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Le Consentement, Vanessa Springora : le récit d’une emprise {#AffaireGabrielMatzneff}

22 janvier 2021
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« Je pressens un inéluctable glissement de situation et pour autant, je ne me lève pas, ne parle pas. Je suis paralysée. » Dans ce récit édifiant, Vanessa Springora revient sur la relation qu’elle a entretenue à l’âge de 13 ans avec Gabriel Matzneff, alors âgé de 50 ans. Plus que l’histoire d’une emprise exercée par une figure littéraire notoire, un homme de lettres adoubé par ses pairs au point de recevoir en 2013 le prestigieux prix Renaudot, et d’une jeune fille, à qui un praticien zélé incisera l’hymen pour faciliter l’accès, c’est le portait révoltant d’une société dégénérée. Outre la complaisance d’une époque post soixante-huitarde, le désengagement des parents, qui sont définitivement les grands absents, sidère. Le père inexistant apparaît le temps d’une scène grotesque. Vanessa est hospitalisée. Dans un élan filial insoupçonné, il se rend à son chevet. Par effronterie ou plus vraisemblablement pour susciter une réaction, elle le met au courant de sa liaison. Tout en la traitant de traînée, il se met dans une colère spectaculaire et promet de s’occuper de l’affaire pour filer et ne plus jamais se montrer. Un aveu d’abandon après s’être déchargé de sa culpabilité. Quant à la mère, après avoir minaudé le temps du dîner à l’issue duquel Vanessa tombe dans les filets de G, elle capitule face à sa fille que l’écrivain a choisie. Véritable ouvrière du malheur de son enfant, elle s’enorgueillit d’héberger les amours du couple licencieux – confondant subversivité et pédocriminalité, allant jusqu’à organiser des repas à trois comme une petite famille. À aucun moment, les parents ne jouent leur rôle de pare-feu, conscients du désir pervers d’un pédophile qui n’hésite pas dans ses carnets librement publiés à esthétiser son désir pour les « moins de seize ans ». Vanessa est seule. Et c’est cette liberté précocement accordée, qui l’empêche de conscientiser ce que la situation a de désespéré. Car que vaut le consentement d’une gamine de 14 ans face à des adultes défaillants dans leur rôle de parents, et les désirs déviants d’un homme que la société au lieu de condamner laisse agir en toute impunité ?

Les pères sont pour leurs filles des remparts. Le mien n’est qu’un courant d’air.

Le Consentement commence par ces mots. Tous les ingrédients sont présents : un père absent, une mère mariée très jeune qui se retrouve seule à élever son enfant, une époque désentravée qui érige la liberté comme vertu cardinale – des intellectuels de gauche signent des pétitions revendiquant la libre sexualité des enfants, une adolescente de treize ans en besoin de reconnaissance et biberonnée aux romans. Vanessa évolue dans un climat incestuel : son père glisse des billets dans les culottes des serveuses, lui demande « Alors, ça baise ? », cache des poupées gonflables dans son placard. Le sexe se drape d’une aura de mystère qui laisse suggérer quelque chose de poisseux, de malsain. Avant même de l’avoir expérimentée, la sexualité est connotée. Les limites ne sont pas clairement définies et c’est dans cet interstice que Vanessa va se glisser.

Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée.

Toutes les conditions sont maintenant réunies.

Vanessa Springora emploie le terme de « ravissement » à bon escient. Puisqu’elle sera dans un même mouvement éblouie et capturée. L’admiration qu’elle voue à l’écrivain est le socle de la relation de domination.

Consentement : Domaine moral. Acte libre de la pensée par lequel on s’engage entièrement à accepter ou à accomplir quelque chose.

C’est que, dans les soixante-dix, au nom de la libération des mœurs et de la révolution sexuelle, on se doit de défendre la libre jouissance de tous les corps. Empêcher la sexualité juvénile relève donc de l’oppression sociale et cloisonner la sexualité entre individus de même classe d’âge constituerait une forme de ségrégation.


GRAND PRIX DES LECTRICES ELLE DOCUMENT


Date de parution : 2020. Grand format chez Grasset, poche au Livre de poche, 216 pages.

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