ROMANS

Grand frère, Mahir Guven : Goncourt du premier roman 2018 (#RL2017)

20 mai 2018

Grand frère, premier roman de Mahir Guven, s’est vu décerner le prestigieux prix Goncourt du premier roman. Roman social dans lequel il passe au crible le processus d’intégration douloureux des jeunes de banlieue. Dans un langage parlé, ponctué de remarques piquantes, il dresse un portrait en demi-teinte des perspectives qui s’offrent à eux. Grand frère est un premier roman audacieux dans lequel Mahir Guven jongle avec les sujets de société. De l’Ubérisation de l’économie, à la menace terroriste, en passant par l’attrait mystique que représente la religion, servant de porte de sortie aux jeunes partis en Syrie, il met les pieds dans le plat et se risque à toucher du doigt là où le bât blesse. Il interroge surtout dans ce roman la question de l’identité. Tiraillé entre ses origines syriennes et la conscience d’être français, Petit frère ne sait pas réellement qui il est. Il est issu d’une famille franco-syrienne. Sa mère est décédée. Son père, chauffeur de taxi, est excédée par ces petits jeunes venus de la Silicon Valley lui voler le pain sous le nez. Grand frère est paumé. Devenu infirmier, Petit frère était parvenu à tirer son épingle du jeu. Tout portait à croire qu’il était parfaitement intégré. Et pourtant, trois ans auparavant il a pris la décision de couper court avec sa vie d’avant. En rejoignant un organisme humanitaire proche des réseaux islamistes, il a pris un aller simple pour la Syrie. Comment expliquer une telle décision ? Le manque de repères suffit-il à élucider le flou entourant sa disparition ? Grand frère, entre temps, est devenu chauffeur VTC. Comment deux frères ayant reçus la même éducation peuvent-ils choisir des chemins si différents ? Que s’est-il passé ? Où tout a dérapé ? Grand frère se pose toutes ces questions. Un beau jour l’interphone sonne, mettant fin à ses ruminations. C’est Petit frère. Il est rentré. Grand frère est en proie aux doutes. Confronté à un dilemme moral, il se retrouve acculé. Et pourtant, Petit frère savait que le retour au pays n’était pas une éventualité à envisager.

La question de l’identité

C’est cette question qui traverse le roman de Mahir Guven. Puisque si le père se raccroche à sa vision d’une France prête à tenir ses promesses de liberté et d’égalité, ses fils prennent rapidement la tangente. Confrontés à la réalité, ils perçoivent les failles dans un système qui se veut bien pensé. Délestés de leurs rêves d’enfants, l’un se met à zoner tandis que l’autre choisit de poursuivre des études d’infirmier. Le père a tenu à les élever écartés de la religion. Pourtant, très tôt Petit frère y trouve le moyen d’épancher sa curiosité. Peu à peu, les voyous laissent la place aux religieux, qui trouvent dans les banlieues un terrain propice au prosélytisme. Les jeunes manquent de repères, s’ennuient, sont à la recherche d’un sens à donner à leur vie. Ils constituent un terreau fertile à l’embrigadement. Une population facile à manipuler. Attiré par un pays qu’il ne connaît pas, Petit frère se met à fantasmer. Il s’imagine revenir « chez lui » pour sauver des vies. Cette vie étriquée ne lui convient pas. Il saisit la première opportunité qui s’offre à lui. Il n’hésite pas une seconde à faire table rase du passé et à se projeter dans sa nouvelle vie. Il trouve là le moyen de colmater le manque à combler. Ce trou béant qui l’habite et l’empêche d’être épanoui. Le père et Grand frère sont pris de court. ils n’ont rien vu venir et ne savent pas comment réagir. Mahir Guven laisse planer le doute sur les activités du petit frère en Syrie. Djihadiste ou sauveur de vies ? Assassin ou médecin ? La question reste en suspens. Comment réagir lorsque l’on pense connaître quelqu’un et qu’il disparaît du jour au lendemain sans donner d’explications ? Mahir Guven soulève une question essentielle et tristement d’actualité. Celle des motivations qui poussent une personne à partir faire une guerre qui lui est étrangère, en laissant tout derrière, tout en sachant pertinemment qu’il n’y aura aucun retour en arrière. Le problème comme le souligne intelligemment Mahier Guven réside dans le manque de perspectives. Situés dans un entre-deux ces jeunes ne savent pas quelle est leur place. Il ne s’agit pas d’adopter une posture victimaire mais d’interroger les choix qui se présentent à eux. D’ailleurs si l’un a choisi de partir en Syrie, l’autre a fait le choix d’exercer un des seuls métiers facile d’accès, ne requérant aucun diplôme. Celui de chauffeur VTC. Ce choix narratif fait écho au discours politique relayé par les médias. Devenir chauffeur VTC serait une porte de sortie pour les jeunes de quartier qui seraient tentés par des activités illégales. Mahir Guven signe un roman en prise avec son époque, ancré dans la réalité. Il donne à voir une France asphyxiée, obnubilée par la menace terroriste. Des jeunes de quartier paumés souffrant d’un manque d’opportunité. Ainsi qu’un conflit génerationnel réel entre la première génération d’immigrés et la seconde.

Pas de colonne vertébrale : ni vraiment français, ni vraiment syriens, ni vraiment autochtones, ni vraiment immigrés, ni chrétiens, ni musulmans. Des métèques sans savoir pourquoi on l’est. […] Comment retrouver son chemin quand on sait pas d’où l’on vient ?

Conclusion

Je vous conseille ce roman pour les sujets abordés et le regard lucide de l’auteur sur la société française actuelle. Toutefois l’emploi d’une langue crue, qui avait pu m’enthousiasmer chez David Lopez, ne m’a pas convaincue ici. Grand frère est certes un roman percutant mais je ne me suis pas sentie touchée par le parcours de cette famille. J’ai nettement préféré le roman d’Alain Blottière qui traite également du processus d’embrigadement, mais d’une manière plus concise et saisissante.

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