonard Moye. La puissance du roman réside dans le portrait au vitriol de l’Amérique profonde réalisé par l’auteur. Amérique où chacun édicte ses lois et se fait justice seul. Une Amérique de cow-boys et de gangsters qui font leur loi en toute impunité avec la bénédiction des pouvoirs publics. Dans le contexte actuel, ce roman tombe à pic. Réseaux de prostitution, trafics en tout genre, port d’armes, corruption et j’en passe, tous les sujets brulants sont abordés avec brio. L’écriture incisive de l’auteur confère à ce roman une véritable profondeur. Peter Farris maîtrise son sujet et son récit de la première à la dernière ligne. Il nous offre un roman dense et touffu.

Résumé

En pleine forêt de Géorgie du Sud, au milieu de nulle part, Maya échappe in extremis à une sauvage tentative d’assassinat. Dix-huit ans à peine, victime d’un vaste trafic de prostituées régi par le redoutable Mexico, elle avait eu le malheur de devenir la favorite du maire et de découvrir ainsi les sombres projets de hauts responsables de la ville. Son destin semblait scellé, mais c’était sans compter sur Leonard Moye, un type solitaire et quelque peu excentrique, qui ne tolère personne sur ses terres et prend la jeune femme sous sa protection. Une troublante amitié naît alors entre ces deux êtres rongés par la colère.

Éditions Gallmeister

Un portrait au vitriol de l’Amérique profonde 

Peter Farris ne précise ni date, ni lieu. Pour seule indication géographique, nous savons que nous nous situons en pleine forêt de Géorgie du Sud. Un dénommé Mexico, de son vrai nom Lucio Cottles, est à la tête d’un réseau de prostitution de grande envergure. Il quadrille le pays selon une mécanique bien huilée. Cette organisation parfaitement rodée, lui permet d’alimenter tout le territoire, en particulier les nantis avides de chair fraîche. C’est le cas du Maire de la plus grande ville du Sud, dont l’identité restera méconnu tout au long du roman. Peter Farris dénonce la connivence entre les milieux mafieux et le pouvoir politique aux États-Unis. Il fait état d’un pouvoir gangréné par l’argent et l’avidité de ses représentants. Que la seule qualité du Maire soit son incroyable charisme et sa capacité à attraper la lumière – qui lui permet une fois face aux caméras d’être à son avantage, fait froid dans le dos. Le pouvoir politique est entre les mains de dégénérés dénués d’une once d’humanité dont le projet semble être le chaos. Projet, qui ne sera pas dévoilé au cours du récit mais que l’on présume être le chaos le plus total, une sorte d’anarchie où la violence de chacun pourrait s’exprimer librement. Projet fort sympathique au demeurant ;). Sur fond de criminalité organisée et de corruption, Maya tente de sauver sa peau. Dotée d’une mémoire photographique, elle devient une menace pour le Maire une fois mise au courant de ses funestes projets. Mexico envoient ses hommes de main lui régler son compte, mais rien ne se passe comme prévu lorsque Leonard Moye surgit et leur met une violente dérouillée. Mexico et l’homme de main du Maire s’engage dans une véritable chasse à l’homme visant à éliminer Maya.

Un roman noir tenu par l’épaisseur des personnages et un scénario parfaitement maîtrisé

La violence, au coeur du roman, évoque celle des films de Tarantino. J’avais l’impression d’assister à des scènes tirées de Kill Bill avec une Uma Thurman assoiffée de vengeance. Leonard incarne un homme bourru, solitaire et légèrement cinglé. Sa femme Marjean, n’est autre qu’un mannequin inerte. Maya pénètre dans l’univers décalé que Leonard s’est créé. Et contre toute attente, elle y trouve sa place. Une amitié sincère se créée entre ces deux êtres cabossés. Maya, prostituée encore mineure dont on a volé l’enfance, et Leonard, homme d’âge mûr vivant isolé du reste du monde sur ses hectares de terre. Ce misanthrope va se retrouver à devoir endosser le rôle de justicier. Armé jusqu’aux dents et fin connaisseur des aspérités du terrain, Leonard s’engage à protéger Maya de ses détracteurs. Au-delà de sa noirceur, ce roman offre des passages émouvants. La façon qu’on ces deux êtres de s’apprivoiser est très belle. Peter Farris décrit avec précision les échanges entre Maya et Leonard, la confiance qui s’installe et leur complicité. Je trouve Leonard très attachant malgré sa bizarrerie. Il émane une bonté du personnage qui contraste avec la folie alentour. Folie qui semble toucher tout le monde sauf lui, qui vit retranché du monde, en ermite. Diable et sauveur, le personnage incarné par Leonard est ambigu. Maya, femme enfant se révèle touchante. Rendue fébrile par ses ravisseurs, elle se montre forte et débrouillarde. On suit avec intérêt sa traque tout en espérant une fin heureuse à une vie si tristement démarrée.

Conclusion

Le diable en personne, est un très bon roman noir, jonglant avec tous les sujets brûlants de la société américaine. Peter Farris a une plume incisive, qui associée à la violence des descriptions entache sérieusement l’image des États-Unis. C’est un roman d’une très grande actualité, qui décrit une Amérique dirigée par des fous furieux aux desseins plus que douteux.

Ouvrages en lice pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018 jury de septembre :

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Catégorie « Documents » :

  • La tête et le cou, Maureen Demidoff
  • Un jour, tu raconteras cette histoire, Joyce Maynard

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

>>> GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2018

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