Moi, m’aider ? Comment ? Quand un homme a passé plusieurs années caché dans une grange, il a cessé d’appartenir à la société. La vérité, c’est qu’ici même, en Amérique, je continue de vivre caché dans une grange.
Comme beaucoup d’écrivains de génie, Isaac Bashevis Singer – premier auteur de langue yiddish à recevoir le prix Nobel de littérature en 1978 – ressasse roman après roman ses obsessions. La vie post-holocauste, la responsabilité de Dieu : comment a-t-il pu laisser le peuple juif se faire exterminer ?, la culpabilité du survivant, les modalités du couple : monogamie, bigamie, adultères, tromperies, jalousie, la transposition impossible du mode de vie des Juifs ashkénazes issus des shtetls d’Europe de l’Est ou de la Varsovie multiculturelle où il est né, en Amérique. Toute l’œuvre d’Isaac Bashevis Singer peut s’appréhender comme une variation sur un même thème : la tentative sublime de ressusciter un monde englouti et une critique acerbe de la modernité. Avec son corolaire, une perte de repères consécutive à une profonde crise identitaire, de la spiritualité et au déboulonnement des piliers sans réelle alternative pour les remplacer. Ses personnages errent entre Brooklyn, le Bronx, Manhattan, soumis à l’arbitraire de puissances supérieures aveugles, « perdus dans une épopée cosmique », comme si le monde était dépourvu de réalité. La Shoah ayant torpillé leur plus petite certitude et dépouillé l’univers de son sens, les personnages de Singer évoluent en huis clos sur la corde raide. S’aiment passionnément, se haïssent tout autant, vivent avec une intensité proportionnelle à l’horreur de ce que leurs yeux ont vu. De ce qu’ils ont vécu. Soit, l’annihilation des codes moraux qui régissent la société. Ennemies (1966) a ceci de surprenant que la trame narrative est calquée à l’identique sur son chef-d’œuvre Ombres sur l’Hudson (1957), publié neuf ans plus tôt. Des survivants de la Shoah tentent dans un New York désincarné et agité de se reconstruire tant bien que mal. Guidés uniquement par leurs instincts, ils s’acharnent à fuir les fantômes du passé, les souvenirs des atrocités qui les maintiennent éveillés. La nuit, certains boivent, d’autres échafaudent des plans pour combattre l’ennemi. Fébriles, ces survivants ne savent plus comment vivre normalement. Lorsqu’il a émigré aux États-Unis, Herman a épousé la servante polonaise qui l’a caché dans son grenier pendant la Seconde Guerre mondiale.
Il avait passé près de trois ans caché dans un grenier : c’était dans le cours de son existence une brèche qui devait rester à jamais béante.
À côté, il entretient une liaison avec la fougueuse Masha, rescapée du ghetto et des camps. Déjà polygame, la situation se complexifie le jour où Tamara, sa première femme supposée morte avec ses deux enfants dans un camp de concentration nazi, revient d’entre les morts. Cette apparition est la goutte d’eau qui fait basculer la vie d’Herman dans un imbroglio inextricable tissé de mensonges sur fond de lâcheté.
Mais, au fond de son âme, il demeura ce qu’il avait toujours été : un hédoniste, un fataliste, dénué de toute illusion sur lui-même ainsi que sur l’humanité, et dont la vie s’était toujours jouée sur les frontières ténébreuses du suicide.
Et pourtant, l’humanité d’Isaac Bashevis Singer le retient de porter un jugement moral sur leurs agissements. C’est précisément là que se situe l’immense apport de Singer à la littérature mondiale : le refus de juger, donc de céder à la facilité en adoptant une vision manichéenne du monde. Ce qui revient systématiquement à le simplifier à gros traits. Ce qui l’intéresse, au contraire, c’est de rendre compte de la complexité et de la richesse de l’espèce humaine. Sous sa plume sensuelle, ronde et son humour noir, laissant deviner une intelligence hors du commun, acuité qu’exprime le regard malicieux du romancier, les luttes internes de ses personnages en proie à des doutes existentiels prennent des allures d’épopées. La tentation de la chair, les débordements de l’âme, l’envie de jouir tant qu’il est encore temps, avec à l’esprit la conscience très nette que le pire s’étant déjà produit, aucune société n’est plus en mesure de garantir que cela ne peut pas se répéter. « La roue du destin s’était mise à tourner en sens inverse et tout ce qui avait été allait être, encore. » Le présent reste alors l’unique ancrage auquel se raccrocher. Comme dans Ombres sur l’Hudson, l’enseignement de l’auteur yiddish réside dans son exploration des différentes trajectoires de vie suite à un traumatisme.
Tamara ne répondit pas et Herman ne répéta pas sa question. Ses conversations avec Masha et avec d’autres réfugiés lui avaient appris qu’il était vain de compter sur ceux qui étaient revenus des camps de concentration ou d’interminables odyssées à travers la Russie, pour savoir toute la vérité – non certes parce qu’ils cherchaient à la dissimuler, mais parce qu’ils leur était impossible de dire tout.
Certains se font épicuriens, d’autres plus fatalistes cèdent au désespoir en refusant d’enfanter – c’est le cas de l’écrivain hongrois Imre Kertész, également lauréat du prix Nobel de littérature en 2002, qui justifie sa position dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Isaac Bashevis Singer a, quant à lui, fait le choix de conjurer ses angoisses en refaisant vivre sous nos yeux une communauté aujourd’hui disparue.
Mon appréciation : 4/5
Date de parution : inédit. Poche aux Éditions Stock, traduit de l’anglais (États-Unis) Gilles Chahine, 291 pages.

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