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Nord et Sud, Elizabet Gaskell : un classique méconnu de la littérature anglaise victorienne

23 octobre 2017
booksnjoy - nord et sud - elizabeth gaskell

Elizabeth Gaskell, à l’instar de ses consoeurs jouissant d’une notoriété intacte – Jane Austen, les soeurs Brontë, fut une figure emblématique de la scène littéraire anglaise victorienne. Néanmoins, lorsque l’on évoque les oeuvres majeures de cette époque, nous viennent à l’esprit Orgueil et préjugés de Jane Austen, Jane Eyre de Charlotte Brontë ou encore Les hauts de Hurle-Vent d’Emily Brontë, mais rien d’Elizabeth Gaskell. Il semble que la postérité lui ait été défavorable pour des raisons que je ne m’explique pas puisque son roman Nord et Sud est une merveille. Il reprend les codes de la littérature victorienne : le charme désuet de la campagne anglaise, l’atmosphère feutrée de la bonne société ainsi que le flegme britannique si caractéristique des personnages de ces auteurs de la première partie du 19e siècle. Nord et Sud est un roman passionnant porté par l’histoire d’amour entre Margaret Hale, fille de pasteur qui se voit dans l’obligation de quitter le paysage bucolique du sud de l’Angleterre pour le nord industriel. Elle y fera la connaissance de John Thornton, propriétaire de filature. L’antipathie naturelle que lui inspire l’industriel laissera place à une affection profonde. Cette relation évoluera sur fond de conflits de classe opposant ouvriers et patrons d’industrie et marquant les prémices du capitalisme moderne. La singularité de l’oeuvre d’Elizabeth Gaskell réside dans son analyse psychologique fine des comportements humains, ainsi que dans sa capacité à réaliser une analyse sociologique de l’Angleterre du début du 19e siècle en proie à des mutations profondes liées à la révolution industrielle. Elle décrit avec une justesse incroyable les changements politiques, sociaux, environnementaux et économiques qui s’opèrent.

Un grand roman de la littérature victorienne

Nord et Sud fait indéniablement partie de ces grands romans classiques anglais. L’intrigue commence dans le sud de l’Angleterre, dans un petit village charmant du New Hampshire. Mr Hale, pasteur du village, en proie à des doutes d’ordre religieux décide de partir pour le nord de l’Angleterre accompagné de sa femme et de sa fille, Margaret Hale. Cette dernière quitte à contrecoeur Helstone pour Milton, une ville industrielle du nord, à l’air vicié. L’arrivée à Milton s’accompagne d’un profond abattement tant chez la mère que chez la fille, qui tente tant bien que mal de masquer sa déconvenue. Elizabeth Gaskell décrit avec précision les volutes de fumée s’échappant de l’usine, la vie monotone des habitants de Milton, le paysage sans teint d’une petite ville industrielle dénuée de charme. La rencontre avec la famille Thornton laissera un goût amer à Margaret, qui ne voit en John Thornton qu’un habile commerçant, tandis que lui se sent froissé par les manières et la hauteur de la jeune femme. Un lecteur assidu de ce type de littérature ne sera donc pas dépaysé par le processus narratif qui consiste à substituer au sentiment initial d’inimitié un sentiment plus doux au fil des pages. Néanmoins les raisons de cette aversion divergent d’un roman à un autre. Elizabeth Gaskell fait se reposer cette hostilité sur un conflit idéologique. Margaret Hale associe John Thornton à un être mu par des désirs purement pécuniaires sans tenir compte de la composante humaine, soit ses ouvriers. Ce conflit est l’occasion de laisser s’exprimer les opinions de l’époque relatives à l’industrialisation. Elizabeth Gaskell évoque avec simplicité les grands combats idéologiques du 19e siècle, notamment les idées marxistes. Ces passages se révèlent particulièrement intéressants d’un point de vue historique, l’auteure excelle dans l’art de brosser un portrait de la société dans laquelle elle évolue. L’écriture est fluide, j’irais même jusqu’à dire moderne. Sur les 672 pages du roman, il n’y aucune lourdeur, aucun passage qui aurait pu être omis. J’ai savouré ce roman que je trouve bien plus réussi que certains romans de Jane Austen que j’avais trouvés bien moins aboutis.

Une peinture de la société anglaise du 19e : la révolution industrielle et ses conséquences sociales 

Il serait parfaitement injuste de cantonner Nord et Sud à une simple histoire d’amour. Puisque sous couvert de l’histoire d’amour entre Margaret et John, qui finalement ne représente que très peu de pages, Elizabeth Gaskell réalise une critique acerbe du processus d’industrialisation. D’ailleurs, il serait pertinent de souligner que le titre du roman renvoie davantage à l’opposition entre le charme bucolique de la campagne anglaise et le nord industriel enfumé. Le coeur du roman réside dans l’avénement d’un nouveau mode de production capitaliste. Dès lors, le rapport au travail s’en trouve changé. Les notions d’aliénation et d’exploitation voient le jour avec l’émergence d’une conscience collective de classe. Elizabeth Gaskell expose très bien cette prise de conscience d’intérêts communs aux individus d’une même classe et la manière qu’ont les deux blocs de se faire front. Elle y évoque également la naissance des syndicats, la multiplication des mouvements de grèves. En guise de réponse, le paternalisme voit le jour pour tenter d’endiguer la révolte ouvrière. Il faut préciser qu’Elizabeth Gaskell est contemporaine de ces changements, elle ne dispose pas de recul historique, ce qui rend son analyse d’autant plus admirable.

Conclusion

Nord et Sud est un roman magistral qui figure parmi les meilleurs que j’ai pu lire lorsqu’on évoque la littérature classique anglaise. J’ai découvert Elizabeth Gaskell par hasard avec ce roman et je compte bien combler mes lacunes en poursuivant ma lecture de cette auteure. Si vous êtes friands de littérature victorienne alors je ne peux que vous le conseiller !

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