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Les villes de papier, Dominique Fortier : la vie intérieure d’Emily Dickinson

18 septembre 2020
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« Il y a longtemps qu’elle habite sa maison de papier. On ne peut pas avoir à la fois la vie et les livres – à moins de choisir les livres une fois pour toutes et d’y coucher sa vie. » Est-ce le choix qu’a fait Emily Dickinson, dont l’essentiel de l’œuvre a été publié posthume ? S’est-elle enfermée, retirée de la société pour habiter un univers de papier ? S’enivrant de mots, lesquels agissaient comme un voile entre elle et le monde extérieur, qu’elle a préféré coucher sur le papier. Si Emily Dickinson a choisi de circonscrire son univers à un bout de papier, son esprit, lui, a joui d’un espace infini. La réclusion s’est opérée petit à petit. Le périmètre des lieux visités se rétrécissant au fil des ans : du village, à Homestead – la maison de son enfance, à son jardin pour se concentrer exclusivement sur sa chambre, qu’elle finira par ne plus quitter. Emily Dickinson a décidé, non pas de s’extraire du monde, mais de l’habiter et l’appréhender de biais. Toute vêtue de blanc, son apparence spectrale, quasi virginale, laissait supposer une certaine austérité. Au contraire, Dominique Fortier descelle en elle un feu d’une telle intensité qu’il a fallu à l’immense poétesse vivre en retrait pour ne pas se consumer. Son plaisir, elle le trouve dans la répétition, dans l’action renouvelée – contribuant à renforcer l’acuité avec laquelle elle perçoit le monde – plutôt que dans la nouveauté. Sa vie est un mystère. D’elle, il n’existe qu’un unique cliché. Matériau à partir duquel Dominique Fortier dessine un portrait lacunaire et flouté de l’artiste, comme ces photos en noir et blanc dont les côtés tendent à s’effacer. En vivant recluse, la poétesse américaine s’est affranchie des diktats de l’époque. Cet acte d’émancipation peut être perçu comme un refus d’épouser les contours de la féminité, telle que définie par la société. Sous la plume délicate et gracieuse de Dominique Fortier, la vie intérieure d’Emily Dickinson se déploie en volutes évanescentes, révélant une femme qui a fait le choix de se réfugier dans un monde de papier pour créer et éprouver pleinement sa liberté.

Il faut bien mal connaître Emily Dickinson pour s’imaginer la châtier en l’enfermant dans le silence seule avec ses pensées.

En rentrant à Homestead à vingt-cinq ans, elle effacera d’un coup les quinze années précédentes. Une fois retrouvée la demeure de son enfance, elle sera bien déterminée à ne jamais la quitter – et la demeure, et l’enfance.

– C’est une ville de papier. Les gens qui ont dessiné la carte l’ont inventée de toutes pièces afin de s’assurer que personne ne leur volerait leur travail.

C’est seulement quand elle ferme derrière elle la porte de sa chambre et qu’elle entre dans le silence qu’Emily peut recommencer à entendre cette voix qui parle et ne parle pas, au creux de sa tête.

Lui est avocat, elle est femme ; elle sera donc femme d’avocat.

Pour être certain de faire cent fois, mille fois une promenade plus riche que celle de la veille, il n’est besoin que de se promener tous les jours dans le même jardin.

Ces journées se surimposent comme une série de papiers calques composent une seule image faite de cent couches distinctes.

Il y a longtemps qu’elle habite sa maison de papier. On ne peut pas avoir à la fois la vie et les livres – à moins de choisir les livres une fois pour toutes et d’y coucher sa vie.

En écrivant, elle s’efface. Elle disparaît derrière le brin d’herbe que, sans elle, on n’aurait jamais vu. […] Elle écrit pour témoigner. […] Chaque poème est un minuscule tombeau élevé à la mémoire de l’invisible.

De son vivant, seule une poignée de ses poèmes seront publiés, le plus souvent de façon anonyme, après avoir été très lourdement remaniés. […] Emily, elle, a depuis longtemps décidé qu’écrire est non seulement un verbe intransitif, mais qu’il porte sa fin en soi.

Elle-même depuis des années s’efforce de se transformer en créature de papier – cesse de manger, de suer, de saigner, pour n’être plus que celle qui lit et qui écrit.

D’année en année, le rayon de ses révolutions s’est raccourci, comme une corde qui, en tournant, s’enroule imperceptiblement autour de son axe. D’année en année, elle se rapproche du cœur : cette chambre, ce bureau, cet encrier. Le monde finira par tenir sur la pointe de la plume qu’elle serre entre les doigts.

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