LITTÉRATURE AMÉRICAINE ROMANS

Les raisins de la colère, John Steinbeck : les laissés-pour-compte du rêve américain (#ClassicBooks)

29 juillet 2020
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« La colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent. » En 1940, l’écrivain américain engagé John Steinbeck reçoit le prix Pulitzer pour Les raisins de la colère. Diatribe politique, fresque sociale et saga familiale, ce roman culte offre à travers le destin de la famille Joad, un portrait éclatant de la misère sociale post 1929. Le rêve américain s’effrite après l’éclatement de la crise économique. Les métayers sont chassés par les propriétaires terriens, eux-mêmes acculés par les dettes contractées auprès de banquiers obéissant aux lois du marché. Leur ferme saisie, les Joad n’ont d’autre choix que de quitter l’Oklahoma. Venant grossir les rangs des populations spoliées. Sur les routes, ils sont des centaines de milliers à migrer vers l’Ouest, persuadés que les prospectus vantant la Californie comme un pays de cocagne, où la cueillette des oranges et des raisins leur assurera de subvenir à leurs besoins, disent vrai. Après un long périple sur la Route 66, la réalité les frappe de plein fouet. Les lois de l’économie sont imparables, l’offre excédant la demande, la main d’œuvre est bon marché, les salaires pressurés. Des familles entières sombrent dans la misère, ployant sous le joug d’une main invisible, un système économique où la machine remplace l’humain, lui ôtant son travail et le pain de la bouche. Les Joad incarnent les démunis, les marginaux, ceux que la société aimerait éradiquer, puisqu’ils révèlent l’étendue de son déclin. Un système inégalitaire reposant sur l’exploitation et l’aliénation. Les Okies considérés comme des pestiférés subissent la xénophobie des Californiens. Ainsi marginalisés, ils sont déshumanisés. Processus d’exclusion destiné à rassurer ceux qui font pression sur les populations. Peu à peu les consciences s’éveillent. Les forces agrégées en syndicats permettent aux voix de porter. La lutte des classes se nourrit de la colère du peuple affamé. La révolte est enclenchée. John Steinbeck signe une critique féroce du capitalisme sauvage et un roman exceptionnel à portée universelle.

Le grand roman de la crise de 1929

Jeudi 24 octobre 1929, le marché boursier américain s’effondre. Le modèle spéculatif sur lequel l’économie américaine prospérait est à bout de souffle. La bulle éclate, le chômage explose, des millions d’américains à travers le pays se retrouvent sur le carreau. Dix ans plus tard, paraît « Les raisins de la colère ». John Steinbeck ne retrace pas la chronologie de l’échec du rêve américain mais révèle l’envers du décor et expose les conséquences sociales d’une crise financière sans précédent. Dans un souci d’allocation optimale des ressources, de maximisation des profits et de minimisation des coûts, l’hypercapitalisation de l’industrie américaine conduit les banques à exproprier les métayers pour les remplacer par des machines. Le rendement de la terre s’en trouve améliorer, quand le lien avec celle-ci, lui, est altéré. Si d’un point de vue quantitatif l’introduction des machines permet d’augmenter le rendement des sols, d’un point de vue qualitatif la relation entre l’homme et ce qui le nourrit est dénaturée. En cela, John Steinbeck fait preuve d’une très grande modernité. Il nourrit une réflexion écologiste et entrevoit les conséquences désastreuses de l’alimentation transformée.


Le conducteur était assis sur son siège de fer et il était fier des lignes droites qu’il avait tracées sans que sa volonté fût intervenue, fier du tracteur qu’il ne possédait ni n’aimait, fier de cette puissance qu’il ne pouvait pas contrôler. Et quand cette récolte poussait et était moissonnée, nul homme n’avait écrasé entre ses paumes les mottes chaudes et n’en avait laissé couler la terre entre ses doigts. Personne n’avait touché la graine, ni imploré ardemment sa croissance. Les hommes mangeaient ce qu’ils n’avaient pas produit, rien ne les liait à leur pain. La terre accouchait avec les fers et mourait peu à peu sous le fer ; car elle n’était ni aimée, ni haïe, elle n’était l’objet ni de prières, ni de malédictions.

[…]

Parfois, vers midi, le conducteur du tracteur s’arrêtait devant une métairie et s’apprêtait à déjeuner : sandwiches enveloppés dans du papier glace, pain blanc, cornichons, fromage, spam, morceau de tarte estampillé comme une pièce de machine. Il mangeait sans goût.

Cette perte de lien avec la nature se poursuit à l’échelle humaine. En déshumanisant les individus, les banques agissent à l’aveugle et leurs représentants en toute impunité. Petites mains déresponsabilisées qui soumettent leur volonté à des entités bancaires peu scrupuleuses des méthodes utilisées. De là naît le délitement du lien social. La déresponsabilisation conduit à la déshumanisation et attise la colère des plus démunis qui, se sachant spoliés, ne savent pas vers qui se tourner. L’entité responsable de leur sort – invisible, impalpable, redoutable – agit dans l’obscurité, laissant à d’autres le soin de réparer les pots cassés.


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