LITTÉRATURE AMÉRICAINE

Les optimistes, Rebecca Makkai : sida, années 80, une génération sacrifiée et un grand roman d’amitié

12 février 2021
booksnoy-optimistes-rebecca-makkai

« C’est la différence entre optimisme et naïveté. Les gens naïfs n’ont pas encore connu de véritables difficultés, alors ils pensent que jamais cela ne pourra leur arriver. Les optimistes ont déjà traversé des épreuves. Et nous continuons à nous lever le matin, parce que nous croyons pouvoir empêcher que cela se produise à nouveau. Ou alors nous nous forçons à y croire. » À la Génération perdue des années 20 – d’après l’expression consacrée de Gertrude Stein et reprise par Hemingway en épigraphe de son roman Le soleil se lève aussi – fait écho la génération sacrifiée des premiers contaminés du sida. Des homosexuels, mais pas seulement, foudroyés par le « cancer gay ». Les optimistes de Rebecca Makkai est une grande fresque romanesque qui se déploie sur une double temporalité : du Chicago des années 80, au plus fort de l’épidémie, au Paris d’aujourd’hui. C’est l’histoire de Yale, de Nico, de Charlie, d’Asher, de Julian…et de Fiona. Unique fille de Boystown. Unique rescapée d’une époque révolue. Hantée sa vie durant par la culpabilité du survivant. Comment vit-on après avoir enterré tous ses amis ? Après les avoir vus diminués, fauchés dans la fleur de l’âge, et ce, dans l’indifférence générale ? Impossible de se délester d’un sentiment d’injustice et d’impuissance. D’autant plus que frappée de cécité, l’administration reaganienne participa à la propagation du virus en refusant de dispenser aux populations infectées les traitements adaptés. Ce que décrit admirablement Rebecca Makkai à travers ce groupe d’amis soudés et décimés, c’est le glissement au sein de la communauté gay de l’insouciance des premières années de liberté sexuelle à la peur et à la honte d’être infecté. Puisque à la contamination s’ajoute la stigmatisation. La mort prématurée de milliers d’homosexuels étant pour la société puritaine américaine la juste rétribution de penchants déviants. Bouleversant, ce grand roman d’amitié fige ces garçons d’à peine trente ans, au sourire éclatant et pleins de vitalité, pour l’éternité sur le papier. L’art a cette vertu d’immortaliser les êtres aimés, permettant ainsi de les ressusciter et de ne jamais les oublier. Un texte édifiant.

Au plus profond de nous-mêmes,
nous partagions cette croyance.
[…] Je n’ai jamais eu plus d’affection
que pour ceux qui connurent
avec moi les premiers printemps,
qui virent la mort en face,
obtinrent un sursis et traversent
aujourd’hui le même long été
d’orages menaçants.

F. Scott Fitzgerald,
« Ma Génération »

– Et c’est vrai. On a eu cette minuscule parenthèse pendant laquelle on a été plus en sécurité, et plus heureux. Je croyais que c’était le début de quelque chose. Alors qu’en réalité, c’était la fin.

Quand est-ce qu’il avait gueulé pour la dernière fois ? Il avait gueulé au match des Cubs. Il avait gueulé contre Charlie quand ils s’étaient séparés. Mais il n’avait pas gueulé à cause du sida. Il n’avait pas gueulé contre le gouvernement. Il n’avait pas gueulé contre les forces qui avaient refusé une couverture santé à Katsu Tatami, contre l’hôpital du comté qui avait obligé ce dernier à attendre un lit pendant deux semaines alors qu’il ne pouvait plus respirer, et qui l’avait laissé crever dans une salle embaumant la pisse. Il n’avait pas gueulé contre ce nouveau maire et ses promesses en l’air. Il n’avait pas gueulé contre l’univers.


Date de parution : 2020. Grand format aux Éditions Les Escales, poche aux Éditions 10/18, traduit de l’anglais (américain) par Caroline Bouet, 672 pages.

You Might Also Like

No Comments

Leave a Reply