Il lui vint un trouble extrême : c’était le charme des grands voyages, de l’inconnu, de la guerre : aussi l’angoisse de tout quitter, avec l’inquiétude vague de ne plus revenir.
Aux confins de la Bretagne, venus de petits hameaux battus par des vents violents, qui couchent les arbres et soulèvent la mer, les marins s’apprêtent à embarquer sur la Marie pour la saison de pêche. Comme chaque année, début février, ils gagnent les mers hyperborées d’Islande. Terre volcanique de roche et de glace, où l’été la lumière du jour s’étend à l’infini. À la fin août, les femmes s’abîment les yeux à scruter l’horizon attendant fébrilement leur retour, auquel répondent absents des équipages entiers ayant fait naufrage dans les fjords glacés. Dans une langue poétique et imagée, empruntant à la mélancolie des paysages bretons cerclés d’un ciel nuageux et d’une mer grise, Pierre Loti magnifie le destin des Islandais. Ces aventuriers de la mer, dont la jeune héritière Gaud est éprise, voyant les saisons défiler sans que le fils Gaos ne vienne se déclarer. Pourtant, le temps d’un bal, le couple avait dansé, son cœur s’était emballé. Têtu, Yann s’est promis à la mer, tandis que Gaud, restée sur terre, ruinée suite à la mort de son père, se languit de lui. Suivant un chassé-croisé amoureux, Pêcheur d’Islande relate l’existence âpre et dure, tenant à un fil, des générations de matelots de père en fils. Raconte une histoire d’amour impossible, et celles qui se lisent sur le visage buriné des hommes, les tempêtes en mer du Nord, la mort tapie dans les éléments déchaînés, comme une épée de Dame Oclès, les chaumières au toit de mousse réchauffées par des cheminées en pierre, les veuves dignes dans leur chagrin, qui, vêtues de noir et d’une coiffe traditionnelle descendant bas sur le front, se rendent en procession à la chapelle du cimetière sur l’extrême langue de terre prier et pleurer ceux que la mer mauvaise, dans un mouvement de colère, leur a arrachés. Dans ce très beau roman, l’écrivain-voyageur rend compte de la toute-puissance de la nature au regard de nos vies minuscules, leur rendant à l’une comme à l’autre un vibrant hommage.
Mon appréciation : 4/5
Date de parution : 1886. Poche chez Folio, 352 pages.

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