LITTÉRATURE FRANÇAISE ROMANS

La mort est mon métier, Robert Merle : la « banalité du mal » (#ClassicBooks)

11 avril 2020
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La banalité du mal. Cette réflexion philosophique controversée développée en 1963 par Hannah Arendt, à l’ouverture du procès d’Eichmann à Jérusalem, lui vaudra d’être accusée de déresponsabiliser les dirigeants nazis et de minimiser le zèle avec lequel a été mise en œuvre la politique d’extermination du peuple juif. La folie meurtrière de l’entreprise nazie ne pouvant être l’œuvre que d’un esprit démoniaque, il était inconcevable de l’imputer à de simples exécutants. D’imaginer que des fonctionnaires consciencieux, obéissants et soucieux de respecter l’autorité, officiant au sein d’une administration étatique rationalisée, aient pu mettre en suspens leur jugement et faire preuve d’une telle inhumanité. Publié dix ans plus tôt, La mort est mon métier posait les prémices de la pensée d’Hannah Arendt. Dans cette biographie romancée de Rudolf Höss, commandant du camp d’Auschwitz chargé de l’exécution de la solution finale, Robert Merle adopte le point de vue du bourreau. Dans ce récit raconté à la première personne, le narrateur incarne la banalité du mal dans son sens le plus strict. « Peu sensuel », doté « d’un talent d’organisateur et de rares qualités de conscience », il est totalement dénué d’affects et respecte à la lettre le règlement sans s’inquiéter de la teneur morale de ses agissements. Dans un style impeccable et laconique, où aucune émotion ne transparaît, les faits sont égrenés. Purs, factuels, ils sont dépouillés de toute considération autre que le rendement. La distance avec laquelle Robert Merle traite son sujet peut décontenancer dans un premier temps, puis un malaise diffus s’insinue jusqu’à provoquer l’écœurement. La vie du narrateur se déroule sous nos yeux dessinant en creux le portrait d’un homme banal, sans envergure. Sa promotion et son ascension dans la hiérarchie du camp sont uniquement dues à l’ingéniosité déployée pour solutionner les défis techniques rencontrés dans son activité. Si, comme l’affirme Robert Merle, « les tabous les plus efficaces sont ceux qui ne disent pas leur nom », envisager que l’inhumain se loge en chacun de nous est certainement le plus difficile à briser.

Les mots de l’auteur dans la préface (27 avril 1972) :

Il y a eu sous le nazisme des centaines, des milliers de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté mais un nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’État. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il st monstrueux.

Extraits :

Notre Führer Adolf Hitler avait défini une fois pour toutes l’honneur SS. Il avait fait de cette définition la devise de sa troupe d’élite : « ton honneur », avait-il dit, « c’est ta fidélité ». Désormais, par conséquent, tout était parfaitement simple et clair. On n’avait plus de cas de conscience à se poser. Il suffisait seulement d’être fidèle, c’est-à-dire d’obéir. Notre devoir, notre unique devoir était d’obéir. Et grâce à cette obéissance absolue, consentie dans le véritable esprit du Corps noir, nous étions sûrs de ne plus jamais nous tromper, d’être toujours dans le droit chemin, de servir inébranlablement, dans les bons et les mauvais jours, le principe éternel : l’Allemagne, l’Allemagne au-dessus de tout.

«Le Reichsführer Himmler bougea la tête, et le bas de son visage s’éclaira…

– Le Führer, dit-il d’une voix nette, a ordonné la solution définitive du problème juif en Europe.

Il fit une pause et ajouta :

– Vous avez été choisi pour exécuter cette tâche.

Je le regardai. Il dit sèchement :

– Vous avez l’air effaré. Pourtant, l’idée d’en finir avec les Juifs n’est pas neuve.

– Nein, Herr Reichsführer. Je suis seulement étonné que ce soit moi qu’on ait choisi…»

– Je vous ai choisi, vous, à cause de votre talent d’organisateur…

[…]

– … et de vos rares qualités de conscience.

[…] je pensais aux juifs en termes d’unités, jamais en termes d’êtres humains. Je me concentrais sur le côté technique de ma tâche.

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