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Le cœur battant de nos mères, Brit Bennett : Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018 (#GPLE)

Brit Bennett livre un premier roman déroutant, qui malgré certaines maladresses offre des passages d’une perspicacité fulgurante. Le cœur battant de nos mères interroge la place de la femme dans la société, le rapport à la maternité ainsi que les subtilités de la sexualité féminine. Nadia a dix-sept lorsqu’elle tombe enceinte de Luke, dont la carrière sportive s’est arrêtée prématurément des suites d’une blessure à la jambe marquant par la même occasion faute de moyens suffisants la fin de ses études universitaires. Quelques mois plus tôt, la mère de Nadia s’est tirée une balle dans la tête sans laisser de mots, ni d’explications, insinuant un sentiment d’abandon indélogeable dans le cœur de sa fille. Seule face à la disparition brutale de sa mère et au mutisme de son père, qui trouvera son réconfort en participant activement à la vie de la communauté noire religieuse à laquelle il appartient, Nadia tente de venir à bout de sa douleur en testant ses limites. Sur le point d’intégrer l’université, c’est également seule qu’elle devra faire ses choix et se déterminer. Brit Bennett écrit un roman sur la détermination, la capacité qu’à chacun de faire des choix, avec la part d’inconnu que cela comporte. Ses décisions prises dans la précipitation et l’urgence détermineront la trajectoire de sa vie. Le cœur battant de nos mères est également un roman sur la rivalité amicale. Brit Bennett a su saisir avec finesse les liens inextricables qui unissent Nadia, Luke et Aubrey – sa meilleure amie. L’auteure s’attaque avec férocité à la complexité des relations amicales et à l’ambiguïté du sentiment amoureux, offrant ainsi une analyse des comportements humains nuancée aux antipodes d’une vision manichéenne appliquant une séparation nette entre le mal et le bien, la duplicité et la sincérité. Néanmoins, sur certains aspects je trouve ce roman anachronique, puisque le secret qui plane sur la narration ne justifie pas tous ces non-dits. Au 21e siècle, je trouve cela dérangeant de traiter l’avortement de cette façon-là, il existe un décalage très net entre le propos de l’auteur et notre époque. En faire un tabou est symptomatique d’une régression.

Un page turner efficace et une analyse psychologique fine des comportements humains

Le cœur battant de nos mères se lit très facilement, le lecteur est emporté par une narration rapide et efficace. Brit Bennett analyse le désir féminin d’une plume alerte, elle excelle également dans l’art de décrire l’alchimie qui naît entre deux êtres, la complicité muette qui s’installe entre Nadia et Luke. L’auteure met le doigt sur ce lien charnel qui se tisse délicatement, sur le mécanisme d’attirance répulsion qui est à l’œuvre entre Nadia et Luke, tous deux conscients de l’incompatibilité de leur union. L’un est promis à de brillantes études suivies d’une carrière fulgurante tandis que l’autre a dû renoncer très tôt à ses rêves de jeunesse. L’un part, l’autre reste. Celui qui part éprouve une nostalgie tenace tandis que l’autre évolue tout en imaginant ce qu’aurait pu être sa vie. Ce roman est teinté d’une certaine fatalité. Chacun pour obtenir ce qu’il désire devra sacrifier une partie de lui-même. La liberté ne peut s’accompagner d’une stabilité et à contrario la sécurité ne sera acquise qu’au prix du renoncement à l’impétuosité. Ces thèmes sont souvent abordés en littérature, néanmoins la singularité de Brit Bennett réside dans sa capacité à décrire les profils psychologiques des personnages, ce qui guident leurs actions. On se glisse dans la peau de chacun d’eux à tour de rôle, l’auteure parvient à susciter de l’émotion chez le lecteur. Brit Bennett rend compte avec subtilité de la complexité des relations amicales, entre amitié et rivalité. Nadia renvoie à Aubrey ce qu’elle ne sera jamais, une femme libre, autonome, dont chaque décision prise est le fruit d’un processus rationnel. Une femme dont les possibilités sont infinies et qui très tôt aura conscience du désir qu’elle suscite et s’y laissera aller sans culpabilité. Nadia enviera chez son amie ce qu’elle n’a pas. L’attention naturelle qu’elle suscite autour d’elle, sa capacité à attirer l’empathie et la sympathie. Au-delà de la rivalité à l’œuvre entre les deux femmes, se matérialisant sous la forme d’un triangle amoureux, une amitié sincère les lie.

Un roman déroutant et anachronique

La façon qu’à l’auteure d’appréhender un sujet délicat tel que l’avortement m’a laissé un goût amer. La réaction de Luke m’a parue infantile. S’il juge bon d’abandonner Nadia à son sort en se déchargeant sur elle du poids de sa culpabilité, il ne parvient pas à faire le deuil de « leur bébé » huit ans plus tard… Cette façon également qu’à l’auteur d’employer l’expression « notre bébé », de façon répétitive comme une sorte de litanie dans la bouche de Luke manque cruellement de vraisemblance. Certains passages sont à la limite du grotesque, notamment lorsque Luke tente de faire le deuil de l’enfant qu’il n’a jamais connu en allumant une bougie. La quatrième de couverture spécifie que « les trajectoires des trois jeunes vont se croiser puis diverger, tendues à l’extrême par le poids du secret ». Cette insistance sur le caractère terrible du secret est racoleuse. Brit Bennett fait de cet évènement le nœud de l’intrigue à la manière d’un roman qui aurait pu être écrit il a plusieurs décennies.

Le narrateur est incarné par un groupe âgé de femmes pieuses appartenant à la communauté noire religieuse du Cénacle. Je n’ai pas compris ce choix de l’auteure qui n’apporte rien à la narration. L’avis d’un groupe de femmes âgés sur une question telle que l’avortement ne m’a pas particulièrement éclairée. J’ai trouvé leurs interventions par moment totalement déplacées, en décalage avec le récit. Ce choix narratif pèse sur le récit et dépose un voile de nostalgie inutile.

Les critiques concernant cet ouvrage sont dithyrambiques, ce que je ne m’explique pas. La plume de l’auteur est certes fluide et entraînante, mais il n’y a pas de style à proprement parlé. Peut-être est-ce un effet de la traduction, néanmoins le manque de style et de recherche de la langue ne justifient pas à mes yeux l’engouement qu’il suscite.

Conclusion

Le cœur battant de nos mères, pour les raisons évoquées plus haut, n’est pas un coup de cœur. Néanmoins, j’ai apprécié cette lecture, la façon qu’à l’auteur d’appréhender les relations humaines, de disséquer les différentes formes que peut prendre l’amitié et l’amour.

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

>>> GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2018 (#GPLE)

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De l’ardeur, Justine Augier : Prix Renaudot essai 2017 (#RL2017)

Justine Augier s’est lancée dans un projet hasardeux en décidant de dresser le portrait de Razan Zaitouneh, dissidente syrienne et militante des droits de l’homme enlevée dans la nuit du 9 au 10 décembre 2013. Le sujet choisi offre peu de prises à l’auteure, Razan Zaitouneh, qui a disparu sans laisser de traces, était d’une discrétion absolue. Le mystère entourant son enlèvement n’a jamais été levé, quant à savoir si elle a survécu à sa captivité, cela relève de la pure spéculation. Justine Augier pour donner corps à son sujet a dû s’appuyer sur les quelques témoignages des survivants de la guerre civile l’ayant côtoyé ainsi que ceux de sa famille. Elle a réalisé un véritable travail de fourmi pour retracer le parcours et ne pas laisser sombrer dans l’oubli cette figure emblématique de la révolution syrienne. Celle qui se présente de manière succincte dans une vidéo : « My name is Razan Zaitouneh, human rights activist from Damascus.« , cache en réalité une femme de tempérament au caractère indocile. Razan Zaitouneh incarne une image de la femme syrienne aux antipodes de celle fantasmée par l’Occident. Elle fait preuve d’une grande intransigeance dans ses décisions, que l’on peut justifier par le regard lucide qu’elle porte sur son pays. Peu d’éléments filtrent sur cette personnalité énigmatique qui a toujours refusé de quitter son pays. Son action a consisté à collecter les preuves des exactions commises des deux côtés – par les troupes de Bachar el-Assad ainsi que par l’insurrection islamiste – avec une minutie qui confine à l’obsession. On ne peut que comprendre ce besoin maniaque de faire lumière sur chaque événement, dans un pays où le spectre de l’oubli rode en permanence et où chacun peut disparaître à tout moment dans le silence le plus complet. Justine Augier rend palpable une réalité obscure et parvient avec justesse à incarner Razan Zaitouneh, à nourrir son portrait d’éléments tangibles, permettant au lecteur de comprendre le feu qui anime cette femme si singulière. Ironie macabre, celle qui fit preuve de clairvoyance toute sa vie, a fait preuve d’un aveuglement étonnant dans les derniers moments et n’a pas su voir les changements de dynamique des forces en présence. Elle fut enlevée par ceux-là même qu’elle avait soutenus.

Un projet périlleux mais ambitieux

En me lançant dans la lecture de ce document dans le cadre du Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018, j’avais quelques appréhensions. Tout d’abord, ce n’est pas le premier récit que je lis sur la guerre en Syrie (Les Passeurs de livres de Daraya), puis ma deuxième réticence portait sur le sujet lui-même. Il est fort probable que Razan Zaitouneh ne ressorte jamais des geôles syriennes, et par conséquent qu’elle ne puisse attester de la véracité de l’information collectée sur elle par l’auteure. Néanmoins, cette dernière met en garde le lecteur contre cet écueil, qu’elle a tout fait pour éviter en analysant sous toutes les coutures les éléments qui lui ont été fournis. Le projet de Justine Augier est noble, exhumer toutes traces de Razan Zaitouneh, mettre en lumière son combat contre l’obscurantisme et ainsi lui rendre hommage. Mon scepticisme n’a pas tenu face à la justesse des propos de l’auteure. Au fil des pages, l’histoire de cette résistante prend corps et l’on s’imprègne de son environnement, de ses pensées. Justine Augier a su recueillir de la matière brute pour alimenter son projet et ne cherche à aucun moment à sublimer la vie de son héroïne. Elle s’attache aux faits et se refuse à les triturer, à en extrapoler certains aspects afin de les rendre malléables, plus cohérents avec sa vision de Razan Zaitouneh. Elle ne tire aucune conclusion hâtive et confronte les témoignages pour être au plus près de la vérité. Le ton est juste, l’écriture parfois complexe au vu du sujet. De l’ardeur se lit d’une traite. On est happée par le destin cette femme sèche et sévère, animée par une conscience politique aiguë.

Qui est Razan Zaitouneh ?

Razan Zaitouneh est une avocate des droits de l’homme qui s’est battue toute sa vie pour une reconnaissance par les organisations internationales des crimes commis par le régime de Bachar el-Assad, puis par ceux commis par les soldats de l’État islamique. Elle a fondé un centre de documentation des droits de l’homme, qu’elle alimentait quotidiennement en données. Razan Zaitouneh s’est fondue avec son combat, son destin et celui de la Syrie sont indissociables. Razan Zaitouneh anticipe avec une lucidité inouïe les conséquences de la politique de Bachar el-Assad, la montée en puissance du fondamentalisme religieux orchestré par le régime lui-même. Elle souligne également avec doigté que le régime syrien incapable d’endiguer une révolte pacifiste, s’est évertué à la rendre violente pour justifier son action répressive. Tous ces jeux de manipulation, de déconstruction puis de reconstruction du paysage géopolitique syrien est parfaitement analysé dans De l’ardeur.

Les autorités ne semblent pas conscientes que les campagnes ininterrompues de répression dans ces cercles contribuent à la propagation du fondamentalisme et au renforcement de l’opposition. Pour chaque personne arrêtée, il y a une famille entière transformée en opposants au régime.

Razan Zaitouneh connaît comme personne les subtilités de l’underworld syrien, ce monde souterrain dont personne ne revient ou à jamais marqué par les atrocités subies. La Syrie est la championne toute catégorie des nations à même de faire disparaître ses habitants sans laisser le moindre élément tangible auquel se rattacher. Justine Augier évoque cette nécessité pour les syriens de partir du postulat que tout peut arriver, chacun se trouve dans une situation de vulnérabilité absolue face à la mécanique implacable du régime de Bachar el-Assad et de l’opposition armée. Rien n’illustre mieux cet état de résignation totale qui accompagne l’enlèvement de Razan Zaitouneh et de ses proches que cet extrait :

On mesure ici à quel point on se trouve dans une situation hors norme, une situation dans laquelle il n’est pas question d’appeler au secours à la moindre alarme, dans laquelle chacun a appris à vivre avec l’inquiétude. Quand je demande à l’ami de Darayya pourquoi le frère de Nazem n’a contacté personne il me répond : Contacter qui ?

Razan Zaitouneh n’apparaît pas comme particulièrement avenante, elle est sèche, dure, sévère, néanmoins cette radicalité renforce son aura. Une femme de cette trempe-là, l’histoire s’en souviendra. On comprend, dès lors, les raisons qui ont poussées Justine Augier à lui consacrer cet ouvrage.

Conclusion

De l’ardeur est un ouvrage sur l’importance de la mémoire. Razan Zaitouneh a consacré sa vie à collecter la moindre information permettant d’étayer l’histoire syrienne. À la lecture de ce destin de femme, le lecteur se sent concerné par le caractère indispensable de cette tâche. L’ultime moyen de lutter contre un régime despotique, Razan Zaitouneh l’a trouvé, c’est d’alimenter la mémoire collective. De l’ardeur rend un très bel hommage à cette dissidente syrienne qui ne sombrera pas dans l’oubli.

>>> GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2018

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

>>> Chronique du Prix Goncourt 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix Renaudot 2017, par ici !

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>>> Chronique du Grand Prix des Blogueurs Littéraires & du Prix du Roman Fnac 2017, par ici !

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Les mémoires d’un chat, Hiro Arikawa : immersion au coeur de la psychologie féline

Hiro Arikawa signe avec Les mémoires d’un chat un roman espiègle et touchant d’une très grande délicatesse sur les liens qui unissent l’homme et l’animal. La frimousse du chat en couverture avec son air mutin laissait présager une lecture pétillante, et je n’ai pas été déçue 😉 . En l’occurence, nous assistons à l’ultime voyage entrepris par Satoru afin de trouver un nouveau foyer à son chat Nana. Tout commence cinq ans plus tôt, lorsqu’un chat de gouttière jouissant pleinement de sa liberté de félin se fait percuter de plein fouet par une voiture. Passé à deux doigts de la mort, il ressort de la collision blessé à la patte. Ni une ni deux, Satoru véritable ailurophile se précipite pour le soigner. De fil en aiguille, le chat, initialement peu enclin à sacrifier sa liberté de chat errant, se prend d’affection pour son sauveur et se mue en chat d’appartement avec tout ce que cela implique – offrandes d’insectes, griffes aiguisées sur les meubles de l’appartement… Satoru fait fi des convenances en matière de genre et décide de gratifier le chat du prénom Nana en référence à l’angle de sa queue qui forme un crochet à la manière du chiffre sept. Ainsi, Nana sceptique au départ, se laisse apprivoiser et une véritable complicité voit le jour. La cohabitation fera le bonheur de Satoru et de Nana pendant cinq ans, jusqu’à ce qu’un événement indépendant de la volonté de Satoru ne l’oblige à se séparer de Nana. Commence alors un périple à travers le Japon à la recherche du maître idéal pour Nana. Cet ultime voyage sera l’occasion pour Nana de découvrir le passé de Satoru, dont les retrouvailles avec ses anciens amis raviveront les souvenirs d’enfance, ainsi que les paysages nippons d’une beauté saisissante. Les mémoires d’un chat est un roman exquis, emprunt d’humour. Les amoureux des chats ne pourront qu’être conquis par ce récit qui a su saisir et rendre compte avec intelligence du lien particulier qui unit l’homme et l’animal. Toutefois à mesure que l’on se rapproche de l’épilogue, le ton se fait plus grave, la gorge se serre et les larmes montent. Hiro Arikawa clôt son roman sur une note d’une justesse inouïe. Elle parvient avec brio à susciter l’émotion chez le lecteur sans jamais forcer le trait. Sa plume fait mouche et frappe en plein coeur.

Un roman touchant qui souligne avec justesse la relation particulière entre l’homme et l’animal

Est-ce un hasard si le premier roman que je lis d’une telle justesse sur ce sujet est écrit par une auteure japonaise ? En effet, il est de notoriété publique que la culture nippone fait la part belle aux félins. Le chat occupe une place particulière au sein de la culture japonaise, de nombreuses représentations artistiques attestent de cet engouement. L’art nippon lui octroie une place singulière, des peintres tels que Utagawa Hiroshige ou Utagawa Kuniyoshi l’ont maintes fois représenté dans leurs oeuvres picturales. Si Les mémoires d’un chat aurait pu jouer sur la corde sensible en relatant le dernier voyage de ce binôme détonant, en réalité Hiro Arikawa a choisi d’adopter un ton léger. L’auteure distille au fil des pages des remarques désopilantes issues d’une observation fine des comportements félins. Nana ponctue son récit de remarques attestant de son étonnement face aux pratiques étranges des humains.

Nous les animaux, quand notre vie est finie, on s’endort là où on est et c’est tout. Les humains, eux, ils se préparent à l’avance un endroit spécial pour reposer après leur mort. Vous parlez d’une nature inquiète et étriquée… S’il faut penser à ce qui vous arrive après la mort, en plus, on ne peut plus trépasser tranquillement, alors !

L’on apprend entre autre que les chats regrettent amèrement le temps des vieux postes de télé à tube cathodique, qu’ils sont polyglottes et à défaut de savoir lire et écrire peuvent tout à fait comprendre le langage des humains.

Pour moi, une télé c’était un machin tout fin comme une planche, mais ici c’est plutôt une sorte de boîte qui donne envie de monter dessus, légèrement chaude, ça réchauffe le ventre. Pour passer l’hiver ça doit être bonnard […] Donc, autrefois, les télés devaient être en forme de boîte. Gros recul technologique, si vous voulez mon avis. Pourquoi avoir modifié un design aussi parfait pour en faire cette chose plate sans aucune utilité ?

Le lecteur découvre les rouages de la psychologie féline à travers Nana. Nana est un chat de caractère qui a une grande estime de lui-même et n’entend pas se faire dicter sa conduite. Il est inconcevable pour lui de quitter Satoru, par conséquent chaque rencontre avec un futur maître potentiel se soldera par un échec. Les raisons pour lesquelles Satoru n’a d’autres choix que de se séparer de Nana seront dévoilées au fil de la narration et teinteront celle-ci d’une douce nostalgie. L’objectif de Hiro Akikawa n’est pas d’insister sur cet élément que l’on perçoit comme dramatique mais bien de fixer une échéance au voyage, une destination finale.

Un aperçu de la société japonaise

Les retrouvailles entre Satoru et ses amis d’enfance sont l’occasion pour l’auteure d’évoquer un pan de la société japonaise. À plusieurs reprises dans le texte la thématique du travail est abordée dévoilant un climat tendu et une situation angoissante. Les parents de Yoshiminé qui logent dans une cité-dortoir sont trop accaparés par leurs obligations professionnelles pour se préoccuper de leur progéniture. Le jeune garçon se décrit comme étant un « enfant avec la clé », ses parents le laissant livré à lui-même avec à sa disposition une clé et de quoi se sustenter. L’annonce d’un divorce s’accompagnant généralement de la question de la garde parentale, les deux adultes se refilent la patate chaude dans l’espoir de ne pas être choisi… Les mémoires d’un chat ne traite pas uniquement des liens entre l’humain et l’animal mais également des liens filiaux et familiaux. L’amitié occupe une place particulière, permettant aux enfants de s’extraire d’un environnement familial défaillant. Une pudeur tacite teinte les échanges entre Satoru et ses amis d’enfance, aucun d’eux ne s’aventurent à demander frontalement à Satoru les raisons pour lesquelles il doit se séparer des Nana, soucis de santé, perte de son emploi, problèmes d’argent… Au-delà de l’aspect relationnel nous voyageons à travers les terres du Japon du Mont Fuji, que Nana affectionne particulièrement, aux magnifiques paysages de l’île d’Hokkaido.

Conclusion

Je conseille ce roman à tous ceux qui recherchent une lecture touchante sans aucune fausse note. Les mémoires d’un chat allie douceur, poésie et humour sous une plume alerte. C’est une lecture dont je garderai un souvenir impérissable, j’ai passé un très bon moment en compagnie de Satoru et de Nana. J’ai été profondément touchée par ce roman et avoue avoir versé une larme en le refermant 😥 .

 

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Ciel d’acier, Michel Moutot : sur les traces des Indiens Mohawks qui ont bâti l’Amérique

Michel Moutot avec son roman Ciel d’acier nous fait pénétrer dans les coulisses de l’édification de l’Amérique, des rives du Saint-Laurent au coeur de Manhattan. Les Mohawks vivent sur les rives du Saint-Laurent à Kahnawake – réserve indienne située au Québec, ce peuple amérindien est l’une de six grandes nations iroquoises. Véritable fresque historique, Ciel d’acier retrace un siècle de l’histoire des Mohawks, depuis leurs débuts en tant que monteurs d’acier jusqu’à l’effondrement des tours jumelles à New York. Tout commence ce jour funeste du 11 septembre 2001, lorsque deux avions percutent de plein fouet les Twin Towers. John Laliberté, quarante-trois ans issu de la cinquième génération de monteurs d’acier et témoin de la catastrophe, se présente comme volontaire pour sortir les survivants des décombres. L’acier c’est une histoire de famille, en tant qu’indien Mohawk il a toujours su qu’il passerait sa vie plusieurs dizaines, voire centaines, de mètres au-dessus du sol en équilibre sur des poutres de trente centimètres de large. Mais cet événement diplomatique international revêt un caractère intime pour lui, trente ans plus tôt son père a perdu la vie en contribuant à l’édification des tours jumelles, frappé par la foudre il fera une chute de quatre-vingt quinze-étages. Avant de devenir un tombeau à ciel ouvert, les Twin Towers furent la sépulture de son père, devenant ainsi un lieu hautement symbolique. Ciel d’acier part de cette inclusion du personnel dans l’histoire national d’un pays pour retracer le destin des Mohawks intimement lié à la construction de l’Amérique. Michel Moutot livre un récit dense et hautement instructif rendant ainsi hommage aux ironworkers qui ont accompagné l’expansion du continent américain.

Une fresque historique qui lie le destin du peuple Mohawk à celui de l’Amérique

Dès la fin du 19e siècle, les autorités canadiennes prennent conscience de l’enjeu de densifier les réseaux de transport, afin d’aménager le territoire et de relier les grandes villes entre elles, et pour cela entament des chantiers colossaux. L’un d’eux projette de construire un second pont sur les rives du Saint-Laurent en 1886. Ce pont ne peut être construit qu’avec l’accord du peuple Mohawk puisqu’il empiéterait sur les territoires de la réserve. En échange de leur accord, les autorités s’engagent à embaucher des membres de la tribu sur le chantier. Au hasard d’une conversation, certains hommes de la tribu se voient autorisés à grimper sur l’édifice afin d’observer une technique de fixation novatrice. L’aisance avec laquelle ils se meuvent forcent le respect et l’admiration des ouvriers du chantier. Petit à petit leur légende se construit, les Indiens Mohawks n’auraient pas le vertige. Affirmation erronée mais qui alimente le mystère qui entoure ce peuple. La rumeur se répand de bouche à oreille, les Indiens Mohawks jouissent d’une notoriété considérable. Leur destin sera jalonné d’accidents terribles. L’un d’eux coûtera la vie à trente-trois hommes de la tribu et laissera vingt-quatre veuves ainsi que cinquante-six enfants orphelins. Les Mohawks comptent à leur actif la construction de nombreuses infrastructures d’envergure telles que le pont de Québec, le pont de Kahnawake, le pont Georges Washington ou encore la One World Trade Center qui a remplacé les tours jumelles. Leur réputation de pilotes émérites de bateaux et de canoës les ayant précédés, ils accompagneront un corps expéditionnaire pour venir secourir le général Gordon Pacha au Soudan. Les générations d’ironworkers se succèdent et s’envolent pour des terres plus lointaines accompagnant le boom de la construction aux États-Unis. Les plus illustres édifices de Manhattan portent leur empreinte, parmi eux l’Empire State Building et le Daily News Building. Michel Moutot a choisi de mettre l’accent sur certaines constructions plus que d’autres. Ainsi, par l’entremise de Jack Laliberté – le père de John Laliberté, Michel Moutot évoque la construction des tours jumelles dont le chantier commença en 1968. En mêlant la fiction au réel, Michel Moutot parvient à rendre passionnant un sujet pourtant pas très sexy. En effet, le pari de l’auteur était risqué de se lancer dans un ouvrage sur « le bâtiment ». Ciel d’acier s’avère néanmoins très instructif, on en apprend beaucoup sur la structuration du territoire américain tout en découvrant l’envers du décor, soit l’histoire de ce peuple amérindien dont le destin est étroitement lié à celui de l’Amérique.

Un roman dense et instructif qui pèche par moment… 

Si je me suis passionnée pour l’histoire des Mohawks et les descriptions architecturales, mon bilan est néanmoins mitigé concernant ce roman qui tend vers le document. La construction narrative est déroutante, le roman pèche par manque de cohérence chronologique entre les chapitres, ce qui pèse sur la lecture et la rend fastidieuse par moment. Nous ne cessons d’alterner sauts en avant et retours en arrière entraînant une perte du fil conducteur. J’aurais apprécié plus de linéarité dans la narration et ne comprends pas l’intérêt de ce découpage qui n’apporte rien de plus à la lecture que si nous avions suivi l’ordre chronologique des événements. L’autre bémol réside dans la surabondance de personnages et de noms qui n’apportent pas de réelle valeur ajoutée au propos. Michel Moutot perd le lecteur en l’abreuvant de noms complexes, de membres de la tribu ou d’ouvriers sur les chantiers, qui à défaut d’être essentiels embrouillent le lecteur. En lisant ce roman j’avais parfois l’impression d’être face à un puzzle où je m’évertuais à faire s’emboîter chaque élément afin d’obtenir in fine une vue d’ensemble.

Conclusion

Au-delà des quelques points négatifs relevés plus haut et portant principalement sur la construction du récit, j’ai été fascinée par l’histoire du peuple Mohawk. Je ressors de ma lecture en ayant découvert un pan de l’histoire américaine qui m’était totalement inconnu. Je conseille ce roman à tous ceux sur qui l’architecture américaine exerce une fascination et qui recherchent une lecture tant instructive que passionnante. Toutefois, je vous conseille de vous munir d’un carnet et d’un stylo si vous ne souhaitez pas perdre le fil directeur du récit 😉 .

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La salle de bal, Anna Hope : rentrée littéraire 2017 (#RL2017)

La salle de bal est le second roman de l’auteure anglaise Anna Hope. Un roman au style classique qui n’est pas sans rappeler les oeuvres de l’époque victorienne. L’intrigue imaginée par Anna Hope se déroule en Angleterre dans le comté du Yorkshire, à l’aube de la Première Guerre mondiale. Ella se retrouve enfermée dans l’asile d’aliénés de Sharston pour avoir fait voler en éclats une vitre de la filature dans laquelle elle travaillait. Passé la stupeur de se retrouver cloîtrée dans un institut psychiatrique entourée de fous, la jeune femme finit par y trouver ses marques. Elle se lie d’amitié avec une femme énigmatique et fait l’expérience du sentiment amoureux en la personne de John, un irlandais indocile. Le roman d’Anna Hope s’inscrit dans la lignée des classiques de la littérature victorienne, ainsi que des décors gothiques des romans de Daphné Du Maurier.  Le lecteur est plongé dans un décor à la Emily Brontë, des landes à perte de vue, une végétation luxuriante, un climat capricieux. L’asile de Sharston domine par son immensité ce paysage typique de la campagne anglaise. Le vaste manoir contribue à renforcer le mystère qui plane sur ce lieu isolé, une angoisse diffuse imprègne la narration. Les pensionnaires évoluent sous la tutelle du docteur Fuller, mélomane et chef d’orchestre du centre psychiatrique. Sous son impulsion, la vie du centre est rythmée par l’organisation d’un bal chaque vendredi, seul moment où les hommes et les femmes sont autorisés à se côtoyer. Ce moment privilégié leur permet de s’extraire d’une réalité menaçante. En prise avec un contexte historique où la question de la préservation de la race humaine devient prégnante, où les idées eugénistes de purification du sang sont au coeur du débat politique britannique, Anna Hope nous offre un roman d’une beauté inouïe où la réalité, comme souvent, dépasse la fiction.

Un roman historique au style classique : la question de l’eugénisme

Anna Hope stipule à la fin de l’ouvrage que l’asile de Sherston a bel et bien existé sous le nom d’Asile de Menston. L’auteure n’a pas choisi au hasard d’y situer son intrigue, puisque son arrière-arrière-grand-père compta parmi les patients de ce centre au début de 20e siècle. La salle de bal reste une fiction, l’intrigue amoureuse ainsi que les différents protagonistes sont le fruit de l’imagination de l’auteure, néanmoins le cadre existe. Anna Hope s’empare d’un événement historique extrêmement controversé mais pourtant ignoré. Celui du projet de loi sur les faibles d’esprit, finalement ratifié en 1913 sous l’appellation « Loi sur la déficience mentale ». Ce projet s’inscrit dans la mouvance eugéniste qui constitua jusqu’au milieu du 20e siècle un des thèmes centraux du débat politique britannique. Le docteur Fuller dans le roman défend cette idéologie selon laquelle pour qu’une race supérieure d’êtres humains voit le jour, les individus présentant des dégénérescences soient écartés. Pour cela deux conceptions s’affrontent, ceux en faveur d’une stérilisation forcée visant à endiguer le flot des naissances et donc à éviter une transmission héréditaire des tares, et ceux à contrario qui jugent cette mesure excessive et se prononcent en faveur de la ségrégation. La salle de bal m’a permis, non sans stupeur, de découvrir que le ministre de l’Intérieur Churchill soutenait avec véhémence la nécessité d’une éradication des plus faibles. Il fut un ardent défenseur de la cause eugéniste et notamment de la stérilisation forcée. Rappelons que cette conception de purification de la race a servi à justifier des actes d’épuration ethnique tout au long du 20e siècle.

Des personnages complexes psychologiquement

Les portraits psychologiques des personnages de La salle de bal sont brillamment réussis. Anna Hope parvient à insuffler à ses personnages une profondeur psychologique véritable. Le docteur Fuller incarne à merveille cette tension permanente chez l’être humain qui s’explique par un conflit entre les instances freudiennes du Ça, du Moi et du Surmoi, se livrant une lutte acharnée. L’auteure joue sur l’ambiguïté de son personnage. Ce personnage ambivalent est au prise avec des pulsions qu’il tente à tout prix de refréner de peur d’adopter des comportements malsains jugés non conformes à son idéal ainsi qu’aux yeux de la société. Si la question de la sexualité du docteur Fuller n’est jamais abordée de manière explicite, elle n’en est pas moins au coeur du roman. La clé de compréhension de la personnalité du docteur réside dans cet aspect de sa personnalité. Puisque pour éviter de se compromettre, il se met à traquer le moindre comportement susceptible d’être immoral. Le caractère du docteur s’avère versatile, si dans les premiers temps il adopte une attitude progressiste envers les faibles d’esprit en proposant une alternative à la stérilisation, ses propres doutes le font vaciller. Il opère un durcissement de ses positions au fil des pages, jusqu’à devenir totalement intransigeant. La société anglaise du début du 20e siècle condamnent ardemment les pratiques jugées déviantes telle que l’homosexualité. Ainsi, le Surmoi freudien – l’instance moralisatrice – exerce une pression titanesque sur le Ça – l’instance pulsionnelle – à cela s’ajoute la composante extérieure sociétale. Anna Hope décrit avec habileté le basculement psychique opéré par le docteur Fuller. Parallèlement à ce qui se joue dans l’esprit du docteur Fuller, qui ne sera pas sans incidences sur le quotidien des pensionnaires, Ella entame une correspondance avec John. Au fil des lettres une intimité voit le jour, offrant aux deux protagonistes une échappatoire à la monotonie de la vie à Sherston. Pour sauver sa peau, trois solutions se présentent aux malades : mourir, être libéré ou s’échapper. Les circonstances pousseront chacun des personnages principaux à opter pour une de ces solutions. Anna Hope livre un huis clos angoissant, où la menace, telle une épée de Damocles, pèse sur le récit.

Conclusion

La relève des auteurs classiques anglais est assurée en la personne d’Anna Hope, qui parvient à créer une atmosphère gothique angoissante et mystérieuse tout en imaginant une très belle histoire d’amour. La plume de l’auteur douce et fluide se met au service d’une intrigue captivante.

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL 2017)

>>> Chronique du premier roman de l’auteure, par ici !

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Une bouche sans personne, Gilles Marchand : le triomphe de l’onirisme et de l’imagination

À la lecture du second roman de Gilles Marchand, Un funambule sur le sable, j’avais été immédiatement conquise par le style de l’auteur. Sa plume délicate nous entraîne à travers les méandres de son imagination dans une histoire ou la fiction et le réel semblent indissociables. En lisant son premier roman Une bouche sans personne, j’ai retrouvé les thèmes de prédilection de l’auteur, l’isolement social du à une infirmité, le regard que la société porte sur les « êtres différents » qui ne rentrent dans aucune case, la nécessité dès lors de s’extraire d’un monde dans lequel l’on ne trouve pas sa place. Gilles Marchand est l’écrivain de la différence, de la marginalité. Il aborde avec tact et finesse la notion d’intégration sociale sous une plume dénuée de pathos et d’agressivité. On retrouve le souffle si singulier de l’auteur qui parvient à imposer au récit une alternance savamment dosée entre le sublime et le tragique. Gilles Marchand est aux antipodes du réalisme, ses personnages s’affranchissent d’une réalité sans saveur et lui substituent la liberté, l’extravagance et l’originalité d’un monde rêvé. À l’instar de Jean-Baptiste Andrea et d’Olivier Bourdeaut, qui signent également des premiers romans portant sur l’expérience de la différence, Gilles Marchand tente de masquer la réalité, d’atténuer sa dureté en cherchant à la sublimer. Gilles Marchand est un conteur hors pair, pour apprécier ce roman encore faut-il accepter de se laisser porter, ne rien chercher à contrôler ou à rationaliser, ici l’imagination prend le pas sur la raison.

Le retour gagnant d’une littérature qui laisse place à l’imagination   

Si vous suivez l’actualité littéraire, depuis quelques années la tendance est à l’exofiction, le biopic, les biographies voire l’autobiographie ou encore l’autofiction (D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan), mais de moins en moins de place est laissée à l’imaginaire pur en littérature. Ces récits entretiennent des liens étroits avec le réel. Les auteurs s’emparent de faits réels, d’événements historiques pour en faire des romans. Ces fictions biographiques sont très nombreuses. La rentrée littéraire 2017 fait la part belle à ce phénomène, en voici une liste non exhaustive : Olivier Guez avec La disparition de Josef Mengele, Kaouther Adimi avec Nos richesses, Gaëlle Nohant qui vient de publier un roman hommage à Robert Desnos intitulé Légende d’un dormeur éveillé ou encore Ces rêves qu’on piétine de Sébastien Spitzer… La tendance est également à l’autofiction, on ne compte plus les écrivains qui trouvent dans leur expérience personnelle la matière de leurs ouvrages. Mais c’était sans compter l’arrivée de nouveaux écrivains qui font fi du réalisme, qui ne cherchent pas à en découdre avec le réel, bien au contraire. Le réel est déjà suffisamment palpable pour en plus en faire le centre de leurs romans. Non, ces auteurs s’émancipent de cette tendance et proposent de revêtir le quotidien d’habits de lumière, de le rendre merveilleux et sublime. Pour cela, quoi de mieux que de laisser filer l’imagination, de laisser la réalité s’imprégner de l’imaginaire. Gilles Marchand porte un regard lucide sur le monde et la société contemporaine. Il décèle la cruauté en chacun de nous. La manière qu’on les gens dans le métro de détourner le regard, la peur de l’autre qui nous maintient à distance avec l’espoir que le malheur n’est pas contagieux. Le ton n’est jamais déclamatoire, Gilles Marchand ne porte aucun jugement de valeur, il souligne avec justesse des comportements dont chacun de nous a déjà été témoin. Ces auteurs à l’imagination débordante, parviennent à créer des atmosphères de toutes pièces, ainsi que des personnages dont l’épaisseur n’a rien à envier à celle des personnages réels. Ils font figure d’exception dans le paysage littéraire, d’où la nécessité de souligner leur talent.

Gilles Marchand, un conteur exceptionnel

L’histoire que nous conte l’auteur dans Une bouche sans personne est peu banale. C’est celle d’un homme de quarante-sept ans, dont le nom n’est jamais mentionné, qui la journée occupe une place de comptable dans une entreprise tout ce qu’il y a de plus ordinaire et le soir s’en va rejoindre ses amis dans un bar peu fréquenté. Jusque là rien de particulièrement original, sauf qu’il s’avère que cet homme ne se défait jamais de son écharpe qui lui cache la moitié basse du visage. Ces amis, Lisa, Sam et Thomas, décident un jour de crever l’abcès en le questionnant sur son passé. Cela fait bientôt dix ans qu’ils se connaissent, se fréquentent régulièrement sans que jamais il ne se dévoile. Ils en savent autant sur lui que le jour de leur rencontre. Dès lors, un lent processus s’initie, celui d’une confession longtemps repoussée. Il va falloir mettre des mots sur l’indicible, sur ce qui a été gardé secret pour ne plus y penser. Gilles Marchand nous entraîne dans un univers loufoque qui devient de plus en plus déjanté à mesure que le personnage avance dans son témoignage, comme une manière de compenser la gravité de ce qui est dit. Jusqu’à la révélation finale, à la fois douloureuse mais salvatrice.

Conclusion

Une bouche sans personne est un roman envoûtant que l’on referme avec une pointe de tristesse à l’idée de quitter des personnages si attachants et leur univers bigarré. Les romans de Gilles Marchand nous enveloppe d’une atmosphère cotonneuse qu’il est difficile de quitter. Le talent de l’auteur est indéniable, je vous conseille également Un funambule sur le sable que je trouve encore plus abouti, la composante onirique dans le récit est moins présente mais la narration mieux maîtrisée.

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Nord et Sud, Elizabeth Gaskell : un classique méconnu de la littérature anglaise victorienne

Elizabeth Gaskell, à l’instar de ses consoeurs jouissant d’une notoriété intacte – Jane Austen, les soeurs Brontë, fut une figure emblématique de la scène littéraire anglaise victorienne. Néanmoins, lorsque l’on évoque les oeuvres majeures de cette époque, nous viennent à l’esprit Orgueil et préjugés de Jane Austen, Jane Eyre de Charlotte Brontë ou encore Les hauts de Hurle-Vent d’Emily Brontë, mais rien d’Elizabeth Gaskell. Il semble que la postérité lui ait été défavorable pour des raisons que je ne m’explique pas puisque son roman Nord et Sud est une merveille. Il reprend les codes de la littérature victorienne : le charme désuet de la campagne anglaise, l’atmosphère feutrée de la bonne société ainsi que le flegme britannique si caractéristique des personnages de ces auteurs de la première partie du 19e siècle. Nord et Sud est un roman passionnant porté par l’histoire d’amour entre Margaret Hale, fille de pasteur qui se voit dans l’obligation de quitter le paysage bucolique du sud de l’Angleterre pour le nord industriel. Elle y fera la connaissance de John Thornton, propriétaire de filature. L’antipathie naturelle que lui inspire l’industriel laissera place à une affection profonde. Cette relation évoluera sur fond de conflits de classe opposant ouvriers et patrons d’industrie et marquant les prémices du capitalisme moderne. La singularité de l’oeuvre d’Elizabeth Gaskell réside dans son analyse psychologique fine des comportements humains, ainsi que dans sa capacité à réaliser une analyse sociologique de l’Angleterre du début du 19e siècle en proie à des mutations profondes liées à la révolution industrielle. Elle décrit avec une justesse incroyable les changements politiques, sociaux, environnementaux et économiques qui s’opèrent.

Un grand roman de la littérature victorienne

Nord et Sud fait indéniablement partie de ces grands romans classiques anglais. L’intrigue commence dans le sud de l’Angleterre, dans un petit village charmant du New Hampshire. Mr Hale, pasteur du village, en proie à des doutes d’ordre religieux décide de partir pour le nord de l’Angleterre accompagné de sa femme et de sa fille, Margaret Hale. Cette dernière quitte à contrecoeur Helstone pour Milton, une ville industrielle du nord, à l’air vicié. L’arrivée à Milton s’accompagne d’un profond abattement tant chez la mère que chez la fille, qui tente tant bien que mal de masquer sa déconvenue. Elizabeth Gaskell décrit avec précision les volutes de fumée s’échappant de l’usine, la vie monotone des habitants de Milton, le paysage sans teint d’une petite ville industrielle dénuée de charme. La rencontre avec la famille Thornton laissera un goût amer à Margaret, qui ne voit en John Thornton qu’un habile commerçant, tandis que lui se sent froissé par les manières et la hauteur de la jeune femme. Un lecteur assidu de ce type de littérature ne sera donc pas dépaysé par le processus narratif qui consiste à substituer au sentiment initial d’inimitié un sentiment plus doux au fil des pages. Néanmoins les raisons de cette aversion divergent d’un roman à un autre. Elizabeth Gaskell fait se reposer cette hostilité sur un conflit idéologique. Margaret Hale associe John Thornton à un être mu par des désirs purement pécuniaires sans tenir compte de la composante humaine, soit ses ouvriers. Ce conflit est l’occasion de laisser s’exprimer les opinions de l’époque relatives à l’industrialisation. Elizabeth Gaskell évoque avec simplicité les grands combats idéologiques du 19e siècle, notamment les idées marxistes. Ces passages se révèlent particulièrement intéressants d’un point de vue historique, l’auteure excelle dans l’art de brosser un portrait de la société dans laquelle elle évolue. L’écriture est fluide, j’irais même jusqu’à dire moderne. Sur les 672 pages du roman, il n’y aucune lourdeur, aucun passage qui aurait pu être omis. J’ai savouré ce roman que je trouve bien plus réussi que certains romans de Jane Austen que j’avais trouvés bien moins aboutis.

Une peinture de la société anglaise du 19e : la révolution industrielle et ses conséquences sociales 

Il serait parfaitement injuste de cantonner Nord et Sud à une simple histoire d’amour. Puisque sous couvert de l’histoire d’amour entre Margaret et John, qui finalement ne représente que très peu de pages, Elizabeth Gaskell réalise une critique acerbe du processus d’industrialisation. D’ailleurs, il serait pertinent de souligner que le titre du roman renvoie davantage à l’opposition entre le charme bucolique de la campagne anglaise et le nord industriel enfumé. Le coeur du roman réside dans l’avénement d’un nouveau mode de production capitaliste. Dès lors, le rapport au travail s’en trouve changé. Les notions d’aliénation et d’exploitation voient le jour avec l’émergence d’une conscience collective de classe. Elizabeth Gaskell expose très bien cette prise de conscience d’intérêts communs aux individus d’une même classe et la manière qu’ont les deux blocs de se faire front. Elle y évoque également la naissance des syndicats, la multiplication des mouvements de grèves. En guise de réponse, le paternalisme voit le jour pour tenter d’endiguer la révolte ouvrière. Il faut préciser qu’Elizabeth Gaskell est contemporaine de ces changements, elle ne dispose pas de recul historique, ce qui rend son analyse d’autant plus admirable.

Conclusion

Nord et Sud est un roman magistral qui figure parmi les meilleurs que j’ai pu lire lorsqu’on évoque la littérature classique anglaise. J’ai découvert Elizabeth Gaskell par hasard avec ce roman et je compte bien combler mes lacunes en poursuivant ma lecture de cette auteure. Si vous êtes friands de littérature victorienne alors je ne peux que vous le conseiller !

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James Bond n’existe pas, François Waroux : le témoignage d’un agent secret à la retraite

Les stéréotypes ont la dent dure et le monde de l’espionnage n’est pas en reste. François Waroux nous livre un témoignage passionnant qui a pour matière ses vingt années passées au sein de la DGSE en tant qu’officier traitant (OT). Lorsque nous entendons agent secret nous pensons immanquablement à l’agent 007 aux charmes ravageurs et à l’élégance si « british », la réalité est en fait toute autre. Loin des clichés, François Warroux évoque son passé d’agent et nous dévoile les dessous des services de renseignement français. Contrairement à ce que l’on peut penser, le quotidien d’un agent en mission n’est pas ponctué de vodka martini ou de courses-poursuites en voitures de luxe. La discrétion comme le souligne François Warroux en est le maître mot.  Ce document se lit d’une traite, l’auteur évoque en des termes simples et une écriture fluide les différentes missions qu’il a été amené à réaliser ainsi que les différents postes qu’il a exercés au sein de la DGSE. Le lecteur découvrira les méthodes pour approcher une cible, comment manipuler un agent, toutes les étapes d’une filature réussie, comment endosser une nouvelle personnalité créée de toutes pièces sans se compromettre… L’auteur interroge le rôle intrinsèque d’un service de renseignement et remet en perspective les discours moralisateurs quant au bien fondé d’un tel service. Ponctué d’anecdotes savoureuses, cet essai se révèle instructif à qui s’intéresse aux arcanes du pouvoir et à la diplomatie internationale.

Comment devient-on agent secret ?

Promis à une carrière militaire toute tracée en sortant de Saint-Cyr, François Waroux évolue au sein de l’armée. Il monte les échelons, occupe des fonctions relativement importantes sans pour autant se montrer satisfait de son parcours. Rompu aux démonstrations militaires et désireux de relever de nouveaux défis, François Waroux tourne rapidement en rond dans ses fonctions. Avant de lire ce témoignage, je ne vous cache pas que le mythe de l’orphelin tête brûlée qui se retrouvait enrôlé dans les services secrets était bien ancrée dans mon esprit 😉 . Cette lecture m’a donc permise de faire le deuil de mes illusions enfantines. Devenir agent s’avère en réalité bien plus aisé qu’on ne le pense. C’est en tombant par mégarde sur une note de service interne, proposant la participation à des journées portes ouvertes à la caserne de Mortier – qui dans le jargon militaire est synonyme de services spéciaux, que son destin bascule. Après avoir assisté aux portes ouvertes, tout s’enchaîne. De tests psychologiques, en épreuves physiques et techniques, François Waroux rejoint finalement les services secrets en 1977, à trente-deux ans. L’auteur insiste sur la distinction entre le Service information et le Service action, bras armé de la DGSE et seul apte à mener des opérations armées. Deux types d’opérations existent. Les opérations « arma » visent à des destructions matérielles du type sabotage. Tandis que les opérations dites « homo » s’apparentent à des « assassinats ciblés ». Ces opérations doivent rester dans le domaine de la clandestinité, en aucun cas l’instigateur, soit l’état français, ne doit être directement impliqué. François Waroux évoque notamment le dérapage médiatique malencontreux survenu après l’opération Rainbow Warrior au cours de laquelle les membres du service action avaient été appréhendés puis jetés en prison par la police néo-zélandaise. Ce type d’expériences devant à tout prix être évité, la discrétion est plus que jamais de mise. Ceux parmi vous qui se prédestinent à une carrière dans les services secrets sans pour autant être passés par l’armée, pas d’inquiétude la DGSE recrute dans dans le civil. La prochaine fois que vous tomberez sur une annonce de type « Nous recherchons des analystes niveau maîtrise ou doctorat. » n’hésitez pas à tenter votre chance ! 😉

La vie « ordinaire » d’un agent secret

L’auteur commence par intégrer une cellule ultra-secrète du renseignement en charge de la surveillance nucléaire aux États-Unis. Il encadre les OT envoyés sur le territoire américain. Envoyé à son tour, pour des missions ponctuelles, aux États-Unis il ne peut se résigner à revenir travailler sur le territoire français. Sa hiérarchie décide donc de le muter en Éthiopie, où accompagné de sa femme et de ses cinq enfants, il endossera les fonctions de deuxième secrétaire à l’ambassade de France. Sa mutation aura son lot de rebondissements, la vie d’un agent n’est pas de tout repos. Au cours de sa mission longue durée, il réchappera de justesse à une tentative d’assassinat à la salade (oui, oui, vous m’avez bien lue). À l’Éthiopie succèdera le Pakistan. Les enjeux ne sont pas les mêmes, l’atmosphère y est pesante. La situation explosive du Pakistan des années quatre-vingt dix implique une vigilance de tous les instants pour éviter tout incident diplomatique.  Chaque mission requière un engagement particulier qui diffère d’une opération à une autre. Le retour en France sera une véritable délivrance. Au cours des années qui suivront François Waroux sera envoyé au Sénégal puis en Tunisie dans le cadre de stages de formation.

Le fonctionnement interne des services de renseignement 

Le champ lexical propre aux services secrets fourmillent d’acronymes peu clairs dont je vous donne un petit échantillon. Le métier d’OT, exercé par l’auteur pendant près de vingt ans, consiste à engranger du renseignement sur un lieu ciblé. L’OT – officier traitant – doit faire preuve de rigueur dans son tri de l’information et de lucidité dans sa collecte. Les agents, quant à eux ne font pas partie intégrante du service interne, en réalité un agent est une source. Tous les agents ne se valent pas encore faut-il distinguer l’agent dormant, de l’agent principal ou encore de l’agent inconscient. Enfin, l’honorable correspondant, ou HC, est un intervenant qui facilite l’installation de l’OT et peut occasionnellement lui rendre des services. Les ONG, ambassades, institutions diplomatiques mais également les banques regorgent d’honorables correspondants et d’agents, pour la plupart prêts à trahir leurs entreprises ou pays d’accueil pour des motifs purement pécuniaires. On apprend par exemple que les Alliances françaises sont un lieu propice au recrutement d’agents. L’on découvre notamment (à mon grand étonnement) que Gérard de Villiers, l’auteur à succès de la célèbre série SAS de romans d’espionnage, était un HC. Pendant de longues années il a entretenu des liens étroits avec des membres du service de renseignement qui lui fournissaient maintes détails afin d’alimenter son oeuvre. L’autre possibilité de gratification d’une source est le renvoi d’ascenseur, pouvant aller jusqu’à la remise d’une distinction nationale. Chaque infiltration est savamment calculée, fruit d’un travail extrêmement long et fastidieux de collecte de données. Contrairement à l’imaginaire collectif, tous les agents ne sont pas envoyés sur le terrain. Le manquement aux ordres de la hiérarchie est sévèrement sanctionné, l’enjeu est d’effectuer une mission en un maximum d’efficacité et un minimum de traces. François Waroux met en lumière les mécanismes de fonctionnement d’une infrastructure méconnus du grand public et à la mécanique bien huilée.

Conclusion

François Waroux signe un document très intéressant sur le quotidien des agents secrets qui œuvrent dans la clandestinité au service de la France. La force de ce témoignage réside dans le fait que l’auteur rende intelligible les rouages d’une structure mystérieuse, voire parfaitement opaque pour les non initiés. James Bond n’existe pas est une lecture facile et agréable que je conseille vivement.

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Les Passeurs de livres de Daraya, Delphine Minoui : rentrée littéraire 2017 (#RL2017)

Delphine Minoui nous offre une immersion au cœur de Daraya, ville insurgée syrienne situé dans la banlieue de Damas et torpillée sans relâche par les troupes de Bachar el-Assad. En écrivant Les Passeurs de livres de Daraya, elle rend hommage à ces jeunes syriens qui n’ont pas hésité à braver les dangers pour insuffler un vent de liberté sur la cité assiégée. Delphine Minoui livre à travers ce texte une véritable ode à la littérature, « le livre comme une arme d’instruction massive », le livre comme pied de nez aux chars de Bachar el-Assad, à cette violence inouïe qui ébranle la région depuis cinq ans. Alors que cette région du monde nous évoque un terrain de jeux géopolitique où les ententes stratégiques se font et se défont sur le dos d’une population civile dans une situation toujours plus précaire, cette spécialiste du Moyen-Orient redonne espoir et évoque l’esprit libre qui anime les derniers habitants d’un des derniers bastions de résistance pacifique. Des hommes jeunes, la vingtaine, se sont donnés pour mission de sortir des décombres, des immeubles ensevelis sous les bombes, des milliers de livres. Une bibliothèque clandestine située au sous-sol d’un immeuble voit le jour dans une ville en ruine, aux confins du Proche-Orient, dans une région dévastée. La littérature va leur permettre d’épancher leur soif de liberté et de savoir dans un environnement chaotique rythmé au son des bombes qui s’abattent quotidiennement sur la ville. Le livre leur procure certes un sentiment d’évasion, un moyen de s’extraire du quotidien, mais il est surtout un acte de transgression. Véritable fléau pour les régimes totalitaires pour qui la soumission d’une population passe par l’éradication de toutes formes de contestation. Au préalable encore faut-il s’assurer que nul ne puisse penser par soi-même ni exercer son esprit critique. Ces jeunes forcent l’admiration, ils restent animés par une force vitale indéfectible qui ne les quittera jamais malgré les épreuves.

Daraya dévastée, le berceau de la résistance pacifique syrienne

Delphine Minoui emploie le terme d’urbicide – la destruction d’une ville par tous les moyens – pour décrire les sévices pratiqués par l’armée syrienne. Le dictateur pratique une politique de la terre brûlée et tente par tous les moyens, gaz sarin, napalm, bombardements incessants, de faire plier cette cité assiégé symbole de la résistance syrienne. Le siège dure depuis 2012 et prendra fin en 2016 par l’évacuation de la population civile et l’entrée des chars dans la ville martyre. Les médias en ont fait le Guernica syrien. Les rues sont désertes, la faim tiraille les ventres, la ville est privée d’eau et d’électricité, et pourtant en surfant sur le net Delphine Minoui tombe sur une publication surprenante. Une photo d’une bibliothèque secrète à Daraya, enfouie sous le sol, là où la vie semble se dérouler. Des livres tapissent les étagères. Un règlement, sous la forme d’une feuille A4, est même épinglé sur un mur. Édicter des règles procure l’illusion d’un ordre, d’une structure qui résiste dans une atmosphère chaotique de fin du monde. De fil en aiguille, la journaliste parvient à extirper de la toile les coordonnées d’un certain Ahmad, vingt-trois ans promis à des études d’ingénierie avant que le conflit ne mette un terme à ses ambitions. La réalité le rattrape au coeur du printemps arabe, à l’aube d’une guerre civile sanglante et interminable. À travers ce récit, on assiste aux échanges skype, WhatsApp et facebook entre la journaliste spécialiste du Moyen-Orient et ces jeunes à l’initiative de cette bibliothèque clandestine. Ce qui frappe dans ces témoignages c’est la maturité des interlocuteurs, qui ont la vingtaine et pourtant portent en eux une certaine gravité. Ils ont fait le choix sciemment de ne pas déserter, de rester à Daraya et de la défendre malgré le déséquilibre des forces en présence. Privé de tout, les livres deviennent leur refuge. Outre une promesse d’évasion, la littérature leur donne la force de tenir. Si d’autres qu’eux sont parvenus à obtenir leur liberté, alors l’idéal de démocratie qu’ils portent en eux pour leur pays n’est pas une chimère. Sous la plume de Delphine Minoui on découvre une ville qui n’a jamais cédé aux sirènes du terrorisme et de l’islamisme radical. Une ville qui a résisté durant quatre ans par la seule force vitale de ses habitants habités par une volonté de fer.

« Le livre, une arme d’instruction massive »

Qui n’a pas lu le fabuleux roman d’anticipation de Ray Bradbury, Fahrenheit 451, se doit d’y remédier. Cette dystopie effrayante évoque un monde où la lecture est interdite, où les livres sont bannis. La conservation du patrimoine culturel passe par la transmission orale, chacun se voit assigné une oeuvre qu’il s’efforce de mémoriser pour la transmettre à son tour. Publié en 1953, cet ouvrage s’annonce comme prophétique et se révèle terriblement d’actualité. Un monde dans lequel le livre n’a plus sa place, est un monde mort sur le plan intellectuel mais une véritable aubaine pour un pouvoir despotique. Véritable bête noire des autocrates, le livre risquerait de pervertir les esprits. Ils cesseraient ainsi d’être malléables, perméables à un enseignement idéologique et dogmatique. Brûler les livres c’est purifier les esprits. L’arrivée des régimes totalitaires au pouvoir ne s’est-elle pas toujours traduite par des autodafés ? En 1933, Hitler met en scène de gigantesques autodafés. Plus récemment, il suffit de citer l’incendie de la bibliothèque de Tripoli ou de Mossoul. Le livre fait peur et pour cause, ces jeunes rebelles syriens y puisent la force de résister. La bibliothèque devient un des derniers lieux de partage, d’échanges. Elle incarne les vestiges d’une vie sociale depuis longtemps oubliée. Des débats y sont menés, une salle est consacrée exclusivement aux échanges via Skype avec des professeurs et des dissidents en exil. La littérature a également ce triple enjeu temporel : faire le lien entre passé, présent et futur. Lire c’est s’imprégner du passé, des écrits de ceux qui nous ont précédés, pour déchiffrer le présent et préparer le futur. C’est exactement ce processus qu’expérimente cette jeunesse contestataire.

Conclusion

Les Passeurs de livres de Daraya est une ode à la littérature. Le livre est brandi comme la dernière arme dont dispose une population martyrisée, une arme dont aucun régime ne viendra à bout. Le dernier acte de résistance des habitants de Daraya. Delphine Minoui rend hommage à Ahmad, Hussam, Shadi, Abou Malek et à tous ceux qui ont su faire preuve de courage pour mener à bien ce projet de bibliothèque clandestine au coeur d’un conflit d’une violence inouïe.

« Là où on brûle les livres, on finit par brûler des hommes. » Heinrich Heine

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

>>> GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2018 (#GPLE)

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Un funambule sur le sable, Gilles Marchand : rentrée littéraire 2017 (#RL2017)

Gilles Marchand signe un roman magistral, fulgurant de cette rentrée littéraire, intitulé Un funambule sur le sable, et qui de façon parfaitement injuste passe inaperçu. Le funambule c’est Stradi, jeune homme souffrant d’un handicap ou plutôt d’une malformation surprenante puisqu’il naît avec un violon dans la tête. Le sable, c’est la vie jalonnée d’obstacles à surmonter, de défis à relever pour prétendre à une vie normale lorsque justement tous les critères censés attester de notre normalité se sont pas remplis. Ce roman incarne à lui seul toutes les raisons pour lesquelles je trouve la littérature merveilleuse. Alors que rien n’augure d’une telle rencontre, on ouvre un livre et là le miracle se produit, la magie opère instantanément, tout fonctionne. Une intimité immédiate se tisse entre le lecteur et le roman, les pages s’enchaînent avec une fluidité désarmante, les mots s’impriment sur la rétine. Peu de romans ont cette capacité à laisser une trace indélébile une fois refermés accompagnée d’un sentiment de nostalgie. Un funambule sur le sable est de ceux-là, il est d’une beauté inouïe. L’auteur aborde le sujet délicat de la différence en évitant tous les écueils de la rhétorique misérabiliste, dans une langue dépouillée dénuée de pathos et pourtant qui touche en plein coeur. On tourne les pages le sourire aux lèvres et la larme à l’oeil. Le procédé métaphorique s’avère d’une efficacité redoutable. Gilles Marchand s’en sert pour contrebalancer la gravité du sujet traité tout en distillant de l’humour au fil des pages. Puisque si ce roman est extrêmement touchant, il n’en est pas moins désopilant. Et c’est ce savant mélange qui confère à cet ouvrage sa singularité.

Le sujet du handicap et de la marginalisation traité avec finesse ainsi que le caractère dysfonctionnel de nos sociétés contemporaines

Stradi c’est un surnom, un diminutif de Stradivarius, que ses camarades de classe lui ont donné. Puisque que quitte à être différent autant que cette différence se révèle utile et devienne un outil de distinction. Comme souvent la science est inapte à expliquer un tel phénomène, les médecins restent pantois, naître avec un violon dans la tête ce n’est pas banal. Si cette malformation n’est pas visible à l’oeil nu, donc non excluante à première vue, le violon rythme la vie de Stradi. Sa mélodie ponctue les états d’âme du jeune homme, lui refusant toute possibilité d’être assimilé à quelqu’un de normal. Gilles Marchand retrace les étapes de la vie de Stradi, ces événements qui ponctuent la vie de tout individu « normal » – l’école, les amis, les histoires d’amour… – mais qui peuvent revêtir un caractère délicat pour une personne qui ne rentre pas dans les cases prévues par la société. Gilles Marchand développe toute une réflexion sur nos sociétés contemporaines inaptes à proposer une autre alternative à ceux qui involontairement n’ont pas les moyens d’y trouver une place. C’est un double combat que Stradi va mener toute sa vie, une lutte acharnée qui lui demandera deux fois plus d’efforts à fournir que pour une personne normale. D’une part, Stradi devra prouver sa normalité en occultant sa difformité, en taisant son violon donc en se faisant violence. D’autre part, il devra compenser son handicap, le violon ne lui laissant pas une seconde de répit, sa concentration s’en trouve altérée. Pour un résultat équivalent, la charge de travail est beaucoup plus conséquente que pour un élève ordinaire. Au delà des répercussions personnelles et scolaires, surviennent les conséquences sociales de l’infirmité. Dès l’école, les élèves l’observent comme une bête curieuse, il n’est pas convié aux anniversaires, il se retrouve exclu de ce qui ponctue la vie d’un enfant. Cette marginalisation, exclusion s’intensifie avec l’âge. Lorsqu’il occupera une place de marin sur un chalutier, la découverte de son secret l’obligera à démissionner. Quelle solution proposer à une personne qui n’a aucune prise sur son infirmité ?

J’y avais bien réfléchi, ce n’était pas le monde qui n’était pas fait pour moi, mais la société, ce qui était totalement différent […] La société dans son ensemble n’attendait qu’une seule chose de moi : que je sois comme tout le monde. Depuis des années, je me battais pour m’adapter à cette société qui m’avait toléré. Mais cette société faite par des hommes et des femmes n’était pas quelque chose de naturel […] La société avait établi tout un tas de règles mais n’avait rien prévu pour les gens qui n’étaient pas capables de les suivre pour des raisons indépendantes de leur volonté. Elle les acceptait mais ne leur donnait pas une réelle chance à part celle de rester bien sagement assis sans trop déranger et surtout, surtout, sans oublier de lui dire merci.

La découverte d’un auteur exceptionnel qui maîtrise de bout en bout sa narration 

Gilles Marchand avec Un funambule sur le sable relève le défi haut la main de traiter, sans agressivité ni complainte, sur un ton juste, un sujet épineux. Le danger aurait été de glisser dans un discours moralisateur et accusateur sur un ton acrimonieux ou à contrario d’abuser de procédés visant à émouvoir le lecteur. Véritable page turner, l’histoire qui peut paraître déconcertante au début, s’avère d’une efficacité redoutable. La douceur de l’instrument choisi atténue la violence du handicap. La poésie imprègne chaque situation. La folie dans laquelle sombre peu à peu le père de Stradi est décrite de manière admirable. Son ami Max, lui aussi victime d’une malformation le condamnant à boiter toute sa vie, est un passionné de musique et choisit les métiers qu’il souhaite exercer en fonction des paroles des chansons qu’il fredonne. Il deviendra tour à tour fleuriste, boucher, poinçonneur… Si l’apparente candeur qui berce l’ouvrage cache une analyse fine des défaillances de nos sociétés contemporaines, celle-ci est habilement tournée et reste en filigrane, elle ne prend jamais le pas sur la narration. Un funambule sur le sable est également un ouvrage désopilant. L’humour a une place centrale dans le roman. Un des passages qui m’a fait hurlé de rire est celui où Stradi sur le point de devenir père se pose la question de l’hérédité, de la possible transmission à sa descendance de son infirmité. Sous couvert d’un ton humoristique, l’auteur aborde un débat sociétal et médical. Gilles Marchand nous offre un morceau d’anthologie :

 Pire, et si Lélie n’accouchait pas d’un enfant mais uniquement d’un violon ? Nous aurions l’air malin à le présenter à nos amis, bien installé dans sa couveuse. Un tout petit violon qui deviendrait un alto puis, à force d’être bien nourri, un violoncelle et enfin une contrebasse. En voilà une adolescence qui serait agréable pour tout le monde. Je l’imaginais déjà nous contredire à grands coups de pizzicati geignards « Vous ne pouvez pas me comprendre chui un alto, moi ». Et où pourrait-on le scolariser ? Au conservatoire ? « Bonjour, nous venons pour inscrire notre petit violon en classe de solfège et nous aimerions également qu’il pratique un instrument. »

Conclusion

Un funambule sur le sable est un livre que je vous conseille ardemment, il est l’un de mes gros coups de coeur de cette année avec Un fils parfait de Mathieu Menegaux, Chanson douce de Leïla Slimani et Ma reine de Jean-Baptiste Andrea. On retrouve, comme dans Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry ou encore dans le premier roman de Jean-Baptiste Andrea, ce regard innocent et pur de l’enfance qui a une force incroyable, celle de sublimer les expériences les plus douloureuses d’une vie.

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

 

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