COUPS DE COEUR LITTÉRATURE GÉORGIENNE

La huitième vie, Nino Haratischwili : un siècle d’histoire russe & le destin épique d’une famille géorgienne maudite sur huit générations…

27 septembre 2021
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« Réunir ce qui s’était dispersé. Rassembler les souvenirs épars qui ne font sens que lorsque tous les éléments forment un tout. » Telle une tapisserie, l’histoire de la lignée Iachi est composée de fils étroitement tissés, de vies disparates, que le hasard a réunies pour former un assemblage hétéroclite de motifs, qui, mis bout à bout, dessinent une famille au destin chaotique. À l’intention de sa nièce Brilka, Niza entreprend la laborieuse tâche de rédiger la chronique de leur famille, et, pour cela, remonte les ramifications sur huit générations. Partant du petit village de Tbilissi en Géorgie – la Nice du Caucase, pays de légendes et de contes, surnommé la Colchide dorée – au début du siècle dernier, le récit embrasse « un siècle d’histoire rouge ». Entre la naissance de Stasia – gamine effrontée au tempérament affirmé, chevauchant dans les steppes et rêvant d’intégrer un corps de ballet – et de sa demi-sœur Christine – préférant capitaliser sur sa beauté en épousant un membre du parti, alors inconsciente du prix à payer – et la fugue de Brilka partie à Vienne en quête de ses origines, cent ans se sont écoulés. Soit le renversement du régime tsariste par les bolcheviks, la fin de la Russie impériale remplacée par la dictature communiste et son lot de persécutions. Stasia, Christine, Kostia, Kitty, Sopio, Andro, Elene, Miqa, Daria, Niza, Miro et Brilka vont être ballotés, aspirés, écrasés, labourés par la grande histoire. L’amour ne leur sera d’aucune consolation, mais bien plutôt synonyme de perdition. À l’instar d’une mystérieuse recette de Chocolat chaud jalousement gardée secrète et uniquement cuisinée en cas de dernière nécessité. La dégustation de ce mets délicat, si succulent qu’il est impossible d’y résister, s’avérera une terrible malédiction. L’aïeul, fabricant de chocolat, conscient du danger de son invention, pensait pourtant avoir pris toutes les précautions… Le secret éventé, c’est toute la lignée qui est projetée dans le chaos de l’histoire. Nino Haratischwili nous offre une saga familiale époustouflante, une fresque historique et une épopée intime portée par un souffle romanesque digne des plus grands romans !


Une grande fresque romanesque : des vies flamboyantes qui se fracassent avec retentissement

La huitième vie, c’est 1 200 pages – trop courtes – de vies pleines, de pulsions, de trahisons, de mensonges, de coups du sort, de guerres, mais aussi d’amour, de passion… C’est huit générations d’une famille qui embrasse un siècle d’histoire russe. De la naissance du bolchevisme, du triomphe d’une idéologie, au fracas retentissant d’un modèle arrivé à bout de souffle. Une lente agonie magnifiquement saisie. Nino Haratischwili ponctue son récit de repères temporels, sans jamais que le procédé ne paraisse artificiel. Au contraire, l’histoire offre un cadre au service du roman, sans pourtant que jamais la dimension romanesque ne soit éclipsée. L’autrice géorgienne recrée admirablement la sensation d’évoluer dans un univers monochromatique propre au régime soviétique. Mais le gris de ce pays envahi par l’URSS et rongé par les privations est contrebalancé par les tempéraments de feu des femmes de la famille Iachi. Puisque du caractère elles ont. Que ce soit Anastasia, écourté en Stasia, qui jeune fille se fiance avec un révolutionnaire. Un bon parti bénéficiant du consentement de son père, mais animés de velléités militaires, qui primeront, la condamnant à élever en mère célibataire ses enfants. Ni une, ni deux, à mille lieux de s’apitoyer, cette dernière n’hésitera pas à traverser les frontières pour s’établir dans une ville assiégée, bien décidée à le retrouver. Ou encore Christine, qui pourvue d’une beauté à se damner, devient l’épouse d’un homme riche. Se sachant privilégiée et préservée, elle court les festivités, organise des soirées mondaines réunissant tout le gratin mondain, jusqu’au jour où la malédiction finit par la rattraper. Convoitée par un haut dignitaire promis à une brillante carrière, un « petit grand homme » aussi gluant, que repoussant, mais ne tolérant aucun rejet, Christine voit son petit paradis s’écrouler, avec la fragilité d’une bulle de savon. Chaque génération va se succéder, alourdie du poids du passé, tout en devant surmonter les défis de la société au sein de laquelle elle est née : violence conjugale, amours déçues, rivalités, duplicité, engagement politique, exil. Chaque vie est un fil qui, associé aux précédents, contribue à tisse la chronique épique d’une famille maudite, engluée dans son passé, mais capable de se réinventer. C’est tout un monde, qui aujourd’hui n’existe plus, que Nino Haratischwili ressuscite sous nos yeux. Comment ne pas s’émerveiller de la virtuosité de la composition de ce roman. Comment ne pas s’attacher à Stasia arrière-grand-mère invincible arpentant à plus de quatre-vingt ans – chaussée de bottes en caoutchouc – son jardin, et continuant à danser et à enseigner quand le monde valse à côté. Comment ne pas admirer Christine que la vie a gâtée pour mieux l’anéantir. Mais également Kostia, qui derrière le masque impitoyable du militaire assénant des sentences irrévocables, est resté un petit garçon avide d’attention. Kitty est bouleversante d’humanité, de doutes, d’envies contradictoires qu’elle assume avec dignité, jusqu’à ce que le fil tendu à l’extrême de sa vie ne finisse par craquer. Que les souvenirs n’envahissent son esprit, l’étouffant, l’empêchant de respirer et la privant de liberté.


Mon évaluation : 5/5

Date de parution : 2017. Grand format aux Éditions Piranha, poche chez Folio, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine et Monique Rival, 1 200 pages.


 

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