Books'nJoy - Une vie bouleversée, Etty Hillesum : Mon livre favori ! ❤️ {#chefdoeuvre}

Une vie bouleversée, Etty Hillesum : Mon livre favori ! ❤️ {#chefdoeuvre}

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Je ne veux rien être de spécial. Je veux seulement tenter de devenir celle qui est déjà en moi, mais cherche encore son plein épanouissement. […] Je vais étudier, tâcher de pénétrer en profondeur la réalité, mais (j’y vois un devoir) je me laisserai égarer, détourner en apparence de ma voie, par tout ce qui fondra sur moi : à force de le faire, j’acquerrai à la longue des certitudes de plus en plus solides. Jusqu’au jour où plus rien ne pourra me troubler, où j’aurai développé un très grand équilibre, assez solide pour me permettre d’évoluer dans toutes les directions.

Il va de soi que notre sensibilité détermine notre degré de porosité à un texte. Je pourrais trouver une dizaine d’arguments objectifs pour vous convaincre de lire l’itinéraire spirituel de ce génie précoce : à seulement 27 ans, Etty Hillesum fait preuve d’une lucidité et d’une honnêteté éblouissantes vis-à-vis d’elle-même. Ses questionnements existentiels, qu’elle donne l’impression d’avoir jetés sur le papier au fil de sa pensée, sont d’une intelligence rare. Les raisons pour lesquelles elle m’a foudroyée se situent, sans doute, à mi-chemin entre le constat rationnel d’avoir entre les mains un chef-d’œuvre absolu et le sentiment intime, éminemment personnel, que l’autrice s’est glissée dans ma tête, a su retranscrire avec une précision confondante mon propre cheminement. Que le territoire – saturé de l’intérieur par ses tourments, annexé de l’extérieur par un régime totalitaire – qu’elle a reconquis, par les mots, est un espace que nous devons continuer de défendre avec acharnement. Une liberté trop précieuse pour accepter un quelconque compromis. Il y a comme ça, des écrits qui traversent le temps. Ainsi, par un télescopage des époques, le journal d’une jeune femme déportée en camp de concentration, puis morte à Auschwitz, rédigé entre 1941 et 1943 et retranscrivant ses réflexions ontologiques, philosophiques, s’épanchant sur sa condition de femme, la sexualité, le couple, la maternité, la création artistique, le judaïsme, Dieu, le sens de la vie…trouve un écho près d’un siècle ans plus tard chez une autre femme de 30 ans. Comment rendre compte de ce sentiment si intime de proximité ? De l’immense gratitude ressentie ? C’est la magie de la littérature et la raison essentielle pour laquelle je lis.

Et je te [Dieu] remercie de m’avoir donné le don de lire dans le cœur des autres. Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes. J’entre, j’erre à travers des couloirs, des pièces : dans chaque maison, l’aménagement est un peu différent, pourtant elles sont toutes semblables et l’on devrait pouvoir faire de chacune d’elles un sanctuaire pour toi, mon Dieu.

Chacun a son propre rapport à la littérature. Pour certains, il s’agit de se divertir, de se distraire, d’autres de se cultiver, de se dépayser, de voyager, de découvrir d’autres cultures, d’élargir ses horizons. En ce qui me concerne, j’entretiens avec elle un rapport cérébral, physique, mystique, quasi charnel. J’ai besoin, par le biais de textes engagés étudiant la nature humaine au regard de l’histoire, témoignant de sa grandeur et de sa lâcheté face au déroulement souvent tragique des événements, en sondant sa psyché, de percer une vérité qui jusqu’alors m’échappait ou que les mots me manquaient pour exprimer. Les livres m’offrent une clé pour décrypter le monde, déchirer le voile derrière lequel les autres évoluent. Au contact de cette altérité, je gagne en empathie, transcende mon individualité et ainsi, ai l’impression de rejoindre un tout, bien plus grand que moi, que vous. Une communauté humaine affranchie des limites temporelles. Cette phrase d’Etty Hillesum exprime avec une économie de mots toute ma démarche et ma quête : « Je ne connais rien de plus beau que de lire la vie en déchiffrant les êtres. » Chaque livre est comme un nouveau seuil franchi vers ce noyau dur.

On cherche le sens de cette vie, on se demande si elle en a encore un. Mais c’est une affaire à décider seul à seul avec Dieu. Peut-être toute vie a-t-elle son propre sens, et faut-il toute une vie pour découvrir ce sens.

Mais je me suis détachée – je ne sais seulement pas comment – pas en me raisonnant. J’ai tiré de toutes mes forces psychiques sur une corde imaginaire, je me suis débattue comme un beau diable, je me suis défendue, et soudain je me suis sentie libre. […] J’aimerais seulement savoir comment je suis parvenue à cette libération. Je ne distingue pas bien encore par quels chemins.

Tout y est. TOUT est dit avec une telle intensité, clairvoyance, appréciation juste de la situation politique, perfection dans la formulation des idées et le choix des tournures. C’est un texte d’une force inouïe. Sublime Etty. Quelle douleur que de savoir qu’une telle femme est morte prématurément à Auschwitz assassinée par les nazis. Que son destin a été littéralement fauché. Rien qu’à l’idée de ce que, restée vivante, elle aurait pu léguer à la postérité, mon cœur se serre. Cette perte est inestimable. Cette femme admirable. Une étoile filante dans la nuit.

Être à l’écoute de soi-même. Se laisser guider, non plus par les incitations du monde extérieur, mais par une urgence intérieure.

L’essentiel est d’être à l’écoute de son rythme propre et d’essayer de vivre en le respectant. D’être à l’écoute de ce qui monte de soi.

Et maintenant je dis, tout simplement et tout naturellement : voilà mes forces vont jusque-là et pas plus loin, je n’y puis rien, il faut me prendre comme je suis. Pour moi, c’est un pas de plus vers une maturité, une indépendance qui me paraissent désormais se rapprocher de jour en jour.

J’ignore comment réaliser mon désir d’écrire. Tout est encore trop chaotique, et il me manque la confiance en moi, ou plutôt l’ urgente nécessité de dire quelque chose de précis. J’attends encore le moment où tout sortira et trouvera sa forme naturellement. Mais pour cela, il faut d’abord que je trouve moi-même cette forme, ma forme propre.

Consciente que les rafles de Juifs se font plus régulières et que l’étau se resserre, Etty Hillesum trouve dans l’écriture et la lecture de Rilke, Tolstoï, Dostoïevski, un refuge, comme si chaque phrase écrite, chaque livre lu, était une pierre ajoutée aux remparts la protégeant de la folie des hommes. Une introspection qui ne l’exclue pas pour autant de son temps, au contraire elle lui permet d’aiguiser ses outils pour mieux appréhender la souffrance d’autrui.

Vivre totalement au-dehors comme au-dedans, ne rien sacrifier de la réalité extérieure à la vie intérieure, pas plus que l’inverse, voilà une tâche exaltante.

Je voudrais parfois me réfugier avec tout ce qui vit en moi dans quelques mots, trouver pour tout un gîte dans quelques mots. Mais je n’ai pas encore trouvé les mots qui voudront bien m’héberger. C’est bien cela. Je suis à la recherche d’un abri pour moi-même, et la maison qui me l’offrira, je devrai la bâtir moi-même pierre par pierre. Ainsi, chacun se cherche-t-il une maison, un refuge. Et moi je cherche toujours quelques mots.

Une fois c’est un Hitler, une autre fois Ivan le Terrible par exemple, une fois c’est la résignation, une autre fois les guerres, la peste, les tremblements de terre, la famine. Les instruments de la souffrance importent peu, ce qui compte c’est la façon de la porter, de supporter, d’assumer une souffrance consubstantielle à la vie et de conserver intact à travers les épreuves un petit morceau de son âme.

Cela ne signifie pas qu’on baisse pavillon devant certaines idéologies, on est constamment indigné devant certains faits, on cherche à comprendre, mais rien n’est pire que cette haine globale, indifférenciée. C’est une maladie de l’âme. La haine n’est pas dans ma nature. Si j’en venais (par la grâce de cette époque) à éprouver une véritable haine, j’en serais blessée dans mon âme et je devrais tâcher de guérir au plus vite. 

Ce livre, et je pèse mes mots, devrait être lu, enseigné en cours, à tous, certes, mais aux femmes avant tout. Je ne connais pas une amie qui en le lisant n’y aurait pas trouvé les réponses qu’elle cherchait ou été simplement apaisée de savoir que ses doutes, une autre qu’elle, avant elle, les a partagés. L’autrice néerlandaise, installée à son bureau en attente de sa déportation, qu’elle sait certaine, aborde de manière frontale, sans détour, et avec une grande modernité les mécanismes du sentiment amoureux, de la passion, les notions de dépendance affective, sa propre sensualité flamboyante qui la terrasse, l’ambivalence de la sexualité oscillant entre plénitude et manque. Comment cette dernière structure les relations et peut, dissolue, les dénaturer.

La revoilà, cette crainte puérile de perdre un petit peu d’amour en ne s’adaptant pas totalement à l’autre. Je commence pourtant à me défaire de ce genre d’attitudes. Il faut savoir avouer ses faiblesses, même les faiblesses physiques. Et savoir se résigner à n’être pas tout à fait tel qu’on voudrait être pour l’autre.

Etty se sonde, scrute attentivement ses réactions et leurs ressorts sous-jacents. Elle est débordante de vie. D’elle, s’écoule un flot intarissable, une réserve inépuisable de joie. Sa source se situant en elle-même, le national-socialisme échouera à la briser. Sa victoire est totale. Son journal se clôt sur ces mots : « Bien sûr, c’est l’extermination complète, mais subissons-la au moins avec grâce. » Une vie bouleversée est un manuel de survie en période troublée. Et n’est-ce pas le meilleur moment pour le lire ? Alors que les crispations identitaires, le fanatisme, la montée des extrêmes, la flambée de l’antisémitisme nous ramènent 75 ans en arrière. Alors, certes, d’aucuns diront que les acteurs ont changé, quoique ça se discute, mais le fond reste le même. Etty Hillesum ne cherche pas à décortiquer les ressorts des dérives idéologiques et politiques. Son apport concret consiste à nous tracer la voie, à nous guider vers la seule qui vaille.

Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition.

Nos relations avec le monde extérieur présupposent un défrichage intérieur, un profond travail sur soi, de faire le vide, se retirer pour se recueillir. D’apprendre à s’écouter, sans laisser l’extérieur nous influencer. Faire preuve de droiture morale, en acceptant d’être assailli par les incertitudes, d’être agacé par les tracas du quotidien, qui peuvent, au terme d’un travail intérieur véritable, être tenus à distance.

On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. […] la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons.

Travailler à soi-même, ce n’est pas faire preuve d’individualisme morbide. Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule solution.

Les hommes, les hommes, n’oublie pas que tu en es un. […] Et la saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d’autre solution, vraiment aucune autre solution que de rentrer en soi-même et d’extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois pas que nous puissions corriger quoique ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous.

Etty vit par ses écrits. Lire aujourd’hui sa quête initiatique, c’est encore la plus belle manière de reconnaître la valeur de son héritage, de lui rendre hommage en participant au devoir de mémoire. Continuer de transmette, lire et faire lire ce document autobiographique relatant le processus de maturation d’une jeune femme de 27 ans est un acte de résistance visant à ne pas oublier ce qu’il s’est passé et à tirer des enseignements pour que l’histoire cesse de se répéter.

Ce besoin d’écrire, je le comprends aussi, je crois. C’est une autre façon de posséder, de tirer vers soi les choses par des mots et des images, de se les approprier ainsi. Voilà de quoi était fait jusqu’à présent mon besoin d’écrire : me cacher loin de tous, avec tous les trésors que j’avais accumulés, noter tout cela, le retenir pour moi et en jouir. Et cette rage de possession – je ne trouve pas de meilleure formulation – vient brusquement de me quitter. Mille liens qui m’oppressaient sont rompus, je respire librement, je me sens forte et je porte sur toutes choses un regard radieux. Et puisque, désormais libre, je ne veux plus rien posséder, désormais, tout m’appartient et ma richesse intérieure est immense.

Et toujours c’est bizarre agitation que je n’arrive pas à identifier. Mais il me semble que, si je sais un jour la canaliser, elle pourra produire du bon travail. Tu en es encore bien loin, ma petite, il te faudra encore disputer beaucoup de terre ferme à la fureur des vagues, introduire beaucoup d’ordre dans le chaos.

Chaque jour, chaque nuit, il meurt nombre de ses garçons, pleins de vitalité, qui promettaient tant. Je ne sais comment réagir. Avec toutes ces souffrances autour de soi, on en vient à avoir honte d’accorder tant d’importance à soi-même et à ses états d’âme. Mais il faut continuer à s’accorder de l’importance, rester son propre centre d’intérêt, tirer au clair ses rapports avec tous les évènements de ce monde, ne fermer les yeux devant rien, il faut « s’expliquer » avec cette époque terrible et tâcher de trouver une réponse à toutes les questions de vie ou de mort qu’elle vous pose. Et peut-être trouvera-t-on une réponse à quelques-unes de ces questions, non seulement pour soi-même, mais pour d’autres aussi. Je n’y puis rien, si je vis. J’ai le devoir d’ouvrir les yeux. Je me sens parfois comme un pieu fiché au bord d’une mer en furie, battu de tous côtés par les vagues. Mais je reste debout, j’affronte l’érosion des années. Je veux continuer à vivre pleinement.

Pour humilier, il faut être deux. Celui qui humilie et celui qu’on veut humilier, mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut, en d’autres termes si la partie passive est immunisée contre toute forme d’humiliation, les humiliations infligées s’évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des mesures vexatoires qui bouleversent la vie quotidienne, mais non cette humiliation ou cette oppression qui accable l’âme. Il faut éduquer les Juifs en ce sens.

Mon appréciation : 5/5

Date de parution : 1981. Poche aux Éditions Points, traduit de l’allemand par Bernard Philippe Noble, 408 pages.

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