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L’Art de perdre, Alice Zeniter : harki, descendant de harki (#RL2017)

1 juillet 2018
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Alice Zeniter, elle même petite-fille de harkis, interroge brillamment, en retraçant le destin de toute une famille kabyle contrainte à l’exil au lendemain de la fin de la guerre d’Algérie pour avoir servi les intérêts des Français, la notion d’identité et la complexité qu’elle revêt lorsque les mots viennent à manquer. La définition que le dictionnaire fournit à Naïma est formelle : est harki, qui descend de harki. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Rejetés des deux côtés de la Méditerranée, considérés comme des traîtres en Algérie pour avoir servi comme supplétifs au côté des Français, mais pas suffisamment Français pour se sentir intégrés. Leur statut divise. Ali est honni par ce pays qu’il a du quitter en 1962, avec la certitude de ne pouvoir y retourner. Consciente d’avoir reçu en héritage un secret lourd à porter, sa petite-fille réalise qu’elle ne peut refuser d’endosser sa part de culpabilité et cette facette figée de son identité. Comme si la faute se transmettait de génération en génération. Suivant une logique de transmission immuable. Naïma, comme son père Hamid avant elle, tous deux confrontés au mutisme d’Ali, voientt une partie de leur histoire familiale leur échapper. Sur ce socle friable, cette réalité diminuée, tronquée, il leur faut pourtant bâtir leur identité. À la fois propre et commune. Naïma prend conscience que l’Histoire, telle qu’elle est enseignée, est le fruit d’une construction, dont on a lissé les irrégularités, délestée de ses ambiguïtés. Les doutes de son grand-père sont balayés, une fois les gagnants et les perdants clairement identifiés. Être Harki, c’est avoir trahi. C’est être du mauvais côté, s’être trompé de camp. Ne pas avoir su anticiper l’enchaînement des évènements. Faute de parvenir à trouver les mots justes pour s’expliquer, Ali préfère se murer dans le silence. Être seul dépositaire de sa version des faits. De ce mutisme naît l’incompréhension, puis la frustration, creusant un fossé entre les générations. Pour se réconcilier avec son passé, Naïma devra enquêter et remonter le fil de son histoire familiale, étroitement imbriquée avec celle de l’Algérie.

Un traumatisme impossible à partager

Ce qui est terrible dans l’histoire familiale de Naïma, c’est cette incapacité à mettre des mots sur ce qu’il s’est passé. Ali est décédé emportant avec lui ses secrets. Sans la réalité des faits et l’homme pour les expliquer, il ne reste que fantasmes, doutes, culpabilité. La langue, seule, permet de formuler avec précision, sans omissions, les faits qui lui sont reprochés. Mais c’est bien là, que le bas blesse. Dans cette famille, Ali refuse de s’exprimer, chaque question faisant naître une colère sourde, qu’il lui est difficile de canaliser. Révélatrice de son incapacité à s’exprimer, de sa frustration à se savoir coupable pour avoir voulu protéger sa famille. Être condamné alors qu’il n’a pas la sensation d’avoir participé au conflit armé. Son rôle se bornant à dialoguer avec celui qui sera authentifié plus tard, avec le recul historique, comme l’ennemi. Comment n’a-t-il pas compris ce qui était en train de se jouer ? La dynamique lui a totalement échappé. Et pourtant, qu’aurait-il fait ? Pactiser avec le FLN, qui lui aussi tuait, torturait et commettait des atrocités. Ali a certainement eu des doutes, a retourné mille fois la question dans sa tête. Le fait est qu’il a fait le mauvais choix, a soutenu le mauvais camp. La vision de l’histoire est manichéenne, simplificatrice. Ali a vécu toute sa vie avec des remords qu’il n’entend pas partager. Cela est déjà suffisant de vivre avec, il lui est insupportable de se savoir juger par ses enfants. C’est peut-être ce qu’il s’est passé dans son esprit. Ainsi, lorsque Amid l’interroge sur le rôle qu’il a joué auprès des français et les raisons qui l’ont poussé à ne pas soutenir la révolution, Ali se braque et finit par asséner invariablement la même rengaine : « Tu ne comprends rien, tu ne comprendras jamais rien ». Toutefois, pour le reste de la famille, le résultat est le même. Il est parti, et eux sont condamnés à vivre amputés d’une partie de leur patrimoine culturel. Ali n’est pas le seul à entraver cette quête de vérité. Son épouse, Yema, a beau vivre depuis des années en France, elle ne maîtrise que les rudiments du français. La langue fait barrage. Les petits-enfants ne peuvent l’interroger. Dès lors, chacun vit retiré avec ses propres questionnements qu’ils ont appris à passer sous silence, à ne plus formuler, puisque personne n’est à même d’y répondre. Reste alors la possibilité de se renseigner, d’aller chercher l’information là où elle est. Dans les manuels d’histoire, les témoignages, les articles, les ouvrages, les reportages… Aucun ne porte en lui la symbolique de l’histoire personnelle, transmise au fil des générations, mais leur consultation permet de comprendre la difficulté que certains ont à laisser la parole se libérer.

Un pays, mille vies

Alice Zeniter ne cherche pas à prendre parti, ni à légitimer une quelconque posture. Elle souligne très justement le fait qu’un pays peut cristalliser des attentes. Chacun projetant ses espérances, comme si celui-ci détenait toutes les réponses à leurs questions. Comme si, s’y rendre éclaircirait tous les tourments. Comme partout, la vie avance. Rien ne demeure figé. Lorsque Naïma, se rend en Algérie pour la première fois, elle est pétrie d’images stéréotypées. À la manières d’instantanés appartenant à une époque depuis longtemps révolue. Ce qu’elle découvre est tout autre. Alice Zeniter parvient à communiquer son étonnement, ses sensations, le plaisir qu’elle prend en sentant sa liberté respectée et non comprimée. L’auteure parvient à rendre une atmosphère, un état d’esprit, bien loin des clichés. « Renouer avec ses racines », suppose aussi de couper avec une partie de soi. S’alléger en faisant des choix. Vivre dans un temps retiré, qui appartient au passé n’a pas de sens. Cela revient à vivre dans un mausolée. Celui qui aime son pays, l’aime tel qu’il est, non pas comme il a été. C’est cet apprentissage que fait Naïma pour enfin trouver une certaine forme de paix.

Conclusion

Paru pour la rentrée littéraire 2017 et lauréat du Prix Goncourt des Lycéens 2017, L’Art de perdre est un roman passionnant, qui offre, sans aucun cliché, une fine analyse de la question de l’identité. Notion complexe et mouvante, qui englobe des réalités disparates et ne peut s’appréhender de manière figée. Alice Zeniter signe un roman passionnant à consonance autobiographique. Je vous le conseille vivement !

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