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La nuit pour adresse, Maud Simonnot : hommage à Robert McAlmon

22 septembre 2017
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Une fois n’est pas coutume, cette fois-ci je laisse de côté la rentrée littéraire pour vous présenter le très bel ouvrage de Maud Simonnot sorti en mars 2017. L’auteure ressuscite et rend hommage à une figure haute en couleur du Montparnasse des années vingt, l’écrivain, le mécène, l’éditeur, l’ami du Tout-Paris, l’américain Robert McAlmon. Maud Simonnot, éditrice chez Gallimard, signe ici son premier ouvrage, qu’elle consacre à une personnalité littéraire qu’elle admire. Elle pose un oeil bienveillant sur cet artiste excentrique qui fut au coeur de l’effervescence artistique et du bouillonnement intellectuel des années folles. Robert McAlmon fut la figure de proue de cet élan littéraire moderniste, et de cette « génération perdue » d’après les termes employés par Gertrude Stein. Il deviendra le point de jonction entre tous les membres de cette société d’expatriés américains à Paris, qui y brulèrent la vie par les deux bouts. De cette époque, on retiendra Paris est une fête d’Ernest Hemingway – largement inspiré de ses escapades nocturnes au côté de Robert McAlmon, l’oeuvre magistrale de James Joyce, Fitzgerald, T.S. Eliot… mais celui qui fut de toutes les soirées parisiennes, le noceur infatigable a depuis injustement sombré dans l’oubli. Robert McAlmon n’a pas seulement été cet oiseau de nuit déambulant une bouteille à la main entre Saint-Germain-des-Prés et Montparnasse – carré magique appelé « The Quarter », son apport à la littérature a été colossale. Maud Simonnot nous raconte cet homme, sans qui les figures les plus illustres de cette époque de renouveau esthétique n’auraient jamais acquis une telle visibilité et une telle notoriété.

Portrait de Robert McAlmon & du Paris des années folles 

Dès les premières pages, l’affinité qu’à Maud Simonnot avec son sujet saute aux yeux, le Paris des années vingt n’a pas de secrets pour elle. En résulte une aisance de style qui rend la lecture de La nuit pour adresse extrêmement agréable et fluide. L’abondance d’informations, issue d’un travail minutieux de documention en amont, n’alourdit aucunement le texte, bien au contraire Maud Simonnot parvient à recréer avec justesse l’atmosphère de cette période. Elle retranscrit à merveille cette période de l’entre-deux-guerres, cette fuite en avant, où le besoin d’insouciance et de légèreté prime. Paris devient « the place to be », la capitale du renouveau artistique et littéraire, un lieu de fêtes grandioses. Tous les plus éminents artistes s’y croisent, se lient l’amitié, s’y jalousent ou se battent dans un climat frivole. Au coeur de ce mouvement l’on retrouve l’américain Robert McAlmon. Issu des classes modestes de l’Amérique du sud-ouest, le 14 février 1921 il épouse – après ne l’avoir rencontrée qu’une seule fois – une jeune femme du nom de Bryher. Celle-ci incarne à la perfection les idées anti-conformistes de Robert McAlmon, homosexuel, écrivain, elle entend surtout en l’épousant préserver sa liberté. Ce mariage peu conventionnel mais fonctionnel, permettra à Bryher d’évoluer librement tandis que Robert McAlmon, qui découvrira après le mariage le véritable patronyme de son épouse – Annie Winifred Ellerman, recevra de considérables compensations financières. Débarqué à Paris, il se noie dans la vie nocturne parisienne au côté d’illustres écrivains afin d’épancher sa soif inextinguible d’ivresse et de transgression. Robert McAlmon est avant tout un être social et sociable, doté d’un charme magnétique, et constamment entouré. Cette incapacité à demeurer seul et ce vagabondage incessant sont les symptômes d’une profonde mélancolie.

Un récit ponctué d’anecdotes savoureuses 

Robert McAlmon et James Joyce entretinrent une profonde amitié, lorsqu’ils ne sillonnaient pas Paris en écumant les cabarets et bars en tout genre, le dandy apportait un soutien indéfectible à James Joyce, tant financier que moral. Cette amitié virile permit à James Joyce d’achever son oeuvre magistrale, mais terriblement encombrante, Ulysses. Toute sa vie, Robert McAlmon soutint financièrement les projets artistiques les plus ambitieux, quitte à se ruiner. Il ne lésina devant rien. Ainsi, il fut le premier éditeur d’Ernest Hewingway. L’amitié entre les deux écrivains fut de courte durée, laissant vite place à une inimitié partagée. Ce personnage flamboyant n’était pas à une extravagance près, ainsi lorsqu’il eut vent qu’un gourou refusait de rendre son enfant à une de ses amies intimes, ni une ni deux, il organisa son enlèvement. Il apparaît à la lumière de cet ouvrage que Robert McAlmon était un homme guidé par la volonté de promouvoir l’art sous toutes ses formes, de redonner ses lettres de noblesse à la littérature américaine, mais pas seulement il était surtout un être profondément humain et généreux. En ouvrant la Contact Publishing Company – première maison d’édition américaine indépendante à Paris, il permit à de nombreux auteurs de se faire connaître. Il participa ainsi significativement au bouillonnement créatif de cette période et à la naissance de talents qui marqueront la littérature de manière indélébile. Doté d’une franchise sans pareil, Robert McAlmon ne s’embarrasse pas de falbala et mène sa barque contre vents et marées.

Les éditions Contact ne sont pas concernées par ce que veut le « public ». Il existe des éditeurs commerciaux qui connaissent le public et ses goûts. Si des livres nous semblent contenir quelque chose de l’ordre de l’individualité, de l’intelligence, du talent, un sens vivant de ce qu’est la littérature, et une qualité qui aurait l’odeur et le timbre de l’authenticité, nous les publions. Nous admettons que l’excentricité existe. Robert McAlmon

Une construction littéraire habile et une plume fluide et entraînante 

Maud Simonnot propose un découpage judicieux qui apporte du rythme au récit. L’histoire de Robert McAlmon est menée tambour battant, on ne s’ennuie pas une seconde. Les chapitres sont courts, chacun renvoie à un évènement de la vie de l’auteur. Vous ne trouverez aucune digression inutile, le dosage est parfait, la concision du propos contribue à sa pertinence. Ce qui m’a frappé également, c’est la justesse des épigraphes placées en tête des chapitres. Choisie avec attention, chacune de ces citations est celle d’un des contemporains de ce noceur invétéré et reflète à merveille la disposition d’esprit dans lequel ce dernier se trouve.

Conclusion

Après avoir lu Mrs. Hemingway signé Naomi Wood – que j’avais adoré, j’avais très envie de me replonger dans cette période si singulière. Maud Simonnot dans La nuit pour adresse, parvient à communiquer au lecteur son admiration et sa sympathie pour ce personnage atypique. Je trouve ce roman très réussi, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire et en ressort charmée. Je ne peux que vous le conseiller ! 😉

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2 Comments

  • Reply Simonnot 25 septembre 2017 at 9 h 38 min

    Chère Audrey,
    je viens de lire votre chronique sur « La nuit ». Je suis heureuse que mon livre vous ait plu, je vous remercie pour ces mots si précieux et pour l’écho que vous donnez à la destinée fêlée de Robert McAlmon. (Et pour cette jolie image aussi !)
    Bien amicalement,
    Maud
    PS: un site a été fait pour accompagner cette histoire, où vous retrouverez notamment en photo toute la joyeuse bande de McAlmon :
    http://www.lanuitpouradresse.fr

    • Reply Books'nJoy 25 septembre 2017 at 10 h 33 min

      Bonjour Maud,

      Quel plaisir que de voir votre merveilleux commentaire ! 🙂 Je suis ravie que la chronique vous ait plue, votre livre a été une de mes plus belles découvertes. J’ai essayé dans cette chronique de transmettre un peu de ce que vous rendez parfaitement dans ce roman : de l’effusion, du talent, de l’amitié et un bouillonnement artistique incroyable. En vous lisant, on est transporté instantanément dans le Paris des années vingt. Je vais de ce pas me rendre sur le site qui accompagne cette histoire. Merci pour le lien !
      Je vous souhaite une très belle journée, et j’espère qu’un autre roman suivra, je serais ravie de retrouver votre plume. 😀

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