ROMANS

Les rêveurs, Isabelle Carré : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

28 janvier 2018
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Isabelle Carré fait figure d’exception dans le monde du cinéma. Sa carrière exemplaire ainsi que son statut de « people » ne l’ont pas empêchée de protéger jalousement une part d’anonymat. Un jardin secret tenu à l’écart des yeux du public, auquel rien n’échappe et, qui plus est, avide de détails sur l’intimité de ses icônes. Si les médias la décrivent comme une actrice « discrète et lumineuse », son roman est à son image. Avec une franchise désarmante, faisant fi de toute chronologie, Isabelle Carré évoque avec pudeur son enfance, puis son adolescence au sein d’une famille post-soixante-huitarde. D’actrice à écrivain, il n’y a qu’un pas. Pas qu’elle franchit avec une telle aisance naturelle, qu’il semble que l’accouchement de ce roman se soit réalisé en douceur. Comme issu d’un processus inéluctable initié des années auparavant. Lorsque adolescente, l’actrice remplissait ses carnets intimes. Le charme opère et réside dans la justesse de ton. Isabelle Carré pose un regard bienveillant sur chacun des membres de cette tribu hétéroclite. Avec délicatesse, elle évoque cette mère fragile, inadaptée. Pour laquelle, la moindre action s’inscrit dans un combat permanent qu’il lui faut mener pour avancer. Une fille-mère abandonnée par sa famille pour avoir osé jeter l’opprobre sur les siens. Un père qui mettra des années à s’accepter tel qu’il est et à s’assumer. Elle-même se dévoile en nous confiant ses angoisses existentielles, ses rêves contrariés qui l’ont conduite à faire une tentative de suicide. Révélant cette part d’ombre présente en chacun, qu’elle dissimule au quotidien sous un sourire amène. L’actrice, désormais auteure, nous livre un récit autobiographique particulièrement touchant, teinté d’une certaine nostalgie.

L’actrice

Lire Les rêveurs, c’est pénétrer dans l’intimité d’une actrice qui a su s’imposer dans le cinéma français. Nul n’oserait remettre en doute le talent indéniable d’Isabelle Carré, sa capacité à se glisser dans chacun des personnages qu’elle interprète, son agilité à se muer au gré des rôles qui ont jalonnés sa carrière. Dans ce récit autobiographique, elle se confesse et nous donne les clés d’explication de sa vocation. Elle explique les raisons qui l’ont poussée à exercer cette profession. Elle s’interroge sur cette incapacité à laisser s’exprimer ses émotions sans la présence rassurante de la caméra. Cette dernière se voit attribuer le rôle de garante de la normalité d’une situation, elle est l’intermédiaire nécessaire, le cadre protecteur tout autant que le catalyseur. La caméra, les équipes, le décor, tous concourent à jouer ce double rôle. Permettre à l’actrice de lâcher prise tout en préservant sa sécurité. Puisque Isabelle Carré n’est pas de ces actrices dont le métier est indissociable de leur vie privée. D’une nature exubérante, dotées d’une assurance naturelle, elles s’épanouissent aussi bien sous l’oeil vigilant de la caméra que sous l’oeil scrutateur du public. Interprétant leur rôle en continu. Non, Isabelle Carré est d’un naturel discret, certains diront effacé. Dès lors, il lui faut cette mise en scène qui tranche avec la réalité pour se révéler.

Le portrait d’une famille décalée

Isabelle Carré est issue d’une famille post-soixante-huitarde biberonnée aux slogans revendiquant une liberté sans entraves. Une génération tiraillée entre un modèle traditionnel dépassé et une folle envie de s’émanciper. Pourtant, ses parents n’ont pas forcément les clés. Ils vont tenter de construire un modèle familial qui leur est propre, rafistolé. Le récit s’ouvre sur sa mère claquemurée dans un appartement isolé en banlieue parisienne. Un an après Mai 68, il n’est toujours pas bon d’être fille-mère à dix-neuf ans. Surtout si à cela s’ajoute sa situation de mère célibataire. Qu’à cela ne tienne, sa grossesse elle la mènera jusqu’à terme, seule. Sa rencontre avec un étudiant des Beaux-Arts mettra fin à son exclusion. Isabelle Carré née de cette union entre une femme esseulée et un homme divisé. Dès lors, ce sera les montagnes russes à la maison. La normalité ne fait partie du vocabulaire de cette famille recomposée. La mère s’enferme à mesure que son mari se libère. Mutique face aux changements qui s’opèrent, consciente de son inutilité dans une partie qui se joue sans elle, qui lui échappe et s’annonce perdue d’avance. Le temps attise les anciennes blessures et fait ressurgir les fêlures qu’ils ont tentées de colmater. L’air est vicié, le climat délétère. Isabelle Carré a quinze ans lorsqu’elle décide de prendre son indépendance. Elle nourrit des rêves de ballerine, se voit déjà enchaîner pirouettes et arabesques. Cependant, confrontée à ses limites elle doit se soumettre à un constat implacable, elle n’a pas les qualités nécessaires pour devenir danseuse étoile. La déception est grande pour celle qui concevait la danse comme une échappatoire. Un moyen de s’extraire d’une réalité morose. Son désarroi est tel qu’elle tentera de mettre fin à ses jours. Contre toute attente, une fois internée son désir de vivre se manifeste et prend la forme d’une promesse, celle de s’inscrire à des cours de théâtre. Isabelle Carré recompose les étapes de sa vie qui lui ont permis de trouver sa place. Le théâtre sera le lieu de sa libération. Il lui permettra de mettre fin à ce sentiment d’enfermement. Ce repli sur soi qui la caractérise et dont elle ne se départira jamais totalement. Ce qui peut être pris pour de la pudeur est surtout une manière quasi-systématique de taire ses émotions. À aucun moment, elle n’émet de jugement à l’égard de sa famille. Isabelle Carré constate la nature changeante de l’âme humaine. Elle explore ses replis. La lente éclosion du désir chez son père, les retournements inattendus de l’existence pour sa mère. C’est toute une vie de famille qui se déplie sous nos yeux, portée par une écriture déliée toute en légèreté.

Conclusion

Isabelle Carré nous livre un très beau texte. Elle se met en scène ainsi que toute sa famille pour nous dévoiler la femme derrière l’actrice. Néanmoins, je ne saurais dire si ce roman marque le début d’une véritable carrière d’auteure. Les rêveurs sera-t-il l’oeuvre unique d’Isabelle Carré ou sera-t-elle capable d’écrire sur une autre thématique que le récit autobiographique ? À voir 😉

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