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Les rêveurs, Isabelle Carré : Grand Prix RTL-Lire & Grand Prix de l’Héroïne Madame Figaro (#RL2018)

Isabelle Carré fait figure d’exception dans le monde du cinéma. Sa carrière exemplaire ainsi que son statut de « people » ne l’ont pas empêchée de protéger jalousement une part d’anonymat. Un jardin secret tenu à l’écart des yeux du public, auquel rien n’échappe et, qui plus est, avide de détails sur l’intimité de ses icônes. Si les médias la décrivent comme une actrice « discrète et lumineuse », son roman est à son image. Avec une franchise désarmante, faisant fi de toute chronologie, Isabelle Carré évoque avec pudeur son enfance, puis son adolescence au sein d’une famille post-soixante-huitarde. D’actrice à écrivain, il n’y a qu’un pas. Pas qu’elle franchit avec une telle aisance naturelle, qu’il semble que l’accouchement de ce roman se soit réalisé en douceur. Comme issu d’un processus inéluctable initié des années auparavant. Lorsque adolescente, l’actrice remplissait ses carnets intimes. Le charme opère et réside dans la justesse de ton. Isabelle Carré pose un regard bienveillant sur chacun des membres de cette tribu hétéroclite. Avec délicatesse, elle évoque cette mère fragile, inadaptée. Pour laquelle, la moindre action s’inscrit dans un combat permanent qu’il lui faut mener pour avancer. Une fille-mère abandonnée par sa famille pour avoir osé jeter l’opprobre sur les siens. Un père qui mettra des années à s’accepter tel qu’il est et à s’assumer. Elle-même se dévoile en nous confiant ses angoisses existentielles, ses rêves contrariés qui l’ont conduite à faire une tentative de suicide. Révélant cette part d’ombre présente en chacun, qu’elle dissimule au quotidien sous un sourire amène. L’actrice, désormais auteure, nous livre un récit autobiographique particulièrement touchant, teinté d’une certaine nostalgie.

L’actrice

Lire Les rêveurs, c’est pénétrer dans l’intimité d’une actrice qui a su s’imposer dans le cinéma français. Nul n’oserait remettre en doute le talent indéniable d’Isabelle Carré, sa capacité à se glisser dans chacun des personnages qu’elle interprète, son agilité à se muer au gré des rôles qui ont jalonnés sa carrière. Dans ce récit autobiographique, elle se confesse et nous donne les clés d’explication de sa vocation. Elle explique les raisons qui l’ont poussée à exercer cette profession. Elle s’interroge sur cette incapacité à laisser s’exprimer ses émotions sans la présence rassurante de la caméra. Cette dernière se voit attribuer le rôle de garante de la normalité d’une situation, elle est l’intermédiaire nécessaire, le cadre protecteur tout autant que le catalyseur. La caméra, les équipes, le décor, tous concourent à jouer ce double rôle. Permettre à l’actrice de lâcher prise tout en préservant sa sécurité. Puisque Isabelle Carré n’est pas de ces actrices dont le métier est indissociable de leur vie privée. D’une nature exubérante, dotées d’une assurance naturelle, elles s’épanouissent aussi bien sous l’oeil vigilant de la caméra que sous l’oeil scrutateur du public. Interprétant leur rôle en continu. Non, Isabelle Carré est d’un naturel discret, certains diront effacé. Dès lors, il lui faut cette mise en scène qui tranche avec la réalité pour se révéler.

Le portrait d’une famille décalée

Isabelle Carré est issue d’une famille post-soixante-huitarde biberonnée aux slogans revendiquant une liberté sans entraves. Une génération tiraillée entre un modèle traditionnel dépassé et une folle envie de s’émanciper. Pourtant, ses parents n’ont pas forcément les clés. Ils vont tenter de construire un modèle familial qui leur est propre, rafistolé. Le récit s’ouvre sur sa mère claquemurée dans un appartement isolé en banlieue parisienne. Un an après Mai 68, il n’est toujours pas bon d’être fille-mère à dix-neuf ans. Surtout si à cela s’ajoute sa situation de mère célibataire. Qu’à cela ne tienne, sa grossesse elle la mènera jusqu’à terme, seule. Sa rencontre avec un étudiant des Beaux-Arts mettra fin à son exclusion. Isabelle Carré née de cette union entre une femme esseulée et un homme divisé. Dès lors, ce sera les montagnes russes à la maison. La normalité ne fait partie du vocabulaire de cette famille recomposée. La mère s’enferme à mesure que son mari se libère. Mutique face aux changements qui s’opèrent, consciente de son inutilité dans une partie qui se joue sans elle, qui lui échappe et s’annonce perdue d’avance. Le temps attise les anciennes blessures et fait ressurgir les fêlures qu’ils ont tentées de colmater. L’air est vicié, le climat délétère. Isabelle Carré a quinze ans lorsqu’elle décide de prendre son indépendance. Elle nourrit des rêves de ballerine, se voit déjà enchaîner pirouettes et arabesques. Cependant, confrontée à ses limites elle doit se soumettre à un constat implacable, elle n’a pas les qualités nécessaires pour devenir danseuse étoile. La déception est grande pour celle qui concevait la danse comme une échappatoire. Un moyen de s’extraire d’une réalité morose. Son désarroi est tel qu’elle tentera de mettre fin à ses jours. Contre toute attente, une fois internée son désir de vivre se manifeste et prend la forme d’une promesse, celle de s’inscrire à des cours de théâtre. Isabelle Carré recompose les étapes de sa vie qui lui ont permis de trouver sa place. Le théâtre sera le lieu de sa libération. Il lui permettra de mettre fin à ce sentiment d’enfermement. Ce repli sur soi qui la caractérise et dont elle ne se départira jamais totalement. Ce qui peut être pris pour de la pudeur est surtout une manière quasi-systématique de taire ses émotions. À aucun moment, elle n’émet de jugement à l’égard de sa famille. Isabelle Carré constate la nature changeante de l’âme humaine. Elle explore ses replis. La lente éclosion du désir chez son père, les retournements inattendus de l’existence pour sa mère. C’est toute une vie de famille qui se déplie sous nos yeux, portée par une écriture déliée toute en légèreté.

Conclusion

Isabelle Carré nous livre un très beau texte. Elle se met en scène ainsi que toute sa famille pour nous dévoiler la femme derrière l’actrice. Néanmoins, je ne saurais dire si ce roman marque le début d’une véritable carrière d’auteure. Les rêveurs sera-t-il l’oeuvre unique d’Isabelle Carré ou sera-t-elle capable d’écrire sur une autre thématique que le récit autobiographique ? À voir 😉

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Les guerres de mon père, Colombe Schneck : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

Colombe Schneck renoue avec son histoire familiale en signant un roman très réussi qu’elle consacre cette fois-ci à son père, Gilbert Schneck. Les guerres de mon père s’inscrit dans la suite logique de son premier roman, L’increvable monsieur Schneck. Ce dernier avait été l’occasion pour l’auteure de lever le voile sur le flou entourant l’assassinat de son grand-père Max Schneck, en 1949. Fait divers dont les journaux de l’époque avaient fait des gorges chaudes. À la une s’affichaient des titres racoleurs et oh combien diffamatoires relatant les dérives d’une relation amoureuse homosexuelle qui s’était soldée par le cadavre de Max Schneck, homosexuel « notoire » et juif qui plus est, découpé en morceaux puis baladé par son jeune amant dans une valise… On comprend dès lors la nécessité pour Colombe Schneck de se pencher sur cet événement tragique de son histoire et de rétablir la vérité. Gilbert Schneck, quant à lui, avait seize ans lorsqu’il devient orphelin de père. Les drames, il en a connu, mais cette fois-ci il lui faut faire l’expérience de la honte. Colombe Schneck a réalisé un véritable travail de fourmi en se lançant dans la reconstitution de son histoire familiale. Histoire jalonnée par les blancs et dont elle ne dispose que de fragments. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Dans une langue aérée et fluide, elle reconstitue morceau par morceau son héritage. Elle mène une enquête minutieuse. De l’exil de ses grand-parents, aux rafles menées par l’administration française, qui par un miraculeux hasard conjugué à l’aide précieuse de familles de résistants ont épargné son père, aux atrocités de la guerre d’Algérie, l’histoire de la famille Schneck fait s’entrecroiser la petite et la grande histoire. Celle également d’un peuple sans cesse contraint de tout abandonner pour se reconstruire ailleurs. Colombe Schneck retrace un destin familial douloureux et tortueux. Elle rend, par son travail de romancière un vibrant hommage à son père.

Un travail de reconstruction, une quête de vérité nécessaire

Face à une histoire familiale si mouvementée, il est compréhensible de chercher à faire émerger une trajectoire, un sens, une direction. Un grand-père assassiné dans des circonstances douteuses par  un jeune homme qu’il connaissait bien. Une grand-mère éperdument amoureuse de son mari mais qui face aux incessantes infidélités d’un époux volage ne voit pas d’autres solutions que de demander le divorce. Un père terriblement aimant, parti trop tôt, qui ne pourra jamais répondre aux questions restées en suspens. Il faut à Colombe Schneck beaucoup de volonté pour se plonger dans ce travail de reconstitution. Travail fastidieux, qui a dû nécessiter de collecter en amont quantité d’information. Colombe Schneck mène une véritable enquête accumulant les preuves, témoignages, documents administratifs pour donner forme à son projet. Ce qui par moment peut donner un ton factuel au propos de l’auteure. Propos qui – je trouve –  auraient gagné à être plus romancés, moins figés.

Colombe Schneck remonte jusqu’à l’exil auquel ont été contraints, chacun de leur côté, ses grands-parents. Juifs tous deux. La chute de l’Empire Austro-Hongrois au lendemain de la Première Guerre mondiale a accéléré l’antisémitisme déjà ancré dans la culture populaire. La menace persistante qui pèse sur eux, les contraint à tout abandonner pour éviter les pogroms. Arrivé en France, son grand-père, séducteur impénitent, tombe sous le charme de Paula devenue Paulette. Très vite les noces sont célébrées, le mariage consommé et la désillusion de Paulette constatée. En effet, Max Schneck n’est pas homme à se faire passer la corde au cou. Sa liberté, il y tient. De cette union, un enfant né. Un an avant qu’Hitler ne soit nommé chancelier du Reich, Gilbert voit le jour. L’enfant toujours souriant fait le bonheur de ses parents. Mais les événements en Europe ravivent les vieilles peurs qui avaient été abandonnées en même que leur nouvelle identité validée. Max, non naturalisé français, a conservé son statut d’étranger, doublé de ses origines juives cela le condamne à être déporté. Lui, qui  toute sa vie a su passer entre les mailles du filet, parviendra à y échapper. Colombe Schneck retrouve la trace de sa grand-mère et de son père pendant la période de l’occupation. Elle explique, preuves à l’appui, l’acharnement de l’administration française à traquer les juifs. À classer, à effectuer des recensements, à déshumaniser leurs tâches. Avec stupeur, on découvre que la légion d’honneur a été attribué à un des hauts fonctionnaires en charge de l’extermination des juifs !?! Colombe Schneck obtient les noms de ceux qui ont aidé d’une manière ou d’une autre son père à survivre pendant cette période. On ne peut qu’imaginer l’émotion qu’a dû ressentir l’auteure en touchant au plus près de la vie de son père. De pouvoir enfin mettre des noms sur ceux qui ont fait qu’aujourd’hui elle est là. À écrire cet ouvrage. À leur rendre hommage. La mission qu’elle s’est assignée va la conduire jusqu’à la guerre d’Algérie. À travers les yeux de son père, si doux, on assiste aux violences commises par l’État français. Un état français, qui ne sort pas grandi de cet ouvrage. Collabo puis tortionnaire, Colombe Schneck ne l’épargne pas et en fait le coupable désigné des malheurs qui ont jalonnés la vie de son père.

Un roman passionnant

Au-delà des vertus cathartiques pour l’auteure d’un tel travail, je tiens à souligner que Les guerres de mon père se dévore. L’écriture fluide happe le lecteur dès la première page. L’auteure jongle entre son histoire familiale et son histoire personnelle. Se mettant en scène subtilement dans sa quête. Distillant des détails sur sa vie privée. La construction du roman est habile et concourt à la fluidité de sa lecture. Le style aéré de l’auteure m’a conquise. Seul bémol, on ne parvient pas forcément à cerner la personnalité psychologique de Gilbert Schneck. Malgré les recherches conduites par sa fille, ainsi que les anecdotes partagées, sa personnalité m’échappe. Toutes les clés ne nous sont pas données pour comprendre l’homme qui se cache derrière ce masque bienveillant. Peut-être est-ce tout simplement parce que l’auteure ne les a pas elle-même.

Conclusion

Les guerres de mon père, est un très beau roman autobiographique de cette rentrée littéraire d’hiver que je vous conseille vivement de vous procurer.

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L’amour après, Marceline Loridan-Ivens : L’amour résiste-il à l’expérience des camps ?

Marceline Loridan-Ivens livre un témoignage inédit en s’interrogeant sur l’impact des camps de concentration sur le rapport au corps. La dimension charnelle s’en trouve-t-elle fondamentalement alterée ? Peut-on faire l’expérience d’une vie de femme épanouie quand jeune on a appris à nier son corps, conscient du fardeau que celui-ci représente ? La moindre faiblesse étant synonyme de fin précoce. Peut-on tout simplement aimer, se laisser aller, s’abandonner et faire confiance à l’autre ? Marceline Loridan-Ivens est déportée à l’âge de quinze ans avec son père au camp d’Auschwitz-Birkenau. Seule rescapée, son père n’en reviendra pas. C’est à lui qu’elle consacre son sublime ouvrage Et tu n’es pas revenu. Cette fois-ci, elle fait le choix de revenir sur sa vie de femme, ses amours, ses amants, ses échecs. D’ouvrir au lecteur sa « Valise d’amour » et de raconter sa vie d’après les camps. C’est avec une franchise désarmante que Marceline Loridan-Ivens se confie au lecteur et lève le voile sur un pan intime de sa vie privée. Elle ne nous cache rien, n’occulte pas cette manière parfois (souvent) désinvolte avec laquelle elle congédie les amants un peu trop insistants. Avec malice, elle se raconte. On découvre une femme résolument moderne pour l’époque. Une femme qui ne conçoit pas de sacrifier ses choix sur l’autel de la bienséance. Qui n’entend pas se faire dicter sa conduite. À la fois fragile et animée d’une énergie folle, Marceline Loridan-Ivens incarne l’image d’une femme libre dotée d’une vitalité galvanisante. Pour autant, les plaies sont là, bien visibles, difficiles à colmater, même si elle cherchera à les apaiser en invoquant la présence des hommes. Dans une langue directe sans aucun fard, elle évoque la sécheresse de ce corps marqué, une sexualité dont elle n’a pas les clés et qui lui résiste, son incapacité à faire preuve de sensibilité. L’amour après, dépeint une femme nerveuse, sur le qui-vive prête à se dérober lorsque engagement rime avec emprisonnement. Une femme éprise de liberté, qui a vécu sa vie comme elle l’a pu en tentant de concilier un passé resté gravé sur son avant-bras et un futur qui lui était refusé.

Un témoignage inédit

Pléthore d’auteurs ont écrit sur leur expérience des camps, sur la difficulté de survivre à ceux qui n’en sont jamais revenus. Néanmoins je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire un témoignage si intime sur l’impact des camps sur la sexualité des rescapés. Je ne m’étais jamais posée la question, pourtant fondamentale, de la sexualité féminine. Il semble pourtant évident que si l’existence des camps a laissé une trace indélébile et si profondément incrustée dans la mémoire collective, y réchapper a du dénaturer le rapport à la sexualité. Ce récit indispensable répare cette carence. Marceline Loridan-Ivens nous entraîne dans ce tourbillon de fréquentations où elle côtoie indifféremment intellectuels, anciens déportés, amis de longue date, artistes prometteurs, en plein cœur de Saint-Germains-des-Près, son terrain de jeu préféré. Elle enchaînera les amants, de manière compulsive. Animée par une rage folle, il émane d’elle une envie de se tester et de mettre à l’épreuve l’amour qu’on lui porte. Il est dès lors impératif de ne pas se reposer, de chasser la monotonie, les injonctions de sa mère à se marier. D’échapper à l’ennui en s’enivrant de luttes politiques, de combats à mener, de projets à monter. Chez cette femme tout feu tout flamme, se cache la petite fille partie pour les camps. Celle qui revint orpheline de père. En filigrane dans le texte, apparaît une femme à la recherche d’une figure paternelle solide capable de la protéger tout en préservant sa liberté. Sa quête de repères la conduira dans les bras de celui qui comblera ce vide immense qui la happe. Cette insatisfaction permanente qui l’empêche de se laisser aller aux jeux de l’amour. Cette rencontre, tant amoureuse qu’intellectuelle – là est le secret de sa longévité, elle la résume avec ces mots d’une grande délicatesse :

Et doucement, à ses côtés, la jeune femme et la survivante ne firent plus qu’une seule.

Une femme moderne, éprise de liberté et terriblement attachante

L’amour après, m’a fait le même effet que lorsqu’après des années à côtoyer une personne, tout d’un coup celle-ci se met à vous confier une expérience personnelle intime. Marceline Loridan-Ivens donne l’impression au lecteur de s’adresser directement à lui. Vous êtes là, face à elle. Une intimité délicate se crée, propice à la confidence. Elle se confie, se met à vous raconter l’histoire de sa vie. Le lecteur a alors l’agréable sensation d’être le dépositaire d’un témoignage unique. Le témoin privilégié d’une intimité dévoilée. Cette femme qui se dessine sous nos yeux se révèle terriblement attachante. Tout en irrégularités, en tâtonnements. Marceline Loridan-Ivens avance à l’aveugle, se construit sans modèle préétabli. On se laisse aller à imaginer une femme pétillante. Ses yeux brillent d’un éclat malicieux derrière sa machine à lire. Un sourire se dessine sur ses lèvres.

Conclusion

Toute la beauté de ce témoignage réside dans cette affirmation d’une justesse inouïe.

Aimer quelqu’un c’est l’aider à vivre.

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Couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

Couleurs de l’incendie est le second volume d’une saga familiale rocambolesque entamée avec le cynique, mais non moins savoureux, Au revoir là-haut. Récompensé par le Prix Goncourt en 2013. Plébiscité par le public et salué par la critique il avait connu un franc succès. En lice pour de nombreux prix littéraires, il avait finalement raflé le plus prestigieux. À l’annonce d’une suite, se posait dès lors la question légitime de sa valeur. Le second opus serait-il à la hauteur du premier ? Eh bien, pour moi c’est un OUI catégorique. Véritable page turner, ce roman est à la hauteur de mes attentes. Au revoir là-haut, mettait l’accent sur la difficulté pour les vétérans de la Grande Guerre de se réinsérer dans une société qui ne demandait qu’à les oublier. Cet opus, quant à lui, nous plonge dans le Paris tumultueux des années 30. Couleurs de l’incendie se concentre sur le destin de Madeleine Péricourt. Fille du richissime banquier Marcel Péricourt. Sœur du fantasque Édouard Péricourt – artiste homosexuel renié par son père et « gueule-cassée » de la guerre 14/18. Ex-épouse du lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle – dont l’activité florissante de profanateur de tombes s’est soldée par la case prison. Cette formidable fresque historique portée par une plume alerte et un souffle époustouflant, s’ouvre sur les obsèques du patriarche. Seule héritière d’une fortune familiale colossale, Madeleine Péricourt se retrouve à la tête d’un empire financier considérable. Mère célibataire et novice en affaires, elle fait figure de proie idéale pour les vautours qui gravitent autour de la famille Péricourt. Tous bien décidés à faire main basse sur l’héritage. À cette situation délicate, s’ajoute le handicap de son fils, devenu paraplégique suite à une chute au cours des obsèques de son grand-père. Vulnérable et isolée, Madeleine est victime d’un complot parfaitement huilé et voit sa situation d’héritière basculer. Animée par un esprit vengeur, elle entend faire payer le prix fort à ceux qui l’ont dupée. Pierre Lemaitre imagine un Paris où banquiers peu scrupuleux, politiciens véreux et voyous à la petite semaine composent un tableau pétulant. Et cela pour notre plus grand bonheur de lecteur.

Une suite à la hauteur des attentes !

À sa sortie, Au revoir là-haut avait connu une presse dithyrambique. Pierre Lemaitre, plus connu pour ses romans policiers s’était aventuré au roman historique et avait relevé le pari avec brio. Il choisit dans la suite d’Au revoir là-haut de faire de Madeleine Péricourt le personnage central de l’intrigue, et c’est une idée lumineuse. Résolument moderne, cette femme au destin hors du commun se révèle bien plus astucieuse dans Couleurs de l’incendie que celle découverte dans le premier ouvrage de la série. La Madeleine que le lecteur avait quitté en refermant Au revoir là-haut était une femme plutôt naïve. L’ex-épouse d’un arriviste qui avait fait de la profanation de tombe son fond de commerce. En effet, fin calculateur le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, de retour du conflit réalise le manque à gagner qu’il y aurait à signer un contrat avec l’État visant à enterrer correctement les soldats tombés au combat tout en remplissant les cercueils de pierres, voire de soldats allemands. Parallèlement, Édouard Péricourt, désavoué par son père pour ses penchants homosexuels et son ambition artistique, se lance dans une escroquerie de grande envergure, avec son compagnon d’infortune Albert Maillard, en simulant la livraison de Monuments aux morts. Monuments qui ne verront jamais le jour. Si le ton de ce premier opus était résolument cynique, le second se veut vengeur. Madeleine n’entend pas se faire flouer aussi facilement. Si sa candeur lui a coûté son héritage, elle ne compte pas laisser ses bourreaux impunis. Se met en place une lente machination sous la houlette de Madeleine. Pierre Lemaitre signe un roman réjouissant où chacun en prend pour son grade. Il passe ainsi toutes les strates de la société au peigne fin en prenant soin d’égratigner toutes les professions.

Un portraitiste de génie

J’ai été étonnée de découvrir que le récit s’articulait autour de Madeleine, sachant que celle-ci n’occupait qu’une place secondaire dans le premier tome. Légèrement en retrait, je craignais que le roman ne pâtisse du manque de fraîcheur de son héroïne. Quelle erreur ! C’est tout l’inverse. Le déclassement dont est victime Madeleine, la propulse au devant de la scène. On découvre une femme autonome et déterminée. Elle s’avère contre toute attente être une héroïne résolument moderne. Le duo formé par Madeleine et son fils handicapé est terriblement attachant. Pierre Lemaitre a un don pour planter ses personnages. Dresser le portrait d’une société à travers ses membres. Les années trente ne sont pas seulement des années d’effervescence artistique, ni de bouillonnement intellectuel mais également une période sombre où les conflits politiques font rage. Pierre Lemaitre dans Couleurs de l’incendie parvient avec doigté à dessiner les contours d’une société en pleine crise identitaire, encore aveugle aux bouleversements politiques majeurs qui se jouent en coulisse. Et, dont chacun mesurera bien assez tôt la portée.

Conclusion

Couleurs de l’incendie est certainement LE roman le plus attendu de cette rentrée littéraire d’hiver 2018. Vous commettriez une grave erreur en passant à côté de ce récit rocambolesque, où les retournements de situations et péripéties se succèdent sans laisser au lecteur le soin de reprendre son souffle. Un roman à lire d’urgence ! Maintenant, il ne nous reste plus qu’à espérer que Pierre Lemaitre ne nous livre pas l’ultime tome de la trilogie d’ici quatre ans.

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Chambre simple, Jérôme Lambert : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

Ayant été conquise par le premier roman de Jean-Baptiste Andrea, publié aux éditions de L’Iconoclaste et paru à la rentrée littéraire 2017, c’est avec grand plaisir que j’ai décidé de me plonger dans Chambre simple, publié également par cette maison d’édition. Mal m’en a pris. Puisque si ce roman polyphonique promet une immersion en plein cœur du milieu hospitalier, au chevet d’un homme victime d’une crise d’épilepsie, il se révèle superficiel et creux. Jérôme Lambert livre un récit désincarné qui n’a pas réussi à m’émouvoir. Une fois n’est pas coutume, ma chronique sera particulièrement courte, n’ayant que peu de choses à dire. Chambre simple est ce que l’on appelle plus communément un roman choral ou roman polyphonique. Chaque chapitre est l’occasion d’offrir au lecteur le point de vue d’un des personnages. Ce procédé narratif a l’avantage d’offrir une multiplicité de perpectives. En général, cela est synonyme de richesse narrative. Jérôme Lambert a découpé son roman de telle sorte à ce que nous ayons le point de vue du patient, de son ex-conjoint, ainsi que du personnel hospitalier au contact du malade. L’auteur développe deux thèmes principaux : la fin d’une histoire d’amour et la maladie. Au fil des pages, l’on comprend que Roman, qui s’est précipité au chevet du narrateur après avoir reçu un appel d’urgence de l’hôpital, est son ex conjoint. Que le narrateur l’a brutalement quitté quelques temps auparavant sans réelles explications. On assiste à quelques réminiscences de leur histoire d’amour, mais là encore nous ne disposons que de bribes sans réel intérêt. À aucun moment on ne rentre dans le vif du sujet, dans la matière de leur histoire, à laquelle je n’ai pas cru une seconde. Ce roman est trop lisse, fade, plat. Mon reproche principal est qu’il manque de saveur. Il n’y a aucune aspérité permettant de donner corps à l’histoire. Si je devais assimiler ce roman à quelque chose de physique, ce serait une sorte de brume, une substance inconsistante, intangible. C’est une sensation assez particulière que je ne saurais décrire autrement. Aussitôt lu, aussitôt oublié. Il existe tellement de romans qui méritent d’être lus que je ne considère pas qu’il faille s’attarder sur cet ouvrage. Cela étant dit, Chambre simple présente l’avantage d’être relativement court – 182 pages, et donc de se lire rapidement. N’hésitez pas à me dire en commentaires ce que vous avez pensé de ce roman, je serais curieuse de découvrir les raisons pour lesquelles cet ouvrage vous a plu.

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Dans les angles morts, Elizabeth Brundage : un thriller psychologique dérangeant

Elizabeth Brundage signe un thriller psychologique haletant avec Dans les angles morts. La narration s’ouvre sur une journée neigeuse, dans une petite ville américaine. Un homme fait une découverte macabre. Le corps de sa femme gît, le cou tranché par une hache, dans le lit conjugal. Comble de l’horreur sa petite fille, Franny, se trouvait sur les lieux au moment du meurtre. L’enquête policière conclut rapidement que Catherine Crale a bien été assassinée sauvagement dans la nuit du 23 février 1979. Et, si aucun indice ne vient étayer la culpabilité du mari, il semble néanmoins que tous tendent à le désigner comme coupable. Un an plus tôt, le jeune couple de New-Yorkais a emménagé dans l’ancienne demeure des Hale, obtenue pour une bouchée de pain aux enchères. Et pour cause, les précédents locataires, un couple de fermiers perclus de dettes, s’y étaient donné la mort. Laissant leurs trois fils Eddy, Wade et Cole orphelins. Le drame familial qui s’est joué dans cette maison lugubre semble y avoir laissé une trace indélébile, s’être incrusté dans les murs. La mort violente des anciens locataires flotte dans l’air, distillant une présence angoissante et rendant l’habitation sinistre. George et Catherine Crale, parents d’une petite fille, forment un couple étrange. Leur union s’est scellée sous la pression d’une naissance imminente, quoique non désirée. Chacun conscient de la nécessité de jouer le rôle qui lui a été attribué. Se résignant, pour elle, au statut de femme au foyer avec une soumission toute naturelle fruit d’une éducation religieuse sévère, tenant son ménage au cordeau et prédisposée à tous les sacrifices. Pour lui c’est avec une soumission feinte, bien enclin à assouvir ses désirs ailleurs, qu’il entend diriger sa vie. On assiste au délitement de ce couple énigmatique, bâti sur des faux-semblants. La personnalité névrotique de Catherine s’accentue au contact d’un époux aux instincts pervers. La peur s’immisce dans le couple. Les non-dits, mensonges et trahisons s’accumulent. Une tension sourde et menaçante s’installe entre les époux. L’atmosphère mortifère imprègne les lieux, annonciatrice d’un dénouement funeste. Contribuant au suspense du récit, qui repose sur la personnalité psychotique du mari, dont l’auteure dresse un portrait psychologique saisissant.

Un thriller psychologique haletant

Il faut reconnaitre à Elizabeth Brundage, un sens aigu du suspense. Tous les ingrédients du roman noir sont réunis et fonctionnent à merveille. L’intrigue se déroule dans une petite ville américaine, dont les fermiers à court de ressources, laissent la place à de riches new-yorkais. Les Hale, un couple de fermiers, en proie à des soucis financiers se retrouvent dans l’incapacité d’honorer leurs dettes. Ne sachant comment se sortir de cette situation inextricable, ils choisissent de se donner la mort par inhalation de gaz. Le plus jeune de leur fils découvre ainsi les corps inanimés de ses parents le lendemain matin. Les trois garçons se voient dans l’obligation de céder la ferme à des inconnus faute de disposer des moyens financiers nécessaires pour la conserver. L’arrivée dans ce contexte du couple Crale, éveille la curiosité des habitants du coin. Bien que tous deux passionnés d’art, Catherine a du renoncer à son travail de peintre afin de se consacrer pleinement à l’éducation de sa fille Franny. Quant à George, il poursuit des études médiocres en histoire de l’art, jusqu’à prétendre au statut d’enseignant à l’université de Chosen. Leur histoire est l’histoire banale de deux jeunes étudiants qui faute de courage se retrouvent empêtrés dans un couple discordant au quotidien morose. La naissance de leur fille maintenant leur union à bout de souffle. George mis au courant du drame survenu à la ferme, décide de cacher la vérité à sa femme. Les semaines passant, celle-ci est pourtant témoin à plusieurs reprises de phénomènes troublants. Les portes claquent, une musique s’échappe du piano, des bruits de pas se font entendre. Consciente de l’étrangeté de la situation, elle est pourtant convaincue de partager sa maison avec les anciens locataires. En parallèle, son couple se délite au rythme des mensonges de son mari. La situation s’enlise jusqu’à devenir suffocante.

La finesse de l’analyse psychologique des personnages

L’angoisse ressentie à la lecture du roman d’Elizabeth Brundage provient des personnalités névrotiques des personnages. George Crale, véritable pervers narcissique, souffre de troubles psychologiques, le conduisant à asseoir sa position de mâle dominant au sein de son couple. Bien décidé à faire plier sa compagne au gré de ses humeurs. La terrassant si besoin est et la réprimandant violemment. Ce besoin de puissance se manifeste dans sa manière de soumettre son épouse. La dévalorisant et la dénigrant continuellement. Lui renvoyant à la figure le dégoût qu’elle lui inspire. La maintenant dans une situation de dépendance affective. La menaçant de lui retirer la garde de sa fille si l’envie lui prenait de mettre les voiles. Fin manipulateur, il éprouve au fil des jours le pouvoir que lui confère sa position de tortionnaire, exerçant une pression psychologique permanente sur sa femme. Le personnage imaginé par Elizabeth Brundage prend un plaisir jubilatoire à adopter un comportement de prédateur sexuel. Catherine, bien que victime d’un harcèlement moral qui va en s’intensifiant, ne peut se résoudre à être séparée sa fille. Élevée selon les préceptes de la religion catholique, elle ne conçoit pas de quitter le domicile conjugal. Elle est imprégnée du rôle de mère et d’épouse modèle qui lui a été inculqué depuis l’enfance. Face à l’échec cuisant de son mariage, elle joue la carte de l’aveuglement. Jusqu’au dénouement final.

Conclusion

Dans les angles morts est un thriller efficace, l’auteure distille avec brio une angoisse tenace au fil des pages. Qui ne fait que s’intensifier. Dotée d’un véritable don pour décortiquer la psychologie des personnages, l’auteure nous fait assister en qualité de témoin au lent processus de destruction d’une cellule familiale, sous le joug d’un pervers narcissique. Je vous recommande ce roman à la fois angoissant mais terriblement exaltant.

>>> GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2018 (#GPLE)

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Fugitive parce que reine, Violaine Huisman : un portrait de mère d’une beauté inouïe

Violaine Huisman signe un premier roman magistral, d’une beauté inouïe. Roman qu’elle consacre à sa mère, Catherine. Mère excessive, fantasque, instable, indubitablement défaillante mais terriblement aimante. Écrire sur la figure maternelle, sujet galvaudé me direz-vous ? Maintes et maintes fois rebattu en littérature. De la mère dévouée vouant un culte à son fils chez Romain Gary, à la mère indigne décrite par Hervé Bazin, à la mère autodestructrice racontée plus récemment par Delphine de Vigan, la littérature regorge de descriptions de figures maternelles. Fugitive parce que reine était donc un pari osé, remporté avec succès. Violaine Huisman s’essaye à un exercice périlleux, qu’elle relève haut la main en évitant tous les écueils. Dans ce roman elle interroge, en filigrane, la question de l’identité féminine. Une identité supplante-t-elle une autre ? L’amante doit-elle s’effacer devant la mère ? Le désir avilie-t-il la figure maternelle ? Catherine n’aura de cesse que de jongler avec la multiplicité des facettes qui définissent une femme, sans pour autant réussir un jour à les concilier. Tour à tour femme fatale, amante audacieuse, épouse soumise, mère attentionnée et dépassée. Catherine, née Cremnitz, ne portera pas moins de sept noms différents. Toute sa vie, elle sera tiraillée par la question de son identité. Issue d’un viol, à une époque où l’avortement n’était pas légalisé. Enfant non désiré. Elle naît un 1er avril, comme un clin d’oeil du destin. Ses premières années, c’est à l’hôpital Necker qu’elle les passera, alors atteinte d’une maladie infantile. Par la suite diagnostiquée maniaco-dépressive. Marquée par la sécheresse d’une mère revêche, elle tentera dans les bras des hommes de combler ce manque affectif. Violaine Huisman raconte sa mère, ses lacunes affectives inapaisables qui ont laissé une empreinte indélébile. Elle nous offre un premier roman fulgurant, un destin de femme – avide d’amour, sublime et tragique, rattrapée continuellement par un passé trop lourd à porter. Le tout dans une langue exquise qu’on savoure avec délectation. Roman à découvrir d’urgence !

Un portrait psychologique saisissant

Le plus ardu dans ce type d’exercice littéraire consiste à trouver la distance adéquate avec le sujet. Écrire sur sa mère pose évidemment le problème de la mise en perspective. Cela touche intimement l’auteur. Il faut s’assurer de ne pas se laisser submerger. Essayer de faire preuve de neutralité. Ne pas laisser la subjectivité interférer, ce qui pourrait in fine altérer l’authenticité du propos. Le nuancer à l’extrême, pour finalement le dénaturer. Le projet de Violaine Huisman n’est en aucun de cas de fustiger l’éducation que sa sœur aînée et elle ont reçue. Puisque si elles ont grandi dans une famille que les adultes s’évertuent à torpiller joyeusement, de l’amour elles en ont reçu. Maladroitement mais généreusement. D’un père aux abonnés absents et d’une mère psychologiquement fragile. Dans la seconde partie de l’ouvrage, Violaine Huisman révèle les fêlures sur lesquelles sa mère s’est construite. Un terrain friable, qui au premier coup de vent s’effrite, faisant basculer Catherine dans les limbes de la folie. Seul l’amour qu’elle éprouve pour ses filles pourra alors la faire sortir de sa torpeur. Comme une béquille, sa mythomanie elle ne l’a développé que pour occulter voire sublimer ce qui était insupportable. Alors Catherine s’invente, oscille dangereusement d’un excès à l’autre. C’est cette exubérance qui est relatée ici. Cette propension à l’hubris. Une vie de famille rythmée au gré des humeurs d’une femme instable. Partagée entre sa vie de femme et son rôle de mère.

Un récit biographique honnête et émouvant

L’auteure porte un regard honnête sur sa mère, dénué de ressentiment. Consciente de ses faiblesses, elle fait preuve de bienveillance à son égard et ne lui fait pas grief de son inaptitude à offrir un cadre familial stable et apaisant. Au contraire, il émane de ce texte une empathie profonde et sincère de la part de l’auteure à l’égard de sa mère. Fugitive parce que reine est un récit bouleversant, et une très belle manière de rendre hommage à celle qu’elle et sa sœur appelaient « maman chérie que j’aime à la folie pour toute la vie – et pour l’éternité du monde entier ».

Conclusion

Violaine Huisman parvient avec brio à se délester de sa subjectivité pour raconter sa mère. La comprendre, se mettre à sa place et imaginer au vue de son passé le défi qu’à pu être sa vie. Partie avec les mauvaises cartes en main, elle a pourtant su transmettre tout l’amour dont elle était capable à ses filles. Ce roman est un énorme coup de cœur. Au-delà du talent indéniable de l’auteure en tant que conteuse, il faut souligner la beauté de la langue. Vous ne pouvez pas passer à côté de cet ouvrage de la rentrée littéraire 2018 ! 😉

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Le passé, Tessa Hadley : un huis clos familial en plein cœur de la campagne anglaise

Tessa Hadley imagine un huis-clos familial évoluant dans un temps suspendu, une sorte de sursis, un temps de latence,  qu’elle nous octroie avant l’issue inéluctable de cette réunion de famille. Le prétexte à cette réunion est la mise en vente de la maison de leurs grands-parents, lieu où se cristallisent toutes les tensions. Maison dotée d’un certain magnétisme où les souvenirs affluent. Réminiscence confuse d’une enfance mouvementée mais heureuse. D’un passé révolu auquel chacun se rattache imperceptiblement sans en avoir pleinement conscience. Un passé qui entrave leur liberté d’action.Tessa Hadley plante le décor de son roman en plein cœur de la campagne anglaise, dans un cadre bucolique typique de la littérature victorienne. Une végétation luxuriante propice à une certaine effusion des sentiments, l’austérité morale incarnée par la présence silencieuse d’un bâtiment religieux.  Dans cette ambiance crépusculaire, on observe la lente déliquescence de cette bourgeoisie anglicane de campagne. Une mélancolie diffuse s’inscrivant dans la tradition romantique. L’explosion d’une cellule familiale à bout de souffle, soumise à une promiscuité qui coûte à chacun de ses membres et qui accélérera le processus déjà entamé. Cette proximité non désirée agira comme un catalyseur, libérant les névroses de chacun. Il émane de ce roman une sensualité rance accentuée par le style chargé de l’auteure. Tessa Hadley dresse des portraits psychologiques extrêmement fins. Sa plume souligne avec subtilité les traits de caractère de chacun des membres de la famille. Elle s’évertue à décortiquer chacune des aspérités des personnages avec le plus de justesse possible. Dans ce temps en suspens déconnecté de la réalité, la tension monte. Les enfants s’initient à des jeux dangereux, des adolescents découvrent les joies de la sensualité, tandis que des pulsions violentes secouent le quotidien morose de ceux qui s’étaient résignés. L’ambiguïté s’insinue dans les rapports, la tension est palpable, jusqu’à atteindre son paroxysme.

Un huis-clos familial dans la veine de la littérature victorienne

Tessa Hadley a conçu un roman qui s’inscrit dans la plus pure tradition de la littérature victorienne avec un soupçon de modernité. Le récit oscille entre passé et présent, entre mai 68 et l’époque actuelle. L’auteure jongle habilement entre ces deux époques, les imbriquant avec doigté pour mieux souligner les implications de l’une sur l’autre. Le lieu de l’intrigue, soit la campagne anglaise, est emprunt d’un charme désuet. Le climat, oscillant entre chaleurs estivales et averses interminables, imprègne le récit d’un certain romantisme. Le tempérament des personnages se fixant au diapason du climat ambiant. Le lieu dans lequel chacun évolue occupe une place prépondérante. Il confère au récit une dimension énigmatique, une aura mystérieuse. Il agit sur l’état psychique de chacun, laissant infuser une tension sourde. Les descriptions sont d’une telle précision, que les images se fixent sur la rétine du lecteur. Les relations complexent qui lient chaque membre de la famille sont soumises à l’œil scrutateur de l’auteure. Révélant leur caractère malsain, quasi incestueux. La mise à nue des angoisses de chacun rend les personnages à la fois attachants, mais également irritants. Les jalousies enfantines se sont muées en rancunes féroces. La frustration a laissé place à un ressentiment tenace que chacun finit par expérimenter. Tessa Hadley excelle dans l’art de révéler les émotions imperceptibles, les maux qui pourrissent les relations familiales. On assiste en qualité de témoin à la lente dissolution du noyau familial. À la coupure salvatrice du cordon ombilicale.

Un style lyrique (un peu trop) chargé

Adepte d’un style plus concis et percutant, j’ai trouvé la plume de l’auteure quelque peu filandreuse par moment. Certains passages traînent en longueur, l’auteure pêche par manque de clarté. Certains détails s’avèrent inutiles et ne font qu’alourdir le propos de l’auteur, sans rien apporter à l’intrigue. L’écriture lyrique contribue à l’impression d’être hors du temps, isolé, retranché dans cette maison de campagne. Néanmoins, j’ai relevé quelques maladresses. Certaines métaphores tombent à plat. Le roman ayant été traduit de l’anglais, il est possible que ces détails soient imputables au travail de traduction, cela dit ne l’ayant pas lu dans sa version originale je ne pourrais aucunement trancher.

Conclusion

Malgré quelques bémols, je trouve ce roman plutôt réussi. L’auteure parvient à créer une atmosphère lourde, oppressante. L’analyse psychologique des personnages contribue au sentiment de malaise qu’éprouve le lecteur à la lecture de ce roman. Les personnages tiraillés par leurs névroses se révèlent plus complexes qu’il n’y paraît. Je vous conseille ce roman en cette période de fêtes de fin d’année, muni d’un verre de vin chaud, d’un plaid, les pieds au chaud près d’un feu de cheminée 😉

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Max et la grande illusion, Emanuel Bergmann : le pouvoir de l’émerveillement

Max et la grande illusion est un premier roman réussi, qui, sur un ton faussement léger aborde l’enfer de la Shoah. L’effroi pointe sous l’apparente légèreté dans un récit pétillant et emprunt d’humour. Nous sommes en Europe centrale, à Prague, à l’orée de la seconde guerre mondiale. Mosche Goldenhirsch, fils de rabbin – ou du voisin du dessus, sa filiation n’ayant jamais été clairement élucidée – fugue du domicile familial. Quelques jours auparavant, une rencontre a bouleversé sa vie. La princesse Ariana, officiant dans un cirque itinérant, l’a littéralement subjugué par sa beauté. La découverte du monde du spectacle, de l’univers de la magie et de l’illusion a agi comme une révélation sur le jeune garçon habitué à vivre dans l’austérité de l’enseignement hébraïque. Ressorti émerveillé de la prestation, il n’aspire qu’à une chose, rejoindre le Cirque magique. Susciter l’admiration et maintenir l’illusion. De cette exaltation, naîtra sa vocation. Pour cela, face à la montée du nazisme et à l’antisémitisme ambiant, Mosche Goldenhirsch disparaîtra pour laisser place au Grand illusionniste Zabbatini, venu des confins de la Perse. Un demi-siècle plus tard, un jeune garçon dénommé Max Cohn fait la douloureuse expérience du principe de réalité. Mom et Dad, qui ne cessent de se disputer – le point névralgique de leurs désaccords étant principalement une obscure prof de yoga particulièrement souple – lui annoncent qu’ils vont divorcer. Son univers vole en éclats. Jusqu’à ce qu’il fasse une découverte qui va tout changer. Max trouve, tombé d’un carton de déménagement, un vieux vinyle ayant appartenu à son père. Sur la pochette de ce vinyle figure la photo du Grand Zabbatini ! Ce dernier promettant détenir la formule de l’amour éternel. Il n’en fallait pas plus pour que l’imagination du petit Max s’emballe. Cette découverte est une véritable aubaine, Max y voit là le moyen de réconcilier ses parents et de résoudre tous ses soucis. Petit bémol, le disque est rayé. Ni une, ni deux Max part à la recherche de l’illustre magicien bien décidé à obtenir la formule magique.

Un conteur est né !

Avec Max et la grande illusion, Emanuel Bergmann signe un premier roman addictif. Une fois entamé, impossible de le lâcher ! Une lecture réjouissante parfaitement de saison. La rentrée littéraire 2017 a été particulièrement sombre, laissant peu de place aux récits fruits de l’imagination des auteurs. La tendance actuelle veut que le réel prenne le pas sur la fiction. Avec Max et la grande illusion, l’auteur allemand rééquilibre la balance et nous en met plein les yeux. Le rythme est soutenu, l’intrigue bien ficelée, les personnages attachants, et ça fait du bien. Max et la grande illusion n’est pas forcément un grand roman, l’écriture est fluide mais le style manque de caractère, néanmoins c’est un très beau roman. On se laisse porter par la plume de l’auteur. Le cynisme du Grand Zabbatini, devenu un vieillard aigri, se marie à merveille avec la candeur du jeune Max prêt à tout pour rabibocher ses parents. Les deux compères forment un duo détonnant et attachant.

Un ton enjoué pour mieux cacher une réalité difficile à évoquer

Sous couvert du ton enjoué qui rythme le récit, se dessine une réalité cruelle. Celle de la Shoah, des camps de concentration, des rafles et de la délation. Avec Max et la grande illusion, le lecteur suit deux destins en parallèle, amenés à se croiser. Le Grand Zappatini découvrira que l’on ne peut nier indéfiniment qui l’on est, les événements se chargeront de lui rappeler le petit garçon qu’il a été. Le monde merveilleux dans lequel il s’était réfugié ne pourra le protéger, l’histoire finit toujours par nous rattraper. Si Zabbatini en vieillard désabusé de la vie, fait figure du clown triste – porté sur les club de striptease, il s’efforcera de maintenir l’illusion, l’enchantement dans les yeux du jeune garçon. Laissant ainsi le charme de la magie opérer une dernière fois avant que la dureté de la réalité ne lui soit révélée.

Conclusion

Max et la grande illusion est un premier roman qui nous entraîne dans l’univers merveilleux de l’art de la magie, où un jeune garçon croit encore au pouvoir miraculeux des mots prononcés par un grand magicien. Le duo de choc formé par le Grand Zappatini et le petit Max est doté d’un charme fou. Nous entamons avec eux un voyage à travers l’Europe centrale, à un moment de l’histoire où l’enchantement a cédé la place à l’horreur.

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

 

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« Arrête avec tes mensonges », Philippe Besson : le récit autobiographique d’un premier amour

«Arrête avec tes mensonges» le sermonnait sa mère, gamin, lorsque lui reprenait cette manie d’inventer des histoires. Prémices des travers de l’écrivain pour qui le rapport avec le réel demeure complexe, la réalité offrant une multitude de perspectives, d’interprétations. Dès l’enfance Philippe Besson prenait un malin plaisir à affabuler, distordre la réalité. Il ne le sait pas encore mais bien plus tard il en fera son métier. Une fois n’est pas coutume Philippe Besson fouille son passé et décide de se pencher sur un épisode fondateur de sa vie amoureuse, son premier amour. Homosexuel assumé, l’auteur n’a jamais ressenti le poids de la culpabilité ou de la honte pesait sur lui. Très jeune son orientation sexuelle s’impose à lui. Et pour Philippe Besson, il n’a jamais été question de la refouler, l’occulter comme un secret inopportun. Dans un style épuré et sobre, une langue déliée, dénuée de pathos, Philippe Besson évoque cet amour adolescent. Lui, le fils du prof, à à peine dix-sept ans, lunettes d’intello et pull jacquart, s’éprend de Thomas Andrieu, fils de paysans, au charme ravageur. Contrairement à lui, Thomas n’a pas la force d’assumer qui il est. Ces premiers émois, qui au fil des rendez-vous se muera en affection, attachement, amour (?), se vivent cachés. Conscients de ce qui les sépare, cette histoire a une fin programmée. Philippe Besson, élève brillant est promis à de belles études. L’un partira, l’autre restera. L’histoire prend fin. Des années plus tard, Philippe Besson tombe sur le fils de l’homme qu’il a aimé. Les langues se délient, la vérité surgit et les souvenirs remontent. Philippe Besson nous offre un récit poignant, d’une sincérité désarmante. Il interroge des thèmes forts, tels que l’identité sexuelle, le rejet amoureux, l’absence, le manque, les rendez-vous manqués. Thèmes de prédilection de l’auteur.

Un récit autobiographique qui sonne juste

Nous sommes dans les années 80, à Barbezieux, commune du sud-ouest de la France. Philippe Besson n’a pas encore embrassé la carrière d’écrivain. Il est un adolescent appliqué, dont les résultats scolaires augurent de longues études. Pétri de doutes, il ne perçoit pas ce que les autres pressentent chez lui, ceux qui le prédestinent à une brillante carrière. Thomas Andrieu est de ceux-là. Il sait qu’un jour, bientôt, Philippe partira. Il connaît l’issue inéluctable de leur relation avant même qu’elle ne commence. Philippe lui n’ouvrira les yeux que plus tard, aveuglé par ses sentiments. Si à l’adolescence tout est remis en cause, il y a bien une chose de certaine, c’est son attirance pour les garçons. Celle-ci ne souffre aucun doute. Si l’auteur s’amuse à composer avec le réel, ses préférences il n’a jamais été question de les travestir. À cette époque cette différence isole. Philippe Besson sera la cible des railleries de ses camarades. C’est dans ce contexte que Thomas Andrieu surgit dans sa vie. L’attraction est d’abord charnelle. Ils répondent au désir impétueux des corps. Cependant, l’ardeur des étreintes laissent place peu à peu à des sentiments chez Philippe, qui jamais ne franchira le cap de les exprimer à voix haute. À formuler clairement ce qu’il ressent, pressentant chez celui qu’il aime une réticence à prononcer certains mots. Il respectera la loi du silence imposé par son amant qui n’entend pas divulguer sa véritable identité. Philippe Besson aborde avec finesse le sujet si délicat de l’identité sexuelle. Il choisit de livrer un moment clé de sa construction, un pan de son intimité. L’écriture souple et pénétrante relate à merveille la confession de l’écrivain.

Aux origines de l’écrivain

Philippe Besson lève le voile sur le mystère qui entoure l’écrivain. L’homme démystifie le romancier en nous donnant les clés de compréhension de son œuvre. Puisque finalement, c’est de ça dont il s’agit. De la matière première dont se servira un jour le romancier. Le terreau de ses romans. Lui-même, fait de cette relation amoureuse, la matrice de son œuvre, la thématique centrale sur laquelle s’appuie chacun de ses ouvrages. Inlassablement il refera vivre à ses personnages des situations déjà vécues. Il serait judicieux, alors, de se replonger dans les ouvrages du romancier. De les appréhender sous un oeil nouveau, plus vif, éclairé. Un œil alerte saura déceler la réalité maquillée.

Conclusion

Salué par la critique et lauréat du Prix de la Maison de la presse 2017, «Arrête avec tes mensonges» est un récit autobiographique touchant. Philippe Besson se confie sans fards sur cette relation amoureuse fondatrice. Avec des mots simples, parfois crus, il sait toucher le lecteur.

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