La liberté positive, c’est la liberté par rapport aux contraintes intérieures. […] c’est être son propre maître – c’est le pouvoir de soi-même sur soi-même. Accéder à la liberté positive, c’est prendre le contrôle de son propre esprit ; être libéré des peurs et des croyances irrationnelles, des addictions, superstitions et de tout autre forme de coercition de soi.
À l’écriture de ses mémoires, il y a peu de chances que Tara Westover ait mesuré la pleine portée de son geste. Sous la forme d’une quête d’émancipation féminine douloureuse, elle nous fait le cadeau précieux d’un récit d’autodétermination lumineux. L’un des plus beaux textes sur le résilience que j’ai lus de ma vie. Tara Westover reprend possession de son histoire et rétablit une vérité dont les siens l’ont fait douter, à savoir grandir aux confins de l’Amérique rurale dans une famille mormone délirante aux fondations mouvantes, reposant sur une conception complètement pervertie de la loyauté. Son père, atteint de troubles bipolaires ou de schizophrénie – diagnostics, dont elle entendra parler en cours de psychologie à l’université, qu’elle mettra des années à poser – élève ses enfants en marge du monde, dans l’expectative d’une apocalypse imminente. En attendant la Fin des Temps, il enterre des litres d’essence, construit un garde-manger, voit en l’État une conspiration des Illuminati. Il aura fallu à Tara des années, du temps et de la distance pour faire suffisamment confiance à son esprit et à ses souvenirs d’enfant, pour affûter ses armes, loin des théories survivalistes de ses parents. Sa liberté, elle va l’arracher, et se tailler un chemin vers la conscience, en gravissant un par un les échelons de son éducation. Le terme adéquat de maltraitance pour qualifier son enfance finira par émerger de la confrontation entre les différentes versions d’un scénario récurrent : un père violent et despotique, une mère soumise cantonnée à son rôle de femme au foyer, incapable de s’interposer et de la protéger de Shawn, son grand-frère lunatique, qui dans des accès de rage incontrôlée la traîne par les pieds sur un parking de supermarché, lui enfonce la tête dans les toilettes la traitant de putain ou lui entaille la main avec un couteau, sans que personne ne réagisse. Face à cette impunité, Tara doutera de sa version des faits, se révoltera, solliciter’ l’aide de ses proches qui l’appuieront, puis se désisteront au dernier moment, chutera et se relèvera, hésitera à troquer ses doutes en échange de leurs certitudes, reprendra sur un coup de tête, encore sous emprise, le chemin de Buck’s Peak dans les montagnes de l’Idaho comme attirée par une force magnétique, pour prendre le premier vol pour Cambridge le lendemain après un ultime revirement de situation, consciente que parfois fuir est une question de survie. Longtemps, elle fluctuera entre les réalités, tentant de trouver un appui là où le sol se dérobe sous ses pieds, jusqu’à ce que le point de non-retour soit définitivement atteint. Alors, enfin, elle comprendra que ces deux versions irréconciliables d’elle-même ne peuvent coexister, qu’un choix s’impose : occuper la place qui lui revient au sein de sa famille, en faisant amende honorable ; ou couper net avec le passé pour se tourner vers l’avenir et avancer.
C’était tout ce qui restait de ma vie ici : une énigme dont je ne comprendrais jamais les règles, parce qu’il n’y avait aucune règle, juste une sorte de cage conçue pour m’enfermer. Je pouvais rester, et chercher ce qui avait été mon foyer, ou je pouvais m’en aller, maintenant. Avant que les murs ne se déplacent et que la voie ne soit obstruée.
Au-delà de la charge émotionnelle colossale de ce roman d’apprentissage l’un de ses enseignements les plus importants est le pouvoir libérateur des mots. Au détour d’une conversation, le simple fait que la mère de Tara reconnaisse ne pas avoir su la protéger dissipe le sentiment d’indignité et de honte qui pèse depuis petite sur sa fille. Un sentiment prenant racine dans le constat de sa vulnérabilité.
Je me suis levée et j’ai verrouillé la porte de la salle de bain, puis j’ai observé dans le miroir la fille qui se tenait le poignet. Ses yeux étaient vitreux et des larmes coulaient sur ses joues. Je la détestais, parce qu’elle était faible, et parce qu’elle avait un cœur susceptible de se briser. Qu’il ait pu lui faire du mal, que n’importe qui puisse lui faire du mal comme ça, c’était inexcusable.
Pour la première fois, Tara est vue, entendue, respectée. On lui reconnaît sa légitimité à exister. L’autre leçon à tirer de ce témoignage est relative au choix du terme employé dans l’expression : “construction de l’identité”, soulignant que l’identité est un processus évolutif, que le moi n’est pas fixe. Il est alors sain de douter, de passer le monde extérieur au tamis de notre esprit critique. L’incohérence n’est pas une fatalité, plutôt un ajustement.
Quelque part dans cette fragile coquille – chez cette jeune fille que l’illusion d’invincibilité rendait absente et vide -, une étincelle subsistait. Il y avait de l’audace dans mon refus de corriger l’incohérence, de ne pas déchirer l’une ou l’autre page. Admettre l’incertitude, c’est reconnaître la faiblesse, l’impuissance et croire en soi-même en dépit de l’une ou l’autre. C’est une fragilité, mais il y a dans cette fragilité une force : la conviction de vivre de sa propre tête, et non dans celle de quelqu’un d’autre. Je me suis souvent demandé si les mots les plus forts que j’ai écrits ce soir-là ne m’étaient pas venus non de la colère ou de la rage, mais du doute : Je ne sais pas. Je ne sais tout simplement pas. Ne rien savoir avec certitude, mais refuser de céder à ceux qui revendiquent cette certitude, c’était un privilège que je ne m’étais jamais accordé. Le récit de ma vie était généré par d’autres. Leurs voix étaient fermes, catégoriques, absolues. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que ma voix pourrait être aussi forte que les leurs.
Mon appréciation : 4,5/5
Date de parution : 2018. Disponible au Livre de Poche, traduit de l’anglais (États-Unis) par Johan Frederik Hel Guedj, 576 pages.

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