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Une bouche sans personne, Gilles Marchand : le triomphe de l’onirisme et de l’imagination

26 octobre 2017
booksnjoy - une bouche sur personne - gilles marchand

À la lecture du second roman de Gilles Marchand, Un funambule sur le sable, j’avais été immédiatement conquise par le style de l’auteur. Sa plume délicate nous entraîne à travers les méandres de son imagination dans une histoire ou la fiction et le réel semblent indissociables. En lisant son premier roman Une bouche sans personne, j’ai retrouvé les thèmes de prédilection de l’auteur, l’isolement social du à une infirmité, le regard que la société porte sur les « êtres différents » qui ne rentrent dans aucune case, la nécessité dès lors de s’extraire d’un monde dans lequel l’on ne trouve pas sa place. Gilles Marchand est l’écrivain de la différence, de la marginalité. Il aborde avec tact et finesse la notion d’intégration sociale sous une plume dénuée de pathos et d’agressivité. On retrouve le souffle si singulier de l’auteur qui parvient à imposer au récit une alternance savamment dosée entre le sublime et le tragique. Gilles Marchand est aux antipodes du réalisme, ses personnages s’affranchissent d’une réalité sans saveur et lui substituent la liberté, l’extravagance et l’originalité d’un monde rêvé. À l’instar de Jean-Baptiste Andrea et d’Olivier Bourdeaut, qui signent également des premiers romans portant sur l’expérience de la différence, Gilles Marchand tente de masquer la réalité, d’atténuer sa dureté en cherchant à la sublimer. Gilles Marchand est un conteur hors pair, pour apprécier ce roman encore faut-il accepter de se laisser porter, ne rien chercher à contrôler ou à rationaliser, ici l’imagination prend le pas sur la raison.

Le retour gagnant d’une littérature qui laisse place à l’imagination   

Si vous suivez l’actualité littéraire, depuis quelques années la tendance est à l’exofiction, le biopic, les biographies voire l’autobiographie ou encore l’autofiction (D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan), mais de moins en moins de place est laissée à l’imaginaire pur en littérature. Ces récits entretiennent des liens étroits avec le réel. Les auteurs s’emparent de faits réels, d’événements historiques pour en faire des romans. Ces fictions biographiques sont très nombreuses. La rentrée littéraire 2017 fait la part belle à ce phénomène, en voici une liste non exhaustive : Olivier Guez avec La disparition de Josef Mengele, Kaouther Adimi avec Nos richesses, Gaëlle Nohant qui vient de publier un roman hommage à Robert Desnos intitulé Légende d’un dormeur éveillé ou encore Ces rêves qu’on piétine de Sébastien Spitzer… La tendance est également à l’autofiction, on ne compte plus les écrivains qui trouvent dans leur expérience personnelle la matière de leurs ouvrages. Mais c’était sans compter l’arrivée de nouveaux écrivains qui font fi du réalisme, qui ne cherchent pas à en découdre avec le réel, bien au contraire. Le réel est déjà suffisamment palpable pour en plus en faire le centre de leurs romans. Non, ces auteurs s’émancipent de cette tendance et proposent de revêtir le quotidien d’habits de lumière, de le rendre merveilleux et sublime. Pour cela, quoi de mieux que de laisser filer l’imagination, de laisser la réalité s’imprégner de l’imaginaire. Gilles Marchand porte un regard lucide sur le monde et la société contemporaine. Il décèle la cruauté en chacun de nous. La manière qu’on les gens dans le métro de détourner le regard, la peur de l’autre qui nous maintient à distance avec l’espoir que le malheur n’est pas contagieux. Le ton n’est jamais déclamatoire, Gilles Marchand ne porte aucun jugement de valeur, il souligne avec justesse des comportements dont chacun de nous a déjà été témoin. Ces auteurs à l’imagination débordante, parviennent à créer des atmosphères de toutes pièces, ainsi que des personnages dont l’épaisseur n’a rien à envier à celle des personnages réels. Ils font figure d’exception dans le paysage littéraire, d’où la nécessité de souligner leur talent.

Gilles Marchand, un conteur exceptionnel

L’histoire que nous conte l’auteur dans Une bouche sans personne est peu banale. C’est celle d’un homme de quarante-sept ans, dont le nom n’est jamais mentionné, qui la journée occupe une place de comptable dans une entreprise tout ce qu’il y a de plus ordinaire et le soir s’en va rejoindre ses amis dans un bar peu fréquenté. Jusque là rien de particulièrement original, sauf qu’il s’avère que cet homme ne se défait jamais de son écharpe qui lui cache la moitié basse du visage. Ces amis, Lisa, Sam et Thomas, décident un jour de crever l’abcès en le questionnant sur son passé. Cela fait bientôt dix ans qu’ils se connaissent, se fréquentent régulièrement sans que jamais il ne se dévoile. Ils en savent autant sur lui que le jour de leur rencontre. Dès lors, un lent processus s’initie, celui d’une confession longtemps repoussée. Il va falloir mettre des mots sur l’indicible, sur ce qui a été gardé secret pour ne plus y penser. Gilles Marchand nous entraîne dans un univers loufoque qui devient de plus en plus déjanté à mesure que le personnage avance dans son témoignage, comme une manière de compenser la gravité de ce qui est dit. Jusqu’à la révélation finale, à la fois douloureuse mais salvatrice.

Conclusion

Une bouche sans personne est un roman envoûtant que l’on referme avec une pointe de tristesse à l’idée de quitter des personnages si attachants et leur univers bigarré. Les romans de Gilles Marchand nous enveloppe d’une atmosphère cotonneuse qu’il est difficile de quitter. Le talent de l’auteur est indéniable, je vous conseille également Un funambule sur le sable que je trouve encore plus abouti, la composante onirique dans le récit est moins présente mais la narration mieux maîtrisée.

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