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Testament à l’anglaise, Jonathan Coe : petits meurtres en famille

5 novembre 2018

Publié en 1994, le roman de Jonathan Coe n’a pas pris une ride avec le temps. Portraitiste de génie et chroniqueur brillant de son temps, l’auteur britannique, sous couvert d’un humour corrosif, excelle dans l’art de livrer une critique acerbe de la société. Cette fois-ci c’est à la famille Winshaw qu’il s’en prend. Michael Owen, jeune auteur prometteur se voit confier une mission singulière. Celle de rédiger la chronique de cette célèbre famille, composée d’énergumènes dégénérés. La personne qui l’a missionné n’est autre que Tabitha Winshaw. Vieille fille toquée internée depuis des années après avoir accusé son frère Lawrence d’avoir fait assassiner son autre frère Godfrey en collaborant avec les allemands. À mi-chemin entre l’intrigue policière et la satire politique, Testament à l’anglaise est un roman décapant. Sous la plume féroce de Jonathan Coe, chacun en prend pour son grade. Il faut dire que la famille Winshaw offre un portrait saisissant. Ses membres se distinguant par leur médiocrité crasse et leur penchant pour l’argent. L’écrivain britannique s’en prend violemment à l’élite politique de son pays. Aux dirigeants dépourvus d’éthique qui sous l’ère Thatcher ont hissé l’argent en valeur souveraine. Imposant un libéralisme économique, qui selon la mécanique bien huilée du vase communiquant leur assuraient de s’enrichir grassement. La colère de l’auteur affleure dans sa description d’une élite politique corrompue, dont la cupidité n’a d’égal que sa vacuité. Jonathan Coe prouve que les sphères du pouvoir sont inextricablement liées et touchent tous les domaines de la société. Que le pouvoir au main d’une minorité ne peut in fine que servir ses intérêts. La construction est habile et l’intrigue bien ficelée. L’auteur ose tout. L’humour typiquement british atténue la violence des arguments, tout en faisant grincer des dents. Le tableau n’en est pas moins affligeant et n’a rien perdu de son mordant.

La chronique d’une époque

Jonathan Coe avec Testament à l’anglaise écrit la chronique de son époque. Soit l’ère du thatchérisme qui s’étend de la fin des années soixante-dix au début des années quatre-vingt-dix. Période charnière de l’histoire de l’Angleterre qui marque le basculement du pays dans un libéralisme effréné sous l’impulsion de «La Dame de fer». La structure complexe du roman est faussement décousue. En réalité, elle permet à l’auteur de dresser les portraits des membres de la famille Winshaw en s’attardant sur chacun d’entre eux. De l’agriculture intensive, au monde de l’art, en passant par la scène politique, les Winshaw occupent tout l’espace publique. L’occasion pour l’auteur d’épingler leur domaine d’activité et ainsi de toucher tous les pans de la société. Aucun n’échappant à la loi du marché. C’est cet attrait pour le profit, cette obsession pour l’argent qui transparaît sous la plume cinglante de l’auteur. Quand d’autres pâtissent de la rapacité des dirigeants. Outre l’acuité avec laquelle Jonathan Coe saisit son temps, ce qui fait la singularité de son roman, c’est qu’il soit désopilant. L’humour est omniprésent. Il est dans chaque remarque piquante à l’encontre du gouvernement. Il serait réducteur de présenter Testament à l’anglaise comme un essai satirique. Puisque au-delà de l’aspect critique, il y a toute une dimension romanesque qui est exploitée par l’auteur. Ce dernier joue avec les codes du polar. Qui est ce Michael Owen ? Pourquoi fallait-il que ce soit lui qui soit choisi comme biographe officiel de la famille ? On comprend que ce n’est pas un hasard. Que son destin est lié à celui de la famille Winshaw, et qu’une partie du roman va consister à enquêter. Plongeant le lecteur dans des histoires de famille capilotractées. Testament à l’anglaise est une œuvre plurielle. Pour clore en beauté, l’écrivain britannique propose un dénouement loufoque, véritable bouquet final, qui m’a totalement enthousiasmée.

Conclusion

Avoir un coup de cœur pour un auteur n’arrive pas souvent. Être saisi dès les premières pages, et les voir défiler à un rythme effréné procure un sentiment de félicité rare, donc précieux. Surtout lorsque l’on sait que l’ouvrage n’est que le premier d’une longue série, dont le restant nous attend tous bien sagement prêt à être dévoré. Si vous aussi, vous êtes conquis par l’humour caustique et la férocité de la plume de Jonathan Coe, n’hésitez pas à me laisser en commentaire les titres des romans que vous avez préférés 😉

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