Toutes les Publications De Books'nJoy

L’espérance d’un baiser, Raphaël Esrail : rentrée littéraire 2017 (#RL2017)

Raphaël Esrail, ancien déporté d’Auschwitz et actuel Président de l’Union des déportés d’Auschwitz, décide à l’âge de 91 ans de raconter son expérience des camps sous la forme d’un témoignage historique intitulé L’espérance d’un baiser. C’est en regardant l’émission littéraire La Grande Librairie présentée par François Busnel que j’ai découvert ce formidable témoignage dont la nature est certes personnelle mais la portée universelle. Raphaël Esrail cite dans son ouvrage cette phrase d’une justesse implacable formulée par le doyen Dominique Borne : « Le témoignage c’est l’expression individuelle d’un destin collectif. » En effet, chaque témoignage apparaît comme l’une des faces d’un prisme, qui mises bout à bout nous offrent une vision globale de l’histoire. Chaque témoignage étant l’expression d’un ressenti, d’un vécu subjectif, est par nature singulier, donc indispensable. Il contribue à faire émerger la vérité d’une réalité et à renforcer la véracité d’un événement. Témoigner est une étape clé du processus de résilience entamé par Raphaël Esrail. Dans une langue dépouillée dénuée de pathos, l’un des derniers survivants d’Auschwitz évoque son passé de résistant au sein des Éclaireurs Israélites de France, son arrestation par la Gestapo, son transfert au camp de Drancy puis sa déportation à Auschwitz. Raphaël Esrail raconte sans artifices les difficultés du retour à la réalité, une fois la libération promulguée, le mutisme qui s’installe et l’impossibilité de communiquer sur un passé trop lourd à porter. En filigrane, se dessine au fil des pages une histoire d’amour aussi merveilleuse qu’inespérée entre Raphaël Esrail et sa future épouse Liliane Badour, rencontrée au camp de Drancy. La perspective folle des retrouvailles insufflera à l’auteur l’énergie et l’espoir nécessaires pour survivre dans les camps de la mort.

Un témoignage personnel et indispensable

Issu d’une famille modeste juive d’origine turque qui a émigré à Lyon, Raphaël Esrail n’entretient pas de liens étroits avec la religion. C’est plus par conscience de sa responsabilité politique que par croyance qu’il décide d’agir en s’engageant au sein de la structure de résistance mise en place par les Éclaireurs Israélites de France (EIF) en 1943. Dès lors il revêt les habits d’un autre et devient Raoul-Paul Cabanel. Ce changement d’identité lui apporte une plus grande liberté de mouvement indispensable à son activité de faussaire. De l’automne 1943 au 8 janvier 1944, Raphaël Esrail se consacrera entièrement à la fabrication de faux papiers et à son statut d’agent de liaison permettant la circulation sur le territoire de faux documents administratifs. Le 8 janvier 1944, sa vie bascule. La gestapo l’embarque, il est interrogé, torturé puis transféré au camp de Drancy. Contre toute attente, il y fait la rencontre de Liliane Badour, qui deviendra sa femme à la libération. Le coup de foudre est immédiat. Cette histoire des plus romanesques n’a aucune chance de survivre à l’horreur des camps de concentration, lui à Auschwitz, elle à Birkenau. Et pourtant, l’espoir ne quittera jamais le narrateur, cette histoire d’amour va cristalliser toutes ses espérances. L’espérance d’un baiser n’est en aucun cas un roman, le récit est purement factuel sans pathos, dénué de sentimentalisme. L’auteur ne cherche à aucun moment à susciter l’émotion chez le lecteur, la vocation de ce document est d’exposer une réalité d’une violence inouïe où la mort rode en permanence prête à s’abattre de manière arbitraire. La seule réserve que j’ai concerne justement cette dimension sensible que je trouve totalement absente du récit. Par moment, j’ai eu l’impression d’être mise à distance, ce qui m’empêchait de rentrer totalement dedans et de ressentir des émotions fortes face à ce témoignage remarquable. J’impute cette distance à la pudeur de l’auteur qui livre ici une histoire intime particulièrement douloureuse. Raphaël Esrail souligne avec une beauté inouïe le caractère indispensable du témoignage des rescapés des camps de la mort à travers ces quelques mots :

Chaque juif pris dans ce périmètre de la mort sait ce qui l’attend, vivant au quotidien dans le couloir de la mort tout en étant témoin d’un crime inouï, qu’il ne pourra pas dénoncer puisqu’il doit mourir aussi. Condamné doublement au silence. Se loge là la conscience que peut avoir un rescapé de la valeur de son propre témoignage.

La vie à Auschwitz : des anecdotes surréalistes 

De nombreux documents, ouvrages, documentaires, films, rendent compte des conditions de vie au sein des camps de concentration. La particularité de ce texte réside dans les anecdotes et épisodes vécus par Raphaël Esrail et ses compagnons de mauvaise fortune. On apprend notamment que l’amour et l’amitié ont leur place dans cet environnement mortifère. La solidarité entre individus existe. Elle prend la forme de dangers pris ensemble, de missives transmises d’un camp à un autre. C’est le cas de Fanny qui au péril de sa vie permettra à Liliane et Raphaël d’entrer en contact et de prendre des nouvelles l’un de l’autre. En guise de remerciement Raphaël et ses collègues de l’usine lui fabriquent un petit fer à cheval porte-bonheur. Lorsque Raphaël apprendra les conditions de travail insoutenables auxquelles est soumise Liliane, il mettra tout en oeuvre pour organiser son transfert. Cet épisode semble irréaliste. Pourtant il obtiendra gain de cause et Liliane quittera l’Aussenkommando qui exige d’elle de travailler en extérieur pour intégrer un poste à l’usine. Ces rares moments d’humanité portent en eux les germes d’un espoir qui résiste, d’une lutte pour la vie qui refuse de s’incliner. À l’organisation militaire allemande où le moindre écart est sanctionné, se substitue peu à peu une organisation parallèle avec ses propres règles. Un marché parallèle se met en place, chacun tente d’améliorer son quotidien par de petits arrangements. La monnaie d’échange de cette économie de troc prend la forme de morceaux de pain. Un service rendu vaut son pesant de morceaux de pains.

Le douloureux retour des camps

À l’horreur se substitue peu à peu le difficile retour à la réalité loin des camps. Raphaël Esrail évoque avec justesse la complexité et l’ambivalence des sentiments éprouvés. Le soulagement d’avoir survécu à l’enfer est terni par le sentiment de culpabilité. L’expérience des camps laisse une marque indélébile, que seuls ceux qui l’ont vécue peuvent comprendre. Elle se traduit chez le narrateur par une perte de sensibilité à l’égard d’autrui. La valeur d’une personne se mesure dorénavant à l’orée du comportement hypothétique qu’elle aurait eu dans une situation extrême semblable à celle des camps de concentration. Ainsi, le camp de concentration devient le thermomètre de ses relations sociales, l’indicateur permettant de jauger chaque individu et la force morale qui émane de chacun. Raphaël Esrail met le doigt sur le mutisme qui s’installe non seulement dans la sphère publique mais également privée. Il faudra laisser passer une génération avant que les langues ne se délient, que la parole se libère et que l’ampleur des exactions commises par les nazis ne soit révélée. Il est sidérant de voir qu’il aura fallu dix ans à l’état français pour accorder à Raphaël Esrail le titre de « déporté résistant »…

Conclusion 

Je ne peux que vous encourager à lire L’espérance d’un baiser, ainsi que le témoignage d’autres survivants des camps. Nous avons tous un devoir de mémoire et celui-ci passe notamment par la lecture de leur histoire. Comme le souligne Raphaël Esrail, peu de survivants des camps sont encore en vie, ce qui rend leur parole d’autant plus précieuse.

 

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

 

Partager

La louve, Paul-Henry Bizon : rentrée littéraire 2017 (#RL2017)

La louve est une découverte inattendue de cette rentrée littéraire permise par le Magazine Version Femina qui dans le cadre du coup de coeur des lectrices Version Femina m’a fait parvenir un exemplaire du roman de Paul-Henry Bizon. En prenant connaissance du titre et en lisant la quatrième de couverture, j’avais un à priori plutôt négatif concernant ce roman, et pourtant dès les premières pages j’ai été conquise par le style de l’auteur ! Paul-Henry Bizon égratigne d’une plume féroce et alerte le microcosme parisien de l’élite gastronome. Il imagine avec brio une arnaque d’envergure portée par un mégalomane mythomane du nom de Raoul Sarkis et permise par la fragilité d’un homme pétri de remords et idéaliste, Camille Vollot. Paul-Henry Bizon fait s’entrecroiser deux destins aux antipodes : celui de Camille, jeune paysan de la Louve précurseur en faveur d’une agriculture plus responsable écologiquement et Raoul Sarkis homme d’affaires véreux qui va surfer sur la tendance du « fooding » – ou une gastronomie plus accessible s’émancipant du diktat de la gastronomie traditionnelle. La louve est à mi-chemin entre la fiction et une étude sociologique de la société contemporaine. Paul-Henry Bizon décortique avec minutie un sujet terriblement d’actualité : le retour au « bio » et les dérives qui l’accompagnent.

Drame familial & lutte idéologique : un terreau propice à la manipulation 

Tout commence par un drame terrible qui va sceller le destin de la famille Vollot. Une haine tenace naît entre Camille et Romain. Cette rivalité fraternelle, qui n’est pas sans rappeler l’épisode biblique d’Abel et Caïn, va pousser Camille dans la gueule du loup. Idéaliste convaincu, Camille croît dur comme fer à son projet agricole même si cela implique de prendre des risques pour le mener à bien. Aveuglé par la rancoeur qu’il éprouve pour son frère et encouragé par la perspective de lui clouer le bec en lui prouvant que son projet tient la route, Camille porte des oeillères et se met à manquer cruellement de lucidité. Raoul Sarkis, magouilleur mythomane, entrevoit son intérêt à travailler avec un tel homme et ne peut que tirer avantage de la situation. L’auteur réussit le personnage abject et pathétique qu’incarne Raoul Sarkis, on éprouve un sentiment féroce de répulsion à l’égard de l’individu. On oscille en permanence entre des sentiments ambivalents pour les personnages principaux. Camille suscite de la compassion mais aussi de la colère face à son manque de méfiance. Tandis que pour Raoul Sarkis, le lecteur oscille entre le dégout et la stupéfaction de voir sa folie opérer. Les personnages sont particulièrement réussis et l’intrigue bien ficelée. La femme de Camille, Victoire, incarne une femme forte imperméable aux pirouettes de Raoul Sarkis ainsi qu’aux paillettes des nantis de la capitale. En prise avec le réel, elle fera son possible pour sortir son mari du mauvais pas dans lequel il se trouve.

Mutations agricoles & nouvelles tendances gastronomiques : une manne tombée du ciel pour un escroc aguerri

L’auteur nous expose en parallèle l’engouement de la capitale pour des produits sains et naturels au service d’une gastronomie revisitée – le fooding – et la lutte idéologique qui sévit dans les campagnes entre une agriculture intensive, confrontée à ses limites depuis de nombreuses années et vivant sous perfusion de l’état français, et une agriculture pérenne permise par la mise en application de techniques novatrices plus soucieuse de l’état des ressources. Paul-Henry Bizon expose clairement les défis agricoles à relever et l’enjeu des méthodes prônées par Camille. Si cette thématique peut laisser de marbre bon nombre de lecteurs, l’auteur parvient à rendre ce sujet passionnant. Puisqu’il s’agit de comprendre l’évolution des mentalités en matière de consommation de toute une génération. Cette problématique est également l’occasion pour l’auteur de dresser un portrait au vitriol du petit monde de la restauration parisienne qui se veut avant-gardiste. Le ton est caustique, emprunt d’humour, la critique acerbe révèle toute la superficialité de cet entre-soi parisien pétri d’orgueil. C’est avec délice qu’on assiste en qualité de témoin à l’engouement de tout ce beau monde pour un pantin manipulateur. À coups de discours enjôleurs et grandiloquents, un petit magouilleur parvient à faire miroiter à chacun un projet pharaonique en plein coeur de la capitale. Paul-Henry Bizon décrit avec brio le magnétisme propre à certaines personnes qui entraînent avec elles tous ceux qui y sont sensibles. Puisque le talent véritable d’un imposteur est le charme énigmatique qu’il dégage et la force de conviction qui en émane. Le projet auquel vont croire tous les protagonistes cristallise tous les espoirs et toutes les dérives de notre époque.

Conclusion

La louve, n’est pas un tableau des us et coutumes de la paysannerie française, comme l’idée que je m’en étais faite, mais bien une satire de notre époque, partagée entre un souci de bien faire et la brèche que cela ouvre pour des individus mal intentionnés guidés par le profit à tout prix. J’ai été totalement conquise par ce roman, d’autant plus que je n’en attendais pas beaucoup. Le ton est mordant, jouissif. L’auteur met en lumière les moindres bassesses d’un univers malsain qui n’a aucune prise avec le réel. La louve est le premier roman de Paul-Henry Bizon. Un premier roman réussi dont on n’entend peu parler face à certains ouvrages vedettes de cette rentrée littéraire, et c’est bien dommage. 😉

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

Date de parution : 2020. Éditions Gallimard, 256 pages.

Partager

Les derniers jours de l’émerveillement, Graham Moore : rentrée littéraire 2017 (#RL2017)

Après avoir décroché l’Oscar du meilleur scénario pour le film The Imitation Game, le talent de conteur de Graham Moore n’est plus à prouver. Il revient cette fois-ci avec un thriller électrique terriblement efficace ! Un contexte historique maîtrisé, une intrigue bien ficelée et des personnages complexes au talent indéniable sont les ingrédients du succès de Graham Moore. Les derniers jours de l’émerveillement est une fiction historique qui relate la bataille juridique entre deux pontes de l’électricité aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. L’électrification des États-Unis a donné lieu à une véritable « guerre des courants » opposant Thomas Edison, partisan du courant continu, à Georges Westinghouse, défenseur du courant alternatif. Ces deux génies, chacun à la tête d’un empire colossal, se livrèrent une lutte acharnée. L’enjeu est considérable, le gagnant deviendra l’unique distributeur d’électricité du pays. Pour l’épauler et défendre ses intérêts face au sorcier machiavélique, Georges Westinghouse s’adjoint les services d’un jeune avocat ambitieux fraîchement sorti de l’université. Paul Cravath, tout juste diplômé se retrouve plongé dans un monde de duplicité et de faux semblants où les coups bas, l’espionnage industriel, les mensonges et autres malversations sont monnaie courante. Il devra redoubler d’ingéniosité pour défendre les intérêts de son client tout en évitant d’y laisser sa peau.Véritable page turner, les rebondissements et retournements de situations s’enchaînent à un rythme effréné. Cette intrigue juridico-scientifique est également l’occasion de dresser une fresque historique et scientifique formidable. La fin d’un siècle d’innovations majeures, et l’avénement d’une nouvelle ère, celle du capitalisme financier où l’argent est roi. On assiste à un déplacement des motivations scientifiques et à des mutations sociétales colossales. Les changements idéologiques décrits sont les fondations sur lesquelles reposent nos sociétés contemporaines.

Un talent de vulgarisation indéniable

Les derniers jours de l’émerveillement est le fruit d’un travail de documentation en amont conséquent. Graham Moore a épluché bon nombre de documents, procès verbaux, fiches techniques afin d’étoffer son intrigue. Intrigue, qui est menée tambour battant, ne laissant pas une seconde de répit au lecteur. Le risque de ce genre de littérature est de perdre le lecteur dans une surabondance de détails inutiles qui font perdre de vue le fil conducteur du récit en le rendant filandreux. Graham Moore évite cet écueil, et parvient avec brio à vulgariser des termes et procédés techniques complexes. Les termes avec lesquels il explique au lecteur la différence entre le courant continu et alternatif, ainsi que les subtilités du fonctionnement de l’électricité, sur lesquelles repose toute l’intrigue, sont parfaitement clairs et limpides pour les non initiés que nous sommes. Une fois les enjeux scientifiques et juridiques évoqués, l’intrigue peut démarrer.

Une fiction historique passionnante et des personnages attachants

La querelle qui oppose Edison et Westinghouse est vieille comme le monde, deux hommes, deux orgueils et une innovation. À cela s’ajoutent des nuances juridiques, ainsi qu’une nouvelle législation en matière de brevets. Chacun devra choisir son camp et aiguiser les armes avec lesquelles il compte évincer son adversaire. Par son manque d’expérience et sa candeur naturelle, Paul Cravath apporte un vent de fraicheur. Graham Moore précise à la fin de son ouvrage la véracité des faits sur lesquels il s’est appuyé pour écrire son roman. La réussite du récit tient autant à l’intrigue qu’à l’attachement aux personnages. Graham Moore oppose à une vision manichéenne, et donc simpliste, des évènements, une vérité plus complexe qu’il n’y paraît où les apparences sont souvent trompeuses. Chaque protagoniste est guidé par son intérêt propre, qui diffère de son homologue. Si Edison se veut le chef d’orchestre d’une machine à innover, Georges Westinghouse revendique la qualité de ses produits, tandis que le savant fou incarné par Nikola Tesla consacre toute son énergie et son génie au progrès scientifique

Les prémices du capitalisme moderne

Au fil des pages l’auteur relève des signes avant-coureurs annonçant le changement de paradigme qui semble s’opérer dans la société américaine de la fin du XIXe siècle. Il évoque les conséquences du progrès scientifique sur les conditions de travail. En effet, le maillage électrique du territoire aura pour conséquence à terme une augmentation du temps de travail journalier. L’usage de l’électricité évolue et ne se cantonne plus uniquement au monde extérieur. C’est tout un système économique qui mute au rythme des innovations technologiques, sans que cela ne soit prémédité. L’argent au fil du récit occupe une place de plus en plus central, le seul personnage qui parvient à tirer avantage de chaque situation est le financier J.P Morgan. Le récit se clôt sur l’évocation d’Henry Ford. Henry Ford incarne un nouveau type d’organisation de la production où l’inventivité n’a plus sa place. À l’innovation, se substitue la rationalisation. L’épilogue n’est pas le fruit d’une décision fortuite mais bien celui d’une volonté de la part de l’auteur d’évoquer l’avénement d’un nouveau mode de production dont le moteur ne sera plus le progrès mais le profit.

Conclusion

Graham Moore signe un thriller hautement addictif avec Les dernières heures de l’émerveillement. La narration évolue à un rythme soutenu, on ne s’ennuie jamais. Si Graham Moore avait été professeur, je pense que j’aurais eu plus d’appétence pour les matières scientifiques 😉 … L’auteur réalise un véritable tour de force en parvenant à rendre captivant un sujet aussi peu alléchant que la distribution de l’électricité sur le territoire américain. Je conseille ce roman qui j’espère fera l’objet d’une adaptation cinématographique.

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

Partager

Sucre noir, Miguel Bonnefoy : rentrée littéraire 2017 (#RL2017)

Sucre noir le second roman de l’auteur franco-vénézuélien Miguel Bonnefoy, souffle un vent de fraîcheur sur cette rentrée littéraire. Tout comme son premier roman, Sucre noir s’inscrit dans un courant littéraire bien précis, celui du réalisme magique. Le chef de file de ce courant est l’auteur colombien, nobelisé en 1982, Gabriel García Marquez, dont le célèbre ouvrage Cent ans de solitude illustre à la perfection l’intervention d’éléments magiques, irrationnels ou surnaturels dans un cadre réaliste. La promesse de Sucre noir est une promesse d’évasion. Miguel Bonnefoy livre un récit d’aventures, nous partons à la recherche du trésor perdu du capitaine Henry Morgan, dont le navire s’est échoué trois siècles plus tôt sur une île des caraïbes. Guidés par l’appât du gain les chercheurs d’or et explorateurs en tout genre se succèdent sur fond de piraterie, de commerce de rhum et de culture de la canne à sucre. Nous plongeons dans un univers magique, à la fois poétique et sensuel. Sucre noir est un récit qui oscille entre la légende, la fable et le conte moralisateur. Puisqu’une morale, surplombant telle une épée de Dame Oclès le destin des personnages, transparaît en filigrane dans le texte pour s’imposer à la fin du récit. Sucre noir est également une fable fataliste dénonçant la surexploitation des ressources naturelles. Cette volonté de puissance inhérente à l’homme prend la forme d’une quête inassouvie qui n’aura de cesse qu’une fois que tout sera détruit. Si la promesse est tenue dans un premier temps, l’histoire peine à fonctionner dans la seconde partie. La magie cesse d’opérer à mesure que les pages défilent, l’intrigue se délite et le lecteur reste à distance. Mon avis concernant cet ouvrage est mitigé, puisque je trouve que l’auteur ne va pas au bout de son projet. Si le projet est séduisant sur le papier, on reste néanmoins sur sa fin.

Sur les traces d’un trésor enfoui, symbole d’une quête inaccessible.

De prime abord ce roman a tout pour plaire et tranche avec les ouvrages vedettes de cette rentrée littéraire. Nous découvrons une famille modeste, retranchée dans les terres caribéennes. Une jeune fille, Serena Otero, à peine sortie de l’enfance, se rêve un destin romanesque. Portée par une imagination débordante, elle attend son prince charmant impatiemment. Malheureusement pour elle, l’homme qui surgit dans sa vie, semble bien plus intéressé par la perspective de devenir riche, en déterrant le butin du capitaine Henry Morgan, que de ravir le coeur de la jeune fille. Par ailleurs, Severo Bracamonte ne remplit aucunement les critères de beauté et de sensualité tant de fois rêvés par la jeune femme. Le temps faisant son affaire, des liens se tissent entre les deux jeunes gens, de leur proximité une complicité et une intimité naissent. Une quête en chasse une autre. La quête amoureuse se substitue bientôt à la quête initiale. Cette dernière perd de son attrait puisqu’elle se révèle infructueuse et vaine. Cette première partie évoque habilement l’apprivoisement entre deux êtres. Miguel Bonnefoy décrit avec beaucoup de poésie la naissance du sentiment amoureux et les fantasmes de l’enfance qui laissent place à une réalité plus sobre mais plus concrète.

Severo Bracamonte, chargé à présent d’une mission familiale, ne pensait plus au trésor. La volonté de trouver la vie dans le ventre de sa femme lui fit bientôt oublier l’or dans celui de la terre.

Sucre noir traite avant tout de l’incompatibilité entre nos rêves d’enfants – ou nos désirs relevant du fantasme – et la réalité crue de l’existence. Ceux qui feront le choix de vivre déconnectés de la réalité, s’attribuant un destin héroïque, se verront rattrapés par celle-ci et connaîtront une fin tragique. Telle une malédiction, l’avidité est punie par un coup du sort. Le trésor n’est pas toujours celui auquel on pense. Miguel Bonnefoy évoque la richesse de la nature, l’accomplissement de Severo Bracamonte passera par le travail de la terre. Jusqu’à l’entrée en scène d’Eva Fuego, j’étais intriguée par cette histoire troublante baignée de fantastique et de poésie. L’écriture musicale et fluide porte admirablement l’intrigue.

Severo ajouta que la canne à sucre l’avait tellement envoûté qu’elle lui avait appris la sagesse, les rythmes lents de la nature, et les plantations étaient devenues pour lui plus précieuses que tout l’or du monde. Il disait cela avec une forme d’exaltation :

– Non, la terre n’est pas si vide ici.

Un conte qui ne tient pas ses promesses jusqu’à la fin. 

À partie du chapitre X, j’ai eu l’impression que Miguel Bonnefoy opérait un tournant narratif se traduisant par un réalisme plus prégnant au détriment de la composante magique. La narration s’étiole, la construction est moins tenue. Miguel Bonnefoy s’attarde sur des descriptions techniques de l’entreprise familiale qui ne m’ont pas passionnées. Le personnage d’Eva Fuego m’a paru un peu trop caricatural, elle représente l’archétype de la femme guidée par une ambition et une avidité dévorantes qui ne laissent pas de place aux sentiments humains. Dénuée de sensibilité, elle n’hésite pas à éliminer ses adversaires, elle s’avère aussi experte dans l’art de tuer une volaille que dans celui de diriger une multinationale. Cela aurait pu fonctionner, mais quelque chose d’imperceptible change dans la narration. Le lecteur est tenu à distance, on ne parvient pas à se sentir concerné par le destin atypique de cette Amazone. Il y a comme un voile opaque qui se dépose sur l’histoire. Dans cette partie, je n’ai pas retrouvé la beauté de la langue qui faisait le charme de la première partie. J’ai trouvé que l’auteur retenait sa plume, ne se laissait pas complètement aller. La prose de l’auteur manque de lyrisme. De manière inattendue, le dernier chapitre clôt le roman d’une façon touchante, toute la force moralisatrice se déploie dans ces dernières pages de l’épilogue.

Conclusion

Sucre noir, a été une lecture agréable mais elle ne me laissera pas un souvenir impérissable. Si la première partie tient ses promesses, la seconde s’avère un peu décevante. J’aurais aimé que Miguel Bonnefoy donne libre cours à sa prose lyrique et poétique. On sent comme une retenue recherchée de la part de l’auteur, qui ampute la narration de sa composante magique.

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)


Mon évaluation : 3/5

Date de parution : 2017. Grand format aux Éditions Rivages, 200 pages.

Partager

La nuit pour adresse, Maud Simonnot : hommage à Robert McAlmon

Une fois n’est pas coutume, cette fois-ci je laisse de côté la rentrée littéraire pour vous présenter le très bel ouvrage de Maud Simonnot sorti en mars 2017. L’auteure ressuscite et rend hommage à une figure haute en couleur du Montparnasse des années vingt, l’écrivain, le mécène, l’éditeur, l’ami du Tout-Paris, l’américain Robert McAlmon. Maud Simonnot, éditrice chez Gallimard, signe ici son premier ouvrage, qu’elle consacre à une personnalité littéraire qu’elle admire. Elle pose un oeil bienveillant sur cet artiste excentrique qui fut au coeur de l’effervescence artistique et du bouillonnement intellectuel des années folles. Robert McAlmon fut la figure de proue de cet élan littéraire moderniste, et de cette « génération perdue » d’après les termes employés par Gertrude Stein. Il deviendra le point de jonction entre tous les membres de cette société d’expatriés américains à Paris, qui y brulèrent la vie par les deux bouts. De cette époque, on retiendra Paris est une fête d’Ernest Hemingway – largement inspiré de ses escapades nocturnes au côté de Robert McAlmon, l’oeuvre magistrale de James Joyce, Fitzgerald, T.S. Eliot… mais celui qui fut de toutes les soirées parisiennes, le noceur infatigable a depuis injustement sombré dans l’oubli. Robert McAlmon n’a pas seulement été cet oiseau de nuit déambulant une bouteille à la main entre Saint-Germain-des-Prés et Montparnasse – carré magique appelé « The Quarter », son apport à la littérature a été colossale. Maud Simonnot nous raconte cet homme, sans qui les figures les plus illustres de cette époque de renouveau esthétique n’auraient jamais acquis une telle visibilité et une telle notoriété.

Portrait de Robert McAlmon & du Paris des années folles 

Dès les premières pages, l’affinité qu’à Maud Simonnot avec son sujet saute aux yeux, le Paris des années vingt n’a pas de secrets pour elle. En résulte une aisance de style qui rend la lecture de La nuit pour adresse extrêmement agréable et fluide. L’abondance d’informations, issue d’un travail minutieux de documention en amont, n’alourdit aucunement le texte, bien au contraire Maud Simonnot parvient à recréer avec justesse l’atmosphère de cette période. Elle retranscrit à merveille cette période de l’entre-deux-guerres, cette fuite en avant, où le besoin d’insouciance et de légèreté prime. Paris devient « the place to be », la capitale du renouveau artistique et littéraire, un lieu de fêtes grandioses. Tous les plus éminents artistes s’y croisent, se lient l’amitié, s’y jalousent ou se battent dans un climat frivole. Au coeur de ce mouvement l’on retrouve l’américain Robert McAlmon. Issu des classes modestes de l’Amérique du sud-ouest, le 14 février 1921 il épouse – après ne l’avoir rencontrée qu’une seule fois – une jeune femme du nom de Bryher. Celle-ci incarne à la perfection les idées anti-conformistes de Robert McAlmon, homosexuel, écrivain, elle entend surtout en l’épousant préserver sa liberté. Ce mariage peu conventionnel mais fonctionnel, permettra à Bryher d’évoluer librement tandis que Robert McAlmon, qui découvrira après le mariage le véritable patronyme de son épouse – Annie Winifred Ellerman, recevra de considérables compensations financières. Débarqué à Paris, il se noie dans la vie nocturne parisienne au côté d’illustres écrivains afin d’épancher sa soif inextinguible d’ivresse et de transgression. Robert McAlmon est avant tout un être social et sociable, doté d’un charme magnétique, et constamment entouré. Cette incapacité à demeurer seul et ce vagabondage incessant sont les symptômes d’une profonde mélancolie.

Un récit ponctué d’anecdotes savoureuses 

Robert McAlmon et James Joyce entretinrent une profonde amitié, lorsqu’ils ne sillonnaient pas Paris en écumant les cabarets et bars en tout genre, le dandy apportait un soutien indéfectible à James Joyce, tant financier que moral. Cette amitié virile permit à James Joyce d’achever son oeuvre magistrale, mais terriblement encombrante, Ulysses. Toute sa vie, Robert McAlmon soutint financièrement les projets artistiques les plus ambitieux, quitte à se ruiner. Il ne lésina devant rien. Ainsi, il fut le premier éditeur d’Ernest Hewingway. L’amitié entre les deux écrivains fut de courte durée, laissant vite place à une inimitié partagée. Ce personnage flamboyant n’était pas à une extravagance près, ainsi lorsqu’il eut vent qu’un gourou refusait de rendre son enfant à une de ses amies intimes, ni une ni deux, il organisa son enlèvement. Il apparaît à la lumière de cet ouvrage que Robert McAlmon était un homme guidé par la volonté de promouvoir l’art sous toutes ses formes, de redonner ses lettres de noblesse à la littérature américaine, mais pas seulement il était surtout un être profondément humain et généreux. En ouvrant la Contact Publishing Company – première maison d’édition américaine indépendante à Paris, il permit à de nombreux auteurs de se faire connaître. Il participa ainsi significativement au bouillonnement créatif de cette période et à la naissance de talents qui marqueront la littérature de manière indélébile. Doté d’une franchise sans pareil, Robert McAlmon ne s’embarrasse pas de falbala et mène sa barque contre vents et marées.

Les éditions Contact ne sont pas concernées par ce que veut le « public ». Il existe des éditeurs commerciaux qui connaissent le public et ses goûts. Si des livres nous semblent contenir quelque chose de l’ordre de l’individualité, de l’intelligence, du talent, un sens vivant de ce qu’est la littérature, et une qualité qui aurait l’odeur et le timbre de l’authenticité, nous les publions. Nous admettons que l’excentricité existe. Robert McAlmon

Une construction littéraire habile et une plume fluide et entraînante 

Maud Simonnot propose un découpage judicieux qui apporte du rythme au récit. L’histoire de Robert McAlmon est menée tambour battant, on ne s’ennuie pas une seconde. Les chapitres sont courts, chacun renvoie à un évènement de la vie de l’auteur. Vous ne trouverez aucune digression inutile, le dosage est parfait, la concision du propos contribue à sa pertinence. Ce qui m’a frappé également, c’est la justesse des épigraphes placées en tête des chapitres. Choisie avec attention, chacune de ces citations est celle d’un des contemporains de ce noceur invétéré et reflète à merveille la disposition d’esprit dans lequel ce dernier se trouve.

Conclusion

Après avoir lu Mrs. Hemingway signé Naomi Wood – que j’avais adoré, j’avais très envie de me replonger dans cette période si singulière. Maud Simonnot dans La nuit pour adresse, parvient à communiquer au lecteur son admiration et sa sympathie pour ce personnage atypique. Je trouve ce roman très réussi, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire et en ressort charmée. Je ne peux que vous le conseiller ! 😉

Partager

Bakhita, Véronique Olmi : Grand Prix des Blogueurs Littéraires 2017 & Prix du roman Fnac 2017 (#RL2017)

Bakhita, signé Véronique Olmi, est LE roman de cette rentrée littéraire ! Impossible de passer à côté, il est sur toutes les lèvres, toutes les listes de prix. En lice pour le Prix Goncourt et le Prix Femina, et déjà lauréat du Prix du Roman Fnac 2017, elle succède ainsi à l’émouvant Petit pays de Gaël Faye. Bakhita s’inscrit dans la tendance de cette rentrée littéraire qui confirme le succès d’un genre littéraire hybride : l’exofiction. L’exofiction est un roman inspiré de la vie d’un personnage réel dont l’auteur s’octroie la liberté de romancer et d’inventer certains passages. L’exofiction – biographie romancée ou encore fiction biographique – apparue dès la rentrée littéraire 2015, s’impose sur les étals de librairie. Véronique Olmi dans ce formidable roman retrace le parcours d’une jeune esclave soudanaise, enlevée à l’âge de sept ans, séquestrée, torturée, revendue à des négriers musulmans qui la revendront à leur tour au plus offrant. Sa vie basculera à l’âge de douze ans, lorsqu’elle fera la connaissance de Calisto Legnani, consul italien à Khartoum. Entre temps, elle aura connu cinq maîtres, été confrontée à la barbarie des hommes et à la sauvagerie déchaînée de ceux qui se revendiquent d’une race supérieure. Véronique Olmi livre un récit puissant, raconte une violence inouïe avec une pudeur telle que le texte confine au sublime. Bakhita émeut au plus profond, son histoire nous serre le coeur, les larmes montent, il est impossible de reste de marbre face à un destin si tragique. Bakhita incarne cette résistance passive, qui passe par la volonté de ne pas céder, de survivre. Après les affres de l’esclavage, elle entrera dans les ordres et consacrera sa vie aux autres. Elle mènera une vie de piété et de dévotion, sans qu’aucun désir de vengeur ne vienne effleurer cette âme pure. À femme hors du commun, destin d’exception puisqu’en 2000 le pape Jean Paul II la canonise, elle devient ainsi la première Sainte soudanaise.

Le temps de l’esclavage (1876/77 – 1883) 

Bakhita naît dans un petit village du Darfour nommé Olgossa autour de l’année 1869. À cette époque et dans cette région du monde, le traffic d’êtres humains sévit ardemment. Les négriers procèdent toujours de la même manière et leur technique est connue. Un village en feu est synonyme d’enlèvement. C’est ainsi qu’à cinq ans Bakhita perd sa grande soeur, Kismet. Deux années s’écoulent avant qu’elle ne soit ravie à son tour, telle une malédiction qui plane sur le village. Sa mère l’envoie chercher de l’herbe, elle ne reviendra jamais. Enlevée par deux hommes, elle est jetée dans un trou et séquestrée. Incapable de se souvenir du nom que sa mère lui donnait, elle devient Bakhita, nom que lui donnent ses ravisseurs. Bakhita qui signifie « la chanceuse ». Ironie funeste. En réalité son patronyme jamais elle ne le retrouvera, laissé au village avec sa famille et l’enfant qu’elle était avant qu’elle ne découvre les facettes les plus sombres de la nature humaine. Elle devient Bakhita mais surtout Abda, « esclave« . Condition dont elle ne parviendra jamais vraiment à s’affranchir. Ce calvaire, elle ne le vivra pas seule. Binah partagera les douleurs et les humiliations avec elle, elle s’enfuira avec Bakhita dans la forêt pour échapper à leurs tortionnaires. Bakhita n’est encore qu’une enfant quand une force puissante et invisible se manifeste une première fois à elle au coeur de cette forêt et lui redonne des forces. Elle est affamée, assoiffée, a son corps meurtri par le soleil et la marche, mais s’éveille en elle cette certitude qu’elle résistera. Mue par une force invisible et une volonté indéfectible de vivre, elle continuera à avancer.

Véronique Olmi trouve les mots justes pour décrire la bestialité des hommes. Dans une langue dépouillée, l’auteure retranscrit cette violence brute. Je ne m’attendais pas à être si profondément bouleversée par certains passages, comme celui de la mère et de son enfant qui font le voyage avec Bakhita jusqu’au centre caravanier d’El Obeid, qu’ils n’atteindront jamais. Cet épisode dont est témoin Bakhita semble irréel, hors du temps, tout simplement inconcevable par sa barbarie.

Elle essaye de l’attraper, elle sautille et elle s’élance, le chef recule en riant. Il tient le bébé par un pied et le fait tourner en l’air, comme une corde pour attraper un animal. Le bébé vomit et puis l’homme l’abat contre une pierre. Le bébé convulse. Ses yeux saignent et il tremble comme le poisson que l’on sort de la rivière. […] Un esclave crie au chef des mots furieux, d’autres font comme lui, et c’est un bourdonnement de colère, de dialectes, de prières et de révolte. Alors le chef lève son fouet et il frappe la maman, jusqu’à ce qu’elle tombe à genoux, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien d’elle qu’une grande peau déchirée.Et soudain tous les esclaves se taisent. On n’entend plus que le bruit des coups et les rugissements du chef, suant et bavant de fureur. Le corps de la maman tressaute et puis il s’ouvre sous les coups, et les pierres deviennent rouges.

Elle sera tour à tour, un animal de cirque auquel on demande de faire des tours, un objet sexuel sur lequel s’entraîner, un exutoire à la colère des hommes… Mais la perversité et l’inventivité de ces êtres déshumanisés n’a pas de limites lorsqu’il s’agit de trouver de nouveaux rites macabres auxquels soumettre leurs esclaves. Bakhita sera soumise au jeu ou plutôt à une « torture raffinée » qui consiste à habiller sa maîtresse sans jamais la toucher, sous peine de violentes corrections. Bakhita gardera à vie les traces de son esclavage, mutilée par ses maîtresses, sa peau conservera à jamais la marque des sévices subis.

L’espoir d’une autre vie (1883 – 1947)

La vie de Bakhita bascule en 1883. Elle entre au service d’un nouveau maître, le cinquième depuis qu’elle a été enlevée, Calisto Legnani consul italien à Khartoum. Elle entame alors un processus d’affranchissement qui passe par la réappropriation de son corps. Il l’interroge sur ses origines, d’où vient-elle ? À quelle tribu appartient-elle ? Quel est son nom ? Autant de questions qui resteront sans réponses. Bakhita a oublié ou ne sait pas. Désoeuvrée face à ce constat, le souvenir de sa mère présent jusqu’à sa mort, lui rappellera ses racines. Elle embarquera pour l’Italie où elle fera comme elle a toujours fait, elle dévouera sa vie aux autres. En particulier, Alice une enfant qui lui doit la vie. Un homme entamera les démarches pour lui offrir une éducation religieuse. Cet homme qui la considérera comme sa fille s’appelle Stefano Massarioto. Le 29 novembre 1988 « Bakhita arrive enfin chez elle ». Elle entre au pieux institut des catéchumènes de Venise. Elle se libérera de ses chaînes au terme d’un procès retentissant. Elle sera baptisée puis décidera d’entrer dans les ordres en 1895. Elle change de nom encore une fois pour prendre celui de « soeur Giuseppina Bakhita » mais restera pour tous La Madre Moretta. Elle traverse les époques avec cette abnégation tranquille de ceux qui ont vu le pire et en sont revenus. Bakhita incarne la figure de la mère, celle qui apaise les esprits tourmentés, qui panse les plaies, que rien ne peut ébranler.

Conclusion    

Ce roman est un de mes gros coups de coeur de cette rentrée littéraire. Véronique Olmi signe un roman magistral, d’une puissance inouïe. Bakhita est le portrait d’une femme hors du commun, une icône au destin extraordinaire. C’est une traversée dans l’histoire, à travers les époques, de l’esclavage aux deux guerres mondiales qui vont ébranler l’Europe. Ce roman est extrêmement réussi et j’espère qu’il sera récompensé à la hauteur de sa valeur. 😉

Je vous glisse ci-dessous le communiqué de presse rédigé par la super équipe qui a permis au Grand Prix des Blogueurs Littéraires de voir le jour 😀

https://agathethebookdotcom.files.wordpress.com/2017/12/cp-laurc3a9at.pdf

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

>>> Chronique du Prix Goncourt 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix Renaudot 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix Renaudot Essai 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix de Flore 2017, par ici !

Partager

La disparition de Josef Mengele, Olivier Guez : Prix Renaudot 2017 (#RL2017)

La disparition de Josef Mengele signé Olivier Guez, est un des romans importants de cette rentrée littéraire. Sous la forme d’une enquête journalistique romancée, l’auteur retrace le parcours en Amérique latine de l’ancien haut dignitaire nazi, médecin à Auschwitz où on lui attribua le surnom de « l’ange de la mort ». Tout le monde connaît les atrocités commises par cet homme dans les camps de concentration et le zèle hors norme qu’il déploie dans l’exercice de ses fonctions médicales. L’homme en uniforme à tête de mort a mutilé, torturé, arraché des membres, collectionné des yeux, fait cuire des êtres humains, disséqué, stérilisé, massacré, réalisé des prélèvements sur des êtres vivants… Tout cela au nom de la science. En sévissant à Auschwitz, il disposait d’un nombre inestimable de cobayes humains pour pratiquer ses expériences médicales. Digne représentant de l’idéologie nazie, ses idées concernant la pureté de la race et son rôle dans la diffusion des idées eugénistes, ainsi que leur mise en pratique, lui valent le statut de criminel de guerre. Si chacun connaît Josef Mengele sous les traits du scientifique sans scrupules, moins connue est sa fuite en Argentine et sa cavale pour échapper à la justice des hommes. Olivier Guez dans une langue journalistique dépouillée s’applique à démêler le vrai du faux, les faits réels des rumeurs avec minutie afin de mettre en lumière la véritable organisation de son extradition. Comment un criminel de guerre recherché par tous les états de la planète a-t-il pu passer entre les mailles du filet ? Finalement c’est la question qui apparaît en filigrane dans ce récit et à laquelle l’auteur tente d’apporter une réponse convaincante.

L’Amérique latine : terre d’asile des anciens dignitaires nazis

La réputation des régimes militaires sud-américains de la seconde moitié du XXe siècle est bien connue. L’émergence de régimes militaires en Amérique Latine à partir des années 70 a permis aux criminels du monde entier de trouver refuge et assistance. Pour Josef Mengele, exfiltré vers l’Argentine en 1949, le régime du général Perón s’avère être un allié de taille dans sa fuite hors de l’Europe. Le général Perón, alors au pouvoir, voue un culte à l’Allemagne nazie ainsi qu’à l’Italie fasciste du temps de Mussolini. En accueillant d’anciens nazis, il espère faire de l’Argentine une nation qui compte aux yeux du monde instigatrice d’un troisième axe visant à faire péricliter les États-Unis et la Russie communiste. Ce qui, vous n’êtes pas sans le savoir conduira bien évidemment à un échec, à sa destitution et à l’arrivée au pouvoir de la junte militaire. Alors que l’on aurait pu imaginer que Josef Mengele, tel un cancrelat, se serait terré une fois arrivé en Argentine, on découvre avec stupeur qu’il y circulait librement en toute impunité. Nul besoin de se cacher dans un pays qui se targue de rassembler le nec plus ultra des déviances de l’esprit humain : nazis, fascistes, tortionnaires, criminels de guerre, trafiquants… Que du beau monde en somme ! Pire, il existait alors un réseau d’exfiltration d’anciens nazis parfaitement huilé. Lorsque le gratin du défunt parti national-socialiste – « la nazi society de Buenos Aires »- se réunit, la valeur de chacun se mesure à son bilan meurtrier, baromètre morbide déshumanisant. Ainsi Ante Pavelíc compte à son actif pas moins de huit cent cinquante mille victimes serbes, juives et tsiganes, Eduard Roschmann, alias le boucher de Riga, fait état de trente mille juifs lettons assassinés, Gerhard Bohne, le directeur administratif du programme d’euthanasie T4, deux millions de stérilisés et soixante-dix mille handicapés gazés. Il faudra attendre 1960 pour que Josef Mengele, informé de la capture d’Eichmann par les services secrets israéliens, se sente acculé et décide de fuir au Brésil sous une fausse identité pour échapper au Mossad. Pendant 10 ans, alors que l’Europe tente de se reconstruire sur des ruines, les anciens nazis auront vécu une vie de pacha. Cette réalité décrite par Olivier Guez de manière factuelle est pourtant teintée de consternation, les puissances occidentales semblent avoir mieux à faire que de traquer les origines du mal.

La lenteur du dispositif judiciaire consacré à la traque des anciens nazis 

Second point d’étonnement, la lenteur du processus judiciaire. L’Europe d’après guerre, en ruine, tente de se reconstruire et pour cela décide d’ajourner son devoir de mémoire. Il faudra attendre 1995 en France pour que soit reconnue officiellement la collaboration avec le régime de Vichy. De même, ce ne sera qu’en 1985 que la tête de Josef Mengele sera mise à prix, soit 6 ans après sa mort. Il est étonnant de voir que Josef Mengele a laissé tant de traces derrière lui, qu’il a pu correspondre toutes ces années de cavale avec sa famille restée en Allemagne à la tête d’une entreprise extrêmement lucrative – sous le nom de Mengele !!!, qu’il a pu rencontrer son fils, se marier, sans être intercepté. Olivier Guez rappelle à plusieurs reprises la coopération entre les États-Unis et l’Allemagne de l’Ouest avec d’anciens nazis. Il est de notoriété publique que la CIA collaborait avec eux sur certaines missions. Certains d’entres eux ont continué à exercer leur profession pour le compte de puissances occidentales peu regardantes sur le passif de leurs collaborateurs. L’Allemagne a longtemps été gangrénée par ces hommes, qui au lendemain de la guerre et jusqu’à leur mort n’ont cessé d’occuper des postes au sein de l’administration allemande. Comme le souligne Olivier Guez, il faudra attendre l’arrivée d’une nouvelle génération prête à faire la lumière sur les heures sombres de son histoire, pour espérer faire véritablement le deuil. La disparition de Josef Mengele n’est qu’un prétexte qui permet à Olivier Guez de dénoncer les dérives de la realpolitik. La realpolitik désigne « la politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l’intérêt national ». Dans la seconde moitié du 20e siècle, la guerre froide fait rage et les états ont bien mieux à faire que de traquer un ancien dignitaire nazi, fût-il « l’ange de la mort ».

Conclusion

Ce roman publié pour la rentrée littéraire est intéressant car il s’inscrit dans la veine des récits mêlant journalisme et biographie au service d’une vérité crue. La disparition de Josef Mengele participe au travail de mémoire, comme le rappelle Olivier Guez à la fin de son ouvrage l’être humain a la mémoire courte. L’exposé est factuel, l’auteur ne se perd pas dans les méandres de l’histoire. J’ai trouvé cet ouvrage passionnant et particulièrement instructif, Olivier Guez maîtrise son sujet et nous en fait profiter.  Seul petit bémol, j’aurais aimé que le récit soit moins désincarné, factuel. Il manque un peu la patte de l’auteur, le journaliste a tendance à se substituer au romancier par moments. Si on omet ma dernière petite remarque, vous pouvez foncer, vous ne vous ennuierez pas une seconde ! 😉

 >>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

>>> Chronique du Prix Goncourt 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix Renaudot Essai 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix de Flore 2017, par ici !

>>> Chronique du Grand Prix des Blogueurs Littéraires 2017 & Prix du Roman Fnac 2017, par ici !

 

Partager

Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain : rentrée littéraire 2017 (#RL2017)

Marc Dugain renoue avec ses thèmes de prédilection dans son dernier ouvrage, Ils vont tuer Robert Kennedy. Théories du complot, élites politiques corrompues assujettis aux intérêts mercantiles des Lobbies américains, machinations dictées par le seul intérêt particulier couplé à une volonté de puissance et surtout son obsession pour la dynastie Kennedy… Marc Dugain dresse un portrait au vitriol de l’Amérique des années soixante. Une Amérique pudibonde qui se prévaut de défendre la liberté de ses citoyens face à la menace communiste, et qui pour cela s’autorise à fouler toutes les valeurs morales sur lesquelles paradoxalement elle légitime son action. Il retrace l’histoire des États-Unis des années soixante, de l’élection de John Fitzgerald Kennedy – dit Jack Kennedy – à l’assassinat de son frère Robert. Toute ressemblance ou coïncidence avec des personnages réels n’est ni fortuite, ni involontaire. Puisque le narrateur n’est autre qu’un double à peine masqué de l’auteur. Marc Dugain fait se rencontrer la petite et la grande histoire. Au vue des circonstances troubles entourant le double suicide de ses parents, le narrateur décide de lever le voile sur la vérité et pour cela mène une enquête qui le conduira à étudier de prêt le funeste destin de la famille Kennedy. Ils vont tuer Robert Kennedy, est un roman foisonnant et passionnant, fruit d’un travail de recherche et de documentation considérable. Si certains auteurs pêchent par excès de zèle en submergeant le lecteur d’informations, Marc Dugain excelle dans l’art d’envoûter le lecteur et en fait un atout. Une fois entamé, impossible de le lâcher ! L’auteur a fait le choix d’une construction narrative lui permettant de mener de front deux histoires intimement liées et jongle avec maîtrise entre ses deux récits. Le ton est mordant, caustique, incisif mais jamais péremptoire. Il interroge les faits, sans jamais imposer ses idées, il laisse une totale liberté au lecteur. C’est un de mes coups de coeur de la rentrée littéraire, foncez !

La grande Histoire : une fresque politique de l’Amérique des années soixante

Marc Dugain s’évertue dans ce roman à retracer minutieusement le parcours chaotique de la famille Kennedy, sur laquelle semble planer le spectre de la mort. L’illustre famille va être décimée, les accidents, assassinats, maladies se succèdent, véritable malédiction. Sous la plume de Marc Dugain, la destinée des membres de cette famille n’est pas sans rappeler celles des héros tragiques de la Grèce antique. Doté d’une aura surnaturelle, Jack deviendra en 1960 le trente-cinquième président des États-Unis, sous la vigilance de son frère Robert qui l’assistera durant les trois années que durera son mandat. Il deviendra rapidement après son investiture l’ennemi numéro un du complexe militaro-industriel, en défendant une politique extérieure pacifiste, de la mafia en reniant ses origines et en traquant les anciens collaborateurs de son père Joe, et des services de renseignement. La thèse du tireur isolé ne fait pas le poids face à un tel faisceau de présomption. Marc Dugain réunie suffisamment d’éléments pour faire vaciller la thèse officielle. Il décortique les erreurs commises par les deux frères, qui ont conduit à l’assassinat de l’aîné à Dallas, images devenues tristement célèbres. La fougue de leur jeunesse et l’impunité qui découle de leur statut les a convaincu du bien fondé de leurs actions, ils laissent ainsi derrière eux des orgueils blessés et des carrières brisées. Le raisonnement de l’auteur est implacable, Lee Harvey Oswald n’est qu’un leurre construit de toute pièces par la CIA, qui a oeuvré dans l’ombre à la manière d’une triple alliance avec Johnson et J. Edgar Hoover – l’ancien directeur du FBI, qui y régna pendant près de cinquante ans en maître absolu. La mafia nourrie une rancune tenace à l’égard de Jack pour l’avoir assignée devant la justice. Aurait-il oublié les origines de la fortune familiale ? Jack et Robert font fi du passé familial trouble et s’engagent dans une lutte acharnée contre le crime organisé en créant une commission. Il semble donc fort probable pour l’auteur que la mafia ait participé de près ou de loin à l’assassinat du président.

« Au Texas, un obstacle se présente vertical, s’il persiste, on le couche à l’horizontal. » Johnson

La force du récit réside dans la façon qu’à l’auteur d’analyser chaque détail afin de faire émerger le déroulement exact des évènements. Il dissèque les liens entre chacun des figurants, les relations de connivence entre les politiques et l’industrie de l’armement, les intérêts en jeux lors de conflits armés. Il dénonce l’impérialisme américain :

[…] l’Amérique fait passer son impérialisme pour un tutorat bienveillant.

Le fossé entre la classe dirigeante et le peuple, et la condescendance avec laquelle la première considère le second sont au coeur des propos de l’auteur. Marc Dugain dans Ils vont tuer Robert Kennedy fait des États-Unis une république bananière qui n’a rien à envier à certains régimes autoritaires. Il évoque notamment la conception particulière qu’à l’Amérique de la démocratie.

La démocratie ne doit et ne peut s’exercer que dans un cadre qui défend scrupuleusement l’avidité d’une minorité, en laissant croire aux masses incultes qu’elle oeuvre pour un bien-être qui, sans son réalisme scrupuleux, serait livré à des idéologies liberticides.

Robert Kennedy survivra à la mort de son frère aîné et se trouvera par la suite dans une situation inextricable. Obligé de collaborer avec les assassins de son frère tout en maintenant un devoir de mutisme pour ne pas fragiliser le mythe. Marc Dugain déroule sa conception fine de l’histoire américaine sous une plume savoureuse. Il peint le portrait d’un homme qui sera constamment partagé entre la culpabilité de son héritage et la volonté de s’en démarquer.

La petite histoire : une enquête sur un double suicide aux circonstances douteuses

Marc Dugain a fait le choix d’une construction narrative lui permettant de mener de front deux histoires intimement liées. Dans son enfance, le narrateur a vécu un drame familial terrible. La version officielle atteste d’un double suicide. Sa mère se serait tirée une balle dans la tête en 1967, et son père l’aura suivi peu de temps après, et se serait donné la mort le jour de l’assassinat de Robert Kennedy, le 5 juin 1968, en précipitant sa voiture dans un ravin. Tout aurait pu s’arrêter là, mais le narrateur soulève de nombreuses interrogations insinuant le doute dans l’esprit du lecteur. Il semblerait que l’angle formé par le poignet de sa mère et l’arme n’aurait pas pu lui permettre de se donner la mort, deux hommes auraient été vus en train de roder autour du domicile familial quelques jours avant le drame, et la compagnie d’assurance refusant l’indemnisation en cas de suicide, verse la prime d’assurance à son fils. Or tout le monde sait bien qu’aucune compagnie d’assurance ne s’amuserait à indemniser ses clients sans que ceux-ci aient honoré leur part du contrat. Le narrateur remonte pas à pas le cours de son histoire et nous entraîne avec lui dans l’univers mystérieux des services secrets et de la diplomatie mondiale. La frontière entre la fiction et la réalité n’est jamais clairement définie mais là n’est pas l’important. On se laisse porter par cette histoire familiale inquiétante, où le père, psychiatre spécialiste de l’hypnose, se voit dans l’obligation de quitter la France pour échapper à un complot visant à le discréditer et croisera la route de celui qui aurait pu succéder à son frère.

Conclusion 

Marc Dugain signe avec Ils vont tuer Robert Kennedy un roman savoureux, une lecture hybride entre le thriller familial haletant et un récit historique romancé. Si les propos tenus peuvent ne pas être partagés par le lecteur, en aucun cas l’auteur impose son avis de manière catégorique et sans l’étayer au préalable. L’écriture est extrêmement fluide et entraînante, ce qui n’était pas évident au vue de la quantité d’informations dispensée.

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

Partager

Les huit montagnes, Paolo Cognetti : Premio Strega 2017 (#RL2017)

Les huit montagnes n’est pas seulement un des romans phares de cette rentrée littéraire, mais il est également le lauréat du Prix Strega 2017. Le Prix Strega est un prix littéraire italien prestigieux, équivalent de notre Prix Goncourt. Ce prix confirme le talent indéniable de Paolo Cognetti et consacre son roman, qui se veut une ode à la montagne. Le premier roman de Paolo Cognetti avait déjà été distingué par le prix Strega Giovanni en juin dernier – équivalent de notre Prix Goncourt des lycéens. Les huit montagnes est un texte pur, granitique, brut. Élevé par un père taiseux et solitaire, la quête d’identité de Pietro passera immanquablement par un travail d’acceptation. Pietro n’aura d’autres choix que de pardonner à son père son manque de tendresse et de communication pour pouvoir espérer atteindre le bonheur. Il devra pour se libérer, se réconcilier avec la figure paternelle exigeante et autoritaire de son enfance. Contre toutes attentes celui qui lui inocula l’amour de la montagne dès son plus jeune âge, sera celui qui le sauvera quelques années plus tard et le fera renouer avec le lieu de son enfance. Les huit montagnes, est avant tout un récit d’apprentissage, de transmission, de filiation. Puisque cet amour de la montagne Pietro le recevra en héritage, et apprendra par lui-même à l’apprivoiser par un processus naturel d’émancipation de la figure paternelle et de construction de l’identité. Le roman de Paolo Cognetti évoque le caractère indicible de l’amour filial, cette manière d’aimer sans jamais l’exprimer. Emprunt de poésie, ce récit est également celui d’une amitié indéfectible qui résistera au temps.

Résumé

« Quelque soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. »

Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Ils ont 11 ans et tout les sépare. Dès leur rencontre à Grana, au coeur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers, puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié. Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès de ce même ami que Pietro va se réconcilier avec son passé – et son avenir.

Éditions Stock

Le récit s’articule autour de trois parties. La première – mais également celle qui m’a le moins plue – renvoie à l’enfance. C’est la période de l’initiation du jeune Pietro aux joies que procure la montagne l’été. Le récit s’ouvre sur la rencontre entre Pietro et Bruno. Comme toute rencontre entre des garçons de onze ans, ils se jaugent, se mesurent. Bruno élevé dans les hauteurs, contraste avec Pietro qui vit toute l’année à Milan. Mais peu à peu l’hostilité initiale laissera place à une amitié naissante. Est-ce la pureté de l’air de la montagne qui confère à Bruno cette simplicité de l’être ? Puisque Bruno sait où est sa place et ne la remettra jamais en question. Il deviendra un point d’ancrage pour Pietro. Las d’accompagner son père lors de ses randonnées quotidiennes, Pietro ne trouve pas les mots justes pour lui annoncer qu’il souffre du mal des montagnes. Souffrant de nausées chroniques, ces expéditions deviennent de véritables calvaires. Un soir, Pietro trouve le courage d’annoncer à son père son refus de l’accompagner dorénavant dans ses marches en montagne. À partir de ce jour-là, chacun campera sur ses positions, le père blessé dans son orgueil, et le fils désirant s’émanciper de l’autorité parental. Cette première partie se clôt sur la distance qui s’installe entre le père et le fils, et la promesse de revoir un jour son ami.

Dans la seconde partie, le rythme s’accélère. Pietro renoue avec ses racines, part en quête de lui-même et entame un véritable processus d’identification. Pétris d’orgueil, Pietro et son père sont passés à côté l’un de l’autre. C’est pour remédier à ce gâchis que Pietro se lance sur les traces de son père. Cette deuxième partie est l’occasion d’une seconde chance. De lever le voile sur cet homme taiseux et solitaire, de pardonner. Paolo Cognetti trouve les mots justes pour exprimer avec poésie cette reconstruction affective. L’élément déclencheur est l’ultime geste du père. Un geste fort pour son fils, témoignage d’un amour certes masculin et sauvage mais incontestable. Comme son père avait pu le faire avant lui, Pietro part à la recherche des zones brumeuses de son passé en arpentant la montagne de son enfance.

C’était comme si en empruntant chaque année le même sentier, il se replongeait dans ses souvenirs et remontait le cours de sa mémoire. […] Il n’y a rien de mieux que la montagne pour se souvenir.

Il disait comme ça : l’été efface les souvenirs de la même façon qu’il fait fondre la neige, mais le glacier renferme la neige des hivers lointains, c’est un souvenir d’hiver qui refuse qu’on l’oublie. Je comprenais enfin ce qu’il voulait dire. Et je savais une bonne fois pour toutes que j’avais eu deux pères : le premier était l’étranger avec lequel j’avais habité pendant vingt ans, en ville, et coupé les ponts pendant dix autres ; le deuxième était mon père de montagne, celui que j’avais seulement aperçu et pourtant mieux connu, l’homme qui marchait derrière moi sur les sentiers, l’amant des glaciers. Cet autre père m’avait laissé une ruine à reconstruire. Je décidai alors d’oublier le premier, et de faire le travail qu’il attendait de moi en sa mémoire.

Conclusion

Les huit montagnes est une déclaration d’amour de l’auteur à la montagne. La beauté du texte réside dans ce qui est tu. Les non-dits, les émotions bruts font l’essence de ce roman. Malgré quelques longueurs dans la première partie du récit et la complexité du lexique montagnard – pouvant rendre la lecture fastidieuse pour les non-initiés – l’écriture de Paolo Cognetti fonctionne. Puissante, la plume de l’auteur évoque avec force et vitalité la solitude et le silence imposés par la montagne. Paolo Cognetti décrit à merveille cette atmosphère hors du temps, propice à la nostalgie et à la mélancolie.

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

>>> Chronique du Prix Goncourt 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix Renaudot 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix de Flore 2017, par ici !

>>> Chronique du Grand Prix des Blogueurs Littéraires 2017 & du Prix du Roman Fnac 2017, par ici !

Partager

Point cardinal, Léonor de Récondo : Prix du Roman des Étudiants France Culture – Télérama 2018 (#RL2017)

Point cardinal est mon premier gros coup de coeur de cette rentrée littéraire. Léonor de Récondo s’empare d’un sujet hautement casse-gueule et évite tous les écueils en la matière. Elle signe un roman coup de poing, puissant et percutant. La question du changement de sexe est traitée avec maîtrise sans fausses notes dans un style vif et concis qui contribue à la pertinence du propos. Léonor de Récondo aborde avec tact la problématique de la transsexualité. Thème peu présent en littérature, elle réussit l’exercice haut la main. Exercice périlleux qui consiste à interroger dans une langue déliée, dépouillée et crue mais sans aucune férocité excessive la notion d’identité. Elle n’envisage pas seulement le récit à travers le prisme de la personne concernée, mais se glisse dans la peau de chacun des membres de sa famille et décortique leurs réactions. Point cardinal n’est pas un témoignage que nous livre l’auteur mais bien un voyage. On suit pas à pas les étapes qui ponctuent le parcours jonché d’obstacles de Laurent pour devenir Lauren. Du personnage excentrique et malhabile qu’il crée dans un premier temps pour matérialiser son besoin d’être femme, au lent processus de communication avec ceux qu’il aime, de la colère, à l’incompréhension, à l’acceptation ou au rejet. Point cardinal, rien que le titre est lourd de sens et n’a pas pu être choisi par hasard. Deux sens me sautent aux yeux. Point cardinal peut s’envisager du point de vue du sens logique, de la finalité, de la direction vers laquelle Laurent tend. C’est le mouvement inéluctable impulsé par la décision de Laurent de devenir une femme. Point cardinal signifie également cet instant pivot qui suppose une rupture entre l’avant et l’après, rien ne sera jamais comme avant, conséquence évidente d’une décision si importante, qui va chambouler le quotidien de chacun des membres de cette famille. C’est ce moment crucial, essentiel sur lequel repose tout le reste.

 

Résumé

Point cardinal. Sur le parking d’un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable. Laurent, en tenue de sport, a remis de l’ordre dans sa voiture. Il s’apprête à rejoindre femme et enfants pour le dîner. Avec Solange, rencontrée au lycée, la complicité a été immédiate. Laurent s’est longtemps abandonné à leur bonheur calme. Sa vie bascule quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois dans le foyer qu’ils ont bâti ensemble. À son retour Solange trouve un cheveu blond… […]

Sabine Wespieser Éditeur

 

Le talent d’un bon écrivain se révèle souvent dès les premières lignes, parviendra t-il en peu de mots à capter l’attention du lecteur ? Ce sont ces premiers instants qui donnent le ton. Léonor de Récondo parvient en un chapitre à nous faire basculer dans le monde de Laurent. On est happé dès les premiers mots. On assiste en témoin muet à un dépouillement. Mathilda redevient Laurent, pour se faire se succèdent une enfilade de verbes construits avec le préfixe -dé, censés exprimer la cessation de son état de femme au profit d’un retour à la « normale ». Ainsi, Mathilda se démaquille, se déshabille, retire, enlève, ôte, disparaît. L’entreprise dans laquelle s’est lancée Mathilda n’est pas celle d’une transformation mais plutôt celle d’une dissolution. Ces premières pages augurent du talent de l’auteure, qui aurait pu se laisser déborder par son sujet, et qui au contraire l’aborde avec une infinie justesse. Chez Léonor de Récondo, tout est une question de dosage. Elle décrit sans ambages le malaise de Laurent, tiraillé entre son besoin de laisser s’exprimer la femme qu’il est réellement et son devoir de mari, de père. La présence de Mathilda se fait plus prégnante jusqu’à devenir comme un éléphant au milieu du salon. Tout bascule le jour où Solange, sa femme, découvre cette mystification. Fini le temps des mensonges, Laurent doit s’expliquer. Au cours d’un dîner familial, Laurent annonce avec des mots clairs, bruts sans circonvolutions inutiles qu’il est une femme. Ces révélations provoquent un tollé, chacun réagit comme il le peut. C’est le temps de la confession pour Laurent, et de son corollaire pour le reste de la famille soit le désarroi, l’impression d’avoir mal fait, d’avoir failli dans son couple, d’avoir été trahi. Mais vient également l’impression de soulagement, d’être délesté d’un fardeau.

 

La force de Point cardinal est de ne pas embrasser une dimension politique ou sociologique. Léonor de Récondo ne se prétend pas la porte-parole d’une cause politique, mais traite en romancière un sujet de société. Elle appose des mots simples sur des émotions complexes sans chercher à éveiller la compassion chez le lecteur. Et c’est justement cette concision, cette limpidité des propos tenus, qui touchent le lecteur en plein cœur. Elle décrit merveilleusement bien ce sentiment fulgurant qui traverse Laurent lorsqu’il comprend que c’est enfin possible, que de devenir une femme n’est plus un fantasme mais est à portée de main. Elle souligne le caractère égoïste de cette transformation, certes inéluctable. Laurent impose son choix à sa famille, entame seul les démarches. Cette décision prise unilatéralement touche tout le monde par ricochets et entraîne toute sa famille dans son sillage. Le futur de chacun des membres de cette famille en sort transformé. Léonor de Récondo dissèque les réactions de chacun, les met à nu. Elle évoque l’incompréhension puis le rejet du fils aîné effaré de la tournure que prennent les événements. Et comment en vouloir à un adolescent qui voit ses repères voler en éclats. Quelle figure paternelle substituer à celle avec laquelle on a grandi et qui aujourd’hui revêt les traits d’une femme ? Se pose également la question de la sexualité dans le couple. La réaction des collègues au travail. La légèreté de Laurent et sa naïveté peuvent toucher comme agacer. Léonor de Récondo nous laisse libre juge de notre ressenti.

 

Point cardinal fait partie des livres incontournables de cette rentrée littéraire extrêmement riche. Je vous conseille de filer en librairie vous le procurer, il se lit rapidement – se dévore même puisqu’un après-midi m’a suffi, la langue est simple, claire et le sujet puissant. Une certaine sobriété de ton émane de ce roman. Aucune notes discordantes, le style est aérien.

 

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

>>> Chronique du Prix Goncourt 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix Renaudot 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix de Flore 2017, par ici !

>>> Chronique du Prix du Roman Fnac 2017, par ici !

Partager