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Le bûcher des vanités, Tom Wolfe : New York décryptée, les dérives du système américain

8 juin 2018
booksnoy - Le bûcher des vanités, Tom Wolfe : New York, ville assiégée {L'Amérique décryptée}

Décédé en mai dernier, Tom Wolfe, lègue à la postérité une lecture extra-lucide de l’Amérique contemporaine. Devenu un des plus grands auteurs américains, il excelle dans l’art de décrypter les vices de cette société. Dans un style corrosif il s’attaque violemment à l’illusion du rêve américain. Le bûcher des vanités est son premier roman, devenu un bestseller mondial, il y dresse le portrait au vitriol de la ville de New York. Il fait état d’une société malade, dégénérescente, gangrénée par la violence et guidée par l’appât du gain. Une ville défigurée par les luttes intestines et les conflits raciaux. La ville, rongée par la criminalité, est scindée en îlots ethniques, n’offrant aucune porosité. Chacun vit retranché. Manhattan dans ses prisons dorées. Le Bronx dans ses habitations délabrées. Tom Wolfe réalise non seulement une analyse sociologique mais également topographique. À New York, les zones de non-droits jouxtent à quelques rues près les immeubles avec portiers. La force de ce roman réside essentiellement dans la capacité de l’auteur à anticiper les évènements. Tom Wolfe offre une vision sinistre et préfigure l’état de l’Amérique actuelle. Il dénonce la surexposition médiatique, un journalisme à sensation plus que d’investigation, l’ultra-politisation, une réalité savamment orchestrée par les dirigeants. À travers le procès surmédiatisé d’un jeune WASP, golden boy de Wall Street accusé d’avoir renversé un jeune noir dans le Bronx, puis d’avoir filé, Tom Wolfe fait état d’une justice plus soucieuse de soigner la côte de popularité de ses élus, que de rétablir la réalité des faits. Ce simulacre de procès s’avère n’être qu’un prétexte au service d’une cause idéologique. Les acteurs de cette danse macabre ne sont que des poupées désarticulées, ballottées au gré des intérêts des dirigeants, et prêtes à être sacrifiées sur l’autel de leur vanité. Chacun est instrumentalisé. Tom Wolfe est un esprit visionnaire. Il a su dès 1987 identifier les symptômes de la déliquescence américaine, qui apparaît ici dans sa réalité la plus crue, quasi bestiale. Ce roman époustouflant n’offre aucune prise au temps.

La ville de New York : le vrai sujet du roman

Tom Wolfe consacre son roman à la ville de New York. Ville cosmopolite où se croisent chaque jour dans ses rues une multitude de nationalités. Et pourtant, inapte à créer un semblant d’unité. Ce qui frappe à la lecture du bûcher des vanités, c’est que chacun se définit et perçoit l’autre à travers le filtre de son appartenance à une nationalité. Les italiens d’un côté, les juifs de l’autre, les irlandais, les noirs, les blancs, les latinos… La ville est divisée et structurée en fonction de ces distinctions raciales, qui dressent des barrières invisibles entre les habitants, eux-mêmes ayant parfaitement intégré ces règles tacites. La scène où le flamboyant Sherman McCoy, financier sur le marché des obligations chez Pierce & Pierce, se perd au volant de son coupé Mercedes, sa maîtresse sur le siège passager, dans les dédales du Bronx est sidérante. Il est à peine croyable d’imaginer qu’à l’abri dans sa voiture de luxe, le financier se sente menacé. Il est tétanisé à l’idée de ne pas pouvoir sortir de ce quartier. Lui, qui s’enorgueillit à l’idée d’être un maître de l’univers capable d’influer sur le sort des marchés financiers en une fraction de seconde, sort peu glorieux de son échappée. Sa maîtresse alors au volant, ils percutent de plein fouet un jeune noir et prennent la fuite. Alors qu’il pensait être passé entre les mailles du filet, l’étau se resserre. L’accident prend une ampleur démesurée. Bientôt, Sherman est rendu coupable d’acte à résonance raciale. Il devient le bouc-émissaire d’une véritable chasse aux sorcières de la part des dirigeants accusés d’être trop complaisants à l’égard des citoyens blancs issus des beaux quartiers. L’affaire est montée en épingle par les médias. Sherman est acculé, instrumentalisé à des fins électorales. Le maire se sert de lui pour impulser un regain de popularité. La grande machine médiatique se met en branle, se délectant de chaque détail, même le plus insignifiant. Tom Wolfe annonce les prémices d’une société obnubilée par l’image. Chaque élément est inspecté, décortiqué jusqu’à donner la nausée. Rien ne lui est épargné. Les titres racoleurs en première page des journaux déforment la réalité. Sherman est mis à mort, cloué au pilori. L’information n’a aucune valeur, les mots vides de sens. Seul compte d’occuper l’espace public et médiatique. Tom Wolfe torpille le paysage médiatique américain. Les journalistes apparaissent comme des charognards incompétents en quête d’un scoop bien juteux à se mettre sous la dent. Ironique de la part de l’inventeur du Nouveau Journalisme. Sous la plume de l’écrivain américain au cynisme grinçant, tout le monde en prend pour son grade. On se délecte de ce voyeurisme assumé. À la fois répugnant mais terriblement réjouissant. Le lecteur assiste médusé à la déchéance sociale de Sherman McCoy. Il découvre les coulisses du pouvoir judiciaire, de petits arrangements en renvois d’ascenseur. Chacun tentant de tirer son épingle du jeu et d’apparaître sous les projecteurs. Tout plutôt que d’être noyé dans les affres de l’anonymat.

Un roman annonciateur de l’ère de Donald Trump

Écrit en 1987, Le bûcher des vanités préfigure déjà les fondements sur lesquels Donald Trump fondera son élection. Il semble que les maux qui pourrissent la société américaine aient été détectés à temps mais n’aient pas été soignés. Laissant la situation s’enliser. Et préparant le terrain à un président tel que Trump, qui incarne tous les excès. Communiquant quotidiennement à coup de messages virulents ses coups de gueule sur Twitter. Il est le pur produit de ce que les dirigeants ont refusé d’éradiquer. C’est en lisant ce roman que j’ai compris pourquoi il n’était pas si étonnant qu’un tel homme ait été élu. Tom Wolfe confirme son talent visionnaire. C’est ce qui fait que ce roman est un véritable chef d’œuvre, à lire d’urgence !

Conclusion

Avant de me plonger dans ce roman (pavé de 900 pages !!), j’étais un peu sceptique. Tout d’abord la longueur du roman puis l’excentricité de son auteur laissaient présager une lecture laborieuse. Il n’en a rien été. J’ai pris un plaisir fou à lire ce livre. Chaque page est un pur bonheur. Tom Wolfe s’exprime dans une langue crue, brutale, sans artifices à l’image de la ville qu’il décrit. Devenu un classique de la littérature américaine, vous ne pouvez pas passer à côté !

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