LITTÉRATURE FRANÇAISE

Salina. Les trois exils, Laurent Gaudé : la vengeance d’une femme

18 décembre 2021

« Une guerre ne s’achève vraiment que lorsque le vainqueur accepte de perdre à son tour. » Salina, la femme aux trois exils, déposée nourrisson par un cavalier aux portes du village du clan Djimba, mariée de force au fils aîné, bien qu’éprise du cadet, violentée et étouffée pendant treize longues années, est une femme de feu, une héroïne de tragédie antique. Étrangère partout où elle va, Salina mettra une vie entière à comprendre que la vengeance ne libère pas. Que la destruction n’offre pas réparation. Dépositaire du destin épique de sa mère, Malaka nous raconte les épreuves qu’elle a traversées. Navigant sur une barque, il est chargé d’accompagner la dépouille de sa mère au seuil de l’île cimetière. Et le temps de la traversée, nous confie le récit d’une vie sacrifiée. À l’issue de ce long monologue au charme incantatoire, si son auditoire, qui ne cesse d’enfler, est envoûté, les portes du cimetière s’ouvriront et l’âme déchirée de Salina pourra, enfin, reposer en paix. Féru de mythologie africaine, Laurent Gaudé est un conteur né. De cette écriture imagée, incarnée, lyrique et expressive, qui charrie un flot d’émotions, il explore les deux faces de l’âme humaine : petitesse et grandeur. Notamment la lâcheté des hommes du clan Djimba qui, animés d’un désir de possession, campent sur leurs positions. Forts des privilèges dont ils bénéficient, ils prennent pour acquis un bonheur, qui requière de sacrifier la vie d’autrui. Année après année, telle une créature mythique, la colère de Salina enfle, jusqu’à déclencher l’accouchement dans le désert d’un fils colère. Prise dans une spirale vengeresse, elle guide ce bras armé contre ceux qui l’ont spoliée, laissant sur son passage une terre brûlée. Sa soif étanchée, la victoire a un goût amer, d’inachevé. La consolation tant désirée continue à lui résister. Des ténèbres qui ont aspiré l’âme meurtrie de Salina, Laurent Gaudé fait émerger la beauté, la possibilité par la maternité d’entamer un cycle nouveau et inespéré. « Tout s’achève et tout commence en même temps. »


Mon évaluation : 4,5/5

Date de parution : 2018. Grand Format aux Éditions Actes Sud, poche dans la collection Babel, 160 pages.

 

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