Toutes les Publications De Books'nJoy

🎃 {Sélection spéciale} : #Halloween 2022 

L’automne est ma saison préférée, les couleurs chaudes orangées, les camaïeux de brun, une atmosphère cocooning qui donne envie de se lover dans un fauteuil en cuir un plaid écossais sur les genoux au coin d’un feu de cheminée avec une tasse de thé 🍵 🍁 Alors dans ma PAL d’Halloween j’en ai profité pour glisser des livres mêlant fantastique, horreur ou merveilleux : une enquête policière dans un manoir anglais, une maison hantée et des classiques de la littérature gothique et vampirique… 🕯


🧛🏻‍♂️ Dracula de Bram Stoker

Dans ce roman fantastique, monument de la culture populaire et classique de la littérature gothique, l’écrivain irlandais Bram Stoker met en scène le personnage du comte Dracula, un vampire aristocratique, entre l’Angleterre et la Transylvanie au 19e siècle, dans un château retiré des Carpates.


🏰 Les sept morts d’Evelyn Hardcastle de Stuart Turton

« Mixez Agatha Christie, Downton Abbey et Un jour sans fin… » d’après les Éditions 1018, ça promet ! Une enquête policière qui mêle surnaturel, boucle temporelle et luxueuse demeure anglaise à la manière d’un cluedo géant…


🏚 La maison hantée de Shirley Jackson

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Se dressant à flanc de colline et cerclée par la masse sombre de la forêt, Hill House est un chef-d’œuvre d’architecture gothique, construit en trompe-l’œil par un homme à l’esprit dérangé. Peu à peu, la maison s’anime, contribuant à l’atmosphère envoûtante et saturée, conduisant les habitants à la lisière de la folie. (Lire la suite)


🪞 Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde

Jeune dandy anglais, Dorian Gray scelle un pacte avec le diable : la promesse d’une jeunesse éternelle, tandis que le portrait de son âme, lui, vieillit, reflétant au fil du temps la noirceur de son âme. Narcissisme et culte de la beauté, ce classique de la littérature anglaise n’a rien perdu de son actualité.


👻 Le Fantôme de Canterville d’Oscar Wilde

Ce recueil de nouvelles joue avec les codes du conte gothique : assassinats, fantômes, demeures lugubres avec un charme et un humour typiquement anglais.


{Sélection spéciale} : Halloween & #PalAutomnale 2020

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BELLES LECTURES À TOUS !

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Un psaume pour les recyclés sauvages (T.1), Becky Chambers : Planet opera & SF positive, une méditation merveilleuse entre un moine et un robot sur le sens de la vie

« Pourquoi, toi, tu aurais besoin d’avoir un but pour te sentir en paix avec toi-même ? […] Rien n’a de but. Le monde existe point final. […] exister dans le monde et l’admirer, ça suffit. Tu n’as pas besoin de justifier ni de mépriser ton existence. Tu as le droit de te laisser vivre. » Envoyé par les robots réfugiés au cœur de la forêt depuis la Transition pour répondre à la question : « De quoi les humains ont-ils besoin ? », Omphale assiste démuni au désarroi de Dex, son ami. « Je suis quoi, si je ne suis pas moine ? »/ »Ça ne te gêne pas ? L’idée qu’en fin de compte ta vie n’aurait aucun sens ? »/ »Qu’est-ce qui cloche en moi ? »/ »Je ne me comprends pas moi-même ! ». Autant de questionnements existentiels que Froeur Dex a fui en sillonnant les routes sur son chariot-vélo en qualité de moine de thé. Jusqu’au jour où écrasé par l’inertie, il réalise que sa vocation ne suffit plus à combler le vide qui s’est insinué en lui. Face à la perte de sens de son existence, le moine de vingt-neuf ans plaque tout pour emprunter une route inconnue. C’est là, en pleine nature sauvage, autour d’un feu de camp, qu’Omphale apparaît. Un robot aux composants recyclés, la tête métallique carrée qu’illuminent des yeux d’un bleu chaleureux. Par le biais des conversations entre les deux êtres non genrés engagés dans une quête de vérité, Becky Chambers utilise le procédé de la maïeutique pour développer une réflexion philosophique et ontologique magnifique. Étranger aux doutes des humains, Omphale accompagne son ami dans son cheminement spirituel intérieur avec simplicité et bienveillance. En lui suggérant que la vérité n’est pas à rechercher ailleurs que dans l’observation de ce qui est, peut-être ce dernier trouvera-t-il enfin la paix. « À mon avis tu prends un concept acquis pour un besoin instinctif » ; celui de donner un sens à tout prix à sa vie. Chef de file de la SF positive, Becky Chambers nous convie à un voyage initiatique poétique loin des canons habituels de la science-fiction. D’une profondeur et d’un charme inouïs, ce planet opera guidera ceux qui se sont égarés, oubliant qu’habiter le monde et s’en émerveiller suffit.

Dédicace

Pour vous qui avez besoin de souffler


Becky Chambers, SF positive & inclusive

LA SCIENCE-FICTION : QUE DES MECS, OÙ SONT LES FEMMES ?!

À la recherche d’un livre feel-good, sans être mièvre pour autant, j’ai fait un saut à la Librairie Fantastique, située dans le 12e arrondissement de Paris. Cette librairie est spécialisée dans les littératures de l’imaginaire, un domaine très vaste, où les abréviations et sous-genres pleuvent : SF, SF positive, SFFF, fantastique, fantasy, fantasy épique, space opera, planet opera, cyber punk, post-apocalyptique, dark fantasy, uchronie, dystopie, et j’en passe ! Difficile de s’y repérer. Si j’avais une vague idée de la plupart de ces catégories, en revanche je n’avais encore jamais entendu parler de SF positive, encore moins de l’autrice américaine Becky Chambers, saluée par la critique et auréolée du très prestigieux Prix Hugo – prix littéraire américain crée en 1953 récompensant chaque année une œuvre de science-fiction ou de fantasy publiée l’année écoulée – pour L’espace d’un an – premier volet de sa trilogie : Les Voyageurs. La SF pure et dure et les grands classiques du genre tels que : Fondation d’Isaac Asimov, Dune de Frank Herbert, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Le problème à trois corps de Liu Cixin, Ravage de René Barjavel, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, La Guerre des mondes de H.G. Wells, 1984 de George Orwell ont TOUS été écrits par des hommes, racontent des histoires d’hommes dans un monde exclusivement (sauf rares exceptions) d’hommes. Une vision pour le moins réductrice de l’humanité. Rien que l’exemple du Seigneur des Anneaux est édifiant : quatre femmes trouvent leur place dans cette œuvre culte. Leur rôle étant largement secondaire. Découvrir la plume engagée de Becky Chambers a donc été une vraie claque ! Une bouffée d’air frais. D’autant que si l’atmosphère qui se dégage de cette novella est douce et cotonneuse, le style de l’autrice est précis, touche juste. Il n’y a pas un mot en trop. Tout est pesé et parfaitement dosé. Chaque réflexion subtilement amenée découle des échanges entre Frœur Dex et Omphale suivant un procédé didactique fluide et maîtrisé. Ici, pas de vaisseaux à torpiller ou d’ego à flatter, mais une réflexion ontologique sur le sens de l’être, de la vie, ce qui contribue à donner un sens à notre existence. Face à sa crise de foi, Frœur Dex se met à douter. C’est le doute qui va le pousser à voyager, à partir sur les routes de Panga, en quête de vérité. En cela, Un psaume pour les recyclés sauvages est un récit initiatique futuriste. L’emploi de l’écriture inclusive contribue au message d’amour et d’humanité véhiculé par Becky Chambers. D’ailleurs, le fait que les héros soient non genrés n’empêchent pas de s’identifier à eux. Au contraire, leurs interrogations en deviennent universelles. Les rapports entre tous les personnages – notamment entre Frœur Dex et Frœur Baskin qui ont été amant.e.s au début du roman – sont respectueux et n’entravent jamais leur intimité. La violence n’a pas sa place, tandis que l’apprentissage dans de nombreux romans de SF/Fantasy passe par une épreuve douloureuse : les héros sont orphelins, ont été abandonnés, violentés, ont vécu une enfance compliquée ou vivent dans un monde en guerre. Dépasser les épreuves imposées par la vie les forge et leur permet de s’endurcir et donc de grandir. Le postulat est donc que grandir implique de souffrir. Sympa ! Comme si l’émancipation ne pouvait s’effectuer par le biais de réflexions et de conversations, de contacts avec autrui nous proposant des parcours de vie que nous n’aurions pas envisagés. Peut-être qu’il serait temps d’observer le monde autrement. Qu’une vision manichéenne du monde ne permet pas d’épouser toute sa complexité.


La liberté : le chemin vers le bonheur ?

Un beau jour – à vingt-neuf ans, Frœur Dex se réveille et constate à regret que son métier de moine aux Bocages ne le satisfait plus. Que ce qui contribuait à son bonheur : les tâches répétitives qui ponctuaient ses journées ne font plus sens. Le trouble se mue rapidement en malaise, s’étendant en cercles concentriques à l’ensemble des aspects de sa vie. Tout d’abord son cadre de vie. La ville l’étouffe. L’absence de nature est un manque qui, une fois constaté, ne fait qu’empirer : « Iel n’avait jamais vécu dans le voisinage de grillons qui chantaient, mais, une fois, qu’iel eut remarqué l’absence de leur chant dans les sons et la ville, elle était devenue impossible à ignorer. » Même après deux années sur les routes de Panga à conduire son chariot-vélo et à servir du thé en recevant les confessions d’humains en quête d’un moment privilégié, Dex ne peut se défaire d’un sentiment d’inachevé. Une sorte de dissonance cognitive, source de tension. L’écart a continue de se creuser entre ce à quoi il aspire, ce qu’il fait et ce qu’il est. Le choix de quitter le monastère pour aller au contact des autres a eu un effet apaisant dans les premiers temps, puis le doute est revenu. Frœur Dex réunit toutes les conditions pour être heureux, et pourtant il ne l’est pas. La point de friction se situe peut-être dans le schéma de pensée qu’il a intériorisé et qui a participé à édicter les critères de son bonheur, les fameuses cases à cocher. Au lieu de chercher à traiter les symptômes d’un mal-être persistant, Frœur Dex décide de s’atteler à la racine du problème. Il quitte tout. Abandonne son chariot-vélo à l’orée de la forêt pour s’y émerger. C’est là, en retrait de la société, qu’il va se trouver et rencontrer celui qui l’accompagnera avec bienveillance sur le chemin de la connaissance de soi. Qui le repoussera dans ses retranchements et lui montrera que c’est la propension humaine à l’anthropocentrisme, cette idée que l’espèce humaine a une mission, qui nourrit ses frustrations.

Pendant ces nuits blanches, Dex se demandait souvent où iel allait au juste. Iel n’avait jamais vraiment trouvé la réponse. Iel y allait quand même.

Je suis quoi, si je ne suis pas moine ?

[…]

– Vous… » Omphale désigna Dex. « Qui nous avez créés… » Il se planta le doigt sur le torse. « …Nous avez créés dans un but bien précis. Un but qui était gravé en nous. Mais lors de l’Éveil, quand nous avons dit : « Nous avons conscience de notre but et nous n’en voulons pas », vous avez accepté notre décision. Non contents de l’accepter, vous avez tout reconstruit pour vous adapter à notre absence. Vous étiez fiers de nous qui avions transcendé notre but, et fiers de vous qui aviez respecté notre individualité. Mais alors, pourquoi tiens-tu absolument à te fixer un but, pourquoi te rends-tu malade à l’idée de ne pas le connaître, pourquoi cela te désespère-t-il ? Si tu comprends que, pour les robots, l’absence de but – notre refus des buts que vous aviez fixés pour nous – est la preuve suprême de notre maturité intellectuelle, pourquoi t’épuises-tu à chercher le résultat inverse ?

– Tu es ici pour apprendre à connaître les humains.

– Ça, c’est ce que je fais. Ce n’est pas ma raison d’être. Quand j’en aurais terminé avec cette mission, je passerai à autre chose. Je n’ai pas de but, pas davantage qu’une souris, une limace ou une ronce. Pourquoi, toi, tu aurais besoin d’en avoir un pour te sentir en paix avec toi-même ?


« L’Éveil » des robots : une question éthique

Nous n’avons jamais connu d’autre vie que celle conçue par l’humanité, depuis nos corps jusqu’à nos tâches en passant par les bâtiments que nous occupons. Nous vous remercions de ne pas nous contraindre à rester ici, et, même si votre proposition nous touche, nous souhaitons quitter vos vills d’observer ce qui n’est pas une création : la nature sauvage.

Pour une raison inconnue, des centaines d’années avant que ne s’ouvre le roman, les robots crées par les humains dans un but industriel se sont éveillés. Se sont mis à conscientiser leur place dans le monde, à l’interroger. « L’ère des usines » a laissé place à « L’éveil » et un changement de paradigme s’est opéré. Utiliser des machines sans âme à des fins productives est une chose, une autre de maintenir prisonnier un « être » contre sa volonté en le forçant à effectuer des tâches ingrates qu’on rechigne soi-même à réaliser… Face à cette réalité, la culpabilité des humains a fini par l’emporter sur les intérêts financiers et un accord fut scellé. Les robots ont quitté les usines, recouvrés leur liberté et gagner la forêt. Suite au refus catégorique des robots d’intégrer la société des hommes en tant que citoyens libres et leur souhait de fuir la civilisation moderne pour regagner la nature sauvage, le monde s’est scindé en deux. Depuis la « Promesse de séparation », nul contact entre humains et robots n’a été recensé. Quant à savoir quel Dieu régit la conscience des robots, le mystère reste entier. Avec une grande délicatesse, le worldbuilding (= univers fictionnel qui sert de cadre au roman) crée par Becky Chambers aborde une question éthique fondamentale : la différence de traitement entre des « êtres » que l’on estime doués de conscience et ceux qui en seraient dénués. Les robots appartiennent-ils aux hommes qui les ont créés ? Ou, dès que ces derniers se révèlent aptes à éprouver des sentiments et des émotions, leur libre arbitre est engagé ?


Un récit initiatique futuriste aux allures de fable écologique

Le malaise ressenti par Dex né du chant des grillons qui, bien qu’il n’en ait jamais fait l’expérience, lui manque. Ces sons d’avant la Transition appartenant à un écosystème englouti, ont été enregistrés et ne peuvent être écoutés que par le biais de la technologie. L’humain étant un être vivant, son indifférence face à l’extinction des espèces ne peut être que de courte durée, puisque la destruction de l’écosystème finira in fine par l’impacter. En situant ici la prise de conscience de Dex, Becky Chambers invite inévitablement à repenser notre manière d’interagir avec le vivant. 

Dans la vie, parfois, arrive un moment où on a absolument besoin de foutre le camp de la ville. […] Frœur Dex ne la supportait plus. L’envie de partir était née avec l’idée du chant des grillons. […] Assez vite, Dex avait dépassé le stade du simple caprice ou du regret fugace pour un insecte lointain. L’envie gagnait tous les recoins de sa vie. Quand iel regardait les gratte-ciel, iel ne s’émerveillait plus de leur taille, iel déplorait leur densité : une humanité entassée à l’infini, si serrée que les plantes qui grimpaient le long de leurs boîtes de caséine s’enchevêtraient. Cette sensation d’une cité devenue prison se fit intolérable. Dex voulait habiter un lieu qui s’étendait au lieu de s’élever.

C’était la norme depuis la Transition, quand les habitants avaient légiféré sur la répartition territoriale. Cinquante pour cent de l’unique continent pangaïen était dévolus à l’usage humain ; le reste appartenait à la nature, et l’océan serait presque entièrement intouché. Quand on y pensait, c’était hallucinant : la moitié des terres pour une seule espèce, l’autre pour les milliers d’autres. Mais l’humanité avait un don pour bouleverser tout équilibre. Accepter une limite constituait déjà une victoire.


Mon appréciation : 5/5

PRIX HUGO DU MEILLEUR ROMAN COURT 2022

Date de parution : 2021. Aux Éditions de L’Atalante, collection La Dentelle du Cygne, série Histoires de moine et de robot, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Surgers, 136 pages.


Idées de lecture…

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Watership down, Richard Adams : une odyssée lapine, entre récit d’aventure épique, parabole politique et fable écologique {#RomanCulte}

« Les bêtes ne se comportent pas comme les hommes. S’il faut se battre, elles se battent ; s’il faut tuer, elles tuent. Elles ne passent pas leur temps à inventer des moyens d’empoisonner l’existence des autres créatures ou de leur faire du mal. Elles sont pétries de bestialité et de dignité. » Fervent écologiste, Richard Adams a conquis plus de 50 millions de lecteurs avec Watership Down, best-seller salué dans le monde entier. Comment cette épopée savoureuse, dont les héros principaux sont des lapins, ce roman d’aventures audacieux, chronique d’une guerre menée par le vaillant Hazel, le téméraire Bigwig, le rusé Rubus et l’oracle Fyveer, secondés par la mouette Keehar, est-elle devenue une œuvre culte ? Sans doute, par le message universel véhiculé : la lutte pour la survie qui soude une communauté, la force des liens d’amitié, mais surtout l’affrontement entre les forces du bien et du mal. Duel au cœur des romans d’heroic fantasy qui sous-tend toute société. Menacés dans leur garenne natale, onze lapins émigrent vers les hauteurs de la colline de Watership Down. À la tête du groupe, Hazel va devoir s’affirmer en tant que chef et unir son clan en faisant jouer la complémentarité des individualités face aux Mille : les nuisibles tapis dans la forêt. La magie opère. Le lecteur suit avec passion les aventures rocambolesques d’Hazel et de ses compagnons en mission pour éviter leur extinction. Redoublant d’inventivité face à un tyran et sa troupe de lapins détraqués qui, sous couvert d’assurer la sécurité, imposent de vivre terré. Ces comportements déviants : hubris, despotisme, sont calqués sur ceux des humains, seuls êtres vivants ayant perdu tout lien avec ses instincts. La bravoure des lapins prêts à tout sacrifier par solidarité, à combattre au nom de l’amitié et de la liberté, prend une dimension philosophique. Entre satire caustique, récit d’aventures épique et parabole politique, Watership Down est aussi une grande fable écologique. Un texte engagé soulignant nos élans destructeurs, puisque que de tous les animaux de la création, l’homme se révèle le seul – dénaturé – enclin à altérer consciemment l’écosystème assurant sa pérennité.


Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 1972. Éditions Monsieur Toussaint Louverture, collection Les grands animaux, traduit de l’anglais (Angleterre) par Pierre Clinquart, 544 pages.

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L’Odyssée de Sven, Nathaniel Ian Miller : l’épopée humaine et intime d’un ermite en Arctique

« Pour le moment, fais le point sur toi-même. […] Écoute la voix qui parle quand toutes les autres se taisent. Sois seul – sois entièrement seul. Je ne dis pas que tu vas faire une découverte de valeur ici – certainement pas une vérité cosmique – mais peut-être finiras-tu par te sentir aussi dépouillé, efficace et propre qu’un bâton fraîchement taillé. » Personnage attachant s’il en est, en quête de vérité et d’authenticité, Sven s’évade loin de son quotidien étriqué d’ouvrier textile en Suède au XXe siècle en lisant compulsivement les récits d’explorateurs arctiques. À travers ces expéditions au cœur d’une nature sauvage traversées par un puissant souffle de liberté, son imagination se déploie loin du fracas du monde – et de Stockholm en particulier où il est né. Mais au fil des années, l’inertie le gagne. Sven s’englue dans un quotidien avilissant. Avant qu’un accident à la mine ne le convainc d’embarquer pour une vie en solitaire aux confins du cercle polaire. Amer et confronté au dégoût qu’inspire son visage mutilé, Sven le borgne trouve refuge sur l’île de Spitzberg. Un lieu isolé, où le silence, une fois apprivoisé, creuse un chemin introspectif jusqu’au noyau dur de l’être, à l’image des étendues glacées du fjord, où notre ermite s’est s’encabané. Le flot de ses pensées se tarit, englouti par la nuit. Puisque la moitié de l’année la lumière cède la place à l’obscurité et avec elle vient une sensation de détachement, de flottement hors du temps. C’est dans ce désert blanc, uniquement perturbé par la faune sauvage, quelques marins, son chien Eberhard et ses fidèles amis : Tapio, le trappeur finlandais socialiste, Helga, sa nièce ou Charles MacIntyre, un géologue bibliophile écossais, que Sven pourra espérer trouver la paix tant recherchée. Bien que cédant à quelques facilités, L’Odyssée de Sven est un récit de survie en milieu hostile oscillant entre l’ombre et la lumière, au rythme des mouvements de l’âme d’un trappeur amateur : soit une existence sans filet, que l’Histoire finira invariablement par rattraper… Aventure épique en Arctique, roman d’apprentissage inspiré d’une histoire vraie, c’est surtout à un voyage intérieur d’une profonde humanité que Nathaniel Ian Miller nous convie dans ce premier roman touchant et dépaysant.

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L’aventure romancée d’un ermite, inspirée d’une histoire vraie

En 2012, Nathaniel Ian Miller, originaire du Vermont où il élève du bétail, participe à une résidence d’écriture : l’Artic Circle dans le Svalbard. C’est là-bas qu’il tombe sur la cabane de Sven, un ermite qui a vraiment existé, dont le destin solitaire près du cercle polaire, lui inspirera l’écriture de son premier roman.

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Sven, un bibliophile en quête d’une vie « loin de la foule déchaînée »

L’agitation de la ville, le bruit incessant, la promiscuité, la puanteur, le corps meurtri qui ploie sous « les tâches ingrates et monotones », l’esprit étranger aux gestes automatiques effectués, le vide intellectuel et spirituel, le temps qui file, les journées qui glissent avec une régularité de métronome… À l’adolescence, déjà, Sven se révolte contre ce quotidien aliénant qui l’attend et puise dans les romans le souffle qui lui permet de ne pas étouffer.

Je me sentais prisonnier et la Suède était ma cellule.

Je devins quelqu’un dont les journées ne composaient pas une vie, mais plutôt une mort en cours. Le temps était une chose qu’il fallait endurer.

Ses héros s’appellent Fridtjof Nansen – célèbre pour « ses brillantes explorations maritimes et l’histoire de sa survie spectaculaire » – et Salomon August Andrée – « pour ses idées ridicules et sa disparition geignarde dans le vide arctique ». Leurs épopées mythiques lui ouvrent un refuge, mais aussi un espace de liberté, une porte de sortie. Le faisceau d’opportunités considérablement rétréci devant lui s’élargit. L’ouvrier textile coincé à Stockholm se rêve explorateur, trappeur au cœur d’une nature sauvage préservée de la main de l’homme, un désert blanc. Le pays des Samis, peuple gardien de rennes.

En proie aux affres assez banales de l’aversion et de l’éloignement, je me tournai, comme tant de jeunes avant moi, vers les livres.
Personnellement, c’est dans l’exploration polaire que je m’évadais, et dans la myriade de souffrances qu’un individu pouvait endurer quand il mesurait sa volonté contre l’impitoyable mort blanche.

J’avais toujours été un lecteur omnivore, disparaissant dans les livres […] mais à présent je les consommais avec une concentration singulière, fiévreuse, comme un toxicomane retrouvant son vice après une trop longue séparation.

La fascination pour ces récits de survie se mue en obsession. Avant que sa flamme intérieure, déjà vacillante, ne soit entièrement engloutie par l’obscurité, sa sœur lui trouve un poste d’ouvrier dans un institut minier dans le Spitzberg – une île de Norvège située dans le Svalbard riche en charbon. Ce premier pas vers le grand Nord se révèle une déception. Dans l’archipel, les interactions humaines se limitent à l’essentiel : une poignée de mots échangés et des grognements. Après six mois de ce régime, Sven sombre dans la dépression. Da rémission, il la devra à sa rencontre avec Charles MacIntyre, géologue de la Royal Society. Un homme affable et bibliophile. Une espèce rare dans ces contrées hostiles, où il fait bon passer ses soirées dans un baraquement chaleureux, à lire, écouter de la musique classique, boire et fumer. L’éclaircie est de courte durée puisqu’à l’issue d’un accident, sa vie bascule définitivement, réduisant à néant ses espoirs de trouver sa place dans la société. À la mine, un puits s’est effondré. L’avalanche emportant avec elle une partie de son visage et son œil droit. Répugnant à l’idée d’inspirer soit de la pitié, soit du dégout, Sven fait le choix radical de s’isoler. Ce coup du sort est dans doute le signe qu’il attendait pour se décider à entamer le grand voyage auquel, depuis tant d’année, il aspirait.

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D’ouvrier minier à trappeur amateur : une initiation au monde sauvage

Arrivé en 1917 au Camp Morton par l’intercession de son ami Charles MacIntyre, qui a fait jouer ses relations à la Compagnie d’Exploration nordique, Sven poursuit sa « dissolution dans l’anonymat ». Dans ce « trou paumé », il travaille six mois l’été en tant qu’intendant, et les six autres mois de l’année il reste quand tout le monde a déserté la station. Les longs mois d’hiver, alors que la détériorations des conditions météorologiques opposent un frein à l’exploration minière, Sven prend la décision de débuter son initiation à l’art du trappage et du piégeage, en tenant compagnie aux trois trappeurs chargés de surveiller les installations. Si Charles MacIntyre l’a empêché de s’effondrer psychiquement – « durant cette première saison en Arctique, je me réduisis à une enveloppe humaine, vide et désespéré, chassée du pied sous une pierre », c’est Tapio, le trappeur socialiste finlandais qui fait son éducation.

Tu veux apprendre le trappage ? C’est un objectif honorable tant que tu ne deviens pas insensible à la mort. Chaque vie est une vie – tu comprends ? Le trappage en soit est facile à enseigner, facile à apprendre. Ce qui est difficile, c’est de préserver son humanité.

Sa constance émotionnelle – proche de l’encéphalogramme plat et sa rigueur intellectuelle en font un professeur d’exception. Ses enseignements précieux permettront plus tard à Sven de survivre aux longs mois d’hiver qu’il vivra en solitaire. Misanthrope de nature, peu enclin à se lier d’amitié, Charles et Tapio seront des points d’ancrage dans la vie de Sven. Tout comme Hare, dont le décès met fin à la routine que Sven s’était constituée. Dans un geste d’amitié authentique, Tapio lui fait don d’une des concession les plus riches du Spitzberg : le Raudfjord. Un fjiord constitué d’étendues glacées à perte de vue cerclées par des glaciers. Dans ce lieu désolé d’un blanc immaculé, Sven trouve enfin sa place dans le monde. À lui, de prendre son destin en main.

Le destin est vide. N’importe quel explorateur de l’Arctique ou marin ordinaire te le dira. Alors tu dois faire les meilleurs choix que tu peux, en sachant qu’ils peuvent t’égarer, mais poursuivre hardiment de peur que ta vie devienne une longue dérive monotone entre la mort et ton dernier choix intéressant.

Pour calmer véritablement l’esprit, il faut de l’isolement et du silence. Du temps et du vide.

Mais il n’y avait rien à faire. J’étais esclave de la solitude. Elle flottait au-dessus de moi comme une lune malveillante, croissant et décroissant, mais toujours exerçant son attraction, maîtresse au cœur dur de toutes les marées.

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De l’importance de l’amitié & de la solidarité pour (sur)vivre en solitaire dans les grands espaces polaires

Sven a l’humilité de préciser que tout ce qu’il a appris, c’est son ami Tapio qui lui a enseigné. D’ailleurs, à aucun moment, malgré tous les enseignements, les heures à chasser, à traquer le gibier, à poser des pièges, le trappeur amateur ne se revendique expert, bien au contraire. Quand après l’avoir aidé à s’installer, Tapio lui annonce devoir le quitter, Sven masque péniblement son émotion. C’est la gorge nouée qu’il fait ses adieux à son mentor. L’Odyssée de Sven n’est pas le journal de bord d’un homme misanthrope, déçu par la société, rejetant en bloc tout ce que l’humanité a à offrir, mais un beau roman d’amitié. Sans effusion, authentique, aussi rude que le Grand Nord qui lui sert de décor. La solitude permet à Sven de s’ancrer dans le monde, d’y trouver sa place après s’être senti rejeté ou tout du moins en décalage avec la société. L’amitié, quant à elle, joue le rôle inverse, l’empêchant, après un isolement de longue durée, de perdre pied avec la réalité. Elle lui sert d’ancrage.


Mon évaluation : 4/5

Date de parution : 2022. Aux Éditions Buchet-Chastel, traduit de l’anglais (États-Unis) par Mona de Pracontal, 480 pages.


Plus de « nature writing »

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La grande traversée, Shion Miura : une épopée linguistique

« Cet ouvrage sera un bateau pour traverser l’océan des mots […] Les mots sont indispensables à la création, pensa Kishibé, qui s’imagina soudain la mer qui recouvrait la Terre avant que la vie ne s’y installe, un liquide trouble, épais, visqueux. Cette mer, chaque individu la portait en lui. Et la vie ne naissait qu’après que la foudre avait frappé la Terre. Tout comme l’amour et les sentiments, grâce aux mots qui lui donnaient une forme et la faisaient émerger. » Les cheveux en bataille, l’air d’être tombé du nid, Majimé est un être lunaire, plus à l’aise dans les livres qu’en société. Alors que le lexicographe Araki et le vieux professeur Matsumoto ont vieilli et cherchent un successeur à la hauteur de la tâche qui lui sera confiée, le choix de Majimé s’impose d’emblée. Au sein du département des dictionnaires d’une maison d’édition au Japon, les trois érudits unissent leur énergie pendant quinze longues années pour se dédier tout entier à la conception du plus grand dictionnaire jamais créé. L’œuvre d’une vie. Un travail de fourmis requérant une minutie infinie. Sur l’océan des mots, l’équipe soudée vogue dans une atmosphère chaleureuse et ouatée. Éloge de la lenteur, La grande traversée restitue leur force évocatrice, leur pouvoir de réminiscence : certains mots ouvrant rien qu’à leur évocation tout un chapelet d’émotions. Avec une maladresse attachante et une dévotion jamais entamée, Majimé relève le défi de fixer sans figer, de capter sur le papier toute la richesse sémantique de signes mouvants, « d’êtres vivants », l’impermanence d’un lexique qui s’enrichit continuellement. L’épopée linguistique devient amoureuse lorsque Majimé, qui à beau en connaître toutes les subtilités, réalise que le langage se révèle parfois insuffisant à embrasser toute la palette des sentiments. Il lui faudra dès lors vaincre sa timidité pour se déclarer et écrire noir sur blanc les mots d’amour qui semblent lui échapper. Tout en faisant la part belle à la gastronomie japonaise, Shion Miura nous convie à un voyage doux, humain et généreux sur le flot des mots.


Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 2019. Éditions Actes Sud, traduit du japonais par Sophie Refle, 288 pages.

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Les Miracles du bazar Namiya, Keigo Higashino : faille spatio-temporelle et voyage dans le passé, magic is in the air

« Eh bien… je n’arrive pas à le dire clairement, mais il y a un lien entre le bazar Namiya et le foyer Marukōen. Comme un fil invisible. J’ai l’impression que quelqu’un dans le ciel s’en sert pour tout manipuler. » La nuit du 12 au 13 septembre 2012, Atsuya, Kōhei et Shota vont effectuer un voyage dans le temps. Après un cambriolage ayant mal tourné, les trois adolescents trouvent refuge dans une bicoque délabrée. L’atmosphère y est singulière. La densité de l’air légèrement plus élevée. D’ailleurs, entre l’intérieur et l’extérieur du bâtiment, le temps s’écoule différemment. Dans ce lieu nimbé de mystère, le propriétaire, monsieur Namiya, a répondu pendant des années aux courriers d’inconnus ayant perdu leur chemin ou soumis à des dilemmes personnels cornéliens. Le procédé était simple, l’anonymat conservé : la lettre déposée dans la fente du rideau métallique recevait une réponse le lendemain matin dans la boîte à lait. Afin de reposer l’âme en paix, le propriétaire avait prévu qu’au trente-troisième anniversaire de sa disparition, le bazar reprendrait du service. Une  nuit seulement. Au cours de laquelle, tous ceux ayant bénéficié de ses conseils dans les années 80 sont invités à lui écrire si son avis leur a servi et si la trajectoire qu’a pris leur vie depuis s’en est ressentie. Ignorant tout de ce rendez-vous du calendrier, les délinquants du foyer Maruoköen plongent dans une faille spatio-temporelle et se prêtent au jeu de répondre aux sollicitations qui leur sont adressées, réalisant avec stupéfaction que, tel un effet papillon, les conseils dispensés bouleversent le cours des événements, mais également que tous leurs correspondants semblent étroitement liés au foyer. Dès lors, la présence des trois amis en ce lieu mystérieux est-elle le fruit du hasard ou plutôt l’acte volontaire d’un vieillard malicieux ? En apportant une touche de fantastique à ce conte initiatique, ponctué par les échanges épistolaires entre un groupe d’adolescents paumés et des êtres esseulés appartenant au passé, Keigo Higashino nous offre un roman japonais savoureux plein d’humanité.


Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 2012. Éditions Actes Sud, collection de poche Babel, traduit du japonais par Sophie Refle, 384 pages.

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La papeterie Tsubaki, Ito Ogawa : un feel-good book japonais qui fait l’éloge de la lenteur pour cheminer vers le bonheur

« Plutôt que de chercher ce qu’on a perdu, mieux vaut prendre soin de ce qui nous reste. » Douceur, réconfort et éloge de la lenteur sont les ingrédients du succès de l’autrice nippone Ito Ogawa, qui nous enveloppe avec des romans pleins de bons sentiments. Le cœur lourd de la disparition de l’Aînée – sa grand-mère qui l’a élevée, Hatoko revient au pays où elle hérite de la papeterie Tsubaki ; refusant de sacrifier aux rites sacrés qu’elle entend perpétuer. En s’installant dans la maison traditionnelle en bois, la jeune femme de vingt-cinq ans s’inscrit dans la lignée des femmes de sa famille, écrivains calligraphes depuis l’époque d’Edo. Mais Hatoko n’arrive pas à faire le deuil de sa relation avec l’aînée, qui conserve un goût d’inachevé. Le conflit générationnel s’est cristallisé autour d’une enfance passée à se plier à des exercices de calligraphie sous la surveillance d’une grand-mère autoritaire à la discipline de fer. Non loin de Tokyo, c’est dans la petite ville côtière de Kamakura, riche de temples et sanctuaires shinto, que Hatoko fera la paix avec son passé. Le lieu invite à la réconciliation et à la contemplation. La vie y est douce. Les saisons marquent le passage du temps, qui s’y écoule lentement. Le bonheur s’éprouve dans l’instant présent. Dans les petits riens : le soin mis à trouver le bon papier, la plume, l’encre et la calligraphie pour refléter au plus près l’intention exprimée par la personne qui l’a missionnée. Au fil des missives rédigées, Hatoko se lie d’amitié avec ses voisins et trouve sa place. Son statut d’écrivain public lui offrant une fenêtre privilégiée sur l’intimité des habitants du quartier venus lui confier leurs secrets, en sirotant une tasse de thé. Hatoko transforme la papeterie en un lieu chaleureux. Au gré des floraisons des cerisiers et des plats savoureux d’anguille dégustés, une année passe, lissant les sentiments ambivalents qui la traversaient depuis des années. Atténuant aussi la culpabilité de n’avoir pas pu dire adieu à celle qui, malgré sa sévérité, lui a transmis la faculté d’entrer en empathie, de se glisser dans la peau d’autrui, soulageant les âmes en mettant les sentiments par écrit.


Mon évaluation : 4/5

Date de parution : 2018. Éditions Philippe Picquier traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, 384 pages.

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La légende des filles rouges, Kazuki Sakuraba : les héritières de la dynastie Akakuchiba, trois générations de femmes dans un Japon en mutation

« Pour les adultes de leur génération, le pays comme la famille étaient des notions absolues qui seules soutenaient l’individu. Mais, quelque part, il lui vint comme l’intuition que ce ne serait peut-être pas toujours ainsi. Sans doute cela était-il aussi une vision. » Dans le Japon en reconstruction post Seconde Guerre mondiale, une enfant est abandonnée par « Ceux des Confins » – le peuple des montagnes. Recueillie dans le village de Benimidori par un couple d’ouvriers, rien ne prédestinait Man’yô à épouser l’héritier de la dynastie Akakuchiba, destiné à reprendre les Aciéries. L’arrivée de « la Voyante des Akakuchiba », que la réalisation de prophéties prédisant les morts violentes des membres du clan nimbe d’une aura mystique, initie le début de l’âge du mythe dernier. Le vent de la modernité souffle, faisant de Man’yô le dernier maillon d’une tradition millénaire où les femmes avaient pour mission de « protéger la dynastie et veiller à sa pérennité ». Sa fille Kemari, à la tête d’un gang de filles : les Iron Angels, troque le kimono pour foncer à toute allure sur sa moto. En faisant tournoyer sa chaîne d’acier, l’enfant terrible, loubarde de légende et mangaka à succès, envoie valdinguer des siècles de soumission. Liberté que sa fille cultive en refusant de perdre son identité en se pliant aux diktats du salariat dans une société nippone lancée dans une course effrénée à la réussite. Modèle éducatif ayant pour corollaire craquage scolaire et suicide d’adolescents pressés comme des citrons. Sous la forme d’une fresque sociale instructive et d’une saga familiale addictive, retraçant le destin de trois générations de femmes de la branche aînée d’une famille fortunée, Kazuki Sakuraba embrasse un demi-siècle de l’histoire du Japon en pleine mutation : de l’âge des mythes à un monde désacralisé, plongeant les jeunes générations dans un gouffre d’interrogations. En rédigeant la chronique des femmes de sa famille, enrobée d’une touche de réalisme magique qui n’est pas sans rappeler la patte de Murakami, Tokô interroge brillamment l’évolution des notions de féminité et de virilité, remettant en question les fondements de notre société.

À l’époque, il y avait deux grandes familles au village de Benimidori, département de Tottori. Au pays, on les appelait “les Rouges d’en haut” et “les Noirs d’en bas”. L’histoire que je raconte se passe chez les Rouges d’en haut, dans la vieille famille des Akakuchiba, les “feuilles mortes rougeâtres”, où ma grand-mère devrait plus tard entrer comme épousée et dans laquelle je suis née et j’ai grandi.

Les “les Rouges d’en haut” & “les Noirs d’en bas”

Au pied des monts du Chûgoku et en haut de la montée de Takami, trône souveraine et majestueuse depuis des temps immémoriaux la cité céleste des Akakuchiba. Tandis qu’au bas du chemin, bordé par des logements ouvriers, s’est installée la résidence des Kurobishi. Le noir et or – nouveaux riches – comme un pendant au rouge éclatant d’une lignée ancestrale. Contrairement aux Akakuchiba, dont les aciéries après la Seconde Guerre mondiale ont tourné à plein régime grâce à l’essor de la sidérurgie, les Kurobishi se sont récemment enrichis. Leurs ancêtres, pauvres constructeurs de bateaux, ayant profité de l’essor économique et de la politique militariste du Japon. Bien que rivales, à travers les destins de leurs héritières : Man’yô, belle-fille de Tatsu et épouse de Yôji et Midori, surnommée Gros Yeux, les deux familles verront leurs histoires intimement liées ; partageant l’essoufflement d’un modèle industriel et l’atomisation de la cellule familiale.


Mon évaluation 4/5

Date de parution : 2017. Grand format aux Éditions Piranha, poche chez Folio, traduit du japonais par  Jean-Louis de la Couronne, 480 pages.

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Où es-tu, monde admirable ?, Sally Rooney : « Lorsque nous avons démoli ce qui nous enfermait, qu’avions-nous en tête pour le remplacer ? »

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« C’est tellement dur d’y voir clair parfois, quand les choses que je croyais essentielles dans la vie se révèlent n’avoir aucune importance »/« La vie change plus vite que je ne le croyais. On peut avoir une existence misérable pendant longtemps, puis heureuse. Ce n’est pas tout l’un ou tout l’autre. La vie n’est pas gravée dans un sillon appelé « personnalité » qu’on suit jusqu’au bout. » Entre ces deux déclarations, dix-huit mois se sont écoulés. Alice, autrice à succès, fragilisée par sa récente célébrité, se remet d’une dépression dans un village d’Irlande. Tandis qu’Eileen occupe un poste sous-payé dans une revue littéraire à Dublin. Au fil de discussions cérébrales engagées par mails interposés, les deux meilleures amies d’une trentaine d’années échangent aussi bien sur leurs couples en construction, que sur la crise de la modernité. Plus abouti ; moins virulent que Conversations entre amis, davantage enveloppé de mélancolie ; moins pessimiste que Normal People, plus posé ; Où es-tu, monde admirable ? consacre Sally Rooney comme l’autrice géniale d’une génération désabusée. Celle des millennials en proie à l’anxiété face à une solitude contemporaine incarnée par des héroïnes hypersensibles, touchantes dans leur vulnérabilité. Porosité au monde, comportements passifs-agressifs, refus de s’engager, précarité, crise écologique et politique, abolition de « la monogamie hétérosexuelle coercitive », amitiés ambiguës et notion du couple à réinventer… on retrouve ici tous les ingrédients qui font le succès des romans de Sally Rooney. Reste que ce dernier est celui de la maturité. La bonne distance est trouvée. Que ce soit dans l’analyse introspective des états d’âme de ses personnages, ou lorsqu’ils interrogent la bonne façon d’aimer, arbitrant entre respect de l’intimité et crainte d’être abandonné. D’une focale micro : la vie banale d’un groupe d’amis, elle capture un instantané de notre société en chantier. Comme si le monde était une scène de théâtre où chacun fait son entrée, fort de sa singularité, évolue sur la brèche, puis tire sa révérence en ayant gagné en humilité. Le tout restant de continuer (maladroitement) à avancer.


Mon évaluation : 4,5/5

Date de parution : 2021. Éditions de l’Olivier, traduit de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux, 384 pages.


Idées de lecture…

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Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson : journal d’ermitage sur les rives du lac Baïkal {Prix Médicis Essai 2011}

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« Au fond de la taïga, je me suis métamorphosé. L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne me procurait plus. Le génie du lieu m’a aidé à apprivoiser le temps. Mon ermitage est devenu le laboratoire de ces transformations. » De février à juillet 2010, l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson troque la vie d’aventurier nomade pour celle encabanée d’ermite en Sibérie sur les rives du lac Baïkal. La solitude, le silence et l’immobilité visant à régénérer une paix intérieure malmenée par le mouvement permanent. Après avoir conquis l’espace en traversant les steppes d’Asie centrale à cheval ou l’Himalaya à pied, cherchant par ces expéditions à ralentir la marche du temps, Sylvain Tesson décide de le mettre à l’arrêt pour se le réapproprier. Émaillé d’aphorismes fulgurants, son « journal d’ermitage » se révèle, par le choix fait d’un pas de côté, un exercice d’humilité et une critique de la modernité. Un acte militant également, puisque « la retraite est révolte ». Échapper à la société étant une manière non-violente certes, mais ô combien signifiante, d’affirmer son refus d’adhérer au système de valeurs en vigueur, issu d’une tradition prométhéenne et anthropencentée, aux antipodes de la vision spinoziste invitant à contempler la nature, à la respecter en ne cherchant ni à l’exploiter, ni à la transcender, à exercer son œil à l’observation d’un paysage inchangé à travers la fenêtre d’une cabane en forêt. Des cigares, des litres de vodka, une liste idéale de 60 ouvrages pour la vie robinsonne, suffisent au quotidien sibérien ; une vie d’ascèse (ou presque) régulièrement perturbée par des invités avec qui partager la pêche du jour arrosée d’alcool à 40 degrés ; soit une vie à l’économie, où l’impact humain est minimisé, l’acuité et la sensibilité décuplés. Au fracas du monde lancé dans une course effrénée, Sylvain Tesson oppose une poétique de l’instant et « préfère moissonner les instants de félicité que s’enivrer d’absolu ». De son poste d’observation privilégié, le reclus volontaire en tire un enseignement : de maître et acteur, l’homme ferait mieux de redevenir spectateur, en acceptant que la seule certitude vérifiée reste que nous ne faisons que passer.


« L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. »

Je voulais régler un vieux contentieux avec le temps. J’avais trouvé dans la marche à pied matière à ralentir. L’alchimie du voyage épaississait les secondes. Celles passées sur la route filaient moins vite que les autres. La frénésie s’empara de moi, il me fallait des horizons nouveaux. Je me passionnais pour les aéroports où tout invite à la sortie et au départ. Je rêvais de finir dans un terminal. Mes voyages commençaient comme des fuites et se finissaient en course-poursuite contre les heures.

Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix.

Je me fis alors le serment de vivre plusieurs mois en cabane, seul. Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur une Terre surpeuplée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado.

L’ennui est un compagnon passé de mode. On s’y fait, pourtant. Avec lui, le temps a un goût d’huile de foie de morue. Soudain, le goût se dissipe et l’on ne s’ennuie plus. Le temps redevient cette procession invisible et légère qui fraie son chemin à travers l’être.

L’ermite une figure contestataire non révolutionnaire…

Une fuite, la vie dans les bois ? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l’habitude donnent à l’élan vital.

Un ermite ne menace pas la société des hommes. Tout juste en incarne-t-il la critique. Le vagabond chaparde. Le rebelle appointé s’exprime à la télévision.

…dont la réclusion aiguise l’acuité et la sensibilité

Le non-agir aiguise la perception de toute chose. L’ermite absorbe l’univers, accorde une attention extrême à sa plus petite facette.

Cette vie procure la paix. Non que toute envie s’éteigne en soi. L’ermitage resserre les ambitions aux proportions du possible. En rétrécissant la panoplie des actions, on augmente la profondeur de chaque expérience.

Les villes : un espace coercitif, la cabane : un espace de reconquête de liberté

Pour parvenir au sentiment de liberté intérieure, il faut de l’espace à profusion et de la solitude. Il faut ajouter la maîtrise du temps, l’âpreté de la vie et le côtoiement de la splendeur géographique. L’équation de ces conquêtes mène en cabane.

La cabane n’est pas une base de reconquête mais un point de chute. Un havre de renoncement, non un quartier général pour la préparation des révolutions. Une porte de sortie, non un point de départ.

L’homme, un loup pour l’homme

Il faudrait nous enlever un petit bout de néocortex à la naissance. Pour nous ôter le désir de détruire le monde. L’homme est un enfant capricieux qui croit que la Terre est sa chambre, les bêtes ses jouets, les arbres ses hochets.


 

Mon évaluation : 4/5

PRIX MÉDICIS ESSAI 2011

Date de parution : 2011. Grand format aux Éditions Gallimard, poche chez Folio, 304 pages.


Idées de lecture…

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