Flaubert dit de lui-même qu’il était un “homme-plume”. Moi, je peux dire que je suis une “femme-oreille”. Quand je marche dans la rue et que je surprends des mots, des phrases, des exclamations, je me dis toujours : combien de romans qui disparaissent sans laisser de traces ! Qui disparaissent dans le temps. Dans les ténèbres. Il y a toute une partie de la vie humaine, celle des conversations, que nous n’arrivons pas à conquérir pour la littérature. Nous ne l’avons pas encore appréciée à sa juste valeur, elle ne nous étonne pas, ne nous passionne pas. Moi, elle m’a envoûtée, elle a fait de moi sa prisonnière. J’aime la façon dont parlent les gens… J’aime les voix humaines solitaires. C’est ce que j’aime le plus, c’est ma passion.
Dans son discours de réception du prix Nobel de littérature en 2015, la dissidente biélorusse Svetlana Alexievitch expose sa démarche créatrice : capter les voix d’anonymes, celles que l’on n’entend pas, recueillir leurs témoignages, puis retravailler ce matériau brut pour raconter la grande Histoire au regard de la petite. Au traitement factuel des événements, la journaliste privilégie une approche émotionnelle pour rendre compte de la violence psychologique et du vide idéologique laissé par l’effondrement silencieux du régime soviétique. Quelle version donner à ceux qui ont subi 75 ans de tyrannie politique, ponctuée de séjours en goulags, d’arrestations arbitraires, de tortures, d’extorsions d’informations, de distorsion de la réalité ? Comment expliquer aux citoyens du plus vaste pays de la planète, s’étendant sur 11 fuseaux horaires, de la mer Baltique à la mer Noire et à l’océan Pacifique, que du jour au lendemain l’URSS est considérée comme un satellite « sous-développé » des États-Unis ? L’homme et la femme de la rue nous racontent leur version des faits. En ressortent la preuve de l’impossibilité de donner vie à une idéologie, ainsi que le besoin inhérent à l’être humain de croire en une utopie. Se concentrant sur les années 90 post-perestroïka, les récits témoignent d’une décennie noire. Véritable curée vers l’argent. L’espoir fou de liberté fut vite douché par l’arrivée d’oligarques dépouillant la Russie de ses ressources et de ses valeurs. Au conflit sur le sol afghan succèdent des massacres interethniques et la guerre en Tchétchénie. L’idéologie communiste, qui avait le mérite pour certains d’être porteuse de sens, est remplacée par un capitalisme sauvage, reléguant dans les bas-fonds tout un pan de la société incapable de suivre le mouvement.
Sans histoire. Toutes les valeurs se sont effondrées, sauf celle de la vie. Il s’est avéré que la liberté était la réhabilitation de cet esprit petit-bourgeois que l’on avait l’habitude d’entendre dénigrer en Russie. La liberté de sa Majesté la Consommation. L’immensité des ténèbres.
Il faut imaginer le vertige qu’on dû éprouver des héros de la Seconde Guerre mondiale et du siège de Stalingrad bardés de médailles en voyant un matin leur pays passer de main. Quels enseignements tirés de ces récits minutieusement retranscrits et rassemblés en suivant une unité de lieu et de temps ? Que les régimes totalitaires naissent d’un cocktail explosif composé bien souvent des mêmes ingrédients : la nostalgie d’une grandeur révolue, la frustration d’une population lésée, des écarts béants de pauvreté, un renversement des idéaux, une volonté d’effacer un passé honteux et une classe politique fragilisée et divisée. En bon opportuniste, l’ancien chef du FSB (services secrets), Vladimir Poutine a su tirer parti du chaos qui lui a servi de tremplin jusqu’au Kremlin.
Il y a beaucoup de gens traumatisés en ce moment, ils ne disent rien, mais ils sont amers. Les gens vivent la rage au cœur maintenant, beaucoup sont à vif. […] La guerre, ce n’est pas dans nos bagages qu’on l’a rapportée, c’est dans nos âmes… Bon, vous allez écrire la vérité… Mais à qui cela fait-il peur ? Nos dirigeants… On ne peut pas les atteindre, maintenant… Tout ce qui nous reste, c’est un fusil et la grève.
Mon appréciation : 4/5
Date de parution : 2013. Grand format et poche aux Éditions Actes Sud, traduit du russe par Sophie Benech, 688 pages.

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