ROMANS

Les Indésirables, Diane Ducret : l’urgence de vivre

1 mai 2017

Dina Ducret – auteure du fameux Femmes de dictateur, nous livre avec Les Indésirables un témoignage sincère et émouvant de la vie de ces femmes étrangères maintenues captives sous le régime de Vichy. Alors, que leur identité – origines, religions… – et leur statut – sans enfant – leur a valu toutes sortes d’inimitiés, elles vont faire preuve d’un courage et d’une solidarité immense face à l’adversité. Ce roman retranscrit cette urgence de vivre, cette nécessité de garder espoir, quand on n’a plus rien à quoi se raccrocher, qu’on est dépossédé de tout. Internées dans le Camp de Gurs – sous administration française – elles feront preuve d’une capacité de résilience incroyable. Elles sauront tirer profit du moindre événement susceptible d’améliorer leurs conditions de vie. Maintenues captives dans un camp initialement conçu pour les opposants au régime de Franco, elles seront amenées à cohabiter avec eux. Même dans les conditions les plus précaires, les facultés naturelles de l’homme ne s’amenuisent pas. Bien au contraire, dans ce camp de concentration, des idylles vont naître, des couples se former et des amitiés indéfectibles se lier.  Diane Ducret nous offre un très beau roman sur l’espoir, l’amitié et la solidarité féminine.

Résumé

Nous avons ri, nous avons chanté, nous avons aimé. Nous avons lutté, mon amie, c’était une belle liste  je me suis sentie plus vivante à tes côtés que je ne le fus jamais.

Un cabaret dans un camp au milieu des Pyrénées, au début de la Seconde Guerre Mondiale. Deux amies, l’une aryenne, l’autre juive, qui chantent l’amour et la liberté en allemand, en yiddish, en français… cela semble inventé ! C’est pourtant bien réel. Eva et Lise font partie des milliers de femmes « indésirables » internées par l’État français. Leur pacte secret les lie à Suzanne « la goulue », Ernesto l’Espagnol ou encore au commandant Davergne. À Gurs, l’ombre de la guerre plane au-dessus des montagnes, le temps est compté. Il faut aimer, chanter, danser plus fort, pour rire au nez de la barbarie.

Flammarion

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Un mutisme étonnant face au sort de ces femmes indésirables et une reconnaissance tardive

La force de ce roman réside dans la capacité incroyable qu’à l’être humain de puiser dans ses ressources pour tenir face à l’adversité. Galvaudé comme sujet de roman me direz-vous ? Pas tant que ça. En effet, il existe une multitude d’ouvrages qui abordent ce pan de l’histoire de France et la thématique de la résistance passive – consistant à se maintenir en vie pour ne pas capituler. Néanmoins, la singularité de ce roman réside dans le sujet choisi. En réalisant des recherches j’ai trouvé peu d’informations traitant de ce thème. Excepté un documentaire réalisé par Bénédicte Delfaut, le sort de ces femmes considérées comme indésirables semble avoir sombré dans l’oubli. Diane Ducret leur redonne leur place légitime dans l’histoire et donne du sens à leur combat en retraçant leur vie. Elle leur permet d’entrer dignement et reconnues dans la postérité.

Ivres de vie, les Indésirables font un pieds de nez à la barbarie

Suzanne dites « la goulue », petite, ronde, rousse, incarne avec justesse cette rage de vivre. C’est un des personnages qui m’a le plus marqués. Pétulante, elle insuffle un vent de légèreté et de frivolité. Alors que les wagons déversent leur lot de femmes désoeuvrées prêtes à être enfermées, Suzanne fait le choix de se joindre à ces femmes. Tombée amoureuse au premier regard d’un bel espagnol interné dans le camp pour ses convictions politiques, elle décide de le retrouver. Elle entre alors volontairement dans l’enfer des camps de concentration ! Elle, qui n’est en aucun cas considérée comme appartenant au groupe des femmes indésirables. Ayant conscience qu’à l’extérieur elle ne trouvera pas d’hommes avec qui partager sa vie, elle ne voit aucun inconvénient à vivre sa passion romantique dans un camp d’internés aux conditions de vie déplorables. Dotée d’un humour ravageur, cette qualité inouïe lui permet de relativiser les épreuves subies.

« Et à qui tu vas te plaindre ? dit Suzanne. Tu vas remplir le carnet de doléances des femmes insatisfaites ? Fais la queue, y a déjà du monde. Si tu veux te plaindre auprès de Grumeau, tu connais le prix. »

« On devrait se plaindre aux Allemands de nous avoir mis un commandant si mal monté. Quitte à être violée, autant que ce soit un gars qui connaisse son affaire. »

« Pour sûr, les Allemands, cela doit être eux qui ont inventé les sardines en boîte. Ils sont champions dans l’art d’entasser, commente Suzanne. »

Lise incarne la candeur et la naïveté propres aux jeunes filles. Eva, avec qui elle s’est dès le début liée d’amitié, lui servira de socle et de repère dans cet environnement hostile dans lequel elles évolueront. Lise fera ses expériences de femmes dans le Camp de Gurs, y vivra ses premiers émois et découvrira sa féminité. Eva, quant à elle, marquée au fer rouge par la vie, sera empreinte d’une certaine gravité. Stérile des suites de complications gynécologiques et de par la volonté de ses parents de ne pas faire scandale, elle s’octroie le statut d’exilée. Autant d’attributs qui pour une femme à cette époque lui confère le statut d’Indésirable. Eva est issue d’une famille de sympathisants nazis. Guidée par des valeurs humaines et morales, elle refuse d’y renoncer même si cela doit impliquer de se sacrifier. Elle préfère couper avec ses origines familiales qui auraient pu l’épargner si elle avait fait preuve de lâcheté.

Les prémices de la résistance incarnée par le commandant Davergne 

 Le commandant Davergne, chef de camp du 1er juin 1939 au 26 novembre 1940, jouera un rôle clé dans l’administration du camp de Gurs. Apprécié par les allemands pour sa droiture et son respect de l’autorité, il rejoindra néanmoins la résistance dès 1940. En effet, cela n’est pas mentionné dans le roman mais le commandant Davergne entrera dans la résistance au sein de l’ORA – organisation de résistance de l’armée. Entièrement dévoué à ses prisonniers, doté d’une grande humanité, il est sensible à la misère de ses internés. Il s’efforce d’alléger les peines des détenues. Il a su créer une sorte de bulle protectrice, un univers parallèle qui échappe en partie à la barbarie. Peu avant l’arrivée des soldats allemands, il donnera l’opportunité aux ressortissants étrangers de rejoindre l’Afrique du Nord. Pour cacher son implication et protéger les prisonniers, il les déclarera mort de dysenterie et mettra le feux aux documents administratifs attestant de la présence de ces ressortissants étrangers au sein du camp de Gurs.

« Peu avant l’aube, Davergne, averti de l’arrivée de la commission, a organisé le transfert d’un contingent de Brigades internationales. Depuis des mois qu’il se préparait à cette éventualité, il avait trouvé un moyen non officiel de les faire passer en Afrique du Nord, dans la partie des colonies placée sous contrôle français et anglais.

« Nous avons subi des pertes considérables liées à l’épidémie de dysenterie », explique-t-il aux Allemands, prenant soin de couvrir sa bouche de son mouchoir blanc, ce qui a pour effet de faire presser le pas aux membres de la commission, qui barrent ainsi en hâte des milliers de noms suivis de la mention décédé.

Davergne sait, hélas !, que la supercherie sera dévoilée sitôt communiqué aux autorités militaires de Paris le rapport de visite. La commission partie, il s’avance au pas de charges vers les voitures de son personnel, un broc dans chaque main, siphonne le réservoir de la Citroën de Grumeau, verse ensuite le pétrole sur le parquet de sa baraque, dans laquelle est archivé le registre des prisonniers. Il imbibe son mouchoir et badigeonne les murs du sol au plafond. Un incendie fera disparaître tout ce qui permettrait d’identifier ceux qu’il a libérés. »

Le beau transcende la barbarie

Diane Ducret nous offre des moments de pure grâce. Ainsi, Eva ivre de rage face aux sévices subis par les femmes de son baraquement de la part de Grumeau, s’en va fustiger les méthodes appliquées au sein du camp auprès du commandant Davergne. Celui-ci finit par céder et consent à faire entrer un piano dans le camp en réparation des exactions commises par ses gardes. Ce piano est l’instrument de l’espoir, il va leur permettre de se produire en spectacle. De retrouver le goût de vivre.

L’auteure fait de l’art le moyen de transcender l’horreur du quotidien dans les camps de concentration. Il permet de s’échapper de la réalité et de s’élever. L’art a le pouvoir de sublimer la réalité, notre perception s’en trouve modifiée.

« Hans ne manque pas une occasion de vanter les vertus curatives de l’art : « Peu importe l’organe par lequel elle frappe les sens, ce peut être l’ouïe, l’odorat ou la vue, la beauté peut guérir les hommes de tous les maux ! Aussi faut-il, ici plus qu’ailleurs, les baigner dans tout ce que l’art a produit de meilleur. » Pendant quelques heures, les infirmes, les chrétiens, les fiévreux allaient mieux. »

Conclusion 

L’auteure, avec son roman Les Indésirables, aborde un sujet délicat avec justesse et nous livre un récit émouvant et teinté d’humour. Les personnages sont hauts en couleur et terriblement attachants. L’auteure ne fais pas l’erreur de tomber dans le pathos, même si je trouve qu’elle aurait pu approfondir certains passages. J’aurais aimé une description plus fournie de l’impact libératoire que procure le cabaret chez ces détenues. Certains passages auraient mérité que l’on s’y attarde un peu plus. C’est le seule reproche que je trouve à faire 😉 Néanmoins, dans l’ensemble j’ai beaucoup apprécié cette lecture, suivre le parcours de ces femmes indésirables et leur lutte pour se maintenir en vie.

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2 Comments

  • Reply Tlivres 6 mai 2017 at 9 h 15 min

    Magnifique billet avec une réelle profondeur, tout y est analysé avec minutie sans pour autant dévoiler l’histoire contée par Diane Ducret. Un immense 👏

    • Reply Books'nJoy 6 mai 2017 at 9 h 51 min

      Oh merci beaucoup pour votre commentaire, il me va droit au coeur ! J’essaie au mieux d’analyser sans trop en dire, ce n’est pas toujours facile 😉
      J’espère que mes articles vont vous faire découvrir de belles oeuvres 🙂

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