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Les frères K, David James Duncan : David contre Goliath version l’envers du rêve américain

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« Des familles aussi solides que la mienne continuaient à lutter pour se construire une identité, et des personnages aussi vaillants que mes frères et sœurs se battaient encore pour devenir des adultes le moins grotesques possible. Mais nos vies étaient violentées, manipulées et, pour des dizaines de milliers d’entre elles, brisées par les sinistres machinations de ces hommes à la puissance répugnante. » De Camas, cité ouvrière de la côte Ouest des États-Unis, à un trou paumé du Canada, en passant par la jungle vietnamienne ou l’effervescence des villes indiennes, Les frères K embrasse, avec un humour désarmant et une tendresse enveloppante, de 1956 à 1980, le destin d’une fratrie prise dans les mailles de l’histoire de son pays. Ancien joueur de base-ball semi-pro à la carrière brisée, reconverti en ouvrier fauché trimant dans une usine à papier, Hugh est la clé de voûte et le père aimant d’une famille de six enfants. Malgré les conflits idéologiques entre Everett, le révolté, qui a fait de son engagement politique le déversoir naturel de sa nature conflictuelle, et sa mère, Laura, fervente adventiste dont l’extrémisme religieux vaut les diatribes enflammés de son fils ainé, l’ascétisme de Peter, l’intellectuel orientalisant en route vers l’illumination, ou encore la désinvolture d’Irwin, le colosse au cœur généreux, l’amour est omniprésent. Le liant d’une vie familiale mouvementée, que Kade, le narrateur, chronique magnifiquement, éclairant les choix de chacun à la lumière des événements. Ainsi, la frustration de Hugh alimente la colère d’Everett, le caractère fuyant de Peter lui permet de s’affirmer en endossant une nouvelle identité et la piété de Laura fait office de bouclier face aux fantômes de son passé. En intégrant sa saga familiale dans une fresque sociale ambitieuse, David James Duncan nous offre une version revisitée de David contre Goliath. D’une famille soudée qui, à beau se déchirer dans l’intimité, présente un front uni dans l’adversité. Le tout composant une somme imposante de 800 pages gorgées de vie, où on rit autant qu’on pleure, et un tableau vibrant de la nature humaine. Un monument de la littérature américaine !

Ce récit est celui d’un entrelacs de huit êtres humains, dont seul un était joueur de base-ball professionnel. Ce sport était son art, sa famille, son dur quotidien.


Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 1992. Éditions Monsieur Toussaint Louverture, collection Les grands animaux, traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Raynaud, 832 pages.


Idées de lecture…

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Black Boy, Richard Wright : une jeunesse noire dans le Sud ségrégationniste des États-Unis {#LivreCulte}

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« À l’âge de douze ans, j’avais une notion de la signification de la vie qu’aucune éducation ne pourrait jamais changer, et la conviction qu’on ne la saisissait qu’à force de lutter pour arracher un sens à des souffrances insensées. » Récit autobiographique culte, Black Boy sonde les relations interraciales dans le Sud ségrégationniste des États-Unis et la construction de l’identité noire. L’un des premiers témoignages écrit par un afro-américain sur son quotidien : entre pauvreté et exclusion, émaillé de morts soudaines, de lynchages, d’humiliations domestiques, de départs précipités… où la « menace qui émanait des Blancs invisibles » crée un climat anxiogène. Cet état de tension permanent finit par se transférer au sein des foyers noirs. Régulièrement corrigé à coups de fouet, ballotté du Tennessee, au Mississippi, en passant par l’Arkansas, élevé dans une famille bigote adventiste du septième jour, petit-fils d’esclave ayant combattu pendant la Guerre de Sécession, fils d’un père alcoolique ayant quitté le foyer et d’une mère victime d’un AVC, Richard Wright retranscrit à partir de son expérience de vie chaotique de ses 6 à ses 19 ans les mécanismes du conditionnement et d’autodéfense qui se développe automatiquement. Comment le racisme, la haine de l’autre se forgent et la violence se transmet. Et comment les épreuves subies, la colère refoulée, l’obséquiosité et la docilité la nourrissent. L’isolement de Richard Wright est double : considéré comme un sous-homme par les Blancs, il est rejeté par les Noirs pour avoir refusé de « jouer son rôle social traditionnel » : « il m’était impossible de faire de la servilité une partie machinale de mon comportement » et avoir osé briser le tabou ultime de la race. Tiraillé par la faim – physique, émotionnelle et intellectuelle, Richard Wright trouve heureusement dans la littérature, et plus tard l’écriture, un terrain de contestation. Cette chronique d’un enfant esseulé devenu un homme révolté face à l’inertie des siens, prouve que la place que l’on occupe dans la société est le fruit d’une construction à un instant précis de l’Histoire d’un pays, qu’il est toujours audacieux de questionner.


À l’âge de douze ans, j’avais à l’égard de l’existence une attitude définitivement fixée, attitude qui devait me faire rechercher ces régions de la vie susceptibles de la confirmer et de l’affermir en moi, qui devait me rendre sceptique à l’égard de toute chose tout en m’intéressant passionnément à tout, tolérante et cependant critique. La mentalité que je m’étais faite me permettait de sonder profondément toutes les souffrances, m’attirait vers ceux dont les sentiments étaient semblables aux miens, me faisait rester assis des heures à écouter d’autres me raconter leur vie, me rendait étrangement tendre et cruel, violent et pacifique. Elle me donna la volonté d’aller froidement jusqu’au fond de toute question, de l’étaler au grand jour et d’en dégager la souffrance que j’étais certain qu’elle révélait. Elle me donna la passion de fouiner dans la psychologie, dans le roman et l’art réalistes et naturalistes, de plonger dans ces tourbillons de la politique qui avaient le pouvoir de se réclamer de la totalité des âmes humaines. Elle aiguillait mon loyalisme vers le parti des révoltés ; elle me fit aimer les conversations où l’on cherchait des réponses à des questions qui ne pouvaient être d’aucun secours à personne, susceptibles seulement d’entretenir en moi cette sensation d’étonnement et de crainte que j’éprouvais devant le drame de la sensibilité humaine qui se cache derrière le drame superficiel de l’existence.


Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 1945. Poche aux Éditions Folio, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marcel Duhamel, 448 pages.


Idées de lecture…

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Corps et âme, Frank Conroy : l’enfant prodige, la musique pour don

« Nul ne savait que la musique l’avait sauvé. Que, grâce à elle, il l’avait échappé belle. Diplôme de Cadbury ou pas, sans musique il n’était rien. Sans musique, il serait encore, et toujours, cet enfant vague, faible, aussi évanescent qu’une volute de fumée. » New York, années quarante. À six ans, Claude Rawlings vit avec sa mère dans un appartement en sous-sol, où, du soupirail, il observe le ballet des passants. Le rythme de leur pas dessinant les contours d’une mélodie dans son esprit. Intrigué par des partitions trouvées dans un piano désaccordé qu’il ne peut déchiffrer, Claude pousse la porte du magasin de musique Weisfeld. Accueilli par celui qui deviendra son mentor, Claude commence un apprentissage lent et exigeant. Ses prédispositions se révèlent rapidement. Les mains sur le clavier, il s’oublie, grandit en marge du monde entraîné par les plus grands. La musique sera son ticket d’entrée dans l’univers privilégié des artistes new-yorkais : écoles d’élite, entrée dans les grandes familles, professeurs émérites, concerts à Carnegie Hall… Des débuts fracassants rattrapés, pourtant, l’âge avançant, par un sentiment d’imposture lancinant. Le malaise, prenant racine dans ses origines familiales floues – une mère défaillante, un père inconnu, érige un mur sur lequel se heurte son inspiration. Lui, qui a « travaillé la musique toute sa vie, poussé par le besoin de pénétrer de plus en plus profondément ses mystères, soutenu par son aptitude à le faire ». Sa carrière à l’arrêt, frustré, Claude comprend que pour créer, déployer ses talents de compositeur, il doit s’émanciper de son statut de jeune musicien ultra doué et trouver sa vraie valeur. Transcender « la question de sa naissance », « la honte de ne pas savoir la vérité » et rendre hommage à ceux qui l’ont aidé. Brassant une galerie de personnages chaleureux et mystérieux, Frank Conroy nous embarque pour une traversée des apparences, de Brooklyn à la 5e Avenue, embrassant le destin exceptionnel d’un prodige de la musique. Corps et âme est un roman d’apprentissage bouleversant dans sa retranscription douloureuse de la fin de l’enfance et du temps de l’innocence.


Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 2004. Poche aux Éditions Folio, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nadia Akrouf, 704 pages.

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L’élu, Chaïm Potok : une vibrante histoire d’amitié dans les milieux hassidiques new-yorkais

« Des divergences sincères n’avaient jamais suffi à détruire une amitié… » Alors que les Alliés sont sur le point de débarquer, à Brooklyn dans le quartier juif de Williamsburg, deux équipes d’élèves de Yeshivas, sous couvert d’une partie de base-ball, se livrent un duel idéologique enragé, se soldant par un œil poché et une nouvelle amitié. Cristallisant toutes les contradictions du monde juif, l’attachement profond entre Danny et Reuven, issus de deux communautés opposées, en absorbe bientôt toutes les tensions liées à la découverte de la Shoah. « L’assassinat de six millions de Juifs ne prendrait son sens que le jour où serait créé un État juif. C’est seulement alors que leur sacrifice commencerait à avoir un sens… » Le projet sioniste, ardemment soutenu par le père de Reuven Malter – un éminent savant, pieux et chaleureux, est rejeté catégoriquement par le père hassidique de Danny Saunders – un grand talmudiste ayant conduit sa communauté victime des pogroms en Russie aux États-Unis. Au fil des années, les divergences intellectuelles des parents pèsent sur leur amitié, au départ fondée sur leur complémentarité : Reuven le mathématicien aspirant rabbin et Danny l’étudiant brillant passionné de psychologie. Le père de Reuven, conscient des capacités extraordinaires de Danny, va affûter son esprit critique en lui ouvrant les portes d’un savoir laïc et hérétique. Tourmenté et solitaire, le fils prodige « pris au piège par sa barbe et ses papillotes » est déchiré entre son devoir filial et sa vocation. Aura-t-il le courage de s’émanciper du chemin tout tracé par son père, dont il a hérité la charge de tzaddik ? À travers le conflit moral auquel est confronté l’héritier d’une dynastie rabbinique et les secrets d’une éducation stricte, Chaïm Potok souligne l’antagonisme entre individualisme et judaïsme sectaire ou la douloureuse construction identitaire lorsque que l’on vit en autarcie dans une communauté fermée. Introduction passionnante à la mystique juive, L’élu est un magnifique roman d’amitié se déroulant dans les milieux orthodoxes new-yorkais divisés par l’événement tant attendu par le « peuple élu ».


Ultraorthodoxes, hassidiques, juifs pratiquants…des modèles d’éducation différents

Il n’est pas étonnant que Chaïm Potok ait choisi pour Danny, entre toutes les disciplines qu’offre le spectre de l’enseignement, la psychologie. Plus particulièrement la psychanalyse freudienne. Une clé de lecture de la psyché humaine dont la religion n’offre aucune explication. Par son obéissance à l’autorité paternelle, la soumission avec laquelle il ne remet jamais en question les préceptes inculqués, Danny est le produit d’une éducation stricte par le silence, austère et solitaire. Certainement la même – ultraorthodoxe – que celle reçue par les six générations de rabbins qui l’ont précédé. « Intellectuellement, il est pris au piège. » Sans son don – une mémoire photographique exceptionnelle, et une soif de connaissances inextinguible, Danny n’aurait sans doute jamais quitté le ghetto dans lequel il a grandi. C’est cette quête de savoir douloureuse, réalisée en cachette de son père, qui le poussera à étudier avec avidité, compulsant tous les après-midi à la bibliothèque, loin des sbires de son père, les ouvrages que le père de Reuven, conscient du potentiel de l’adolescent, lui met entre les mains. Le processus est enclenché. Une fois ce chemin pris, Danny ne peut plus reculer. D’autant que son choix de Reuven Saunders pour ami, ce dernier étant son exact opposé, en dit long sur sa volonté de s’émanciper d’un modèle qui en aucun cas ne peut satisfaire sa soif de curiosité. Ainsi, la manière dont les deux garçons sont élevés joue un rôle déterminant dans leur trajectoire. Chaïm Potok montre comment il est facile de façonner un enfant – approche béhavioriste par le conditionnement ; bien que l’ardeur avec laquelle Danny ne dévie pas de la ligne qu’il s’est fixée, sa ténacité à s’extirper de son milieu d’origine, prouvent la puissance des forces qui se jouent en nous. Si Danny est un génie confronté au « fanatisme » de sa famille, Reuven, orphelin de mère, est élevé par un père ouvert d’esprit. Un grand savant dispensant à son fils des cours de Talmud Torah aux méthodes controversées. Cette liberté d’interprétation des textes, son ouverture à l’enseignement laïc permettent à Reuven de développer son esprit critique et de jouir de son libre arbitre.

Alors que le silence règne entre Danny et son père, que ce dernier ne lui adresse la parole que de manière détournée, par l’intermédiaire de son ami Reuven, le mystère s’éclaircit à la fin du roman dans des pages d’une beauté inouïe. Les vertus d’une éducation par le silence tiennent pour Reb Saunders à ce que l’enfant confronté au mutisme des parents se tourne vers son cœur. L’introspection étant un outil qui, à force d’être aiguisé, offre une meilleure perception du monde et des autres. Le danger que perçoit Reb Sanders – à tort et à raisin – chez son fils, par ses aptitudes, son don, la facilité avec laquelle il accumule les connaissances, c’est l’établissement d’une frontière avec les autres. Une distance teintée de mépris, que peuvent être enclin à éprouver certains grands esprits devant des « intelligences moins développées ». En ne flattant, ni n’encourageant pas ce trait chez son fils, le grand rabbin entend lui faire gagner en humilité.

Mon père lui-même ne me parlait jamais, sauf quand nous étudiions ensemble. Il m’enseignait en silence. Il m’enseignait à regarder en moi-même, a trouver mes propres forces, à me retirer en moi-même en compagnie de mon âme. Quand les gens lui demandaient pourquoi l’était silencieux avec son fils, il leur disait qu’il n’aimait pas parler, que les paroles sont cruelles, que les paroles vous jouent des tours, qu’elles déforment ce qu’on a dans le cœur, qu’elles cachant le cœur et que le cœur ne parle que dans le silence. On apprend à connaître la douleur des autres en souffrant soi-même, disait-il, en se tournant vers soi-même, en découvrant sa propre âme. Et il est important de connaître la douleur, disait-il. Cela détruit notre orgueil, notre arrogance, notre indifférence à l’égard des autres. Cela nous rend conscient de notre fragilité et de notre petitesse, et du fait que nous dépendons du Maître de l’Univers.

Un homme naît dans ce monde avec seulement une petite étincelle de bien en lui. Cette étincelle, c’est Dieu, c’est l’âme ; le reste est laideur et mal, une cataracte. L’étincelle doit être préservée comme un trésor, il faut la nourrir, il faut en faire une flamme. Il faut qu’elle apprenne à rechercher d’autres étincelles, elle doit être maîtresse de la carapace. Tout peut devenir carapace, Reuven. Tout. L’indifférence, la paresse, la brutalité ou le génie. Oui, même le génie peut devenir une carapace, et éteindre l’étincelle. […] J’ai besoin d’avoir pour fils un cœur, une âme, je veux pour mon fils de la compassion, de la droiture, de la charité, de la force pour souffrir, c’est cela que j’attends de mon fils, et non un esprit sans âme.


Le sionisme : l’amitié à l’épreuve des conflits idéologiques

Ce qui avait, en fin de compte, brisé notre amitié, ce n’était pas Freud, c’était le sionisme.

Reb Saunders combattait avec passion. […] Ses buts étaient clairs : pas de Foyer National Juif qui n’ait la Torah pour centre, pas de Foyer National Juif avant la venue du Messie. Un Foyer National Juif créé par des Goyims juifs devait être considéré comme corrompu et comme un sacrilège évident contre le nom de Dieu.

Suivant la tradition des juifs hassidiques de Russie, Reb Saunders observe une stricte obéissance aux lois écrites et orales de la Torah. D’où son rejet catégorique de la création d’un état hébreu avant la venue du Messie.

David Malter voit dans le sionisme le dernier et l’unique moyen de donner un sens à l’extermination de millions de juifs dans les chambres à gaz, soit la disparition des 2/3 des Juifs d’Europe et 40% des Juifs du monde. L’horreur absolue. Lorsque les Juifs américains découvrent à la fin de la Seconde Guerre mondiale par le biais de la presse l’étendue de la Shoah, la question du sens à donner et la manière de reconstruire la communauté décimée se posent. La création d’un état hébreu pour certains s’impose : « certains parlent d’une renaissance religieuse ».

– J’aimerais que tu te reposes un peu, dis-je.

– Ce n’est pas le moment de se reposer, Reuven. Tu as lu dans les journaux ce qui se passe en Palestine ?

[…] Il s’arrêta quelques instants, comme s’il examinait avec soin les mots qu’il comptait prononcer. Puis il poursuivit : « Les êtres humains ne sont pas éternels, Reuven. Nous vivons moins de temps qu’il n’en faut pour ouvrir et fermer un œil, si nous mesurons nos vies à l’échelle de l’humanité. Si bien qu’on peut se demander quelle valeur a une vie humaine. Il y a tant de douleur dans le monde. Qu’est-ce que cela peut bien signifier, de telles souffrances, si nos vies ne sont que le temps d’un clin d’œil ? » Il s’arrêta de nouveau, il avait maintenant les yeux humides, puis reprit : « J’ai appris, il y a longtemps, qu’un clin d’œil en lui-même n’est rien. Mais l’œil qui cligne, ça c’est quelque chose. Le temps d’une vie n’est rien. Mais l’homme qui vit ce temps, il est quelque chose. Il peut remplir de sens ce court espace, si bien que, qualitativement, il est au-delà de toute mesure, quoiqu’il soit insignifiant quantitativement. Est-ce que tu comprends ce que je suis en train de dire ? Un homme doit donner un sens à sa vie. C’est un dur travail de donner un sens à sa vie.

La scission au sein du peuple juif liée à la création d’Israël au lendemain de la Seconde Guerre mondiale est incarné dans le conflit entre Reuven et Danny. Tous deux appartenant a des clans ennemis. Chaïm Potok donne vie à cet épisode clé de l’histoire. La complexité des discussions idéologiques, la virulence des échanges, la passion déchaînée, ainsi que les arguments avancés par chaque clan, retranscrivent l’onde de choc enregistrée par la communauté juive new-yorkaise à cette époque. C’est aussi un excellent moyen pour l’auteur – lui-même rabbin – de vulgariser pour le lecteur des considérations théologiques complexes.


Introduction à la mystique juive

Apparu au 17e siècle en Europe de l’Est en réaction aux persécutions subies, le hassidisme est un courant mystique du judaïsme suscitant fascination et répulsion. « La révolution [en Pologne] dura dix ans, et, au cours de ces années, environ sept cents communautés juives furent détruites et cent mille juifs assassinés. » Le rejet de la modernité, les mariages arrangés, les vies toutes tracées, la place de la femme au foyer sans possibilité d’étudier les textes sacrés avec pour unique mission d’enfanter, l’habit traditionnel – pour les hommes : un long caftan et un chapeau ou une toque de fourrure (schtreimel/spodik), des papillotes et une barbe ; pour les femmes jupes longues et perruques, l’emploi du yiddish… contribuent à couper les communautés ultraorthodoxes du reste de la société. Chaque bloc, associé à Williamsburg au cœur de New York à une secte hassidique, fonctionne d’ailleurs en autonomie avec ses propres règles, ses magasins spécifiques, ses écoles juives (yeshivas), son rabbi, sa synagogue. Pendant quinze ans, Danny et Reuven ont vécu à cinq blocs d’écart sans même le savoir. Il aura fallu l’organisation d’une partie de baseball pour les réunir. Les familles de différentes communautés ne se côtoient pas. Le mode de vie hassidique décrit dans les années quarante aux États-Unis semble totalement anachronique, même s’il ne doit pas avoir beaucoup changé depuis… Malgré ses aspects peu attrayants, ces communautés exercent une certaine forme de fascination, propre aux sociétés secrètes. L’étude de la Kabbale, un accès limité, peu de témoignages récoltés, leur confèrent une aura nimbée de mystère. Les ultra-religieux trouvent dans la tradition une pureté, une vérité, des réponses à des questions existentielles que la modernité peine à apporter. L’emploi de la gemetria par le père de Danny, son habileté à jouer avec les nombres – associés à des lettres de l’alphabet, en les additionnant, les soustrayant, pour formuler sa pensée, bien qu’intellectuellement grisant, nous laisse entrevoir l’autre côté du miroir.


Hassidisme vs Individualisme : la difficile construction identitaire au sein des société communautaires

Chaïm Potok dans L’élu soulève la question, à travers le personnage d’un génie à l’étroit dans sa famille, de la place qu’occupe l’individu dans les milieux juifs ultraorthodoxes. Des sociétés extrêmement réglementées où aucune ambition propre n’est tolérée. C’est un dilemme moral très puissant, source de nombreuses névroses, que de se décider à couper avec ses racines pour avancer, et donc prendre le risque d’être rejeté ; ou privilégier la sécurité, en acceptant de céder une partie de sa liberté. C’est précisément là qu’intervient la puissance des liens d’amitié, dans ce qu’ils donnent de courage pour se déterminer, par leur permanence et leur solidité. En plaçant en exergue cette citation, Chaïm Potok introduit le sujet de son roman très clairement ; tout en soulignant, pour qui est étranger au système, l’erreur qui consisterait à porter un jugement trop hâtivement.

Quand une truite qui veut happer une mouche se trouve prise à l’hameçon et s’aperçoit qu’elle ne peut plus nager, elle se met à lutter, et, dans des soubresauts et des tourbillons, il arrive parfois qu’elle parvienne à s’échapper. Souvent, bien entendu, c’est trop difficile et elle n’y parvient pas. De la même manière, l’être humain entre en lutte avec son milieu et contre l’hameçon qui l’a saisi. Parfois, il se rend maître des difficultés qu’il affronte ; parfois elles sont trop fortes pour lui. Le monde ne voit que le combat qu’il mène et, tout naturellement, se méprend sur cette lutte. Il est dur pour un poisson en liberté de comprendre ce qui arrive à celui qui a mordu à l’hameçon.

Karl A. Menninger

Mon appréciation : 4,5/5



Date de parution : 1967. Poche aux Éditions 10/18, traduit de l’anglais (États-Unis) parJean Bloch-Michel, 384 pages.

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Pal de tour du monde : Corée du Sud et Japon 🌏 #3

Grands romans américains, récits d’apprentissage, histoires d’amour adolescentes ou d’amitié, sagas familiales ou encore le premier volet d’un diptyque islandais de mon écrivain contemporain préféré… Voici les petits nouveaux fraîchement réceptionnés en Corée !

***

⛓️Beloved de Toni Morrison (Prix Pulitzer 1988)


Entrée dans l’œuvre de la première femme afro-américaine à avoir reçu le Prix Nobel de littéraire en 1993 pour « ses romans caractérisés par une force visionnaire et une portée poétique, qui donne vie à un aspect essentiel de la réalité américaine. »


✊🏿Black Boy de Richard Wright


Récit autobiographique retraçant la jeunesse de l’écrivain dans les années 20, au plus fort de la ségrégation raciale aux USA.[Lire la chronique]


⚾️ Les frères K de David James Duncan

Un joli pavé dont j’attendais la sortie poche depuis des années. Les années 70, une fratrie soudée, de l’amour, des conflits, la guerre du Vietnam, du baseball aussi… Rires et larmes sont au programme.[Lire la chronique]


🕎 L’élu de Chaïm Potok 

Un grand roman d’amitié entre deux adolescents issus de communautés différentes dans les milieux hassidiques new-yorkais.[Lire la chronique]


🎶 Corps et âme de Franck Conroy

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New York, années 40. L’ascension d’un jeune prodige de la musique classique retracée dans un roman-fleuve aux allures dickensiennes.[Lire la chronique]

⇒ Lecture dans le cadre du club de lecture organisé par @charlotteparlotte #clublecturelivresetparlotte


🏳️‍🌈 Mungo de Douglas Stuart


Après le succès de Shuggie bain – Booker Prize for fiction en 2020 – l’auteur écossais revient avec un roman social sombre qui s’annonce intense, autour de la difficulté de vivre son homosexualité. La sortie de janvier impossible à manquer !


⇒ Verdict : ABANDON

Malgré l’enthousiasme autour de ce roman, comme pour son précédent, je me suis arrêtée après une petite centaine de pages. Le style plat associé à un sujet à côté duquel je suis passée ne m’ont pas convaincue. Une scène violente que l’ont sent arriver a achevé de me mettre profondément mal à l’aise, sapant toute envie de persévérer. Au vu des avis positifs que j’ai lus, je suis sûre que ce roman trouvera ses lecteurs, dont je ne suis pas.


🐟 D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jón Kalman Stefánsson

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Retour sur les terres sauvages de l’Islande avec Ari, éditeur exilé au Danemark, personnage central d’une chronique familiale qui fait s’entrelacer trois époques et trois générations d’une famille islandaise.[Lire la chronique]


la librairie en ligne qui assure un service de livraison de qualité dans le monde entier


Se faire livrer des livres quand on est en voyage, qui plus est longue durée, ou trouver des librairies françaises à l’étranger, est un véritable casse-tête. C’est un peu au hasard que je suis tombée sur Likera. Et vous n’imaginez pas ma joie ! 🥳 La librairie universelle Lireka offre un service de qualité en envoyant sans frais de port des livres dans le monde entier. Leur service, la réactivité des échanges, leur site…tout est au top ! 👏 Leur pari de concurrencer Amazon est largement relevé. Les prix des livres sont un chouïa plus élevés que sur le marché français. Ce qui me semble cohérent puisque permettant d’absorber les coûts d’envois à l’étranger. Les délais sont plus que respectés. Au Cambodge, en Corée du Sud et en Argentine, j’ai reçu mes colis en avance et parfaitement emballés. À l’arrivée, les livres sont en parfait état. Faire appel à eux est une occasion formidable de soutenir la librairie indépendante 💪 Donc pensez-y pour vos livraisons en France ou à l’étranger.

⇒ Pour plus d’infos, je vous mets ici un article les concernant paru dans le journal Le Monde : Lireka, la librairie en ligne qui veut concurrencer Amazon

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Ásta, Jón Kalman Stefánsson : le destin chaotique d’une héroïne islandaise

« Est-il possible de se fuir soi-même ? …s’il n’existe aucun chemin qui mène hors du monde… » Si celui-ci est trop étriqué pour satisfaire au tempérament fougueux d’une femme au foyer étouffant au cœur de l’hiver islandais, la société doit-elle pour autant la condamner pour avoir fui ses responsabilités et rêver d’une autre vie ? Quel refuge offrir aux êtres flamboyants, fragiles, à la sensibilité inadaptée au quotidien banal qui leur est proposé ? Télescopant les époques – des années cinquante à aujourd’hui, faisant fi de toute linéarité – subterfuge que l’être humain en quête de sens a conçu pour se donner un semblant de stabilité, Sigvaldi, reconstitue le destin torturé d’Ásta, sa fille. Le temps est compté. Allongé dans la rue, au pied de l’échelle qu’il a dégringolée, les souvenirs affluent, qu’il confie à une inconnue. Son amour passionnel pour la mère d’Ásta, l’ardeur de leurs étreintes, sa fascination pour cette épouse d’une beauté douloureuse qu’il a échoué à rendre heureuse, de ses fêlures, des conflits et des accalmies, de la lente descente aux enfers de leur couple sombrant au rythme des verres éclusés, jusqu’au jour où, sans un mot, ni une explication, Helga est partie, abandonnant ses deux filles et son mari. Comme toujours, chez Stefánsson, vivre est une affaire de survie. À l’instar du combat mené par Ásta pour s’émanciper de la mélancolie mâtinée de folie dont elle a hérité et étancher sa soif de liberté et d’indépendance, qui la retient d’aimer. Effrayée à l’idée de perdre le contrôle de sa vie en la cédant à autrui. Quand ceux censés nous protéger ont échoué, comment aimer sans y voir une marque de vulnérabilité ? Jón Kalman Stefánsson fait émerger la beauté des parcours chaotiques des êtres ordinaires peuplant ses romans, ballottés au gré des événements, comme ce pays, rude et puissant, balayé par des rafales de vent. Et c’est éblouissant. « Parce que c’est de ça que ce maudit monde a besoin en ce moment : des livres écrits pour fendre les ténèbres ! » Ásta (dérivé de « ast » amour en islandais) est de ceux-là : une tentative de fendre l’armure, un éclair de poésie, dans un monde qui s’assombrit.


Mon appréciation : 4,5/5


Date de parution : 2017. Grand format aux Éditions Grasset, poche aux Éditions Folio, traduit de l’islandais par Éric Boury, 480
 pages.


D’autres livres de Jón Kalman Stefánsson…

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L’espace d’un an, Becky Chambers : un space opera inclusif, doux et positif

« Tout ce qu’on peut faire, Rosemary – tous autant que nous sommes -, c’est essayer de bien agir. Ce choix-là, chaque intell doit l’affronter chaque jour de sa vie. L’univers est ce qu’on en fait. C’est à toi de décider quel rôle tu joues. Et ce que je vois en toi, c’est une femme qui sait très bien ce qu’elle veut être. […] Tu essaies d’être quelqu’un de bien. » Jeune humaine ayant endossé une nouvelle identité afin d’éviter que sa parenté avec une riche famille de trafiquants d’armes ne soit révélée, Rosemary embarque sur un tunnelier. Un vaisseau fait de bric et de broc, à moitié rafistolé, chargé de tracer des voies de circulation en creusant des trous dans l’espace. À son bord, le capitaine Ashby est le chef d’orchestre d’un équipage multi-espèces bigarré, composé d’un alguiste aussi talentueux qu’irascible, d’une tech méca impossible à canaliser, d’un tech info amoureux de l’IA du vaisseau, de Sissix la pilote, une Aandrisk toute d’écailles et de plumes à la sexualité libérée, du docteur Miam, un grum dont l’apparence se rapproche d’un flan sur pattes, ainsi que d’une paire de Sianates sur le déclin. Alors que chaque espèce doit faire face à ses propres difficultés, s’ajoute les contraintes de la vie en communauté. Comment concilier harmonie sociale et diversité ethnique ? S’émancipant des romans de science-fiction centrés sur les guerres de colonisation, la reine de la SF positive questionne, par le biais d’une héroïne en quête d’identité, la place innée que l’on occupe et celle que l’on se choisit, en se créant une nouvelle famille. Bienveillant mais jamais mièvre, L’espace d’un an est un space opera doux et enveloppant. Un feel-good book où Becky Chambers renouvelle sa foi en l’humanité en imaginant des personnages incarnés et attachants, tout en touchant du doigt des sujets d’actualité : la non-binéarité, les dynamiques communautaires, la religion, le polyamour, la crise écologique, la capacité de l’être humain à se réinventer… Autant de défis pour notre monde globalisé qui peine à faire de la diversité un atout plutôt qu’une fragilité.


Mon appréciation : 4/5

PRIX HUGO DE LA MEILLEURE SÉRIE LITTÉRAIRE


Date de parution : 2014. Grand format aux Éditions de l’Atalante, poche aux Éditions du Livre de Poche
, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Surgers, 600 pages.

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1Q84, Haruki Murakami : clin d’œil malicieux à la dystopie de George Orwell

1984, Tokyo. Une tueuse à gage d’une trentaine d’années, la symphonie d’un compositeur tchèque, les conseils abscons d’un chauffeur de taxi, un écrivain rêvant d’être publié, deux enfances sacrifiées, l’apparition d’une deuxième lune dans le ciel, des rêves brumeux… De tous ces événements souvent insignifiants, bien que troublants, l’univers d’Haruki Murakami surgit. Altérant par touches successives la réalité, l’imagination foisonnante du romancier japonais la grignote, jusqu’à plonger ses héros dans un abîme de perplexité. Qui sont les little people, dont l’existence sert de point de jonction entre les vies de Tengo et d’Aomamé ? Des personnages imaginaires présents dans le premier roman brillant d’une adolescente de 17 ans – La chrysalide de l’air, dont Tengo est chargé par son éditeur de remanier le manuscrit, ou les adeptes d’une secte religieuse dangereuse ? Que ce soit dans l’opposition sémantique entre les Little People et Big Brother ou dans le titre qui varie à une lettre près, 1Q84 est un clin d’œil malicieux et assumé à la dystopie de #GeorgeOrwell. Si dans l’imaginaire collectif, Big Brother est devenu une figure métaphorique de la surveillance au sein des régimes totalitaires, les little people, au contraire, tel un cheval de Troie, agissent à couvert. Quant à la lettre Q – pour Question, elle cristallise l’univers hypnotique de Murakami et symbolise la jonction avec l’univers altéré, énigmatique et troublant dans lequel évoluent parallèlement les deux héros, avant que leur trajectoire ne finisse par se croiser. Satire caustique des milieux littéraires, histoire d’amour, roman féministe radical – incarné par une tueuse de haut vol supprimant les hommes violents, critique du système judiciaire japonais, de son impunité, d’une société patriarcale où le machisme est profondément enraciné, 1Q84 est une œuvre riche et mystérieuse, qui m’a toutefois laissé un arrière-goût mitigé. La puissance imaginative étant gâchée par la sexualisation systématique des personnages féminins, notamment l’obsession du romancier pour leurs seins. Le ton libidineux achevant de rendre malaisant un roman par ailleurs captivant.


💪 Héroïne Badass : Aomamé

« Transformée » par le suicide de sa meilleure amie terrorisée par son mari, l’héroïne de la trilogie 1Q84 déclare la vendetta aux hommes « du genre à ne se défouler que sur les femmes », agissant en toute impunité dans une « société japonaise encore très indulgente vis-à-vis des hommes ». Armée d’un pic à glace à la pointe aiguisée, Aomamé assassine avec sang-froid, méticuleusement, sans laisser de traces, suivant un procédé sophistiqué qu’elle seule maîtrise. Justicière ou criminelle ? Résolument badass en tout cas !

« Le problème, c’est la manière dont on vit. Le plus important est d’être toujours en mesure de se protéger soi-même. Quand on se résigne à être agressé, ça ne vous mène nulle part. Le sentiment d’impuissance chronique finit par détruire un être humain. »

« Elle n’aurait pas hésité une seconde à mettre réellement en pratique ses techniques raffinées en cas de nécessité. Elle était tout à fait résolue, si de clairement ce qu’était la fin fin du monde. À bien lui faire voir en face la venue du Royaume. À l’envoyer droit sur l’hémisphère Sud rejoindre les les kangourous et les wallabys, et à faire pleuvoir sur lui une profusion de cendres radioactives. »

« Il s’agissait de sa dignité. Personne n’avait le droit de la fouler aux pieds. Quant au sentiment d’impuissance, c’était quelque chose qui rongeait les gens éternellement.


Mon appréciation : 3/5

Date de parution : 2009. Poche aux Éditions 10/18, traduit du japonais par Hélène Morita, 552 pages.

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Ton absence n’est que ténèbres, Jón Kalman Stefánsson : chronique d’une famille islandaise, une généalogie sublime de la mélancolie

« Si l’éternel oubli toujours affamé ne trouvait pas de puissance assez forte pour lui arracher la proie qu’il épie, quelle vérité et quelle désolation serait la vie. » Variation sublime de cette citation de Sören Kierkegaard, Ton absence n’est que ténèbres interroge la nature de cette force capable de soustraire à l’oubli les êtres ensevelis, ainsi que le rôle de l’écrivain consistant à conjurer la mort par l’écrit. Serait-ce l’amour paralysant Haraldur – vieil homme ayant perdu sa moitié dans un accident et refusant depuis d’avancer ; l’écriture, puissance créatrice qui, fixant sur le papier la vie d’une famille d’un fjord islandais, lui confère une forme d’immortalité ; ou la transmission intergénérationnelle, cette continuité qui, tel un pic aiguisé, lie des destins en traversant les couches du temps ? Suivant une construction à tiroirs parfaitement maîtrisée, Jón Kalman Stefánsson entrecroise les temporalités sur cinq générations, tissant ainsi une généalogie de la mélancolie. Sur 120 ans – à quelques modulations près – les destins de Guðríður, Jón, Skúli, Halldór et Eiríkur se répondent sur un même thème : les regrets. De n’avoir pas choisi « la boussole du cœur », d’avoir laissé filer – lâcheté ou responsabilité ? – l’être aimé. Par l’entremise d’un narrateur amnésique, prisonnier comme nous tous des abysses de la conscience, du doute, qu’il tente de dissiper en recollant les morceaux d’une histoire familiale fragmentée, l’auteur omniscient étudie avec acuité l’équilibre fragile de nos vies : les choix faits ayant pour corollaires les regrets – partir ou rester/aimer et trahir ou se retenir et passer à côté/haïr ou pardonner. Plus qu’une saga familiale nous transportant dans les fjords de l’ouest, Jón Kalman Stefánsson compose dans un style lyrique et hypnotique une éblouissante réflexion sur la transmission et la création. Sur le sens de nos vies, alternance d’ombres et de lumières : « Même en plein soleil nous abritons en nous des vallées de ténèbres. Est-ce le prix à payer pour être humain ? », résidant dans le courage qu’il faut pour dépasser ce paradoxe et ne pas capituler quand la lumière peine à percer.

 

Le plus important, Les choses qui vous marquent durablement, grands sentiments, expériences difficiles, chocs, bonheurs intenses – épreuves ou violences qui viennent secouer la société ou votre existence -, peuvent laisser en vous des traces si profondes qu’elles s’impriment dans votre patrimoine génétique, lequel se transmet ensuite de génération en génération – façonnant les individus qui naîtront après vous. C’est une loi fondamentale. Vos gènes charrient vos émotions, souvenirs, expériences et traumatismes d’une vie à une autre, et dans ce sens, certains d’entre nous sont vivants longtemps après leur disparition, y compris lorsqu’ils ont sombré dans l’oubli. Nous portons perpétuellement en nous le passé, continent invisible et mystérieux qui affleure parfois, quelque part entre le sommeil et la veille. Un continent dont lets montagnes et les océans influent en permanence sur les couleurs du temps et les chatoiements de lumière que nous abritons.

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Une héroïne qui sort de sa condition, point de départ d’une saga islandaise sur cinq générations

Cet immobilisme, ciment entre les siècles et les générations, traçait une ligne continue tandis que tout se morcelait et se désagrégeait dans le vaste monde où le cœur des choses s’était perdu, où ne restait plus que l’incertitude qui avait propulsé les sociétés en avant depuis presque deux siècles. Ici, au sein de cette nature tourmentée, dynamique, et en perpétuel mouvement, la stagnation a continué de nous lier les uns aux autres comme elle l’a toujours fait.

Peut-on se risquer à dire qu’Eiríkur Halldórsson est le point final et mélancolique d’une interminable phrase que le destin a commencé d’écrire au moment où Guðríður s’est assise au bord du lit qu’elle partageait avec Gísli, son époux légitime, en se servant de ses genoux comme d’un bureau, pour rédiger un article sur le lombric ?

Tu dois tenter ta chance, dit-elle, il y a des femmes à qui une telle occasion n’est jamais offerte, ou qui n’ont pas le courage ni la force de la saisir et de façonner elles-mêmes leur destin. Va là-bas et vois ce qui t’attend. Tu pourras toujours revenir. Tu comprendras peut-être que ce n’est qu’un rêve imbécile, mais qu’importe. C’est en commettant des erreurs qu’on en apprend le plus. En revanche, ce n’est qu’en partant qu’on a la possibilité de revenir.

🇮🇸 Pourquoi (il faut) lire Jón Kalman Stefánsson ?

L’auteur islandais, né en 1963 à Reykjavik, a fait de son pays natal l’épine dorsale de son œuvre. La charpente autour de laquelle il bâtit, pièce après pièce, une œuvre romanesque cohérente, dense, éblouissante, alternance d’ombres et de lumières, d’une virtuosité inouïe. Jón Kalman Stefánsson joue avec la matière et avec nos nerfs, fragmentant la narration, perdant son lecteur pour mieux le rattraper, quelques pages après, dans une courbe majestueuse télescopant les époques, faisant fi de toute linéarité. La singularité des génies, des grands romanciers en particulier, est ce trait distinctif, comme un fil rouge, reconnaissable d’emblée, un apport significatif à la littérature recoupant chacun de leur roman. Ainsi, Virginia Woolf a poussé à son acmé dans Les vagues le flux de conscience, Stefan Zweig sa plongée dans la psyché humaine, Marcel Proust son travail sur la mémoire sensorielle et le temps, Mishima son obsession pour la perfection et la beauté, pour Stefánsson, il me semble que son génie réside dans une exploration non linéaire, à l’instar de notre mémoire sélective, du cœur des hommes. Des différentes formes que prend l’énergie déployée par l’être humain dans un environnement hostile pour, des ténèbres qu’il renferme, des doutes existentiels qui l’assaillent, faire émerger la beauté, la lumière. Il est évident que pour lui, l’écrivain est investi d’une mission, d’un devoir de mémoire : écrire la vie des gens, les soustraire à l’oubli. Conjurer et transcender l’oubli, et donc la mort, par l’écrit.

« Si l’éternel oubli toujours affamé ne trouvait pas de puissance assez forte pour lui arracher la proie qu’il épie, quelle vérité et quelle désolation serait la vie. »

Sören Kierkegaard

Mon appréciation : 5/5

5/5
PRIX DU LIVRE ÉTRANGER FRANCE INTER - LE POINT 2022


Date de parution : 2022. Grand format aux Éditions Grasset, poche aux Éditions Folio, traduit de l’islandais par Éric Boury, 608
 pages.

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Les cygnes sauvages, Jung Chang : l’histoire vraie d’une famille prise dans les tourments de la Chine maoïste

« Pour la première fois, elle se prit à penser que, cette révolution étant l’œuvre d’êtres humains, elle subissait le poids de leurs travers. » Témoignage douloureux d’une famille chinoise prise dans les tourments de la révolution culturelle, Les cygnes sauvages est un document d’une valeur historique exceptionnelle. La narratrice, dissidente politique exilée en Angleterre, retrace dans les mémoires de sa famille l’ascension sociale et la chute brutale de ses parents, un couple de hauts fonctionnaires dévoués corps et âme au parti avant d’être répudiés, torturés et internés en camps de rééducation. Ironie d’une vie vaine passée au service d’une idéologie réclamant « un immense sacrifice personnel et une subordination absolue » pour finir taxés de « véhicules du capitalisme » et être victimes des purges révolutionnaires. À travers le destin de trois générations de femmes de sa famille, Jung Chang retrace l’histoire de la Chine au 20e siècle : du régime féodal des Seigneurs de guerre avec ses administrations inefficaces et corrompues, à l’invasion japonaise, en passant par la guerre civile opposant le Kuo-min-tang aux communistes, jusqu’à la dictature de Mao. Malgré une restitution didactique, la force de ce document autobiographique réside dans l’abondance de détails parsemés au fil du récit qui, mis bout à bout, tisse une tapisserie faite de la vie de millions d’inconnus brisées au nom du culte de la personnalité, de l’hubris d’un homme tout-puissant aux commandes d’un pays. Fresque historique édifiante, cette autobiographie est aussi une formidable saga familiale embrassant un siècle d’émancipation féminine. Marchandée par son père, un petit fonctionnaire ambitieux, Yu Fang devient à 15 ans la concubine d’un Seigneur de guerre. Agent communiste, éveillée intellectuellement, engagée politiquement et indépendante financièrement, Wia Dehong épouse l’homme qu’elle aime et privilégie sa carrière à son rôle de mère. Quant à Jung Chang, devenue paysanne dans les rizières, elle ouvrira les yeux et rédigera la chronique désillusionnée de sa famille. Une histoire tragique illustrant l’échec cuisant d’une idéologie.


📖 5 (bonnes) raisons de lire ce roman !

Parce que Les cygnes sauvages est…


1️⃣ Un récit autobiographique immersif, personnel et engagé

Écrit en 1991, ce best-seller qui a conquis le cœur de millions de lecteurs (dont le mien ❤️) est un témoignage de l’intérieur d’un régime despotique unique. Les mémoires de cette famille illustrent à la perfection l’influence de la grande histoire sur la petite, du collectif sur les trajectoires individuelles.

Ma mère n’avait pas encore pris conscience de l’existence d’une loi inviolable et tacite qui interdisait formellement à tout individu de sortir du système. Mais elle perçut l’urgence dans sa voix et comprit qu’une fois engagé dans le processus révolutionnaire il n’y avait plus moyen de s’y soustraire.

Ma grand-mère était un personnage hors du commun – très vive, talentueuse, incroyablement habile. Tant de dons gaspillés ! Fille d’un policier ambitieux mais sans envergure, concubine d’un seigneur de la guerre, marâtre au sein d’une famille profondément divisée, mère et belle-mère de cadres du parti, à aucune des étapes de son existence elle n’avait connu le bonheur ! Elle avait vécu presque toute sa vie dans la peur. […] Tout cela à cause de la Révolution culturelle. Comment cette révolution pouvait-elle être bénéfique si elle provoquait la destruction des hommes, pour rien ?

2️⃣ Une magnifique histoire d’émancipation féminine

À travers trois générations de femmes, on assiste à l’évolution de leur statut au cours du XXe siècle : une grand-mère aux pieds bandés concubine d’un Seigneur de guerre ; une mère engagée politiquement œuvrant dans la clandestinité avant d’occuper un poste à haute responsabilité ; et la narratrice/autrice, victime de la révolution culturelle, qui a fait le choix de s’exiler pour nous livrer un témoignage clé.

Ses confidences incitèrent cette dernière [sa mère] à se poser des questions sur la morne existence des femmes de sa propre famille et à réfléchir sur le sort tragique de tant de mères, filles, épouses et concubines. L’impuissance des femmes et la barbarie des coutumes ancestrales, sous couvert de « tradition », voire de « moralité », la mettaient hors d’elle. Même si les choses avaient changé, cette évolution demeurait ensevelie sous une masse de préjugés toujours aussi insurmontables. Aussi attendait-elle avec impatience qu’il se produisît un changement radical.

À l’école, elle entendit parler d’une force politique qui promettait ouvertement cette transformation drastique : le parti communiste.

3️⃣ Une fresque historique édifiante

Ce texte de première main fourmille d’anecdotes personnelles et de détails inédits, embrassant un siècle d’histoire Chinoise : du renversement de la dynastie des Qing, qui a régné pendant 268 ans (1644-1912), à la révolution chinoise marquée par des luttes intestines, la perte de pouvoir des Seigneurs de guerre, l’affrontement entre nationalistes et communistes, à la dictature de Mao Zedong.

À l’âge de quinze ans, la grand-mère devint la concubine d’un général, auquel le fragile gouvernement chinois avait confié la responsabilité de la police nationale. C’était en 1924 et la Chine sombrait dans le chaos. La majeure partie du pays, y compris la Mandchourie où demeurait mon aïeule, se trouvait sous la tutelle des seigneurs de la guerre. Ce « mariage » avait été monté de toutes pièces par son père.

À l’aube des années soixante, une terrible vague de famine s’étendit sur l’ensemble de la Chine. […] En 1989, un cadre du parti qui travailla jadis pour la campagne d’assistance contre la famine m’affirma qu’il estimait le nombre total des victimes à sept millions pour la seule province du Setchouan, soit environ 10% de la population globale de cette région, riche au demeurant. Pour l’ensemble du pays, le chiffre se situait aux alentours de 30 millions.

Pendant deux mille ans, la Chine avait été dominée par des empereurs cumulant le pouvoir et l’autorité spirituelle et morale. Les sentiments religieux qui, dans le reste du monde, s’appliquaient à un dieu, se sont toujours exprimés en Chine vis-à-vis d’un souverain. Mes parents, comme des centaines de millions de Chinois, ne pouvaient manquer d’être influencés par cette tradition.

Mao l’empereur cadrait avec l’un des schémas traditionnels de l’histoire chinoise : il avait présidé au soulèvement national de la paysannerie, grâce auquel une dynastie corrompue avait été balayée pour toujours, et il était ainsi devenu un souverain empreint de sagesse exerçant une autorité absolue sur son peuple. En un sens, on pouvait dire qu’il avait bien mérité ce statut d’empereur divin.

4️⃣ Une saga familiale passionnante

À travers le portrait d’une famille : deux parents hauts fonctionnaires au sein du parti et 5 enfants (2 filles, 3 garçons) très différents, on assiste à une tragédie non seulement collective mais également intime. Ou comment la sphère politique empiète sur la vie privée par le biais des non-dits et des secrets.

Mes parents ne me parlèrent jamais de tout cela, pas plus qu’à mes frères et sœurs. Les craintes qui les avaient déjà incités si souvent à garder le silence en matière de politique les empêchaient de nous ouvrir leur cœur.

Les communistes avaient engagé une restructuration radicale des institutions, mais aussi de la vie des citoyens, des « révolutionnaires » en particulier. L’idée étant que toute part de l’existence individuelle prenait une dimension politique, l’intimité, le « privé » cessèrent d’exister.

Cette intrusion systématique du parti dans la vie privée des gens était l’un des piliers d’un processus qualifié de « réforme de la pensée ». Mao n’exigeait pas seulement une discipline rigoureuse, mais une soumissions absolue de tous les esprits, grands et petits. Toutes les semaines, les « révolutionnaires » devaient impérativement prendre part à une réunion dites « d’analyse de la pensée ».

Mao avait réussi à faire du peuple l’arme suprême de sa dictature. Voilà pourquoi sous son règne la Chine n’avait pas eu besoin d’un équivalent du KGB. En faisant valoir les pires travers de chacun, en les nourrissant de surcroît, il avait créé un véritable désert moral et une nation de haine. Quelle responsabilité incombait à chaque citoyen chinois dans cette sinistre affaire ? Je n’arrivais pas à le déterminer.

5️⃣ Un document fouillé questionnant la nature profonde de l’engagement politique

Endoctrinement, déification des dirigeants, culte de la personnalité, manipulation des masses, embrigadement de la jeunesse, fanatisme, mais aussi incorruptibilité, honnêteté intellectuelle, aveuglement, déchéance, folie… À travers l’histoire tragique d’une désillusion politique, c’est tout l’échec d’une idéologie qui a animé tant de pays qui est ici retranscrit.

Ce fût par l’intermédiaire des camarades de cette troupe que mon père entra pour la première fois en contact avec les communistes clandestins. Leur attitude de fermeté vis-à-vis des Japonais et leur volonté de se battre pour une société équitable embrasèrent son imagination et dès 1938, à l’âge de dix-sept ans, il ralliait le parti.

Au-delà du fait de considérer le dur traitement qu’il avait subi comme justifié, il y voyait une expérience noble, une sorte de purification de l’âme en vue de la mission de sauvegarde de la Chine dont il s’estimait investi. Seules des mesures de disciplines strictes, draconiennes même, passant par un immense sacrifice personnel et une subordination absolue, pouvaient permettre d’arriver à ses fins.

Il n’y avait pas de place pour lui [son père] dans la Chine de Mao, pour la bonne raison qu’il avait essayé d’être un homme honnête. Il avait été trahi par la cause même à laquelle il avait voué toute son existence, et cette trahison l’avait tué.

Ce système puisait toute sa force dans le sentiment de culpabilité des classes intellectuelles, conscientes d’avoir connu des conditions de vie préférentielles.

La nécessité d’obtenir une autorisation pour « tout » sans spécification allait devenir un des instruments fondamentaux du pouvoir communiste chinois. Cela signifiait aussi que les gens apprendraient à ne plus prendre la moindre initiative.

En fait, la meilleure manière de comprendre le régime de Mao est de le comparer à une cour médiévale, au sein de laquelle le souverain exercerait un pouvoir quasi ensorcelant sur ses courtisans comme sur ses sujets.


Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 1991. Poche aux Éditions Pocket, traduit de l’anglais par Sabine Boulongne, 640 pages.

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