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De la forêt, Bibhouti Bhoushan Banerji : le premier grand roman écologique

Effrayées par la foule, les déesses sylvestres s’enfuiraient et, avec l’arrivée des hommes, l’enchantement de la forêt disparaîtrait, toute beauté perdue.

Loin de l’effervescence de Calcutta, immergé dans la solitude boisée de la jungle de Labatuliya au pied de la montagne de Mahalikharup, un jeune bengali fait l’expérience d’un retour à l’état de nature. Fraîchement diplômé, mais faute de débouchées, Satyacharan est embauché par une famille aisée en tant que régisseur forestier. Envoyé aux confins du Bihar dans le Nord Est de l’Inde, il est chargé de distribuer des terres à des métayers en vue de les cultiver. Alors que les années passent, que le charme enchanteur de cette immensité végétale immaculée l’envoûte – lui procurant un sentiment grisant d’indépendance et de liberté – et que son œil gagne en acuité au contact des habitants originaux et attachants de la forêt, le citadin frileux se dépouille des oripeaux de la civilisation et se plaît à évoluer en marge de la société. La vie au sein de cette végétation luxuriante l’amenant à questionner la notion de progrès, consistant à défricher la forêt à des fins de rentabilité. Considéré comme le premier grand roman écologique, De la forêt est un manifeste de paix. La solidarité, préservée par la précarité rurale, s’étiole dans les villes indiennes surpeuplées – jetant sur la pauvreté une lumière criarde, ou dans les bidonvilles que sont condamnées à devenir les terres défrichées que le jeune homme contribue à distribuer. Sa mission le plaçant dans la position insoutenable d’artisan de la destruction d’un écosystème préservé. Cette prise de conscience se fera, pas à pas, au contact de l’usurier millionnaire Dhaotal Sahu, du descendant d’une ancienne lignée royale, de Raju Panré, un poète philosophe passant ses journées à célébrer le culte des divinités ou encore d’un jardinier « adorateur de la beauté », consacrant sa vie à planter de nouvelles boutures sur les collines vallonnées. Bibhouti Bhoushan Banerji – ayant lui-même fui Calcutta après le décès de son épouse – signe un récit autobiographique savoureux, conçu comme un voyage initiatique et la chronique poétique d’un éveil écologique.


Journal de bord écologique & récit initiatique

J’avais du mal à me faire à cet endroit. J’arrivais tout juste du Bengale, j’avais toujours vécu à Calcutta, et cette solitude boisée pesait comme une pierre sur ma poitrine.

Rédigé à la manière d’un journal de bord découpé en courts chapitres, De la forêt est avant tout un récit autobiographique. L’histoire personnelle de Bibhouti Bhoushan Banerji l’a conduit a tout quitter pour expérimenter cet état en retrait du monde, où le temps est suspendu. À travers les yeux de son héros, l’écrivain bengali – connu pour son chef-d’œuvre La complainte du sentier adapté au cinéma – parvient à nous immerger dans une nature luxuriante, immuable, à nous communiquer la fascination qu’il a dû éprouver face à celle-ci. À son contact, son cœur s’élargit, son esprit atteint une forme de quiétude, tout son être se coule dans une torpeur douce, loin du tumulte des villes surpeuplées dans lesquelles il a été élevé. Avant d’atteindre cet état de sérénité, Satyacharan fait l’apprentissage de la liberté.

Du vertige de la solitude au grisant sentiment de liberté

Plus les jours passaient, plus je tombais sous le charme et la fascination de la forêt. Je serais incapable de décrire cette solitude, ou la forêt de tamaris sauvages rougie par le soleil couchant. J’avais de plus en plus l’impression que je ne pourrais plus retourner au tumulte de Calcutta en laissant derrière moi cette liberté, cette indépendance, le parfum frais de la terre brûlée de soleil et cette immense forêt qui s’étendait jusqu’à l’horizon.

Jeune citadin, Satyacharan n’a aucune idée des six années qui l’attendent aux confins du Bihar. Le processus qui le conduira à se délester peu à peu de sa peur de la solitude et à apprivoiser les étendues infinies de la forêt prendra du temps. Chaque micro-événement, chaque rencontre avec les habitants peuplant la forêt, contribueront à éduquer son œil. À développer sa sensibilité et à aiguiser ses sens. Les peurs bloquantes éprouvées au début de son voyage reposent essentiellement sur un système fait d’habitudes, non sur la perception rationnelle d’un danger imminent contre lequel il faudrait se protéger. D’où le rôle clé du temps.

Pour être honnête, c’est en venant ici que j’ai appris ce que la vie avait à m’enseigner, appris à réfléchir et à méditer sur les choses. Les idées innombrables qui prennent forme, des souvenirs du passé qui reviennent en mémoire – jamais auparavant je n’avais savouré ainsi les joies de mon propre esprit. Avec le temps, cette joie se transforma en une ivresse qui m’envahit le cœur, malgré les mille et une questions auxquelles je devais faire face.

Quel bien-être de s’en aller contre le courant du temps en traversant les centaines de siècles du passé, tel le flot lent de la Yamuna !

Un peu sous l’influence de Jaypal et un peu sous celle de cette nature parfaitement libre, j’étais peu à peu devenu une personne aussi détachée, indifférente et dépourvue de désir que lui. Mes yeux s’ouvraient sur ce que je n’avais jamais vu, et des idées auxquelles je n’avais jamais pensé bourgeonnaient dans mon esprit. J’en étais arrivé à aimer tellement ces grands espaces et ces forêts profondes qu’un voyage de travail à Purnea ou à Monghyr, même pour une seule journée, m’était devenu insupportable et remplissait mon cœur d’angoisse. Je n’avais plus qu’une idée en tête – retourner à ma jungle, me replonger dans sa solitude, dans son merveilleux clair de lune, son coucher de soleil, ses immenses nuages d’orages printaniers et ses nuit d’été remplies d’étoiles.

Tout en chevauchant au clair de lune, je me disais que c’était là une autre vie qui devait tenter ceux qui n’aiment pas rester enfermés entre quatre murs, que la vie de famille n’attire pas et qui ont des fourmis dans les jambes : en un mot, des gens hors du commun. Au début, quand j’arrivai de Calcutta, la terrible solitude et cette vie sauvage m’étaient intolérables ; par la suite, elles me semblèrent préférables à toute autre. La nature rude et barbare m’a initié au mantra de la liberté et de l’indépendance ; serais-je à nouveau capable de me laisser enfermer, comme un oiseau sur son perchoir, dans la cage de la ville ? Je chevauchais librement, rapide comme le vent, sous le ciel éclairé la lune de la forêt de sal et de flamboyants et les rochers de ce espace désert. Je n’aurais voulu échanger cette joie contre aucune richesse de ce monde.

La civilisation : synonyme de destruction

La tension – si tension il y a – réside dans le dilemme qui se pose au héros. D’un côté, chargé de distribuer des terres aux fermiers, ce dernier participe activement à la déforestation d’espaces où la main de l’homme ne s’était encore jamais posée. De l’autre, il est envouté par la beauté sauvage de cette nature intacte et se perd dans la contemplation de l’éclat laiteux de la lune sur les montages escarpées, se détachant sur le bleu profond des nuits étoilées au cœur de la jungle. Satyacharan peut rester des heures immobile, en silence, à observer les jeux de lumières, « l’immensité verte ondoyant sous le vent chargé d’humidité de la mousson », la course d’une antilope nilgai près de l’étang de Sarasvati.

Il y a des chemins dans ce monde que peu de gens empruntent, des chemins où le flot de vies étonnantes se croisent et s’écoulent dans le lit caillouteux de rivières inconnues. Ces chemins, je les ai parcourus, et aujourd’hui encore je ne peux oublier cette rencontre.

Mais ces souvenirs ne sont pas joyeux, ils sont douloureux. C’est de mes mains que cette nature sauvage et libre a été détruite, et je sais que les divinités de la forêt ne me le pardonneront jamais. On dit que le poids du péché est plus léger si le pécheur le confesse.

Tel est l’objet de ce récit.

Progrès, précarité & solidarité

De la forêt est un texte engagé qui met le doigt sur la corrélation entre progrès et effilochement du lien social. Malgré le découpage de la société en castes hermétiquement cloisonnées, la précarité des paysans favorise les élans de solidarité. Mouvement que la vie civilisée, par le biais de la propriété privée, de la vie dans des habitations séparées – les huttes en pailles faites « d’un tressage d’herbes de kans et de feuilles de tamaris sauvages séchées » étant à terme remplacées par « des petites maisons de plain-pied ou à un étage, laides, mal construites, entassées les unes à côté des autres, des bidonvilles serrés, des buissons de ronces au milieu des ordures, des tas de bouse près des étables des vaches et des buffles » – a participé à fragiliser.

Panthéisme & Spiritualité

En se faisant le fossoyeur d’un écosystème préservé avant son arrivée, l’homme se coupe de lui-même. Il perd le lien qui relie à son humanité et au reste du vivant. L’auteur bengali Bibhouti Bhoushan Banerji dépeint une nature exigeante et intransigeante requérant une immersion complète pour s’offrir pleinement.

Le don que fait la nature à ceux qui l’aiment n’est pas de peu de valeur, mais elle ne fait ce don qu’à celui qui l’a servie longtemps. C’est une maîtresse au tempérament jaloux ! Si l’on veut la nature il faut vivre uniquement en son sein ; un simple coup d’œil ailleurs, et telle une jeune fille blessée, elle ne se découvrira plus. Mais immerge-toi en elle, oubliant toute autre chose, et avec générosité elle déversera sur toi joie, beauté et une paix merveilleuse – jusqu’à en perdre la raison. L’enchanteresse reine nature, jour et nuit, te charmera de mille façons ; elle fera naître en toi une autre vision, élargira ton esprit et t’emmènera à la lisière de l’immortalité.

La spiritualité est au cœur de ce texte écologique et philosophique. Au principe de transcendance : l’idée selon laquelle un Dieu unique se positionnerait en surplomb, Bibhouti Bhoushan Banerji oppose le principe d’immanence : la nature est un tout, Dieu partout. En cela, il réévalue la place qu’occupe l’homme dans la chaîne du vivant et réajuste notre périmètre d’action, nous invitant à faire preuve d’humilité et de respect.

Cette divinité dont je rêvais la présence n’était pas que le juge, le maître du bien et du mal, l’omniscient et le clairvoyant l’indestructible et l’immuable, etc. Elle n’était pas cachée sous les habits d’une obscure philosophie. Souvent, en regardant le crépuscule avec ses nuages pourpres tombant sur les plaines de Narha-baihar ou d’Ajmabad, ou bien en contemplant le clair de lune illuminant cette étendue inhabitée allant jusqu’à l’infini, je me disais qu’elle était l’amour et le romanesque, la poésie et la beauté, l’art et l’imagination. Elle aimait en donnant la vie, elle créait avec un art consommé, elle se donnait complétement dans l’amour de ses créatures. Avec la puissance et la vision d’un véritable homme de science, elle créait enfin les constellations, les planètes et la nébuleuse.

Bien des années plus tard, après avoir quitté cette existence libre et m’être installé dans la vie de famille, je suis dans un petit appartement d’une ruelle étroite de Calcutta, au son de la machine à coudre de ma femme. Je pense si souvent à cette nuit merveilleuse, à la forêt mystérieuse au clair de lune, aux fleurs blanches sur les montagnes sombres au moment où la lune se couche à la fin de la nuit, à la senteur fraîche et humide des hautes herbes de kans. Combien de fois n’ai-je pas imaginé que j’étais à nouveau à cheval sur le chemin de Purnea.

Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : années 30. Éditions Zulma, traduit du bengali (Inde) par France Bhattacharya, 304 pages.

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La Mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé : la violence des hommes, un conte épique & une tragédie antique en Afrique

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« Tu ne trouveras ce que tu cherches, que lorsque tu seras toi-même un Tsongor. Que lorsque tu auras honte de toi. » Puisqu’ « il n’y a pas de gloire à mener les siens au trépas ». En ce jour des présents dans la majestueuse cité de Massaba, alors que les préparatifs se multiplient en vue de la cérémonie nuptiale qui liera Samilia, la fille du roi Tsongor, avec Kouarem, le prince des terres de sel, l’intendant du roi lui glisse à l’oreille que le moment est venu. Katabolonga, issu du clan des rampants, « le dernier ennemi du dernier pays » à avoir été asservi, « l’ombre de ses remords », doit le tuer. Outre ce pacte de sang, un autre serment plongera le royaume dans un conflit sans précédent. Le retour de Sango Kerim, à qui Samilia avait juré fidélité enfant, compromet l’union entre deux clans puissants. Face à ce dilemme, le roi Tsongor suspend son jugement et Samilia se tait, consciente du peu de libre arbitre qui lui est octroyé. La mort prématurée du patriarche scelle leur destin. Les deux prétendants revendiquent « leur dû ». Soumise aux choix des hommes, Samilia est déchirée entre sa fidélité à une promesse « surgissant soudain avec l’autorité du passé » et son désir pour l’homme qu’elle aurait dû épouser. Quant à Souba, le plus jeune fils du roi, il entame une lente chevauchée et vit exilé, chargé de construire sept tombeaux, à l’image des sept visages de l’homme que son père a été. Telles des marionnettes, dont le roi despotique aurait agencé les fils avant de se retirer, laissant les figurines s’entretuer, les personnages de La Mort du roi Tsongor possèdent l’étoffe des héros d’une tragédie antique. Rivalités, désir de possession, hubris, conquête du pouvoir, goût pour la guerre, les passions des hommes sont la matière privilégiée des écrits de Laurent Gaudé qui, encore une fois, en sa qualité de conteur-né, excelle à les sublimer dans un conte épique. Une histoire de vengeance et d’amours impossibles portée par des héros accablés par la fatalité. Envoûtant.

Et il sut que le siège de Massaba était une folie. Au fil des jours, des mois, des années qui viendraient, il ne connaîtrait plus que le rythme alterné des victoires et des deuils. Et chaque victoire, même, aurait un goût profond de blessure car elle serait obtenue sur des hommes et sur une ville qu’il aimait.


Mon évaluation : 4/5

Date de parution : 2002. Grand Format aux Éditions Actes Sud, poche dans la collection Babel, 208 pages.


Idées de lecture…

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Les aventures de China Iron, Gabriela Cabezón Cámara : un western féministe queer subversif et déjanté

« Pour pouvoir partir, il faut devenir autre. […] Je devenais autre et laissais les miens derrière moi. » Western feministe queer subversif, hymne à la liberté, Les aventures de China Iron est une bouffée d’air frais. Une fenêtre vers un mode de vie alternatif avec à cœur le respect de l’altérité. La sexualité est fluide, les identités non genrées. Partis pris d’autant plus signifiants que le roman s’inscrit dans un univers romanesque masculin codifié. Cette épopée romanesque déjantée raconte l’histoire d’une orpheline maltraitée, épouse gagnée au jeu par un gaucho et mère de deux enfants avant ses quatorze ans, qui va reconquérir sa liberté. S’affranchir de la place que sa position sociale et son sexe lui ont imposée. Sans véhémence, ni affrontement. Grâce à l’amour de Liz, une femme rousse issue d’une lignée de fermiers écossais partie faire fortune dans la pampa argentine, qui la guidera dans sa quête d’identité. « L’amour nous renforçait face à la perception de notre propre précarité, on se désirait dans nos fragilités. » Cette renaissance passe par un voyage des sens. Un éveil à la sensualité. Texte engagé doublé de considérations philosophiques sur le sens – dans toute son acception : direction et signification, que l’on souhaite donner à sa vie, Les aventures de China Iron est un roman d’apprentissage qui invite à s’ancrer davantage dans le présent, à prendre du plaisir sans se laisser gagner par la nostalgie du passé, ou être dans l’expectative de ce qui pourrait arriver. « C’est peut-être là, dans l’expérience de la finitude du temps, que résident l’éclat et le relief de chaque instant. » En toile de fond, l’Amérique des colons, la victoire de l’homme blanc, la spoliation des peuples autochtones : ces « sauvages » hermétiques au progrès. Ou comment s’écrit l’Histoire à travers les rapports de domination. Gabriela Cabezón Cámara s’affranchit des codes en décalant la focale et par ce léger glissement s’opère une révolution : la redéfinition du modèle de la famille. « Du récit de Liz et des soins que j’avais pour chacune de nos possessions émergeait un lieu. Le nôtre. »


Comment faire pour éviter que la traduction de ce texte ne le réduise à un moment précis de l’histoire argentine, sa colonisation, alors même qu’il nous parle de nous et de notre contemporain, qu’il dessine de nouveaux horizons désirables et propose de nouvelles façons de vivre ensemble, faites d’hybridations des identités et de rupture avec toutes les formes d’exploitation et de domination.

AVERTISSEMENT AUX LECTEUR.RICE.S

Difficile de savoir si l’on se souvient de ce qu’on a vécu ou du récit qu’on a fait, refait et poli comme une gemme au fil des années, je veux dire ce qui resplendit mais est aussi mort qu’une pierre morte.

Ce n’est qu’alors que j’ai senti le coup. Les coups dus à la douleur d’une vie à la merci des éléments, avant d’être abritée par de tels tissus. Ç’a été comme un amour fou pour mes vêtements, pour mon chien, pour mon amie, un amour que je vivais avec autant de bonheur que de peur, la peur qu’ils se cassent, de les perdre ; un amour comme une expansion, qui me faisait rire jusqu’à en perdre haleine et me serrait également le cœur et devenait une sollicitude extrême envers ce chiot et cette femme et ces vêtements, l’amour de qui veille avec un fusil. Un amour aussi heureux que malheureux et ça, c’était davantage que tout ce que j’avais pu sentir jusqu’alors.

Du récit de Liz et des soins que j’avais pour chacune de nos possessions émergeait un lieu. Le nôtre, cette charrette qui avançait sans pentes ni montées, cette plaine vide qui commençait à devenir aussi plate qu’elle paraît l’être aux yeux de ceux qui ont vu montagnes et collines.

[…] la terre était comme baignée de cuivre et une coquille grandissait autour de nous, qui nous tenait tous les trois au chaud, grâce aux mots de Liz, à la langue rose d’Estreya et à mon ravissement d’être là, tranquille comme un animal repu au soleil.

Toute ma vie jusqu’alors avait été pareille à une absence.

J’ai pensé aux miens, à mes petits, mais à peine ; à cette époque, je ne pouvais pas m’arrêter , ni pleurer, ni permettre que quoi que ce soit me ramène à cette vie dans la cahute : j’étais en train de devenir moi-même.

[…] j’avais pleinement conscience que tout voyage a une fin ; c’est peut-être là, dans l’éclat et le relief de chaque instant que l’on vit […] aujourd’hui je crois possible qu’il en soit toujours ainsi, que l’on sente le monde en relation avec les autres, à travers le lien avec les autres. Je me sentais vivante et féroce […].

[…] l’amour nous renforçait face à la perception de notre propre précarité, on se désirait dans nos fragilités […]


Mon évaluation 3,5/5

Date de parution : 2017. Poche chez 1018, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, 216 pages.


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Les Boucanières, Edith Wharton : cinq célibataires américaines à la conquête de l’Angleterre ou la chasse aux lords anglais par-delà les mers {#Classique}

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« Il avait souhaité pour femme une toute jeune fille dont le pied (grâce aux soins vigilants du mari) s’adapterait en grandissant au port de la pantoufle de verre. » Fine observatrice des mutations de la haute bourgeoisie de la fin du 19e, Edith Wharton – première femme à recevoir le prix Pulitzer pour Le Temps de l’innocence – puisa dans son échec marital la matière d’une œuvre romanesque exposant sans fard des héroïnes dont la vulnérabilité n’a d’égale que leur habileté à manœuvrer dans un monde d’hommes codifié. Des romans de mœurs impitoyables, dont le dernier resté inachevé – Les Boucanières, est une chronique mondaine pétillante et désillusionnée retraçant le destin de cinq riches américaines célibataires lancées dans une chasse aux lords anglais par delà les mers. De Saratoga à Londres, en passant par New York – « pépinière de jeunes beautés » – jusqu’aux manoirs croulants de Cornouailles, les jeunes intrigantes à l’esprit affûté, s’apprêtent, jupons retroussés et dents aiguisées, à dépoussiérer la bonne société corsetée, éclipsant les autres prétendantes par leur vitalité. D’une plume acide et savoureuse, l’autrice américaine à l’instar de Jane Austen, son homologue anglaise, peint avec une finesse similaire l’éclosion d’une conscience féminine et la fin d’une ère, tout en s’affranchissant des épilogues optimistes de cette dernière. Si le mariage chez Jane Austen est l’aboutissement naturel d’une chasse au mari où tous les coups son permis, Wharton lève le voile sur l’après. Que reste-t-il de l’état d’excitation fébrile précédant la vie à deux lorsque le mariage est consommé et que le quotidien s’est installé atténuant l’effet de nouveauté ? À travers les illusions perdues de la duchesse de Tintagel prisonnière retenue dans une cage dorée après avoir épousé un des pairs d’Angleterre les plus convoités, Edith Wharton signe un anti-conte de fées d’une grande modernité, où le couple se révèle un facteur de dilution de l’identité. L’être social éclipsant l’être intime. L’émancipation féminine est résolument son sujet et si, depuis ses écrits, certains verrous ont sauté, les artifices utilisés pour convoler ont quant à eux seulement évolué.

Boucanier, déf. : pirate écumant, au xviiesiècle, les mers de l’Amérique et des Antilles

Mais jamais aucune invasion n’avait égalé celle-ci, cette… Il se rappelait avoir lu un article décrivant : « l’invasion de l’Angleterre par les femmes d’Amérique et ceux qui tiraient les ficelles, les taciturnes hommes américains. »


Mon évaluation : 4,5/5

Date de parution : 1938. Poche aux Éditions Points, collection Signatures, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gabrielle Rolin, 528 pages.


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Job, roman d’un homme simple, Joseph Roth : une lumière d’espoir dans le noir

« La souffrance le rendra sage, la laideur le rendra bon, l’amertume le rendra doux et la maladie le rendra fort. » Dans une province reculée du Yiddishland russe, le petit village de Zuchnow abrite une famille juive ashkénaze ployant sous les épreuves. La première de ces plaies est la naissance d’un enfant différent, Menuchim, le dernier-né du maître d’école Mendel Singer : un homme juste, pieux, « qui craignait Dieu et n’avait rien d’exceptionnel, un juif tout à fait ordinaire ». À l’infirmité de Menuchim, s’ajoutent le besoin de reconnaissance de l’aîné qui s’engage dans l’armée, le désir d’évasion du cadet et les appétits sensuels de la flamboyante Mirjam. Face au déshonneur que la liaison de la jeune fille avec un cosaque fait peser sur la famille, Mendel Singer prend la décision d’émigrer aux États-Unis. Terre d’accueil et de miracles où la famille pourra se réinventer. À l’orée de la Première Guerre mondiale, à quoi succédera la révolution bolchevique, la traversée offre à la famille Mendel une ultime porte de sortie. Mais la condition de cette expatriation est sans équivoque, Menuchim est condamné par sa maladie à rester en Russie. Écrasée par le poids de la culpabilité, Deborah sait qu’en abandonnant son fils à des étrangers elle rompt l’engagement contracté avec le rabbin de Kluczysk. Pris dans la tourmente et démunis face à la douleur des siens, la pauvreté, la guerre, la folie, la perte de ses repères en terre étrangère, Mendel Singer fait l’expérience d’une crise spirituelle sans précédent, que seul le souvenir de son fils oublié au pays rattache à la vie. Sa foi est ébranlée, son Dieu, témoin passif des épreuves endurées, l’a abandonné. Mendel avance dans la nuit jusqu’au jour où le miracle se produit et l’impensable survient. Avec ce style précis, simple et puissant des grands romanciers juifs-allemands, Joseph Roth propose une variation du mythe biblique de Job : comment la foi résiste-t-elle à la souffrance des homme ? Une cohabitation complexe magnifiquement incarnée dans cette parabole lumineuse gorgée d’espoir et d’humanité.


Mon évaluation : 4/5

Date de parution : 1930. Éditions Points, collection Grands romans, traduit de l’allemand par Stéphane Pesnel, 288 pages.

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Le Pont sur la Drina, Ivo Andrić : chronique topographique des Balkans, un territoire morcelé en quête d’identité

« Chaque génération a ses illusions par rapport à la civilisation ; les uns pensent qu’ils contribuent à son essor, les autres qu’ils sont les témoins de son déclin. » Inertie ou prise de position, notre engagement au monde prend racine sur ces deux conceptions. Construit au XVIe siècle par le vizir Mehmed pacha Sokoli dans la bourgade orientale de Višegrad, le pont sur la Drina, reliant la Bosnie à la Serbie, est un édifice architectural immuable résistant aux assauts du temps. Sur la rive gauche les chrétiens, sur la droite les musulmans, au centre de la kapia : « point névralgique du pont » défilent des guerriers turcs, des milices serbes, l’armée impériale autrichienne, des amoureux transis ou encore des marchands ambulants au gré des invasions dans la région. Les trois confessions monothéistes cohabitent. Le sentiment prédominant à ce brassage culturel riche issu de la réunion de différentes communautés est l’hostilité. En cela, l’émergence d’une unité identitaire claire ne peut se faire. La structure de pierre séculaire résistant au passage du temps incarne une forme de permanence face à la succession des passions qui se télescopent au fil des générations. Le pont est le témoin silencieux du partage de la péninsule balkanique, d’une terre prise en étau entre l’Europe et la Turquie, qui à l’issue des redécoupages géopolitiques successifs s’est muée en une poudrière à ciel ouvert. En écrivant la chronique topographique sur trois siècles de ce lieu à la jonction entre Orient et Occident, l’écrivain yougoslave Ivo Andrić – Prix Nobel de littérature en 1961 – tisse, à travers une narration découpée en épisodes de vie épiques et symboliques, une réflexion sur le temps. Les Balkans forment une matière mouvante. Un territoire fragmenté fruit du rapprochement de territoires annexés et des jeux de pouvoir des dirigeants. Par le biais d’une métonymie réussie, ce récit dense et édifiant pétri de légendes – quoique trop poussif et didactique par moments – interroge notre rapport à l’Histoire qui, comme la Drina coule sous le pont, glisse inéluctablement. Quand le pont, solide sur ses fondations, assiste aux déchirements successifs des générations.


Mon évaluation : 3/5

Date de parution : 1945. Éditions Livre de Poche, collection Biblio, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, 384 pages.

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{Le tour des librairies} : Le Foyer, la librairie française de Tel Aviv #Israel 🇮🇱

Après le 🧆 les 🐪 , la majestueuse cité nabatéenne Petra ⚱️, les nuits passées dans des camps bédouins, les treks dans le Wadi Rum🌵 mon voyage en Israël et en Jordanie se clôt en beauté par une visite à la @librairiedufoyer !

Et c’est là, dans la seule librairie française de Tel Aviv créée il y a plus de 60 ans, que j’ai fait la plus belle rencontre de ce voyage. Le regard doux, les yeux traversés par un éclat malicieux, timide mais intarissable lorsqu’elle est lancée, Sarah accueille les rares lecteurs à s’y aventurer. Je me balade, repère immédiatement le coin consacré à la littérature israélienne : Zeruya Shalev, Amos Os, Aharon Appelfeld et tant d’autres. Puis je jette un œil au reste des livres exposés, fruits d’une sélection certes resserrée, mais de qualité. La librairie regorge de pépites, suggérant une sélection méticuleusement élaborée. La discussion établie, c’est parti, les noms des auteurs fusent : Stefan Zweig, Joseph Roth, Virginia Woolf, Karl Ove Knausgård, Sándor Márai, Magda Szabó…une passion commune pour les auteurs de la Mitteleuropa. Ce bassin culturel d’une richesse inouïe, dont les plus grands sont sortis. Je lui demande ses indispensables à côté desquels ne pas passer. Sarah me conseille trois romans.

Les 3 romans indispensables de Sarah

Ce qui les lie ? Leur profonde humanité.

🕎 Job, roman d’un homme simple de Joseph Roth

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✊🏿 Dites-leur que je suis un homme d’Ernest J. Gaines

🇨🇦 Nœuds et dénouement d’Annie Proulx

À mon tour de lui conseiller les dernières lectures qui m’ont bouleversée. Ce sera Lilas rouge de Reinhard Kaiser-Mühlecker et La huitième vie de Nino Haratischwili. Les doigts filent sur le clavier, la commande est passée. Sarah les lira et me donne même son numéro pour que l’on puisse échanger. Puis, la discussion glisse sur le futur de la librairie. Une succession incertaine dans un contexte compliqué, malgré une foi inaltérable dans la nécessité de continuer à lire et à partager, la croyance en une lumière capable d’éclairer. Mais qui sait si quelqu’un ne la reprendra pas et ce que l’avenir me réservera 😉

Idées de lecture...

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Lilas rouge, Reinhard Kaiser-Mühlecker : une fresque familiale autrichienne de haute volée qui explore l’héritage nazi d’une lignée

« Il y avait des événements qui ouvraient devant vous l’abîme du temps. » À la fois ancré dans les terres agricoles de la Haute-Autriche labourées après la chute du Reich allemand, profondément réaliste, dense comme du granit, le roman de Reinhard Kaiser-Mühlecker contrecarre cette horizontalité symbolisée par l’écoulement inéluctable du temps, par une verticalité, une légèreté, à l’image de la vulnérabilité des êtres l’habitant. Tendus vers deux directions opposées : plombé par les secrets et « le métal lourd du passé », les silences signifiants recelant en eux plus de vérité que la parole ne saurait en exprimer, Lilas rouge est traversé par des élans poétiques fulgurants, comme des éclairs venant percer un ciel noir de jais. Tels des équilibristes, Goldberger père, Ferdinand, Anna, Martha, Paul, Thomas…évoluent sur une corde raide surplombant le gouffre du temps, condamnés par une malédiction à expier les péchés commis par le patriarche de la lignée. De cette faute, tout au plus savons nous que l’étranger au visage sombre, en uniforme, juché sur une carriole et venu s’installer dans une ferme abandonnée à Rosental de nuit avec sa fille, a fui son village de l’Innviertiel, où il officiait en tant que chef de section du parti nazi. La malédiction, qui se répercutera par ricochets et dont les vibrations s’amenuiseront au fil des générations, trouve racine dans cette collaboration, dont les ressorts demeureront jusqu’à la fin cachés. Fresque familiale éblouissante tissée de silences et de secrets, portée par des personnages ambivalents d’une profonde humanité, chef-d’œuvre élevant son auteur – lui-même agriculteur – au même rang que les plus grands romanciers de la Mitteleuropa : Thomas Mann, Stefan Zweig, Joseph Roth, Sándor Márai…alliant poésie, psychologie et sens du récit, Lilas rouge fait s’entrelacer le destin d’un pays confronté à son héritage nazi avec la vie d’une famille de paysans. Tout en charriant des flots d’émotions, Reinhard Kaiser-Mühlecker soulève des réflexions à jamais en suspens : comment composer avec un passé ignoré et de quel libre arbitre l’homme dispose-t-il réellement ? Magistral.


Lui, Ferdinand Goldberger, avait dénoncé les gens de son propre village. Une foule de personnes. Or il se trouvait qu’une seule de ces accusations – la première – était réellement fondée. Il ne parvenait pas à s’expliquer pourquoi il s’était alors acharné, comme possédé, ce qui l’avait conduit à cette infamie. À présent, comme il basculait dans le sommeil, il lisait ces mots comme s’ils étaient ceux d’un rapport. Il était écrit là qu’on s’était mis un jour à lui adresser des lettres. Quelqu’un les déposait – sans signature, mais au nom du village tout entier – devant sa porte, lestées par un gros caillou. On les menaçait de mort, lui et sa fille, puis enfin on lui avait posé un ultimatum : soit ils quittaient le bourg et la région jusqu’à nouvel ordre, soit on les pendait au premier arbre venu.

Chaque homme était cerné de toutes parts par son passé – personne n’avait droit à une échappée vers le sud, pas même Goldberger. Le croire était une illusion.

Dans l’esprit des convives, les souvenirs affluèrent peu à peu, divers et propres à chacun ; mais tous partageaient cependant la sensation profonde que le passé n’était pas apaisé et remuait encore, bouillait en eux comme un sang vif.

Ferdinand ne savait pas pourquoi Martha n’adressait plus la parole à son père ; il n’avait jamais cherché à le savoir. Naturellement, il en avait d’abord été troublé ; mais il avait tout aussitôt accepté ce silence. Car secrètement, et sans pouvoir mettre des mots sur ce refus, peut-être même sans en prendre pleinement conscience, il supposait qu’elle gardait rancune à son père de leur départ de l’Innviertel, de même que lui, Ferdinand, n’arrivait pas à le lui pardonner, et que le mutisme de Martha n’était rien d’autre qu’une vengeance.

En l’espace d’une seconde, d’une oscillation de pendule, le timbre de sa voix avait changé, pour toujours. Il n’emploierait plus désormais que ce ton avec son père. Chacun avait pu l’entendre.

Combien de temps s’écoula ainsi ? C’était impossible à dire – même une horloge n’aurait pas su prendre la mesure de ces instants. C’est que le temps qui s’égrenait lentement dans cette pièce n’était pas composé de minutes ou de secondes ; il était tissé d’histoires.

Peu à peu, il comprit enfin ce qu’il savait en lui-même depuis très longtemps : le précipice, c’était lui. Ce fut comme s’il tombait en chute libre. Ce fut comme s’il tombait en chute libre. Il n’avait plus de sol sous les pieds. « Rien d’autre », répondit Alfred. « Juste ceci : Dieu punit jusqu’à la septième génération. Je ne sais pas si tu es le premier touché ou s’il s’agit de Martha. Je n’en sais rien. Mais il vous châtiera jusqu’à la septième génération. Et maintenant laisse-nous en paix. Nous ne voulons plus entendre parler de toi. »

Toute sa vie durant, il avait été habité du besoin impérieux d’être quelqu’un. Son existence entière avait été tendue vers cet objectif. Cette époque était révolue. Il ne voulait plus être personne. À l’instant où il en prit conscience, il ne put se défendre de rire. C’était plus fort que lui. Sa vie toute entière n’avait-elle pas été au fond qu’une erreur ? Une sotte impasse, un vaniteux fourvoiement ? Et quand bien même il en aurait été ainsi : ce temps-là n’était plus. On ne lui demanderait plus jamais son nom. Il était devenu personne. […] tout aurait pu être différent, si seulement il s’était défait plus tôt de cette stupide ambition, ou s’il ne l’avait jamais eue.


Mettre la main sur un chef-d’œuvre, avoir attendu (trop) longtemps avant de se décider (enfin) à se le procurer, puis craquer et être cueillie par une plume dense qui à travers les silences dit tout sans jamais rien formuler, capte le point de basculement des êtres, là où se joue l’inversion des rapports de force dans les relations. Rester coite devant des images d’une telle précision, des phrases d’une telle puissance d’évocation, qu’elles creusent des sillons en vous. Tel est est le talent de Reinhard Kaiser-Mühlecker. Fatalité et volonté de s’émanciper, de composer avec un passé qui nous a précédé et ne nous nous appartient pas, sont au cœur de ce très très grand roman.

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Mon évaluation : 4,5/5Date de parution : 2021. Éditions Verdier, traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay, 704 pages.


Idées de lecture…

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Le ventre de Paris, Émile Zola (Tome III) : les Halles, symbole de l’opulence du Second Empire {#Classique}

« Il entendait le grand roulement qui partait des Halles. Paris mâchait les bouchées à ses deux millions d’habitants. C’était comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de la vie dans toutes les veines. […] Les imbéciles avaient beau dire, toute l’époque était là. » Tour à tour comparé à un palais, à une machine à vapeur, à une cathédrale colossale aux fondations d’acier, où le Paris gorgé, engrossé de victuailles se brasserait, ou à un navire emporté par le flot montant, charriant les aliments pêle-mêle exposés impudemment : « les carottes saignant », « les navets devenant incandescents », le rouge sang de la viande ou encore les tons pastel des fleurs fraîchement coupées, les Halles, au cœur du roman, apparaissent comme la nature morte symbole de l’opulence d’un siècle décadent où l’argent règne tout-puissant. La dualité des corps maigres – incapables d’engraisser et dont il faut se méfier : les perdants – et des gros – corps repus synonymes de bonne chère et d’embourgeoisement : les gagnants, forme l’épine dorsale du Ventre de Paris. Dans ce troisième tome de la série des Rougon-Macquart d’Émile Zola, qui nous fait frôler l’indigestion à force d’accumulations, le personnage principal Florent se range du côté des perdants. Au lendemain du coup d’État de 1851, le jeune idéaliste ratissé par la police impériale sur les pavés parisiens embarque direction Cayenne. Exil qui durera sept ans. Entre-temps, le régime a prospéré, les petits boutiquiers se sont enrichis et son demi-frère bedonnant s’est marié à la belle Lisa, acquérant une boucherie florissante tout de marbre blanc, à la devanture chargée figurant un tableau de Manet. Tandis que Florent peine à dissimuler son passé officiant en tant qu’inspecteur au pavillon de la marée. Un an suffira pour qu’il soit avalé, broyé. Son secret éventé, les ragots filent à travers les étals, la rumeur enfle prête à exploser, les Halles bruissent de l’histoire d’un ancien bagnard menaçant le confort dans lequel les petits bourgeois replets baignent avec sensualité. Idéal républicain que « les honnêtes gens » lui feront chèrement payer…

Le bourgeois roi

Plus que dans le premier tome de cette Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire : La fortune des Rougon, dans lequel Zola pose les personnages de sa grande fresque familiale, ou dans le second : La Curée, portrait splendide d’un Paris éventré par les spéculateurs immobiliers, ce troisième volume s’attache à dépeindre l’embourgeoisement des petits commerçants de Paris. Le faste, l’abondance de nourriture, le trop-plein d’aliments qui débordent des comptoirs, remplissent les vitrines, faisant saliver Florent affamé à son arrivée dans la capitale. Les Halles, les étals de bouchers, poissonniers, maraîchers, fleuristes, fromagers…ainsi que les ruelles attenantes sont le décor d’une étude sociologique portant sur l’enrichissement d’une classe sociale autrefois pauvre, qui sut profiter de la gentrification et de la prospérité impulsées par le régime impérial. Dans cette perspective, le couple formé par la belle Lisa Macquart et le gras Quenu – demi-frère de Florent – est emblématique de cette réussite.

Mais Florent n’avait d’attention que pour la grande charcuterie, ouverte et flamboyante au soleil levant.
Elle faisait presque le coin de la rue Pirouette. Elle était une joie pour le regard. Elle riait, toute claire, avec des pointes de couleurs vives qui chantaient au milieu de la blancheur de ses marbres. L’enseigne, où le nom de QUENU-GRADELLE luisait en grosses lettres d’or, dans un encadrement de branches et de feuilles, dessiné sur un fond tendre, était faite d’une peinture recouverte d’une glace. Les deux panneaux latéraux de la devanture, également peints et sous verre, représentaient de petits Amours joufflus, jouant au milieu de hures, de côtelettes de porcs, de guirlandes de saucisses ; et ces natures mortes, ornées d’enroulement et de rosaces, avaient une telle tendresse d’aquarelle, que les viandes crues y prenaient des tons roses de confitures. Puis, dans ce cadre aimable, l’étalage montait. Il était posé sur un lit de fines rognures de papier bleu ; par endroits, des feuilles de fougère, délicatement rangés, changeaient certaines assiettes en bouquets entourés de verdure. C’était un monde de bonnes choses, de choses fondantes, de choses grasses.


Mon évaluation : 3/5

Date de parution : 1873. Éditions du Livre de Poche, 499 pages.


Idées de lecture…

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Anna Karénine, Tolstoï : le destin tragique d’une héroïne romantique dans la Russie des tsars ou l’autoportrait d’un romancier tourmenté ? {#Classique}

« Toutes les familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire l’est à sa façon. » La clé du bonheur, à travers son double romanesque Lévine, Tolstoi semble l’avoir trouvée. Davantage que la chronique de la déchéance morale d’une femme adultère confinée dans un mariage arrangé au temps de la Russie des tsars, répudiée pour avoir sacrifié à la passion la raison, Anna Karénine – chef-d’œuvre de la littérature russe – est un autoportrait de l’écrivain tourmenté et une variation intemporelle sur le thème de l’amour conjugal et du bonheur marital. En faisant évoluer en miroir deux couples antagonistes de la haute société moscovite et pétersbourgeoise : Anna/Vronskï et Kitty/Lévine, figurant deux conceptions de l’amour : la passion exclusive enfermante hors des conventions versus la quiétude d’une union légitime, Tolstoï laisse affleurer les doutes existentiels qui le traversent : le sens de la vie, le vertige de la mort, la foi en « la loi du bien » et condamne le droit que s’octroie la société des hommes à porter un jugement moral, quand « toute la variété, tout le charme, toute la beauté de la vie ne sont qu’un mélange de lumière et d’ombre ». Influencé par les conceptions rousseauistes de la nature, les personnages d’Anna et de Lévine, éminemment tolstoïens, incarnent une forme de pureté et de spontanéité. Jugée immorale, Anna brûle du désir de vivre. En concentrant toute son ardeur sur le comte Vronskï, dont elle dépend affectivement et physiquement, elle le place dans la position délicate du libérateur et du bourreau responsable de sa chute. Déséquilibre qui fragilisera leurs sentiments et lassera son amant. Tandis que Lévine, animé par l’idéal familial de ses parents, est le pendant d’Anna. Un être tourmenté aspirant à la paix traversé par des questions ontologiques s’éclairant à la fin du roman. L’épilogue tragique et éblouissant transcende l’espace limité du roman. En adoptant le procédé narratif des flux de conscience, Tolstoï ouvre une porte d’entrée sur l’intériorité de ses personnages et atteint par ce biais une certaine forme d’universalité.


Le but d’un artiste n’est pas de résoudre une question de façon incontestable, mais de faire aimer la vie dans ses innombrables et inépuisables manifestations.

Léon Tolstoï

Le destin tragique d’une héroïne de roman…

Anna Arkadiévna lisait et comprenait sa lecture, mais elle était lasse de s’intéresser à la vie des autres ; elle brûlait de vivre elle-même.

La première rencontre entre Anna et Vronskï a lieu à la gare de Moscou. Ce dernier, venu chercher sa mère, est accompagné du frère d’Anna, le prince Stépan Arkadiévitch Oblonskï. L’attirance est immédiate. Le bal donné quelques jours plus tard achèvera de concrétiser cette première impression. Le train chez Tolstoï est particulièrement signifiant. Tous les événements tragiques du roman s’y déroulant : la mort accidentelle d’un mécanicien lors de cette première rencontre fera planer sur leur relation « un mauvais présage », matérialisé par le suicide d’Anna des années après, quand acculée, isolée et se sentant abandonnée elle capitulera. Le développement du chemin de fer au 19e est le symbole du progrès, de la modernisation de la Russie que Tolstoï n’aura de cesse de critiquer dans la seconde partie de sa vie. Préférant au modèle européen, le charme et la simplicité de la vie rurale. 

Avec le flair particulier de l’homme du monde, Vronskï reconnut du premier coup d’œil que cette personne appartenait à la haute société. Il s’excusa et pénétra dans la voiture ; mais il éprouva le besoin de regarder la dame encore une fois, non à cause de sa beauté, de son élégance ou de la grâce discrète qui émanait de toute sa personne, mais parce qu’il avait remarqué, au moment même où elle passait devant lui, l’expression douce et tendre du joli visage. Elle tourna aussi la tête au même moment. Ses yeux gris et brillants qui semblaient noirs à cause des sourcils très épais, s’arrêtèrent amicalement et attentivement sur le visage de Vronskï, comme si elle l’eût reconnu, et ensuite se reportèrent vers la foule en mouvement comme y cherchant quelqu’un. Dans ce coup d’œil rapide, Vronskï remarqua l’animation retenue qui se peignait sur le visage de la jeune femme et dans ses yeux brillants, et le sourire à peine visible qui glissait sur ses lèvres rouges. Tout son être semblait déborder malgré elle, dans l’éclat de son regard et dans la joie de son sourire. Elle s’efforça d’atténuer le feu de son regard, mais il continua de briller à son insu, au fond du sourire imperceptible.

Mariée avec un homme de vingt ans son aîné, mère d’un fils – Serge, qu’elle adore, Anna est d’une beauté ensorceleuse, voire dangereuse. Ses yeux gris, surplombés par des cils lourds, brillent d’un éclat vif. Altière, Anna est un être entier, pur, animé par une pulsion de vie qu’un mariage arrangé a affaiblie. Son visage si expressif, trahit les tourments intérieurs qui la saisissent, les sentiments qui la tiraillent et les tressaillements de son âme. C’est d’ailleurs sa physionomie gaie et ses traits exaltés qui dévoilent à une Kitty mortifiée par l’affront qu’elle subit de la part de Vronskï la joie contenue d’Anna. Charmée par le jeune officier, Kitty, dernière fille à marier d’une famille de l’aristocratie, vient de décliner la demande en mariage de Lévine, pensant le Comte prêt à se déclarer. Un bal est donné réunissant toute la haute société moscovite. Mais ce qui aurait dû sacrer le triomphe de Kitty, se révèle une humiliation que la beauté éclatante d’Anna habillée d’une robe noir décolleté laissant entrevoir l’arrondi délicat de ses épaules et que le mince sourire tout de joie contenue, trahissant le plaisir pris dans les bras de son cavalier, ravive douloureusement.

Elle n’avait pas revu Anna depuis le commencement du bal, et subitement, la jeune femme lui apparaissait de nouveau, mais sous un aspect tout à fait différent et inattendu. Kitty crut remarquer en son amie ce genre d’excitation qu’elle connaissait si bien par expérience et que provoque généralement le succès. Elle voyait qu’Anna était grisée par l’admiration qu’elle avait soulevée ; Kitty connaissait ce sentiment pour l’avoir éprouvé, et il lui semblait qu’Anna en révélait les symptômes ; elle voyait l’éclat tremblant dont brillaient les yeux de la jeune femme, le sourire de bonheur et de béatitude qui s’épanouissaient sur ses lèvres et la grâce particulière, pleine de sureté et d’élégance, de ses mouvements.

« Pour qui tout cela ? se demanda-t-elle, pour tous ou pour un seul ? » Sans venir en aide au jeune homme avec qui elle dansait, et qui ne savait pas comment renouer la conversation dont il avait perdu le fil, Kitty obéissant machinalement, joyeusement, aux cris aigus et impérieux de Korsounskï, lequel tantôt entraînait tous les danseurs dans une grande ronde, tantôt leur faisait former une chaîne, observait Anna et son cœur se serrait de plus en plus. « Non, ce n’est pas l’admiration de la foule qui l’excite ainsi, c’est l’admiration d’un seul. Mais lequel ? Serait-ce lui ? » Chaque fois que Vronskï reparaissait avec Anna, les yeux de celle-ci brillaient d’un éclat joyeux et un sourire de bonheur contractait ses lèvres rouges. Elle semblait faire un effort sur elle-même pour ne pas laisser transparaître une joie qui malgré cela, sur ses traits, se décelait d’elle-même. Et lui ? Kitty regardait Vronskï et s’effrayait. Ce qu’elle avait vu clairement sur le visage d’Anna, elle le remarqua également sur le visage de son cavalier. Où donc était sa contenance tranquille et assurée, l’expression inconsciente et calme qu’il montrait d’ordinaire ? À présent, chaque fois qu’il s’adressait à sa danseuse, il baissait un peu la tête, comme s’il eût voulu se prosterner à ses pieds et son regard exprimait la soumission et la crainte. « Je ne veux pas vous blesser, semblait-il dire, mais je veux me sauver moi-même et je ne sais comment. » Jamais, jusqu’à ce jour, Kitty n’avait observé chez le jeune homme cette expression qu’elle lui voyait à ce moment.

Le sens du détail, la minutie des descriptions et le soin avec lequel il restitue les oscillations de l’âme sont caractéristiques du style du romancier. Tolstoï invite le lecteur à observer le mouvement des sentiments avec un souci du réalisme. De toucher au plus près de ce qui est. De l’indifférence, au plaisir pris à être courtisée, jusqu’à la prise de conscience d’un amour naissant, Tolstoï fait en sorte que son lecteur suive chaque étape de l’évolution de la relation entre Anna et Vronskï, et ce, sur le même plan que ses personnages.

Les premiers temps, Anna se crut sincèrement mécontente de Vronskï parce qu’il se permettait de la poursuivre ; mais un soir, ne l’ayant pas rencontré à une soirée où elle comptait le voir, elle avait compris clairement, à la tristesse qui l’avait saisie, qu’elle s’était trompée et que cette poursuite non seulement ne lui était pas désagréable mais constituait au contraire tout l’intérêt de sa vie.

Tolstoï ne laisse aucun doute quant à l’issue tragique du roman. Des indices sont glissés entre les pages. Anna et Vronskï incarnent le couple romantique, torturé par excellence, condamné d’emblée, puisque immoral. Il porte en germe sa fin. La quête de la fusion ne pouvant conduire qu’à la destruction, ou à l’absorption. En cela, les deux couples évoluent en miroir : l’un tendant vers la lumière, l’autre sombrant peu à peu.

– Ne savez-vous pas que vous êtes toute ma vie ? Mais la tranquillité ? Je ne sais que faire… Je ne puis pas vous la donner, je suis à vous tout entier, oui, mon amour vous appartient, je ne puis imaginer de séparation entre nous, car vous et moi ne sommes qu’un. Il ne saurait y avoir de calme ni pour vous, ni pour moi, mais au contraire, désespoir et malheur… au lieu du bonheur… et quel bonheur ! N’est-il pas possible ?

…ou un autoportrait du romancier ?

Anna Karénine – rien que le titre est éloquent – est davantage présenté comme le destin tragique d’une femme adultère condamnée par la bonne société russe du 19e siècle, que comme le roman d’un homme en quête d’absolu, de vérité. Un homme bon, guidé par un idéal vertueux, faisant écho aux questionnements qui ont intimement bouleversé Tolstoï à cinquante ans. Comme son personnage Lévine, c’est au chevet de son frère mourant que l’écrivain est confronté à l’épreuve de la mort. Épisode fondateur qui amorce une profonde crise existentielle marquant un tournant dans sa vie et son œuvre. La huitième partie d’Anna Karénine est dans cette perspective largement autobiographique. En se tournant vers la religion et la spiritualité, en décidant de suivre « la loi du bien », Lévine/Tolstoï trouve le sens que sa vie avait perdu. Si tout doit disparaître, à quoi sert-il d’exister ? Comment vivre en ayant conscience de notre finalité ? En faisant le bien. En faisant preuve d’humanité, d’amour. En refusant la guerre et en œuvrant pour la paix. La conversion de Tolstoï lui permettra d’appréhender sa propre mort avec plus de sérénité, tout comme Lévine que la pensée du suicide effleure. Les derniers mots du roman éclaire le projet romanesque de Tolstoï et prouve que la crise est passée et la paix retrouvée, faisant de l’immense romancier russe un humaniste convaincu.

[…] il ne savait pas et ne pouvait savoir en quoi consistait le bien général, mais il savait indubitablement que ce bien ne pouvait s’atteindre que par l’accomplissement strict de la loi du bien, qui est révélée à chacun. C’est pourquoi il ne pouvait désirer la guerre, ni la prôner à n’importe quelle fin d’ordre général.

« Qu’est-ce qui m’arrête ? » se demanda Lévine, qui sentait d’avance que la réponse, encore inconnue, à cette question était prête dans son âme. « Oui, la seule manifestation évidemment indiscutable de la divinité réside dans les lois du bien, données au monde par la révélation, et que je sens en moi, que je reconnais, m’unissant ainsi, bon gré mal gré, aux autres hommes… »

« À moi personnellement, à mon cœur, est révélée indiscutablement une connaissance, incompréhensible par la raison ; et moi je veux la connaître par la raison et l’exprimer par des paroles ! »

« Ce nouveau sentiment, de même que le sentiment paternel, ne m’a pas changé, ne m’a pas rendu heureux, ne m’a pas éclairé d’un coup, ainsi que je l’avais cru ; il n’y eut aussi aucune surprise. La foi, le manque de foi, je ne sais pas ce que c’est ; mais ce sentiment est entré imperceptiblement dans mon âme, par la souffrance, et s’y est installé solidement.
Je me fâcherai encore contre le cocher Ivan ; je continuerai à discuter bien ou mal à propos ; il y aura toujours le même mur entre les profondeurs de mon âme et les autres, même ma femme ; je l’accuserai de la même façon pour une crainte qui m’a effleuré, et je le regretterai ; je continuerai à ne pas comprendre par la raison pourquoi je prie, mais je prierai quand même. Cependant, maintenant ma vie, toute ma vie, indépendamment de tout ce qui peut m’arriver à n’importe quel moment, non seulement n’est plus dénuée de sens comme autrefois, mais a acquis un sens indiscutable, celui du bien que j’y puis faire entrer. »


Mon évaluation : 4,5/5

Date de parution : 1878. Éditions du Livre de Poche, traduit du russe par Boris de Schloezer, 1 024 pages.

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