ROMANS

Une mère, Alejandro Palomas : une tragi-comédie ibérique

14 avril 2017
booksnjoy - une mere - alejandro palomas

Une mère, est le premier roman d’Alejandro Palomas, publié aux Éditions du Cherche Midi, à être traduit en Français et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’est pas passé inaperçu. Ce livre a été relayé par la presse, les réseaux sociaux, les blogs… J’ai donc fini par me pencher sur cet ovni à la couverture bariolée. 😉 Je n’ai pas été déçue, et ce pour plusieurs raisons. De manière générale, si un livre ne parvient pas à capter mon attention au cours des 100 premières pages, j’ai tendance à le mettre de côté, car je sais que la lecture s’annoncera longue et fastidieuse. Or, Alejandro Palomas a su me prouver le contraire. Le début, ne m’a pas convaincu. Puis, au fil des pages, les membres de cette famille, pour le moins atypique, ont su capter mon attention. Ma curiosité s’est aiguisée. J’ai eu envie de découvrir le cheminement de chacun. Quelle était leur histoire. L’originalité de ce livre réside dans sa profondeur. Je m’explique, le thème central – je précise qu’il s’agit du thème qui en ce qui me concerne me paraît central, n’apparaît qu’à partir du milieu du roman, pas avant. Ce qui signifie, qu’avant d’atteindre la moitié du roman, je trouvais celui-ci confus. Je ne comprenais pas où l’auteur souhaitait nous emmener, quel était le point de chute. Selon moi, ce roman est tout sauf une comédie. Encore une fois, je précise que cela n’engage que moi, et que chacun aura une lecture, et par conséquent un ressenti, qui lui est propre. Là est toute la richesse de la littérature. 😉

 

Résumé

Barcelone, 31 décembre, Amalia et son fils Fernando s’affairent en attendant leurs invités. En ce diner de la Saint-Sylvestre, Amalia, 65 ans, va enfin réunir ceux qu’elle aime. Ses deux filles, Silvia et Emma ; Olga, la compagne d’Emma, et l’oncle Eduardo, tous seront là cette année. Un septième couvert est dressé, celui des absents. Chacun semble arriver avec beaucoup à dire, ou, au contraire, tout à cacher. Parviendront-ils à passera un diner sans remous ? Entre excitation, tendresse et frictions, rien ne se déroulera comme prévu.

Éditions du Cherche Midi

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Le thème du deuil et de l’absence de l’être aimé

La solitude et l’absence sont les thématiques principales abordées par l’auteur, sous couvert d’un humour décapant. En me plongeant plus en avant dans l’ouvrage, j’ai pris conscience, petit à petit, que ce roman traitait de l’absence des êtres chers et de la solitude consécutive à cette absence. La thématique du deuil, est omniprésente. J’irais même jusqu’à dire qu’elle forme la colonne vertébrale du récit. L’action a lieu le soir de la Saint-Sylvestre, l’occasion pour l’auteur de réunir chaque membre de cette famille rocambolesque pour faire un bilan de parcours. Chacun aura droit à son aparté, sa digression : occasion pour nous, lecteur, de découvrir ce qu’il se cache derrière ces masques. De comprendre le cheminement de chacun de ces êtres marqués par la vie. Chaque personnage, a à faire face à une perte de nature différente. Fernando devra accepter une rupture amoureuse douloureuse, Emma la mort de l’être aimé et Silvia la perte d’un enfant, provoquant dans son sillage une stérilité précoce. On est confronté au deuil sous toute ses facettes. C’est bien là que l’auteur veut nous attirer. Je ne l’ai compris qu’à la page 126, ce fut comme un déclic ! 🙂 C’est le moment que l’auteur choisit pour nous exposer le drame auquel a été confronté Silvia. Petite remarque soit disant passant :  on se rend très vite compte que nous sommes spectateurs d’une pièce de théâtre, chaque tournure est bien huilée et ainsi, permet à chaque personnage d’avoir un temps de parole qui lui est imparti. Revenons-en à cette illumination concernant la volonté de l’auteur. Une phrase, en particulier, a agi sur moi comme un électrochoc :

« Ce qu’Olga ignore et que peut-être personne ne lui apprendra jamais, c’est que, comme le disait grand-mère, nous sommes tous ce que nous sommes par ce que nous avons vécu. La Silvia qu’elle est – celle qu’elle est aujourd’hui – n’a pas toujours été ainsi. Une Silvia différente a existé, quand elle n’avait pas pas encore traversé ce qui l’a fait changer et devenir ce quelle est; une Silvia bien plus détendue et vitale, et surtout plus joyeuse. »

Au méli-mélo de sentiments et à la succession de situations grotesques du début du roman, succède une profondeur des sentiments à mesure qu’on approche de l’épilogue.

Après le choc, la reconstruction ?

Alejandro Palomas soutient qu’à la multiplicité de formes que peut prendre le deuil, fait face une diversité de  reconstruction possibles. LA solution, unique et optimale, n’existe pas. Chacun devra trouver sa réponse, faire ses choix à son rythme. Le lent processus de deuil que devra entreprendre Emma est l’occasion pour l’auteur d’évoquer sa conception de la reconstruction. C’est d’ailleurs un des passages les plus beaux du roman :

« Car parfois il arrive des choses qui nous affectent de telle manière qu’elles importent d’abord seulement en elles-mêmes, parce qu’elles ont une telle charge et une telle dimension humaine que le cerveau n’est capable de les comprendre que comme un ensemble fermé. Puis le temps se charge de nous montrer que, malgré sa brutalité, ce qui importe réellement n’est pas tant l’impact que l’onde de choc, celle-là même qui replace les pions sur l’échiquier de la vie et change un paysage que nous croyions jusque là immuable […] Et ce sont souvent les dimensions que le temps accumule sur les évènements qui donne la mesure de ce qu’on a vécu. C’est exactement ce qui est arrivé avec Sara. Il y a eu d’abord un fait réel qui est tombé dans la vie d’Emma comme une pierre dans l’eau, puis les ondes circulaires de son impact nous sont parvenues, nous secouant comme les bouées accrochées aux quais secouent les bateaux. Enfin, quand le calme plat est revenu, nous avons compris que nous n’étions plus les mêmes. Aucun d’entre nous. »

Je trouve que la manière qu’à l’auteur de formuler cette idée de choc, puis de rééquilibrage naturel, est très délicate. Chacun devra trouver un nouvel équilibre. Fernando se plongera dans le travail, Silvia érigera comme rempart de protection une agressivité féroce et Emma fera une fuite en avant, refusant d’affronter une vérité trop douloureuse à accepter. Une très jolie métaphore permet d’apprécier les chemins choisis par chacun d’eux : celui des tableaux en liège exposés chez la mère. Chacun des enfants a un tableau qui lui est propre où Amalia épingle les éléments relatifs à la vie de ses enfants. On retrace ainsi le parcours de chacun d’eux. Ce procédé offre une visibilité claire quant à la vie qu’ils ont décidé de mener après ces points de rupture. Si je devais résumer cette idée, je dirais qu’à chaque situation il y a une solution. La solution pour Emma, est celle imaginée par sa mère : la Chaise des Absences. Le couvert invariablement présent aux repas de famille qui matérialise l’absent et permet aux vivants de respirer plus sereinement. Cet ouvrage est empreint d’humanité et de bienveillance, il n’y a pas de place pour le jugement. À aucun moment, les tentatives de chacun pour sauver sa peau – parfois fantasques – ne font l’objet de moqueries.

Un optimisme à tout épreuve comme méthode de résilience : « On ne peut pas trouver la paix en évitant la vie »

« On ne peut pas trouver la paix en évitant la vie, Leonard. » The Hours, Virginia Woolf

Quel épigraphe, que cette note optimiste et pleine de vitalité qui introduit le récit ! Cette citation : « On ne peut pas trouver la paix en évitant la vie, Leonard. » est prononcée par Virginia Woolf dans le film The Hours, tiré du roman homonyme de Michael Cunningham. Elle sonne dans la bouche de chacun des membres de la famille comme une incantation. Comme si, à force d’être répétée, celle-ci pouvait conjurer le mauvais sort, réparer les blessures et donner l’énergie de se relever. Elle ponctue à intervalles réguliers le récit. C’est le leitmotiv de cette famille, ce qui lui permet d’être encore là, bancale, mais là. La mère incarne parfaitement cette citation. À première vue, celle-ci apparaît comme totalement siphonnée, il n’y a pas d’autre terme plus adéquat il me semble pour la décrire. Chaque sujet évoqué pendant le diner est l’occasion pour Amalia de déraper. Le personnage d’Amalia me dérangeait et m’agaçait sans que j’arrive réellement à mettre de mots dessus. Puis, j’ai compris ce qui me dérangeait. C’est que cela sonnait faux. Cette exubérante à outrance, ce côté naïf, n’était qu’une façade. Un voile visant à la protéger de la réalité. À partir du moment où j’ai cerné le personnage, alors j’ai cessé de me braquer. L’auteur utilise une image pour décrire cette dualité chez ses personnages : la face A et la face B. La face A de la mère fait écho à sa folie et ses enfantillage.  Cette face est celle qui provoque chez moi un certain agacement, car bon nombre de dialogues dans ce roman frôlent l’absurdité et par là même ne me paraissent absolument pas crédibles. Ces monologues maternels, pour être sincère, je les survolais. La face B, quant à elle, fait référence à la femme adulte qu’est Amalia, à la mère de famille. Cette face, est celle qui m’a le plus touchée.

Une construction cinématographique qui désarçonne

J’en viens à ce qui m’a dérouté dans ce roman. Car, oui, j’ai aimé Une mère d’Alejandro Palomas, mais je lui trouve également quelques points négatifs. La construction et le rythme du récit auraient été parfaits si au lieu d’un livre, Alejandro Palomas avait décider d’en faire un scénario de film. En effet, il n’y a pas de linéarité dans ce récit. Ce livre m’a fait penser au film Le prénom de Alexandre de la Patellière et Mathieu Delaporte, adapté de leur pièce de théâtre éponyme. Le rythme est soutenue, les dialogues fusent, on ne s’ennuie pas une seconde. L’adaptation filmique d’Une mère permettrait au livre de prendre toute son ampleur, mais sous forme de roman on le sent limité. L’énergie est retenu par les mots, qui limitent la portée de ce que l’auteur tente de transmettre. Je trouve que ce n’est pas la forme la plus adaptée pour un tel récit. Je prendrais plus de plaisir à le voir jouer sous forme de pièce ou adapté au cinéma, qu’à le lire sous forme de roman.

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Conclusion

Enfin, ce que j’ai aimé dans cet ouvrage ce n’est pas tant le diner, ponctué de monologues maternels à la limite du grotesque ou de dialogues animés, que l’histoire de chacun des membres de cette famille. Comprendre le cheminement de chacun m’a plus touché que d’assister aux interactions entre eux, qui auraient offert un meilleur rendu en étant filmées. Ce roman ibérique délivre un très beau message d’espoir : rien n’est acquis, mais ce n’est pas pour cela que la peur de souffrir doit nous empêcher de vivre. Les notions de deuil et de résilience, qui sont centrales, sont abordées avec finesse et délicatesse. Ce roman offre une belle leçon de vie, même si je maintiens que sous forme de film, le message aurait été mieux délivré. Néanmoins, je trouve l’éditeur quelque peu ambitieux et présomptueux, lorsqu’il affirme que ce  livre a enflammé l’Espagne.

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