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Fairy Tale, Hélène Zimmer : un conte désenchanté

Hélène Zimmer, pour son premier roman Fairy Tale, a décidé de s’attaquer avec férocité à un sujet délaissé par la littérature contemporaine, celui d’une France déclassée, incarnée par un couple et ses trois enfants. Elle brosse un portrait de femme aux antipodes de ceux récemment réalisés tels que Looping d’Alexia Stresi – lauréat du Grand Prix de l’Héroïne Madame Figaro 2017 dans la catégorie roman français, Moura signé Alexandra Lapierre – lauréat de l’édition 2016 du Grand Prix de l’Héroïne Madame Figaro, Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern ou encore La femme qui fuit signé Anaïs Barbeau-Lavalette… Des femmes volontaires, indépendantes et intrépides, véhiculant une image ultramoderne de la femme. Non, ici rien de tel. Hélène Zimmer nous fait plonger dans le quotidien poisseux et étouffant de son héroïne Coralie. Un mari au chômage depuis plus de deux ans, donc inéligible aux indemnités chômage, un patron qui la harcèle quotidiennement, trois enfants dont l’aînée avec qui le dialogue semble au point mort. Dans Fairy Tale on touche au plus près au quotidien d’une famille française moyenne aux portes de la misère sociale. L’écriture crue et ciselée d’Hélène Zimmer donne dès les premières phrases le ton du roman. Elle ne prend pas de pincettes et adopte le langage de cette France délaissée, les insultes fusent, on est confronté à une surabondance de « putain », « putain de sa race », de beuglement, d’engueulades, et j’en passe… Le résultat est saisissant, Fairy Tale détonne ! Hélène Zimmer y dresse le portrait sociologique d’une France où règne l’exclusion sociale. Un portrait corrosif d’une France que l’on préfère ignorer. L’auteure fait preuve d’une maturité incroyable en disséquant avec minutie les comportements de ces Français moyens. Fairy Tale est le résultat d’un travail d’investigation et d’observation impressionnant. J’irais même jusqu’à faire un parallèle avec l’oeuvre de Zola qui s’inscrit dans une volonté de s’approcher au plus près du réel. On retrouve ici une représentation crue et brute de la réalité sans pathos, ni enjolivement, ambition propre au courant réaliste et naturaliste.

Le roman audacieux d’une jeune auteure 

Ne connaissant pas cette auteure, je me suis penchée sur sa bio. Et je dois dire que j’ai été impressionnée par la carrière d’Hélène Zimmer, âgée de 27 ans. Elle entame des études de lettres – son goût pour les Lettres, elle l’a reçu en héritage, une fois achevées, elle écrit et réalise un premier long métrage sorti en 2015 et intitulé À 14 ans. Elle entretient des rapports étroits avec le monde du cinéma au sein duquel, elle a tour à tour était actrice, réalisatrice et a contribué à l’écriture de divers scénarios. Artiste surdouée ? On est en droit de s’interroger au regard du premier roman détonnant qu’elle vient de publier. D’ailleurs Fairy Tale, salué par la critique, a reçu le Prix Marie-Claire en 2017.

Un sujet casse-gueule parfaitement maîtrisé

Ce qui frappe dans Fairy Tale c’est le choix du sujet. Hélène Zimmer nous fait partager le quotidien ordinaire, pour ne pas dire médiocre de Coralie vendeuse dans une grande enseigne de centre commercial. On entre dans sa vie étriquée, qu’elle partage entre son job peu réjouissant, où elle subit les remarques acerbes de son nouveau patron, et sa vie de famille tout aussi peu enviable. On découvre comment, par une succession de choix, plus ou moins conscients, l’on peut se retrouver prisonnier de sa propre vie. Jusqu’à l’asphyxie. Coralie se montre résignée et n’oppose aucune résistance à sa condition. Elle subit sa vie sans même essayer d’en prendre le contrôle. On assiste à la lente descente aux enfers de cette femme apathique. Hélène Zimmer ne laisse aucune chance à son héroïne. On sort déconcertée par ce personnage en proie à une totale passivité au regard des événements qui surviennent dans sa vie. Idée malicieuse de la part de cette auteure, la participation du mari à un programme de télé réalité. Fairy Tale c’est le nom du programme qui devrait permettre à Loïc – l’époux – de trouver du travail. Là également Hélène Zimmer brosse un portrait au vitriol de l’industrie des médias. Elle dénonce l’instrumentalisation par les médias de la détresse humaine, la manipulation intrinsèque à ce genre de programmes ayant pour fin de divertir un public de masse. Elle met en pièces la télé réalité, reflet d’une réalité imaginée, qui n’a aucune prise avec le réel. Rien que pour la manière avec laquelle l’auteure décrit le tournage, je vous conseille de vous plonger dans ce roman, il en vaut largement le détour, vous ne serez pas déçus.

Un style cru et une écriture clinique

Dénué de sentimentalisme superficiel, Fairy Tale est écrit dans un style cru. Les dialogues sont très présents, ce qui permet à l’auteure de créer cette atmosphère repoussante. Les uns et les autres s’invectivent continuellement, la vulgarité des échanges est soulignée. Tout le champ lexical de la mastication, déglutition… est développé. Les descriptions sont d’un réalisme sidérant, ce qui explique pourquoi je rapproche le travail d’Hélène Zimmer de Zola.

Le serveur apporte enfin l’andouillette de Fernanda. Les autres mâchent avec ardeur. Empoignent leur verre de vin de leurs mains graisseuses. Les mots sont rares. Les couverts s’entrechoquent. Les dents font mousser les pelletées de viande. Le vin rouge, trop clair, facilite la descente. Le jus coule sur les mentons. Coralie plisse les yeux, éblouie par le soleil qui se reflète sur la carrosserie des voitures. Elle enfourne le dernier bout de son burger qu’elle tasse à l’aide de quelques frites. Régurgite.

Coralie remplit son tube digestif comme si chaque bouchée le creusait davantage. Elle met en pièce le reste de la pizza. Se gave jusqu’au débordement.

Pauvreté psychologique des personnages 

Seul bémol, la faiblesse des portraits psychologiques. Cette faiblesse peut s’expliquer tout simplement par le manque de richesse intérieure des personnages, qui de ce fait ne pratique pas l’introspection. Mais, je maintiens que j’aurais adoré découvrir les mécanismes en amont qui conduisent à une telle passivité face à l’existence et à un tel abandon de soi.

Conclusion

Rien que le fait que ce roman soit un ovni ambitieux devrait convaincre n’importe quel lecteur initialement récalcitrant ! 😉 Hélène Zimmer publie un ouvrage certes dérangeant, mais audacieux, et qui mérite d’être lu. Cette écrivain prometteuse est à suivre de près.

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Les garçons de l’été, Rebecca Lighieri : le roman de l’été !

Rebecca Lighieri signe le roman de l’été avec son roman choral Les garçons de l’été. Elle nous offre une adaptation moderne de la légende biblique d’Abel et Caïn en mettant en scène deux frères, deux demi-dieux, Zachée et Thadée, qui incarnent tout ce que la jeunesse a de plus beau à offrir : la beauté, le sport, la réussite scolaire… Dotés d’une aura incroyable, la chute n’en sera que plus violente. En effet, un drame va survenir et mettre fin à ce décor de rêve. La famille bourgeoise dont il sont issus périclite et révéle ses déviances les plus sombres. Rebecca Lighieri prend un malin plaisir – pour notre plus grand bonheur – à faire éclater les structures familiales bourgeoises et à faire basculer la vie des membres de cette famille d’une félicité insouciante au désespoir le plus terrible en un claquement de doigt. Elle dresse des portraits psychologiques particulièrement réussis et la violence fratricide inouïe qu’elle décrit s’avère d’une rare intensité. La chroniqueuse oeuvrant sur Télématin, Olivia de Lamberterie, le décrit comme un page-turner impossible à lâcher. Je partage entièrement son avis. Le sujet est puissant, l’écriture incisive. Ce roman est une très belle découverte, je vous le conseille vivement pour profiter des derniers jours de l’été 😉

Résumé

Zachée et Thadée, deux frères, étudiants brillants et surfeurs doués, déploient les charmes de leur jeunesse sous l’été sauvage de la Réunion. Mais l’été et la jeunesse ont une fin, et il arrive qu’elle survienne plus vite et plus tragiquement que prévu.

Éditions P.O.L

Un journal de bord retraçant pas à pas l’éclatement de la cellule familiale 

La force du roman Les garçons de l’été réside dans sa capacité à surprendre le lecteur. En ouvrant ce livre, je m’attendais à tomber sur un énième roman de plage – soit un pavé sur fond d’intrigue qui s’oublie aussi vite qu’il est lu. Erreur ! Si de prime abord on retrouve tous les ingrédients propres à ce type de littérature : deux beaux garçons partis à la Réunion dans un cadre paradisiaque vivre leur passion, le surf. On bascule très vite dans un roman noir. L’aîné, qui se prénomme Thadée, en pleine session de surf se voit amputer d’une jambe après une attaque de requin. Dès lors, tout s’enchaîne sans possibilité de reprendre son souffle. La mère en proie à une admiration excessive pour son ainé sombrera en même temps que lui. Le père, qui incarne le père modèle d’une famille bourgeoise Biarrotte trouve son plaisir hors du cadre familial. Ysé, la petite dernière, faute de place dans cette famille en destruction, se retire dans son monde intérieur. Les masques tombent à mesure que l’intensité dramatique augmente. Chacun des membres de cette famille tente comme il peut de faire face à l’enchaînement d’événements qui s’abat sur sa famille. Rebecca Lighieri expose la précarité du bonheur et de l’équilibre que l’on construit. Elle décrit avec brio la rapidité avec laquelle tout peut basculer dans l’horreur. Il aura suffit d’un événement pour que le noyau familial minutieusement préservé s’écroule. Le roman commence par l’annonce de l’accident de Thadée et la détresse de sa mère. Celle-ci accourt à la Réunion voir son jeune prodige. Elle découvre l’endroit où ses deux fils vivent et l’ambiance particulière qui y règne. Baigné de sensualité, au surf camp une atmosphère étouffante imprègne les lieux. Une ombre plane sur cette île, on comprend rapidement que Thadée en est à l’origine. Le roman se poursuit sur le retour à Biarritz des deux frères ainsi que de leur mère. Commence alors la descente aux enfers de Thadée, replié sur lui-même et ses idées noires, il devient infernal et se met à contaminer les autres membres de la famille, leur rendant la vie impossible. Les progrès de son frère cadet en surf, Zachée, l’obsèdent et le confortent dans son sentiment d’injustice. Une haine insatiable se met en branle en lui. Il est en proie à une soif inextinguible de vengeance, qui s’abattra sur son frère cadet. Alors que la noirceur de Thadée agit comme une pomme pourrie, le caractère lumineux de Zachée tempère les excès de violence de son frère. La jalousie fratricide est au coeur du roman et est décrite avec virtuosité. La profondeur des portraits psychologiques et l’épaisseur des personnages concourent à faire du roman Les garçons de l’été un excellent ouvrage. Rebecca Lighieri dissèque les rapports fraternels avec précision. Le lecteur est incapable de prévoir ce qui surviendra, l’effet de surprise est total. Le lecteur tente de comprendre avec les ingrédients dont il dispose les rouages de cette échec familial. L’éducation reçue par le frère aîné, objet d’une fascination démesurée de la part de sa mère, est-elle seule à l’origine de la périclitation de la cellule familiale ?

Un roman choral qui renforce l’effet d’introspection

Les garçons de l’été se présente sous la forme d’un roman choral. Chaque membre de la famille s’exprime à tour de rôle offrant ainsi leur ressenti propre face à une situation vécue par tous. On entre dans l’intimité de chacun des personnages, c’est un procédé littéraire qui a l’avantage d’offrir une vision globale et complète au lecteur. Le lecteur dispose du ressenti personnel de chacun des personnages face au drame familial qui pèse sur chacun. Entrer dans la tête de Thadée provoque un malaise. On découvre une âme pervertie, des penchants obscènes. Les mécanismes psychologiques de Thadée sont décrits de façon brute, sans tabous. La plume de Rebecca Lighieri, dénuée de pathos, renforce la brutalité de cette personnalité malsaine. La naïveté de Zachée face au monstre grandissant incarné par son frère touche le lecteur qui pressent le drame à venir. La tension distillée par l’auteure ne se relâche jamais, et ce jusqu’à l’épilogue. Ysé, la petite dernière qui a grandi dans l’ombre de ses frères, se révèle plus complexe qu’il n’y paraît. En observant la situation à travers ses yeux, on découvre une jeune fille dotée d’une maturité hors norme. Elle pose un oeil lucide sur sa famille, consciente des limites et des failles de chacun. Certaines scènes pourront heurter la sensibilité des lecteurs, je pense notamment à celle du tatouage je n’en dirai pas plus pour ne pas spoiler la lecture 😉

Conclusion

La rentrée littéraire avance à grands pas, la plupart des 581 romans à paraître en septembre se trouvent déjà dans les rayons de librairie, il vous reste donc peu de temps pour vous atteler à ce très beau roman. Je vous conseille de ne pas passer à côté de cet ouvrage signé Rebecca Lighieri, qui publie également sous le nom d’Emmanuel Bayamack-Tam. Malgré ses 440 pages, Les garçons de l’été se dévore. Rebecca Lighieri jongle avec tous les ingrédients d’un excellent thriller psychologique : une famille bourgeoise bien sous tous rapports, un amour maternel débordant, une compétition entre frères, une atmosphère asphyxiante renforcée par un cadre paradisiaque… N’hésitez pas à publier en commentaires votre ressenti concernant cet ouvrage 🙂 Les garçons de l’été fait partie de ma sélection pour les vacances d’été, vous retrouverez le reste de la sélection dans ce post : Summer Holidays  : PAL d’été et trève estivale. 

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Summer Holidays : PAL d’été et trêve estivale

Après 4 mois très intenses, depuis l’ouverture du blog, et 38 chroniques publiées, je vous annonce que Books’nJoy entame dès  demain une courte trêve estivale, et ce jusqu’à la fin du mois d’août. Je pars pour l’Asie, je n’aurai donc pas l’occasion de rédiger des chroniques de façon régulière. MAIS ce n’est pas pour autant que je pars sans livres, puisque je vais profiter de ce voyage pour entamer la lecture d’ouvrages qui ont fait l’objet d’une sélection impitoyable 😉 :

  • Les garçons de l’été signé Rebecca Lighieri. Décrit comme un « page-turner littéraire » par Olivia de Lamberterie, qui officie notamment dans la rubrique Mots de l’émission Telematin sur France 2. L’auteure fait voler en éclats le modèle parfait de la famille bourgeoise. Deux frères, issus d’une famille Biarrote, incarne à eux deux, le talent, la jeunesse et la beauté. Surfers émérites, l’aîné décide de prendre une année sabbatique et de partir pour la Réunion afin d’y pratiquer son sport favori. Le drame rattrape cette famille, lorsque qu’un de ces demi-dieux se fait arracher la jambe par un requin. Roman noir, Les garçons de l’été promet une lecture sous haute tension.
  • Fairy Tale, premier ouvrage d’Hélène Zimmer, qui a reçu le Prix Marie Claire du roman féminin 2017. De prime abord, Fairy Tale n’est vraiment mon type de littérature. Je m’explique, Hélène Zimmer nous fait entrer dans l’intimité d’un couple de Français moyens rongés par le quotidien et ses obligations. Elle réalise un portrait de femme, âpre et rude. La langue est à l’image de son sujet. Hélène Zimmer cherche à brosser le portrait d’une femme qui tente de se sortir d’un quotidien dans lequel elle s’est elle-même enfermée. En choisissant ce roman, j’avais envie de prendre un risque et de sortir de ma zone de confort. L’autre élément qui justifie ce choix, est le franc parler de l’auteur et son audace.
  • Eldorado de Laurent Gaudé. Auteur que j’avais découvert avec le solaire et fabuleux roman Le soleil des Scorta, lauréat du Prix Goncourt 2004. Vous trouverez ma chronique en ligne de ce roman. Si j’ai choisi Eldorado, c’était pour retrouvez la chaleur de l’écriture de Laurent Gaudé qui m’avait envoutée. J’espère retrouver cette atmosphère solaire présente dans Le soleil des Scorta. Le sujet est difficile, Laurent Gaudé s’attaque à la situation des émigrés clandestins qui tentent de passer en Europe par les côtes italiennes.
  • Un été de Vincent Almendros. Vincent Almendros signe un huis clos sous haute tension, réunissant deux frères et leurs épouses qui décident de partir ensemble sur un voilier. Le hic, c’est que l’une des épouses d’un des frères, n’est autre que l’ex de l’autre frère. Court roman de 95 pages, j’espère que ce thriller amoureux tiendra ses promesses.
  • Article 353 du Code pénal signé Tanguy Viel. Lauréat du Grand Prix RTL-Lire 2017, ce huis clos a beaucoup fait parler de lui, j’étais donc impatiente de le découvrir. Martial Kermeur est arrêté par la police après avoir jeté à la mer Antoine Lazenec, un promoteur immobilier véreux. Cet ouvrage de Tanguy Viel prend la forme du témoignage de cet homme amené à comparaître devant la justice pour son crime. Il va alors expliquer ce qui l’a poussé à une telle extrémité. On découvre ainsi les dessous d’une fraude immobilière, qui a conduit Martial Kermeur a investir toute sa prime de licenciement dans l’achat d’un bel appartement. Appartement qui n’aurait jamais vu le jour.

Côté polars, je me lancerai dans la lecture de deux auteurs, que je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire. Je vous laisse la surprise 🙂

À mon retour, je publierai toutes les chroniques des livres lus au cours de ces vacances et je m’attellerai à la lecture des ouvrages qui vont marquer la rentrée littéraire !

Je vous souhaite de très bonnes vacances à tous, on se retrouve en septembre  😎

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L’orangeraie, Larry Tremblay : l’enfance sacrifiée

L’orangeraie est un court roman signé Larry Tremblay, sous la forme d’un conte mettant en scène deux jeunes frères rattrapés par la guerre. Cet ouvrage a reçu le Prix des lycéens Folio 2016 – 2017. Larry Tremblay aborde avec subtilité le fanatisme religieux qui sévit aujourd’hui au Moyen-Orient. Il nous offre une vision de l’intérieur de ces sociétés, des mécanismes de manipulation qui conduisent un enfant de neuf ans à se faire exploser au nom d’une guerre sainte, censée justifiée toutes les ignominies. Mais L’orangeraie n’est pas une fable moralisatrice. Elle a pour vocation de décrire comment dans un pays constamment en guerre l’enfance est exposée et sacrifiée. C’est un récit qui dénonce également l’absurdité de cette guerre sans nom. D’ailleurs l’enjeu de la mission qui sera confiée à un des jeunes frères reste floue, c’est bien là le problème. Sans autre forme de procès, un chef de guerre peut entrer dans une maison, voler un des enfants et décider d’en faire un martyr, sans que ne soient réellement données d’indications précises à la famille concernant la mission confiée à leur enfant. Larry Tremblay livre ici un récit percutant, dont le propos extrêmement violent sera énoncé sous une plume douce et nette, sans pathos. L’orangeraie, en peu de mots, parvient avec justesse à nous exposer ce qui conduit à un tel geste, qui pour nous relève de la barbarie.

Résumé

Les jumeaux Amed et Aziz auraient pu vivre paisiblement à l’ombre des orangers. Mais un obus traverse le ciel, tuant leurs grands-parents. la guerre s’empare de leur enfance. Un des chefs de la région vient demander à leur père de sacrifier un de ses fils pour le bien de la communauté. Comment faire ce choix impossible ? Conte moral, fable politique; L’orangeraie maintient la tension jusqu’au bout. Un texte à la fois actuel et hors du temps qui possède la force brute des grandes tragédies.

Éditions Gallimard

L’élévation au rang de martyr

À aucun moment Larry Tremblay ne précise dans quel pays l’action se déroule. On suppose que l’auteur fait référence à un pays du Moyen-Orient. La famille habite une maison à proximité d’une montagne, au-delà de laquelle serait installé un camp militaire ennemi. En jouant avec leur cerf-volant, cadeau de leur défunt grand-père, les frères jumeaux découvrent cette base militaire. La ficelle du cerf-volant casse, ils n’ont alors d’autres choix que d’aller le chercher de l’autre côté de la montagne afin de se soustraire à la colère de leur père. Un beau jour Soulayed, un chef militaire de la région, débarque dans cette famille, franchit le seuil de la maison sûr de la légitimité de son entreprise, et demande au père de faire honneur à sa famille en lui livrant un de ses fils. Soulayed justifie son entreprise en faisant appel à la destinée divine. Amed et Aziz, en se frayant un chemin jusqu’à ce versant de la montagne ont su éviter les bombes, qui minent le sol, et sont les seuls à avoir réussi cet exploit. Ils sont des élus de Dieu. Cette mission suicide leur revient de droit et avec les hommages de Soulayed. Finalement, les mots choisis « fierté », « honneur », « martyr », « élu », « béni »… sont toujours les mêmes pour conforter la légitimité d’une telle action, seuls le motif des guerres varient.

— Avez-vous maintenant réalisé ce que vous avez accompli ? Vous avez trouvé un chemin pour vous rendre jusqu’à cette drôle de ville. Vous êtes les seuls à l’avoir fait. Tous ceux qui ont tenté de le faire ont été déchiquetés par les mines. Dans quelques jours, l’un d’entre vous retournera là-bas. Toi Aziz, ou toi Amed. Votre père décidera. Et celui qui aura été choisi portera une ceinture d’explosifs. Il descendra jusqu’à cette drôle de ville et la fera disparaitre à jamais.

Soulayed, avant de les quitter, leur a encore dit :

—Dieu vous a choisis. Dieu vous a bénis.

[…] l’honneur que Soulayed leur avait fait. Ils étaient subitement devenus de vrais combattants.

Pour tuer le temps ils s’amusaient à se faire exploser dans l’orangeraie.

Un « choix de Sophie »

Le père ne peut se soustraire à la demande du chef de guerre. La décision, de choisir lequel de ses fils il enverra se faire sauter chez l’ennemi, lui revient. Ce dilemme insoutenable n’est pas sans rappeler le célèbre roman de William Styron, Le Choix de Sophie. Tout comme Sophie, Zahed – le père d’Aziz et Amed – devra choisir lequel de ses fils il sauvera et lequel il sacrifiera. La mère des jumeaux, incapable de se plier avec docilité à une telle injonction, scellera avec l’un de ses fils un pacte terrible. Amed et Aziz, du haut de leurs neuf ans, élaboreront une stratégie afin de décider de celui qui commettra l’attentat. Ce qui interpelle, c’est la maturité des deux garçons. La candeur avec laquelle ils se mettent à jouer avec la ceinture d’explosif mais également la lucidité vis-à-vis des enjeux du conflit politico-religieux. Conflit dans lequel ils ont été bercés depuis leur naissance et qui fait donc partie de leur quotidien. Les répercussions d’un tel acte seront dramatiques pour la famille, qui ne s’en remettra pas. La première partie du récit – qui pourrait faire l’objet d’une adaptation au théâtre sous la forme d’une tragédie – se clos sur le départ d’un des fils au combat. Celui qui lui survivra sera marqué au fer rouge du sceau de la culpabilité.

L’absurdité de la guerre

Si le roman s’était arrêté à la fin de la première partie, on aurait eu à faire à une véritable tragédie. Mais la seconde partie balaie « l’héroïsme », si on peut véritablement utiliser ce terme… La tragédie qui se joue sous nos yeux, mute en une farce, qui soulève le coeur. La tension ne faiblit pas jusqu’à la fin. Le dénouement laisse pantois. Mille questions se succèdent dans l’esprit du lecteur et l’on reste sidéré devant la cruauté des hommes. Une rage folle, meurtrière guide ces hommes, qui sous couvert d’une guerre commettent l’impensable.

Les hommes dans notre pays vieillissent plus vite que leur femme. Ils se dessèchent comme des feuilles de tabac. C’est la haine qui tient leurs os en place. Sans la haine, ils s’écrouleraient dans la poussière pour ne plus se relever.

Où est ta colère ? Je ne l’entends pas. Écoute-moi, Halim : nos ennemis sont des chiens. Ils nous ressemblent, crois-tu, parce qu’ils ont des visages d’hommes. C’est une illusion. Regarde-les avec les yeux de tes ancêtres et tu verras de quoi sont réellement faits ces visages. Ils sont faits de notre mort. Dans un seul visage ennemi, tu peux voir mille fois notre anéantissement. N’oublie jamais ceci : chaque goutte de notre sang est mille fois plus précieuse qu’un millier de leurs visages.

Conclusion

L’orangeraie est un court texte qui mérite d’être lu. Larry Tremblay nous offre une fable fataliste, qui laisse peu de chance aux survivants. Mais terriblement d’actualité. Ce roman m’a fait penser par son sujet, à l’ouvrage de Yasmina Khadra, L’attentat. Qui lui aussi, aborde les thèmes du fanatisme religieux, de l’embrigadement, de la responsabilité collective et d’une violence arbitraire inouïe. L’orangeraie est écrite avec une plume délicate et puissante. Je vous le conseille vivement !

 

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D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan : Prix Renaudot & Goncourt des lycéens 2015

D’après une histoire vraie signé Delphine de Vigan, a rencontré dès sa sortie une très grande notoriété et a fait l’objet de moult débats visant à éclaircir le mystère qui plane sur ce roman. Il brouille sans cesse les frontières entre la fiction et le réel. Delphine de Vigan relate t-elle son expérience personnelle ? Ou avons-nous à faire à une fiction ? Elle entretient avec brio le flou qui entoure cette oeuvre et se plaît à brouiller les pistes. Encore aujourd’hui, le mystère reste entier. Elle joue avec la limite poreuse entre l’imaginaire et le réel. Puisqu’elle met en scène un écrivain souffrant du syndrome de la page blanche après la consécration de son dernier roman, ce qui n’est pas sans rappeler ce qu’a vécu Delphine de Vigan après la parution de Rien ne s’oppose à la nuit. Elle pose cette question fondamentale en littérature : la force d’une roman réside-elle dans le lien qu’il entretien avec le réel ? A t-il plus de valeur s’il est basé sur des faits réels ? Delphine de Vigan critique cette engouement pour les romans marqués du sceau « histoire vécue », « basé sur des faits réels », qui seraient gage de qualité et donneraient toute sa légitimité à l’oeuvre. Si on regarde un peu en arrière dans l’histoire de la littérature, Madame Bovary n’a pas eu besoin d’exister pour que Flaubert en fasse le personnage principal de son chef d’oeuvre. De même, pour Julien Sorel du Rouge et le Noir ou de Georges Duroy du roman de Maupassant, Bel-Ami… Pourtant ces personnages ont marqué de manière indélébile la littérature. Je trouve la question au fondement du roman de Delphine de Vigan excellente et justifiée par la multiplication sur les étalages de romans dits vrais. Néanmoins, si je souligne la justesse du propos, la fluidité de l’écriture de l’auteure et sa capacité à faire mouche dans sa description des émotions, je dois préciser que mon avis est mitigé concernant ce livre puisque je trouve qu’il y a beaucoup de longueurs, de redondances… Il y a une réelle dualité dans cette oeuvre, puisque si le fond m’a enthousiasmée – par là, j’entends le propos de l’auteure, la forme m’a posée problème. D’après une histoire vraie, est un roman où, à la fois l’héroïne mais surtout le lecteur, sont manipulés. Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui ne l’est pas, cette interrogation reste en suspens.

Résumé

« Encore aujourd’hui, il m’est difficile d’expliquer comment notre relation s’est développée si rapidement, et de quelle manière L. a pu, en l’espace de quelques mois, occuper une place dans ma vie. L. exerçait sur moi une véritable fascination. L. m’étonnait, m’amusait, m’intriguait. M’intimidait. […] L. exerçait sur moi une douce emprise, intime et troublante, dont j’ignorais la cause et la portée. »

Éditions JC Lattès & Le livre de Poche

D’après une histoire vraie a suscité de vives réactions

Delphine de Vigan dans d’Après une histoire vraie évoque la difficulté qu’elle – ou plutôt celle qui s’exprime à la première personne du singulier dans son roman et qui ressemble en tout point à l’auteure – a de se remettre à écrire après la publication de son précédent ouvrage. Dans son précédent roman, Rien ne s’oppose à la nuit, l’auteure avait choisi d’écrire sur sa mère. En faisant de celle-ci son personnage principal, en relatant sa bipolarité, ses crises de folie, la détresse d’une vie de famille déséquilibrée et la mort brutale de sa mère qui s’est suicidée, elle s’est à la fois attirée les éloges de la critique mais également les foudres de ses proches. En brisant la loi du silence, règle tacite qui entoure les secrets de famille, elle s’est exposée à la hargne de ceux qui se sont sentis menacés par ses révélations. On découvre notamment que Delphine de Vigan reçoit des lettres anonymes assassines d’une violence inouïe. L’effort fourni pour écrire cet ouvrage autobiographique lui a coupé le souffle. Incontestablement, il y a un avant et un après Rien ne s’oppose à la nuit. C’est cet après qu’on imagine relaté dans D’après une histoire vraie. Tout l’ouvrage repose sur la dualité entre la part de fiction et de réel dans un roman. Après sa publication, les journalistes et la presse se sont évertués à démêler le « vrai » du « faux », à obtenir une réponse de l’auteur. Delphine de Vigan est-elle le personnage principal de son roman ?

Un fond enthousiasmant…

Les thèmes abordés m’ont enchantée. Le syndrome de la page blanche après une consécration littéraire. L’impact psychologique du succès. Comment son dernier ouvrage a changé la manière que le public a d’appréhender son oeuvre. La disponibilité affective consécutive aux retombées de l’ouvrage et qui vont permettre à une tierce personne de s’immiscer dans sa vie. La question fondamentale qui est au coeur du roman, soit la question de l’authenticité d’une oeuvre. Tous ces sujets sont abordés avec finesse. Delphine de Vigan nous livre à la fois un thriller psychologique puissant et un ouvrage qui interroge les formes contemporaines de la littérature. D’ailleurs, D’après une histoire vraie commence fort puisque dès les premières lignes on entre dans le vif du sujet.

Je voudrais raconter comme L. est entrée dans ma vie, dans quelles circonstances, je voudrais décrire avec précision le contexte qui a permis à L. de pénétrer dans ma sphère privée et, avec patience, d’en prendre possession.

Delphine de Vigan en une phrase capte le lecteur, insuffle une certaine tension. J’ai lu peu de romans qui démarrent aussi fort. La phrase est percutante par sa sobriété. Au fil de la lecture, on comprend que cette femme énigmatique qui ne sera évoquée que sous l’appellation L., va étendre son emprise sur l’auteure. Qu’elle va faire le vide autour d’elle pour assoir son influence. Et pour cela, l’auteure lui offre un terrain propice, friable. La faille que certains événements ouvrent et dans laquelle on laisse l’autre s’engouffrer sans crier gare, est parfaitement exposée. On perçoit la dépendance affective et émotionnelle dans laquelle se trouve l’auteure. L. tel un buvard va absorber l’énergie, la personnalité de l’auteure et finir par prendre toute la place. Un place qui lui ait consentie par ailleurs.

…mais une forme décevante

Pour moi, ce roman présente un gros problème de rythme, de construction. Il se tire en longueur. Le débat qui oppose les deux femmes se répète inlassablement. Une fois aurait suffie pour comprendre la teneur du propos. Delphine de Vigan étire la narration, ce qui a pour effet d’atténuer la tension. Je trouve que ce procédé dessert le propos de l’auteure et atténue l’effet recherché. Le fil directeur n’est pas clairement visible, on finit par se perdre un peu dans la narration. Même si l’on anticipe une fin brutale, seule issue possible à cette histoire de manipulation psychologique, il y a de nombreuses digressions inutiles. Lorsqu’on ouvre ce roman, on s’attend à un thriller psychologique puissant, une narration en flux tendu, une plume alerte, vive et puissante. Je ne dis pas que ce n’est pas ce que j’ai lu, mais je dis par contre que la matière brute incroyable du roman aurait requis moins de longueurs et un rythme plus soutenu. Je m’attendais à un style narratif que l’on retrouve chez Leïla Slimani dans Chanson douce ou chez Mathieu Menegaux dans Je me suis tue ou Un fils parfait. Si j’ai été happée par le récit au cours des cent premières pages, j’ai lu le reste de l’ouvrage en diagonal.

Conclusion 

D’après une histoire vraie, n’a pas été un coup de coeur même si j’ai pris du plaisir à lire cette histoire de manipulation psychologique, de flou entre ce qui relève de l’imaginaire et du réel. J’ai aimé me faire piéger par l’auteure et chercher les points de contact entre la vraie vie de l’auteure et de son personnage. Néanmoins, si vous n’avez jamais lu Delphine de Vigan, je vous conseille de lire en premier Rien ne s’oppose à la nuit, que je trouve plus abouti.

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Le diable en personne, Peter Farris : sélection jury de septembre Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018

Le diable en personne est le second roman noir de Peter Farris, auteur américain publié aux éditions Gallmeister. Peter Farris avait connu un franc succès avec son premier roman intitulé Dernier appel pour les vivants. Il fait de l’Amérique son terrain de jeu et met à nu les dérives d’un pays rongé par la violence. Le diable en personne est en lice pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018, dans la catégorie Polars. Au terme du mois de juillet, je devrai, tout comme les autres membres du Jury de Septembre, choisir entre ce roman et Inavouable signé Zygmunt Wiloszewski. C’est un choix cornélien car j’ai adoré ces deux ouvrages, et ce pour des raisons totalement différentes. Je vous laisse découvrir ma chronique d’Inavouable pour avoir une idée des raisons pour lesquelles ce choix s’avère ardu. Le diable en personne est un roman noir. Il n’y a pas réellement d’intrigue, Peter Farris relate une chasse à l’homme, ou plutôt à la femme, qui oppose la pègre à un dénommé Leonard Moye. La puissance du roman réside dans le portrait au vitriol de l’Amérique profonde réalisé par l’auteur. Amérique où chacun édicte ses lois et se fait justice seul. Une Amérique de cow-boys et de gangsters qui font leur loi en toute impunité avec la bénédiction des pouvoirs publics. Dans le contexte actuel, ce roman tombe à pic. Réseaux de prostitution, trafics en tout genre, port d’armes, corruption et j’en passe, tous les sujets brulants sont abordés avec brio. L’écriture incisive de l’auteur confère à ce roman une véritable profondeur. Peter Farris maîtrise son sujet et son récit de la première à la dernière ligne. Il nous offre un roman dense et touffu.

Résumé

En pleine forêt de Géorgie du Sud, au milieu de nulle part, Maya échappe in extremis à une sauvage tentative d’assassinat. Dix-huit ans à peine, victime d’un vaste trafic de prostituées régi par le redoutable Mexico, elle avait eu le malheur de devenir la favorite du maire et de découvrir ainsi les sombres projets de hauts responsables de la ville. Son destin semblait scellé, mais c’était sans compter sur Leonard Moye, un type solitaire et quelque peu excentrique, qui ne tolère personne sur ses terres et prend la jeune femme sous sa protection. Une troublante amitié naît alors entre ces deux êtres rongés par la colère.

Éditions Gallmeister

Un portrait au vitriol de l’Amérique profonde 

Peter Farris ne précise ni date, ni lieu. Pour seule indication géographique, nous savons que nous nous situons en pleine forêt de Géorgie du Sud. Un dénommé Mexico, de son vrai nom Lucio Cottles, est à la tête d’un réseau de prostitution de grande envergure. Il quadrille le pays selon une mécanique bien huilée. Cette organisation parfaitement rodée, lui permet d’alimenter tout le territoire, en particulier les nantis avides de chair fraîche. C’est le cas du Maire de la plus grande ville du Sud, dont l’identité restera méconnu tout au long du roman. Peter Farris dénonce la connivence entre les milieux mafieux et le pouvoir politique aux États-Unis. Il fait état d’un pouvoir gangréné par l’argent et l’avidité de ses représentants. Que la seule qualité du Maire soit son incroyable charisme et sa capacité à attraper la lumière – qui lui permet une fois face aux caméras d’être à son avantage, fait froid dans le dos. Le pouvoir politique est entre les mains de dégénérés dénués d’une once d’humanité dont le projet semble être le chaos. Projet, qui ne sera pas dévoilé au cours du récit mais que l’on présume être le chaos le plus total, une sorte d’anarchie où la violence de chacun pourrait s’exprimer librement. Projet fort sympathique au demeurant ;). Sur fond de criminalité organisée et de corruption, Maya tente de sauver sa peau. Dotée d’une mémoire photographique, elle devient une menace pour le Maire une fois mise au courant de ses funestes projets. Mexico envoient ses hommes de main lui régler son compte, mais rien ne se passe comme prévu lorsque Leonard Moye surgit et leur met une violente dérouillée. Mexico et l’homme de main du Maire s’engage dans une véritable chasse à l’homme visant à éliminer Maya.

Un roman noir tenu par l’épaisseur des personnages et un scénario parfaitement maîtrisé

La violence, au coeur du roman, évoque celle des films de Tarantino. J’avais l’impression d’assister à des scènes tirées de Kill Bill avec une Uma Thurman assoiffée de vengeance. Leonard incarne un homme bourru, solitaire et légèrement cinglé. Sa femme Marjean, n’est autre qu’un mannequin inerte. Maya pénètre dans l’univers décalé que Leonard s’est créé. Et contre toute attente, elle y trouve sa place. Une amitié sincère se créée entre ces deux êtres cabossés. Maya, prostituée encore mineure dont on a volé l’enfance, et Leonard, homme d’âge mûr vivant isolé du reste du monde sur ses hectares de terre. Ce misanthrope va se retrouver à devoir endosser le rôle de justicier. Armé jusqu’aux dents et fin connaisseur des aspérités du terrain, Leonard s’engage à protéger Maya de ses détracteurs. Au-delà de sa noirceur, ce roman offre des passages émouvants. La façon qu’on ces deux êtres de s’apprivoiser est très belle. Peter Farris décrit avec précision les échanges entre Maya et Leonard, la confiance qui s’installe et leur complicité. Je trouve Leonard très attachant malgré sa bizarrerie. Il émane une bonté du personnage qui contraste avec la folie alentour. Folie qui semble toucher tout le monde sauf lui, qui vit retranché du monde, en ermite. Diable et sauveur, le personnage incarné par Leonard est ambigu. Maya, femme enfant se révèle touchante. Rendue fébrile par ses ravisseurs, elle se montre forte et débrouillarde. On suit avec intérêt sa traque tout en espérant une fin heureuse à une vie si tristement démarrée.

Conclusion

Le diable en personne, est un très bon roman noir, jonglant avec tous les sujets brûlants de la société américaine. Peter Farris a une plume incisive, qui associée à la violence des descriptions entache sérieusement l’image des États-Unis. C’est un roman d’une très grande actualité, qui décrit une Amérique dirigée par des fous furieux aux desseins plus que douteux.

Ouvrages en lice pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018 jury de septembre :

Catégorie « Romans » :

Catégorie « Polars » :

Catégorie « Documents » :

  • La tête et le cou, Maureen Demidoff
  • Un jour, tu raconteras cette histoire, Joyce Maynard

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

>>> GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2018

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Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé : Prix Goncourt 2004

Le soleil des Scorta est le troisième roman écrit par Laurent Gaudé. Cet ouvrage a été récompensé par le prix Goncourt en 2004. Roman solaire baigné de lumière, Le soleil des Scorta retrace le parcours chaotique d’une lignée maudite. Issus d’un viol commis par un malfrat à la fin du 19e siècle dans le sud de l’Italie, à Montepuccio, les Scorta portent dès lors le sceau de la honte et du déshonneur. Laurent Gaudé nous conte l’histoire de cette famille à travers plusieurs générations. C’est un roman magnifique qui aborde avec justesse la notion d’héritage et de transmission entre les membres d’une même famille. À travers les hommes de cette famille, on est témoin de l’oeuvre du temps sur les mentalités. Alors que les deux premières générations associent transmission et malédiction voire destruction, les autres générations s’acharnent à offrir un avenir plus radieux à leurs descendants. La famille est au centre du roman, ce qui lui donne cette profonde humanité. Dès les premières lignes, la plume de l’auteur envoûte le lecteur et le transporte dans le sud de l’Italie, dans ce petit village dardé par les rayons du soleil, à la jonction entre la mer Méditerranée et une terre aride et poussiéreuse. Il émane de la description de ce village une fatalité résignée. Chaque membre du clan devra faire preuve d’abnégation pour espérer conjurer le sort que leur aïeul a fait peser sur eux.

Résumé

L’origine de leur lignée condamne les Scorta à l’opprobre. À Montepuccio, leur petit village d’Italie du Sud, ils vivent pauvrement, et ne mourront pas riches. Mais ils ont fait voeu de se transmettre, de génération en génération, le peu que la vie leur laisserait en héritage. Et en dehors du modeste bureau de tabac familial, créé avec ce qu’ils appellent « l’argent de New York », leur richesse est aussi immatérielle qu’une expérience, un souvenir, une parcelle de sagesse, une étincelle de joie. Ou encore un secret. Comme celui que la vieille Carmela confie au curé de Montepuccio, par crainte que les mots ne viennent très vite à lui manquer.

Roman solaire, profondément humaniste, le livre de Laurent Gaudé met en scène, de 1870 à nos jours, l’existence de cette famille des Pouilles à laquelle chaque génération, chaque individualité, tente d’apporter, au gré de son propre destin, la fierté d’être un Scorta, et la révélation du bonheur.

Actes Sud

La rédemption d’une lignée maudite à travers plusieurs générations 

Tout commence en 1875, sur une route sinueuse, une chaleur insoutenable sévit dans cette région de l’Italie du Sud. Un homme, prénommé Luciano Mascalzone,  juché sur le dos d’un âne, avance péniblement vers le village de Montepuccio. Interdit de séjour, il connaît le prix à payer pour son effronterie. Brigand notoire, condamné à la prison, il a été banni du village bien des années auparavant. Pétri d’orgueil, il fait fi des menaces, rejoint la femme pour laquelle il pensait être revenu. Une fois la relation consommée, il repart sur son âne. Bientôt rattrapé et roué de coups, il réalise que la femme avec qui il a partagé une étreinte n’est pas celle qu’il pensait et meurt après que la vie lui a joué une ultime et cruelle farce. De cet événement, est issue la lignée des Scorta. Les descendants de cette relation grotesque recevront en héritage la démence du père. La folie destructrice coule dans leurs veines et semble se transmettre de générations en générations.

Ma mère m’a transmis le sang noir des Mascalzone. Je suis un Scorta. Qui brûle ce qu’il aime. […]

« Pour quoi sont fait les Scorta ?

– Pour la sueur », répondit Elia.

Se succéderont plusieurs générations de Scorta. Rocco Scorta Mascalzone incarnera la démesure, criminel notoire, il dépouillera les habitants de la région, pour la veille de sa mort choisir de ne rien laisser aux siens. La troisième génération de Scorta incarnée par Domenico, Giuseppe, Carmela et Rafaele – qui à défaut d’être frère de sang, choisir de le devenir. C’est cette génération qui s’efforce de réhabiliter le nom des Scorta, qui connaîtra le goût de l’effort. Laurent Gaudé nous offre des moments de pure grâce. Le banquet est un de ceux-là. À cette occasion toute la famille Scorta est réunie autour de mets préparés par Rafaele. Laurent Gaudé nous fait partager les rires, les joies, le bonheur de cette tribu. Une plénitude émane de ce repas de famille, où chacun goûte au plaisir de s’extraire d’une existence faite de labeur pour partager un moment hors du temps et qui restera gravé. La manière qu’a Laurent Gaudé de décrire la mort est extrêmement poétique. Il en fait un moment hors du temps, comme si chacun en avait l’intuition. Il représente très bien le décalage entre ce moment quasi mystique qu’est la mort pour une personne – surtout sa propre mort – et l’insignifiance de la disparition d’un être. Le non vide qu’il laisse derrière lui. Laurent Gaudé place des phrases magnifiques dans la bouche du descendant des Scorta qui s’adresse au curé don Salvatore :

Les générations se succèdent, don Salvatore. Et quel sens cela a-t-il au bout du compte ? Est-ce qu’à la fin, nous arrivons à quelque chose ? Regardez ma famille. Les Scorta. Chacun s’est battu à sa manière. Et chacun, à sa manière, a réussi à se surpasser. Pour arriver à quoi ? À moi ? Suis-je vraiment meilleur que ne le furent mes oncles ? Non. Alors à quoi ont servi leurs efforts ? À rien. Don Salvatore. À rien. C’est à pleurer de se dire cela.

Un roman solaire porté par une plume envoûtante, qui décrit avec justesse l’oeuvre du temps

Le soleil des Scorta, contrairement à d’autres romans primés ayant reçus le Goncourt, n’est pas une démonstration de force visant à permettre à Laurent Gaudé de faire étalage de son érudition. Le roman est porté par une plume puissante et envoûtante, qui donne au récit une dimension légendaire. Pour autant, il n’y a aucune lourdeur dans l’écriture. Au contraire, je trouve que la plume de Laurent Gaudé convient parfaitement à l’atmosphère asphyxiante qui se dégage du récit. On se laisse porter par ce doux mélange qui fonctionne parfaitement. La langue est riche. Laurent Gaudé excelle dans l’art de communiquer des émotions au lecteur, on sent le sol caillouteux sous nos pieds, le soleil qui tape sur les tempes, l’éblouissement dû aux rayons du soleil se réverbérant sur les maisons blanchies à la chaux dans les Pouilles en Italie. On sent les effluves d’huiles d’olive et le parfum des oliviers. On sort de ce roman ébloui et imprégné de senteurs du sud. Les paysages s’impriment sur nos rétines pour y rester longtemps après avoir tourné la dernière page du livre. Laurent Gaudé à travers la lignée des Scorta, décrit avec justesse l’attachement aux racines et au sol qui nous a vu naître. Le lien irrationnel qui unit un individu à un lieu qui incarne le passé. Les notions d’identité, d’appartenance à un clan, de solidarité, de transmission sont centrales. Laurent Gaudé fait du travail et non de l’argent, le moyen d’atteindre la liberté. En ruinant ses descendants, Rocco Mascalzone, leur a permis d’éprouver des sentiments purs comme la solidarité entre membres d’un même clan. En leur refusant son argent, il les a sauvés. Le soleil des Scorta, est le récit d’une construction familiale.

Conclusion

C’est un très un gros coup de coeur que Le soleil des Scorta. Laurent Gaudé a un réel talent de conteur. Il manie avec dextérité l’art de faire voyager son lecteur, de le plonger dans des décors solaires baignés de lumière. Je ne peux que vous le recommander ! L’écriture est magnifique, les Scorta sont attachants malgré cette lueur de folie qui ne quitte par leurs yeux. J’ai tendance à ne pas me retrouver dans les romans primés au Goncourt – à par quelques exceptions comme Chanson Douce signé Leïla Slimani ou Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre. Et là  je partage l’avis du jury.

>>> Chronique du Prix Goncourt 2016, par ici !

>>> Chronique du Prix Goncourt 2017, par ici !

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Ma reine, Jean-Baptiste Andrea : Prix du Premier Roman 2017

Ma reine, est un premier roman coup de maître signé Jean-Baptiste Andrea. En lice pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018, il sortira en librairie le 30 août 2017. Et je vous conseille dès sa sortie de vous ruer en librairie, car bien que n’ayant pas lu tous les romans qui paraîtront à la rentrée 2017, je suis intimement persuadée qu’il fera partie des révélations de cette rentrée littéraire. Le magazine Livres Hebdo a publié le 30 juin dernier, le chiffre affolant de 581 livres à paraître entre la mi-août et la mi-octobre 2017 !! Ma reine, est une ode à la différence. Un jeune garçon, Shell, se sachant différent des autres et sous la menace d’un envoi dans un institut spécialisé, décide d’échapper à cette brutale réalité. Il entame alors, un voyage initiatique où il fera la connaissance d’une jeune fille Viviane. Elle deviendra sa première véritable amie, mais également sa reine. Jean-Baptiste Andrea nous livre un conte onirique et poétique d’une rare douceur. Il y aborde le sujet délicat de la différence et de la violence physique et morale subie dans l’enfance. Ce premier roman agit comme une claque, ouvert le matin, achevé le soir-même, je n’ai pas pu décrocher une seconde de ma lecture. Le lecteur est happé par l’histoire de ces deux enfants, déjà meurtris par la vie, qui vont se lier d’amitié et tenter de se sauver en se créant un monde imaginaire merveilleux. Un parallèle entre l’oeuvre d’Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, et Ma reine de Jean-Baptiste Andrea peut être fait. Toutes deux abordent des notions telles que la candeur propre à l’enfance et le rôle de l’imaginaire symbolique.

Résumé

Vallée de l’Asse. Provence. Été 1965. Il vit dans une station-service avec ses vieux parents. Les voitures qui passent sont rares. Shell ne va plus à l’école. Il est différent.

Un jour, il décide d’aller de partir. Pour aller à la guerre et prouver qu’il est un homme. Mais sur le plateau qui surplombe la vallée, nulle guerre ne sévit. Seuls se déploient le silence et les odeurs du maquis. Et une fille, comme un souffle, qui apparaît devant lui. Avec elle, tout s’invente et l’impossible devient vrai. Il lui obéit comme on se jette du haut d’une falaise. par amour. Par jeu. Et désir d’absolu.

Éditions de l’Iconoclaste

Un premier roman magistral et éblouissant

La première et la dernière phrase de Ma reine suggèrent au lecteur qu’il entre puis qu’il quitte un monde onirique où la limite entre le rêve et la réalité est floue et ne sera au cours du roman jamais vraiment levée. La première phrase n’est pas sans rappeler le passage dans le roman de Lewis Carroll, Les Aventure d’Alice au pays des merveilles, où Alice tombe dans le terrier du lapin. Ma reine s’ouvre et se clôt sur cette chute qui encadre ainsi le récit. J’ai supposé que l’auteur nous invitait à entrer puis à quitter, une fois le conte arrivé à sa fin, un monde imaginaire où le rêve prend le pas sur la réalité.

Je tombais, je tombais et j’avais oublié pourquoi. (1ère phrase)

Il ne restait au vent qu’à souffler, à souffler jusqu’à m’effacer de cette histoire, si elle a existé. (dernière phrase)

Jean-Baptiste Andrea signe un roman extrêmement poétique et émouvant sans jamais tomber dans le pathos. L’écriture lyrique ne s’embarrasse pas d’effets de style inutiles, qui auraient alourdis le propos de l’auteur, et décrit une atmosphère ouatée. Il maîtrise son sujet du début à la fin. L’emploi du « je » renforce l’impression de réalité, on partage les émotions et sentiments qui submergent le narrateur. Sentiment de frustration lié au décalage entre lui et les autres mais également l’ivresse qui accompagne la découverte du sentiment d’amitié. On éprouve de la tendresse face à la crédulité et à la candeur dont il fait preuve. Atteint d’un handicap dont on ne connaît pas précisément la nature, le narrateur éprouve des troubles de  l’élocution et du langage. Sa relation avec les autres en est nécessairement affectée. Jean-Baptiste Andrea décrit avec virtuosité les émotions enfouies chez Shell qu’il ne parvient pas à exprimer oralement. Ce qui à l’état de réflexions semble parfaitement limpide, se traduit par un grognement à l’oral, faute de pouvoir exprimer correctement le cheminement de sa pensée. Les mots, une fois exprimés à voix haute, ne s’emboîtent plus, perdent de leur cohérence. Cette incapacité à formuler correctement ses pensées frustre Shell, et l’empêche de communiquer avec les garçons de son âge. Seule Viviane, parviendra à créer un lien véritable avec lui. Peut-être que l’auteur suggère ici qu’il est plus simple pour deux êtres meurtris de se comprendre…

Il faut voir les choses comme ça, a dit mon père en me montrant la belle photo de l’Alfa Romeo Giulietta au-dessus de son bureau : je suis un peu  comme elle, mais avec un moteur de 2 CV dedans.

[…] je n’arrivais pas à dire quelque chose parce que ça prenait trop de place dans ma tête et que ça ne passait pas par ma bouche.

Ma reine, est un roman extrêmement visuel. Les paysages s’impriment sur la rétine. L’auteur a su créer un décor, une atmosphère qui invitent le lecteur à se laisser emporter par les mots.

Elle avait couru, ça se voyait à ses joues rouges, j’avais envie de les frotter pour avoir ce rouge au bout des doigts, comme quand on effaçait un mot au tableau.

Jean-Baptiste Andrea aborde le sujet délicat de la violence subie dans l’enfance    

De par le simple fait qu’il est différent, Shell sera la proie des moqueries et insultes en tout genre. L’enfance est un âge cruel, et la moindre différence lourdement punie. Il subira une mise à l’écart douloureuse de la part de ses camarades. Ses parents n’auront pas d’autre choix que de le déscolariser et de le faire travailler avec eux à la station-service. Cette violence décrite, à la fois physique, mais également verbale est acceptée par Shell qui n’y voit que la conséquence logique de ce qu’il est. Viviane, elle, est victime de violences physiques. Coups – sans que cela ne soit jamais concrètement formulé – qui lui sont infligés par son père. Cela se traduit par une brutalité dans ses rapports humains et une colère permanente. Son enfance meurtrie la pousse à se créer de toutes pièces un monde imaginaire qu’elle substitue à la réalité. Sa maison se transforme en château féérique, l’ampoule en lustre en pierre de lune et elle de jeune fille violentée en reine du plateau et des montagnes. Jean-Baptiste Andrea choisit de sublimer la violence plutôt que de la décrire crûment.

Conclusion

Ce roman a été pour moi une véritable découverte et une très belle surprise. Je partais assez sceptique, persuadée que le sujet n’allait pas me plaire. Mes appréhensions de départ ont été balayées dès les premières pages, par l’écriture feutrée tout en douceur de Jean-Baptiste Andrea, qui aborde la notion du handicap avec subtilité. Je sors de ce roman émue par le récit de ce jeune garçon handicapé, prêt à tous les sacrifices pour être aimé et ne pas être abandonné. Jean-Baptiste Andrea, avec ce premier ouvrage, frappe un grand coup, je croise les doigts pour qu’il soit récompensé à la rentrée. Ce récit plein d’audace est une petite merveille. 😉

Ouvrages en lice pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018 jury de septembre :

Catégorie « Romans » :

Catégorie « Polars » :

Catégorie « Documents » :

  • La tête et le cou, Maureen Demidoff
  • Un jour, tu raconteras cette histoire, Joyce Maynard

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>>> GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2018

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La tête et le cou, Maureen Demidoff : portraits de femmes russes

La tête et le cou Histoires de femmes russes de Maureen Demidoff, est en lice pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018, dans la catégorie Documents. Maureen Demidoff réunie dans cet ouvrage des témoignages de femmes russes, rencontrées alors qu’elle était expatriée à Moscou. Hormis leur nationalité, ces femmes ne partagent que peu de choses. Cette diversité des profils offre au lecteur une vision globale de la Russie d’aujourd’hui, en proie à des conflits identitaires, au manque de repères, à la nécessité d’un pouvoir fort incarné par Vladimir Poutine qui fait du nationalisme un moyen d’unifier la société russe. En multipliant les témoignages, l’auteure révèle la complexité de diriger un tel pays et les divergences culturelles profondes entre la Russie et nos sociétés occidentales américanisées. Le fonctionnement intrinsèque de la société russe ne permet pas d’appliquer nos valeurs, à l’individualisme occidental, la Russie oppose la notion de collectif et la patrie. Au regard des différents témoignages, le thème récurrent abordé par ces femmes est l’amour de la patrie. Les Russes aiment leur pays. Avant de lire Maureen Demidoff, je ne m’attendais pas à découvrir un sentiment national si fort et ancré dans la société, sentiment qui transcende les classes sociales et les générations. Cet ouvrage apporte des clés de lecture et de compréhension de la société russe, marquée par des basculements politiques successifs et violents. D’un point de vue sociologique, je recommande cet ouvrage pour tous ceux qui souhaitent se débarrasser de leurs idées préconçues d’occidentaux. On découvre à travers ces entretiens, une femme russe qui porte à bout de bras sa famille et le pays. Femme forte, indépendante et autonome, la femme russe apparaît comme étant également rêche et autoritaire. Les hommes, en sous-nombre en Russie, se révèlent faibles et inconsistants au sein de la cellule familiale, à l’opposé de la vision que j’avais de l’homme russe. À travers ces témoignages, se profile un déséquilibre entre la place de la femme et celle occupée par l’homme au sein du noyau familial et de façon plus général au niveau social. Déséquilibre, dont je n’avais pour ma part aucune idée avant de me plonger dans cet ouvrage particulièrement instructif.

Résumé

Trois générations de femmes russes parlent à bâtons rompus, se confient et racontent leur pays…

En toile de fond de leurs récits de vies ordinaires, c’est l’histoire de la Russie qui défile : l’immense Union soviétique, le chaos libéral des années 1990 et la Russie de Poutine.

Plus concrètement, elles parlent de petites filles, de femmes et de grands-mères qui ont vécu dans différentes Russies. Et au-delà, ce sont des hommes dont elles parlent le plus, et le regard qu’elles posent sur eux, que ce soit un mari, un père, est révélateur et sans appel. Pour citer l’une d’elles : « L’homme est la tête, et la femme est le cou, la tête ne bouge que grâce au cou qui commande. »

Voici des portraits intimes qui révèlent des héroïnes aux vies bigarrées mais qui se ressemblent : des femmes fortes, battantes, féminines et maternelles, qui s’opposent tristement à un modèle masculin souvent trop dégradé à leurs yeux… Le mot « Amour » n’apparaissent nulle part… Leur donner la parole a semblé important à l’auteur, à cause de la place prégnante de la femme en Russie, pilier autant de la famille que de la société, et surtout parce qu’elles n’ont jamais été entendues.

Éditions des Syrtes

Un ouvrage particulièrement éclairant et instructif sur la société russe actuelle 

Maureen Demidoff, par le biais des témoignages, dispense un certain nombre d’enseignements sur la société russe, qui permettent une meilleure compréhension de celle-ci. Certains thèmes sont récurrents, ce qui atteste de leur universalité au sein de la société russe. La notion de patrie, par exemple, est centrale. Contrairement, à la vision individualiste des sociétés occidentales, la notion de patrie en Russie prime sur le destin individuel. Le tout l’emporte sur les parties. Cette conception permet de comprendre la résignation du peuple russe face à des événements ponctuels, qui nous feraient bondir. Par événements ponctuels, j’entends les assassinats d’opposants politiques, comme l’assassinat à côté du Kremlin de Boris Nemtsov – homme politique libéral russe – le 27 février 2015. Si ces pratiques choquent l’opinion publique et suscitent l’indignation en Russie, les Russes rationalisent l’acte en l’inscrivant dans un processus de long terme de pacification du pays entamé par Vladimir Poutine. Le peuple russe est marqué par la succession de changements politiques survenus au cours du vingtième siècle. Aujourd’hui, il semble aspirer à un retour au calme, même si cela suppose de brimer les libertés individuelles un temps. Elena D., née en 1975 s’offusque de la manière avec laquelle nous, occidentaux, nous permettons de juger la politique de Vladimir Poutine. Elle évoque notamment le chaos politique et le marasme économique des années 90,  dont Vladimir Poutine les a sortis. La priorité pour elle comme pour beaucoup d’autres femmes qui ont témoigné, est le redressement du pays avant l’extension des droits individuels. Conception qui tranche complètement avec celle du peuple français et qui explique nos divergences culturelles.

Je suis convaincue d’une chose, c’est que d’un point de vue politique, la Russie a raison d’agir comme elle le fait. Bien sûr, il y a de la violence et notre société est brutale, mais les Russes veulent d’abord que leur pays soit sauvé avant de parler des droits de l’homme, de justice ou d’égalité. Nous sommes sans doute étranges, mais nous considérons que nous n’avons pas besoin de valeurs telles que la liberté, la fraternité, l’égalité. Ce ne sont que des mots pour les Russes, parce que nous considérons que l’homme n’est pas au-dessus de sa patrie.

La société russe se caractérise au niveau démographique par un excès de femmes par rapport aux hommes. C’est une composante démographique importante, qui a des conséquences sociologiques directes. En effet, la femme endosse à la fois son rôle de femme, mais également celui de l’homme. Le témoignage de Katia est particulièrement éclairant sur ce déséquilibre social et familial en Russie :

Si je devais décrire la femme russe, je la présenterais comme une femme courageuse, forte de caractère et autoritaire, souvent divorcée avec des enfants. Elle représente la famille monoparentale !

La question qui reste en suspens une fois cet ouvrage refermé est : Quel rôle est attribué à l’homme ? Où est l’homme fort et puissant incarné par Vladimir Poutine ? Finalement, la population russe est avant tout féminine. L’homme est exclu du noyau familial et comme le souligne Elena D., il est castré par sa belle-mère : « Ce n’est pas un secret, l’organisation familiale est très matriarcale en Russie ». L’amour n’a pas non plus sa place, l’homme permet d’avoir des enfants mais son rôle s’arrête là. Les sentiments amoureux, la passion, qui occupent une place importante pour nous, sont mis de côté. La femme russe n’est ni sensible, ni sentimentale. Ce qu’elle attend d’un homme, c’est qu’il récupère sa place de chef de famille. La famille prime sur le couple. Notre conception des rapports hommes femmes et de l’amour, est le reflet de cultures fondamentalement divergentes.

Le féminisme, cela me fait rire. La femme russe, elle ne veut pas la parité, ni l’égalité des sexes, elle veut qu’on prenne soin d’elle. Simplement. Elle veut être aidée, être aimée, et être protégée, parce qu’elle porte depuis trop longtemps toute seule le pays sur ses épaules. C’est lourd ! Alors elle a besoin d’un homme solide sur lequel s’appuyer.

Ce qui m’a le plus touchée, c’est la force qui émane de ce peuple. Les Russes ont confiance en leur capacité à s’adapter aux changements. Ils ne rêvent pas d’ailleurs, mais de redresser leur pays.

Décalage entre le « je » employé et le ton du récit

Je précise que je trouve cet ouvrage tout à fait réussi, j’ai appris beaucoup sur l’organisation de la société russe et son fonctionnement interne. Néanmoins, je souhaite évoquer le décalage entre la première personne du singulier employée par l’auteure, laissant supposer que chaque femme s’adresse directement au lecteur, et le ton similaire que l’on retrouve dans chaque récit. Si l’on part du postulat que chaque femme s’adresse directement au lecteur, nous devrions retrouver le vocabulaire, les spécificités de langage propres à chacune de ces femmes. Leur manière de s’exprimer ne peut être similaire, puisqu’elles ne sont pas de la même génération, ni ne sont issues des mêmes catégories sociales. Or, en lisant chacun des récits j’ai retrouvé le même ton, ce qui crée un décalage. On perçoit de manière trop visible la patte de l’auteure. Il me semble que si l’auteure tenait à reformuler avec ses mots les propos recueillis, la troisième personne du singulier aurait été préférable. Or, là elle fait s’exprimer de la même manière des femmes qui n’ont que peu de choses en commun, ce qui enlève de l’authenticité au récit.

Conclusion

La tête et le cou, est un très bel ouvrage qui recense des témoignages de femmes russes à la fois fortes, indépendantes et volontaires. Maureen Demidoff donne des clés de lecture et de compréhension de la société russe actuelle, marquée au fer rouge par les changements politiques violents du siècle passé. On comprend mieux le culte de la personnalité consacré à Vladimir Poutine, même si les dérives totalitaires ne peuvent que nous faire bondir. Par le biais de ces témoignages, on constate que vouloir imposer nos valeurs à un pays doté d’une culture si différente, n’a aucun sens. Nos jugements de pays occidentaux revendiquant la liberté à tout prix peuvent être ravalés. Maureen Demidoff prône la tolérance par l’acceptation des différences culturelles entre nos pays. Faire témoigner trois générations de femmes russes est une belle manière d’aborder la question de la culture russe et des rapports humains dans ce pays.

Ouvrages en lice pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018 jury de septembre :

Catégorie « Romans » :

Catégorie « Polars » :

Catégorie « Documents » :

  • La tête et le cou, Maureen Demidoff
  • Un jour, tu raconteras cette histoire, Joyce Maynard

>>> GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2018

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L’ordre du jour, Éric Vuillard : Prix Goncourt 2017

Éric Vuillard avec L’ordre du jour, réitère le procédé littéraire utilisé dans ses précédents ouvrages – 14 Juillet, La bataille d’Occident, Congo, Conquistadors. Il se saisit d’un moment de l’Histoire qu’il décortique, démystifie à l’aide d’une plume incisive comme un scalpel. L’ordre de jour, fait référence aux années 30, celles qui ont précédées la Seconde Guerre mondiale. Période pendant laquelle la machine infernale allemande se met en branle en se nourrissant de la faiblesse humaine. Éric Vuillard révèle l’implication de la grande industrie allemande dans la naissance du monstre, étape cruciale qui permettra au parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) de prendre de l’ampleur. Il évoque la crédulité et l’insouciance des dirigeants européens, notamment au moment de l’Anschluss – annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie le 12 mars 1938. Éric Vuillard retrace les étapes qui ont conduit à l’hégémonie de l’Allemagne nazie. Dans un style dépouillé, concis et incisif, en seulement 150 pages, il offre un autre regard sur cette période. Éric Vuillard ne prétend pas refaire l’Histoire, ni apporter des éléments nouveaux. Son talent réside dans sa capacité à retourner les événements dans tous les sens afin d’envisager l’Histoire autrement que sous la forme d’une fatalité que rien ne pouvait empêcher. Au contraire, il montre que la réussite de l’Allemagne nazie se base sur des fondations fragiles et sur la faiblesse humaine, qu’elle est le fruit d’une succession d’hésitations et de mauvaises décisions de la part des Alliés. Elle est le produit du culot d’un seul homme, qui au respect des règles diplomatiques à su substituer la force et n’a connu aucune résistance. On assiste ainsi à la déconstruction du mythe de la nation allemande superpuissante.

Résumé

Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de daube, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants.

Actes Sud collection « un endroit où aller »

Une autre lecture de l’Histoire

L’ordre du jour s’ouvre sur la réunion à laquelle participent les vingt-quatre patrons de la grande industrie allemande, dont les entreprises ont su traverser sans encombres les époques jusqu’à aujourd’hui. Siemens, Opel, Krupp, Thyssen autant de grands noms sont présents à cette réunion qui fera basculer le cours de l’Histoire. Éric Vuillard dénonce les relations de connivence entre la finance et le pouvoir. Il démontre preuve à l’appui que la parti national-socialiste n’avait en 1933 pas un sou et que ce sont les dons de ces pontes de l’industrie qui ont permis au parti de prendre son essor.

On voit que l’ingénierie financière sert depuis toujours aux manoeuvres les plus nocives.

La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis.

Éric Vuillard évoque le malaise qui consiste à avoir passé sous silence l’implication de ces entreprises sous prétexte d’être des personnes morales et non physiques. Or, leurs représentants à l’époque étaient bien faits de chair et d’os et étaient conscients de leurs actes…

Ce qui interpelle, c’est la crédulité des acteurs présents ce 20 février 1933. À la tête des plus grandes entreprises allemandes, on pourrait supposer qu’ils soient dotés d’un tant soit peu de jugeote. Mais non, aucun des hommes présents face à de tels personnages, ne pressent le pire. Ils mettent la main au porte monnaie comme s’ils avaient à faire à une énième transaction financière parmi tant d’autres. Les intérêts du pays n’entrent pas en compte tant que la conservation de leurs avantages est maintenue. Intéressant et terriblement d’actualité comme analyse. 😉 Cette réunion a donc donné les moyens de ses ambitions au parti nazi. Que ce serait-il passé si quelques-uns des patrons présents avaient fait preuve de lucidité ? Éric Vuillard prouve que l’Histoire aurait pu être autre et qu’elle est le produit non pas d’une fatalité mais d’erreurs humaines, qui mises bout à bout ont conduit à la catastrophe que l’on connaît.

Autre événement intéressant abordé par l’auteur, l’Anschluss. Le grand enseignement à tirer selon Éric Vuillard de la facilité déconcertante avec laquelle Hitler a bafoué les règles de la diplomatie internationale et envahi sans autre forme de procès l’Autriche, est le rôle du bluff dans l’Histoire. Tous les manuels d’Histoire et la plupart des ouvrages que j’ai eu l’occasion de lire décrivent l’Allemagne de cette époque comme une machine infernale parfaitement équipée. Or, il apparaît en lisant L’ordre du jour que l’Allemagne n’était pas du tout au point. Éric Vuillard fait référence à un épisode particulièrement burlesque qu’il intitule « un embouteillage de panzers » au cours duquel les panzers – blindés allemands – qui devaient entrer victorieux à Vienne tombent en panne. Ces blindés symboles de la puissance de l’armée allemande ne parviennent plus à avancer, bloquent toute la circulation, chacun s’active pour les faire redémarrer, alors que la foule autrichienne attend maintenant depuis de longues heures l’arrivée des troupes allemandes. Dans l’ordre du jour, nous sommes bien loin de l’armée invincible qu’elle se targuait alors d’incarner. L’Histoire semble avoir oublié cet événement pour ne retenir que ce qui justifie une capitulation aussi rapide des Alliés. Elle ne gardera en mémoire que l’invincibilité de cette armée et non sa déroute. Les pays ont cédé à l’époque au bluff et se sont laissés convaincre de la puissance allemande par le simple fait qu’un fou avait su les en persuader.

Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, plie devant le bluff.

Un style dépouillé et une plume scalpel 

La manière qu’a Éric Vuillard de procéder m’a fait penser à une autre auteure, Maylis de Kérangal. Pas du tout au niveau du style, particulièrement travaillé et dense chez Maylis de Kérangal quand il est concis et lapidaire chez Vuillard, mais dans la manière de choisir un sujet et de le traiter. Tout comme Maylis de Kérangal pourrait écrire sur n’importe quel sujet – un voyage en train, la construction d’un pont, une greffe de coeur… – Éric Vuillard pourrait s’attaquer à n’importe quel événement historique et transmettre la même émotion au lecteur. Il entre dans les coulisses de l’Histoire et offre une autre lecture au lecteur. En peu de mots il dit l’essentiel et c’est ce qui fait la force de sa plume. Son style épuré crée un effet de réalité impressionnant, j’avais l’impression d’être témoin de la scène qui m’était rapportée. Autre élément qui m’a enchantée, les apartés que fait l’auteur. En effet, il arrive souvent que celui-ci intervienne et ponctue son récit de commentaires personnels succincts montrant ainsi sa désapprobation. Teintés d’ironie, ces commentaires apportent au récit une certaine causticité.

Conclusion

Je vous conseille L’ordre du jour ! Ce court ouvrage, que vous lirez d’une traite est une vraie réussite. Le sujet est admirablement traité et l’écriture puissante par sa concision.

>>> Chronique du Prix Goncourt 2004, par ici !

>>> Chronique du Prix Goncourt 2016, par ici !

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