ROMANS

Du bout des doigts, Sarah Waters : escroquerie et jeu de dupes dans l’Angleterre victorienne

1 avril 2019
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Faubourgs de Londres, milieu du 19e siècle. Une jeune orpheline grandit dans un repère de voleurs. Bon sang ne saurait mentir, elle a de qui tenir. Sa mère, criminelle et voleuse chevronnée, a fini au bout d’une corde il y a des années, laissant Sue aux bons soins d’une matrone. À quelques lieux de là, Maud évolue gantée et serrée dans son corset dans un univers étriqué. Son oncle l’a retirée de l’asile d’aliénés qu’elle fréquentait depuis sa naissance pour l’éduquer aux usages du monde. L’homme est peu scrupuleux et n’hésite pas à la faire battre pour mieux la mater, espérant ainsi servir ses projets. Dans le manoir retiré où il la maintient prisonnière, Maud côtoie le vice et la lubricité de prêt, sans pour autant y être intimement mêlée. Sa nature a beau s’être inclinée face aux traitements qu’on lui a infligés, son tempérament s’échauffe lorsque se présente le moyen de s’échapper. Un homme survient, lui faisant miroiter la possibilité de toucher son héritage et ainsi regagner sa liberté. Elle accepte le marché. Le rôle qu’elle aura à jouer consiste à feindre d’être éprise. Seule ombre au tableau, le complot implique un sacrifice cruel auquel elle consent non sans un pincement au cœur. Le projet étant trop avancé pour être avorté, Maud n’a d’autres choix que de se résigner. Inconsciente alors, de servir les intérêts de celui qui a programmé sa déchéance. Au même moment, Sue entre au service d’une jeune fille délicate, un brin naïve avec pour mission de la déshériter. La mission accomplie, elle est conduite tout droit à l’asile d’aliénés. Réalisant trop tard qu’elle a été roulée. Sarah Waters joue avec nos nerfs. Le destin des deux héroïnes est si inextricablement lié, qu’il est vain de chercher à démêler le vrai du faux. C’est un jeu de dupes parfaitement maîtrisé auquel on assiste, dans un Londres sordide, à l’air vicié. Sarah Waters conçoit des scénarios diaboliques, qu’elle imbrique sur le modèle des poupées russes. Un roman victorien sombre, foisonnant et terriblement addictif !

Un (faux) roman victorien à l’intrigue parfaitement maîtrisée !

Publié en 2003, Du bout des doigts de Sarah Waters pourrait passer pour un roman écrit à l’ère victorienne, tant l’auteure maîtrise son sujet. Tout y est. Le manoir perdu dans la campagne anglaise, l’atmosphère nimbée de mystère, les mensonges et les trahisons à répétition, les quartiers malfamés de Londres, des personnages peu recommandables guidés par l’appât du gain… Toutefois, ce serait réducteur de n’en faire qu’un énième roman anglais tentant de ressusciter cette époque dotée d’un charme certain. Sarah Waters ne se contente pas de réitérer un procédé maintes fois éprouvé, et ne nous sert pas une pâle copie de Charles Dickens, des sœurs Brontë ou Austen. Elle renouvelle le genre en le modernisant. En abordant le sujet de l’homosexualité féminine et en faisant de ses deux héroïnes des femmes complexes dotées d’une pluralité de facettes, Sarah Water prend des libertés. Et c’est en cela que je trouve le roman réussi. L’auteure est parvenue à concilier le charme des romans victoriens avec une écriture contemporaine, et donc à insuffler de la fraîcheur au récit. La jeune Sue est terriblement attachante. Derrière son côté dur à cuire, se cache une jeune fille délicate. Quant à Maud, la volonté de son oncle de la faire plier n’aura pas eu raison de son caractère bien trempé. Les personnages se révèlent moins binaires qu’ils n’en ont l’air. Et c’est avec un plaisir non dissimulé que l’on s’en remet aux mains d’une romancière douée pour nous balloter au gré des rebondissements et révélations tout au long de ce délicieux roman.

Conclusion

À tous ceux qui comme moi vouent un culte à la littérature victorienne, je recommande vivement ce roman. Du bout des doigts de Sarah Water est un roman dans lequel on se glisse avec un plaisir immense. Une fois entamé, impossible de le lâcher !

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