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Le chœur des femmes, Martin Winckler : #HappyValentines

Voici un roman qui tombe à pic ! En ce 14 février – jour de la Saint-Valentin – j’ai choisi de vous parler de mon dernier (très) gros coup de cœur littéraire, Le chœur des femmes signé Martin Winckler. Je profite de ce jour, où l’amour est à l’honneur, pour évoquer ce processus lent, qui au vu des récents événements a connu une nette accélération : la libération de la parole dans l’espace publique. À base de hashtags bien sentis, devenus les leitmotivs de cette lutte anti-machiste, type #BalanceTonPorc et #MeToo – pour le meilleur, comme pour le pire – les femmes ont enfin osé exprimer ce qui a toujours été su mais trop longtemps tu. Publié en 2011, Le chœur des femmes, à travers le prisme de l’environnement hospitalier abordait déjà tous ces sujets au cœur de notre actualité. Jean Atwood, jeune interne surdouée, major de sa promo, se voit dans l’obligation de réaliser un stage de six mois dans le service du docteur Karma. Il faut dire que ce service consacré à la « Médecine de La Femme », n’est pas exactement ce à quoi elle aspirait. Très peu pour elle les discussions de gonzesses, les « ma pilule ne me convient pas » et autres réjouissances du même acabit. Mais au contact de ces femmes, elle devra faire face à une toute autre réalité et reléguer ses préjugés au placard. Mis bout à bout, les témoignages recueillis composent une mosaïque porteuse d’un éclairage nouveau quant à la perception du corps féminin. L’auteur aborde sans tabou et avec une grande finesse la question de l’identité sexuelle, les constructions culturelles liées au genre, le désir féminin mais également le sujet épineux des maltraitances médicales, la nécessité de se masculiniser pour espérer exercer des postes à responsabilités… Martin Winckler dresse un portrait au vitriol des hôpitaux, ces institutions où le patriarcat est profondément ancré, où l’humour graveleux des carabins est toléré, les remarques sexistes et les comportements misogynes une réalité. C’est un roman porteur d’un message fort, à lire d’urgence, si ce n’est pas déjà fait !

La question de l’identité

Dès les premières pages, l’auteur joue sur l’ambiguïté. Ambiguïté sur le genre, le prénom Jean étant mixte, il peut tout aussi bien être porté par une femme que par un homme. L’ambiguïté au sein des rapports humains : rapports de forces, amitié, relations de pouvoir, domination, altérité, réciprocité… L’ambiguïté quant à notre identité sexuelle.Le chœur des femmes à travers le duo de soignants, particulièrement attachant, Karma/Jean interroge le principe même de féminité. Qu’est-ce qui nous définit comme étant femme ? Est-ce une question de chromosomes ou de ressenti ? Cela relève-t-il du médical ou du psychologique ? Martin Winckler brise les tabous mais n’entend pas pour entend apporter des réponses précises là où il n’en existe pas. À travers son travail de collecte des témoignages de femmes, le docteur Karma met le lecteur face à une multitudes d’interrogations et de situations. Le personnage incarné par Jean est emblématique de ce brouillage des genres. Sans aucun jugement de valeur, le propos tenu par l’auteur nous incline à plus de tolérance, au respect de l’autre et à accepter de ne pas tout maîtriser.

L’enfer au cœur du milieu hospitalier

Dans Le chœur des femmes, le milieu hospitalier en prend pour son grade. Martin Wrinckler évoque les techniques ancestrales pratiquées en milieu médicale, qui à défaut de soulager les patientes, les placent en position de vulnérabilité vis-à-vis du personnel soignant. Il apparaît que nombre de médecins semblent enclins à émettre des jugements d’ordre moral au cours des consultations. Jugements qui au demeurant ne relèvent absolument pas de leur domaine de compétence. Ce roman est d’autant plus d’actualité, qu’il y a peu les violences obstétricales et gynécologiques ont fait l’objet d’un véritable tollé général visant à les pointer du doigt. De nombreuses femmes aujourd’hui souffrent de ces médecins dont les métiers les placent au plus proche de leur intimité. Certaines d’entre elles se retrouvent démunies face à des hommes qui ont la fâcheuse tendance à se prendre pour des demi-dieux. Si certaines pratiques sont sues, elles ne font que trop peu souvent l’objet de poursuites. Pourquoi ? Honte du patient, respect de la sacro-sainte confraternité, les raisons sont multiples. Le milieu hospitalier est un microcosme, et comme tout microcosme, il est régi par des règles tacites, qui sont pour la plupart archaïques. L’une d’entre elles étant la loi du silence. Ainsi, certains médecins s’insurgent face à la féminisation de la profession. Il ne faudrait pas que ces petites pisseuses aient l’outrecuidance d’imaginer pouvoir faire aussi bien que les mecs, alors qu’à tout moment elles peuvent vous pondre un chiard. Non mais ! Charmant, je vous dis. Martin Winckler entreprend de replacer le patient au cœur du processus médical. Il propose une refonte du code déontologique plus en adéquation avec les avancées actuelles. Si les propos tenus par l’auteur – lui-même membre du corps médical – n’ont certainement pas du rencontrer l’adhésion de toute la profession, sa parole libère et fait du bien !

Conclusion

Le chœur des femmes est un livre dont on ressort grandi, l’esprit en éveil. Martin Winckler signe un roman qui épouse toutes les facettes de la femme. Dénué de pathos, cet ouvrage d’une richesse thématique inouïe est à mettre entre toutes les mains.

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L’infinie patience des oiseaux, David Malouf : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

Traduit que récemment, L’infinie patience des oiseaux a en réalité été écrit il y a près de quarante ans par l’un des plus grands écrivains australiens contemporains. Sous la forme d’un conte initiatique, David Malouf livre une réflexion féroce sur l’absurdité de ce que fut la Grande Guerre. Une boucherie humaine à ciel ouvert, ni plus, ni moins. Le temps occupe une place prépondérante dans le roman. Le temps d’avant, celui de l’insouciance, ce temps révolu qui n’existera plus. Le temps présent, celui d’une guerre vaine, d’une boucherie humaine. Et puis, comme un événement hors du temps, la découverte tout près des tranchées ennemies d’un fossile de mammouth. L’occasion d’une mise en perspective, d’un arrêt sur image, d’une prise de conscience de l’absurdité de la situation. Le sentiment d’appartenir à une même humanité, d’être le fruit d’une histoire commune. Puis l’injonction à tuer, à laquelle nul ne peut se soustraire. Alors, survient le sentiment d’être l’acteur de sa propre extinction. Puis celle d’être un pion, substituable et non indispensable, une denrée périssable, de la chair à canon. Tout l’ouvrage est construit sur une succession d’oppositions. L’immuabilité des mouvements migratoires auxquels se plient les oiseaux au fil des saisons, illustrant la permanence de la nature, tranche avec la mise en branle d’une machine à tuer. Leur silence offre un contraste saisissant avec la cacophonie des hommes. La coexistence simultanée de ces deux réalités verticalement opposées ne fait qu’attester de la folie des hommes, leur propension naturelle à s’entre-tuer. Et une fois terminé, à tout recommencer. C’est ce mouvement perpétuel, cette constance avec laquelle l’homme reproduit des schémas déjà expérimentés, que David Malouf décrit dans ce récit. Si le texte se clôt sur une note d’espoir, la perspective d’un renouveau, il émane de ce roman une réalité fataliste. L’homme semble enclin à reproduire inlassablement les mêmes erreurs. Doté d’un tempérament belliqueux, il est aveuglé par sa rage et devient incapable de prendre du recul, de mettre en perspective les événements. Cette caractéristique semble inhérente à l’homme, inscrite dans ses gênes.

Une forme hybride : entre le roman et la nouvelle

L’infinie patience des oiseaux tient plus de la nouvelle que du roman. Il n’y pas à proprement parler d’intrigue qui tient le lecteur en haleine. Ce dernier suit le parcours de Jim. Le passage d’une vie préservée en Australie, consacrée à l’observation des oiseaux, en fin ornithologue qu’il est, à la réalité abrupte de la guerre. La vie des tranchées, l’air putride plein des exhalaisons des corps en charpie. Jim devra apprendre à composer avec un environnement mortifère où sa vie est en jeu à chaque instant. Néanmoins, certains éléments narratifs m’ont laissée dubitative. Par exemple, Ashley présent au début du roman est inexistant par la suite. Pourtant, il aurait pu être intéressant de découvrir une autre vision de la guerre puisque la classe sociale à laquelle appartient Ashley lui confère un statut privilégié au sein du régiment. Il n’est pas simple soldat comme son ami, mais officier. De même, nulle trace d’Imogen, la photographe qui partage la passion des deux hommes. Le récit se concentre sur Jim et les deux autres personnages sont largement éclipsés. Il ne me semblait donc pas nécessaire de les introduire au début du roman pour ensuite ne pas les exploiter. Jim est le témoin de la fin d’une époque. Il n’a pas d’intérêt propre dans la narration. David Malouf le cantonne à son rôle d’observateur. Le seul bémol de cet ouvrage, à mon sens, est le fait que les personnages manquent de matière. Je ne me suis pas attachée à eux.

De l’absurdité de la guerre

L’infinie patience des oiseaux est une critique acerbe de la Première Guerre mondiale. David Malouf y dénonce cette apologie de la violence savamment orchestrée par les états. Jim ne sait pas ce qu’il compte faire de sa vie lorsqu’il fait la rencontre d’Ashley Crowther. De retour au pays natal, ce dernier vient de terminer ses études sur le continent. Il s’installe à Queensland pour administrer la propriété léguée par son père. Les deux hommes vont très vite se découvrir un point commun. Leur amour des oiseaux les conduira à imaginer un projet d’envergure. La création d’un sanctuaire consacré aux oiseaux migrateurs. Ce projet aura à peine le temps de voir le jour que déjà la guerre éclate, projetant les deux hommes au cœur d’une guerre qui n’est pas la leur, à des milliers de kilomètres de chez eux. Jim découvrira l’horreur de la guerre. Les conditions de vie insoutenables dans les tranchées, la puanteur, les rats, les corps surgissant d’entre les murs de boue. La guerre grignotera chaque élément susceptible de le raccrocher à la vie, supprimera le plus infime espoir de revoir son pays, ses oiseaux. C’est cette désillusion, cette lente descente aux enfers, qui est contée ici. David Malouf raconte avec une infinie poésie le parcours initiatique du jeune homme, ses rêves avortés. Les descriptions sont frappantes, pour peu on aurait l’impression d’y être. Malgré le sujet abordé, l’écriture de l’auteur est délicate. Il décrit avec finesse le sentiment de claustrophobie, l’angoisse de se retrouver coincé dans une situation inextricable que l’on n’a pas provoquée. Ce sentiment d’impuissance qui conduit au fatalisme inévitablement. L’épisode du fossile est fulgurant. En peu de mots, David Malouf parvient à saisir l’essentiel. L’inutilité d’une guerre qui fera des millions de morts en vain.

Conclusion

L’infinie patience des oiseaux est le premier ouvrage de David Malouf que je lis. Malgré quelques réserves, je suis plutôt conquise par le style de l’auteur. Il signe un récit initiatique touchant, un appel au respect de la condition humaine.

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La belle n’a pas sommeil, Éric Holder : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

Éric Holder signe, avec La belle n’a pas sommeil, un roman délicat, intimiste, au charme suranné. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tenais à souligner la beauté de la photo en couverture. Rien que pour ça, je ne pouvais passer à côté. Le promeneur téméraire, après s’être aventuré par des chemins escarpés, découvrira à la lisière de la forêt, reculée, cachée par la végétation luxuriante de la presqu’île, une habitation surprenante. Antoine vit reclus dans cet espace confiné, qui, accessoirement lui sert également de gagne pain. En effet, c’est dans ce lieu insolite, coupé du monde, qu’il a décidé d’installer sa bouquinerie. Située aux confins de la presqu’île, seuls les initiés connaissent son existence. Faisant fi des questions pécuniaires, Antoine ne peut compter que sur le bouche à oreille pour attirer la clientèle. Un brin échaudé, il s’est résigné à mener une vie de célibataire endurci. Cet amoureux des livres semble se complaire dans cette vie d’ermite, cette solitude qu’il s’efforce de protéger. Cependant, l’arrivé d’une jeune femme va tout bouleverser, le temps d’un été. Antoine et Lorraine offrent un contraste saisissant. À première vue, ils forment un couple mal assorti. Aventureuse, passionnée et pétillante, elle rêve de voyages quand lui reste attaché au passé. En peu de temps, elle saura insuffler un élan nouveau dans la vie d’Antoine, éveiller ce qui sommeillait en lui depuis des années. À son contact, il s’animera. La belle n’a pas sommeil est une histoire d’amour décalée, une romance à l’échéance programmée, à la fois poétique et enchantée. Éric Holder nous offre un récit touchant, porté par un personnage désuet aux manières d’un autre temps. Il émane de ce roman quelque chose de précieux, de rare. S’y plonger c’est se déconnecter de la réalité, se couper du reste du monde. La belle n’a pas sommeil se lit en apnée.

Un roman au charme suranné

Ce qui frappe à la lecture de La belle n’a pas sommeil, c’est l’extrême délicatesse du roman. On ressort de cette lecture comme engourdie. Ce n’est pas impunément que l’auteur a choisi la profession du personnage féminin. Lorraine est conteuse. Son métier consiste à envoûter un public, à le bercer au son de sa voix, pour le transporter dans des contrées lointaines. À la manière de son personnage, Éric Holder captive le lecteur. Il nous fait aller à la rencontre de ses personnages. Des personnages peu ordinaires, qui mènent une existence en marge de la société. Reclus entouré de livres, conteuse nomade ou parisien en fuite, à la recherche de nouveaux repères. Tous ont cette particularité de trancher avec la normalité. Épris de liberté, ils forment tout de même une petite communauté, prêts à s’entre-aider. Les histoires se nouent et se dénouent avec naturel. Chez Éric Holder, nul rapport de force, on se comprend à demi-mot. Il est rare de tomber sur un livre, comme celui-ci, qui vous propulse immédiatement hors du temps.

Une bouffée d’air frais

Se plonger dans le roman d’Éric Holder procure une sensation vivifiante semblable à un grand bol d’air frais. Les sorties littéraires récentes, sont placées sous le signe de la noirceur, alternant entre la seconde guerre mondiale, le nazisme, l’autofiction, l’exofiction, la bio romancée, la vengeance, la maltraitance, les histoires plus tordues les unes que les autres… Bref, que des sujets particulièrement joyeux, à même de nous offrir un moment de répit dans une actualité déjà mouvementée. Ici, rien de tout cela. Et c’est tant mieux ! Éric Holder place l’humain au centre de son roman. Il décrit avec beaucoup de justesse les relations ente chaque personnage, nous faisant pénétrer leur intimité, sans jamais trop en montrer. Il signe un récit tout en retenue.

Conclusion

Ce roman, noyé parmi les nouveautés de la rentrée littéraire, a peu été relayé par la presse et le public. Et c’est bien dommage, car il vaut le détour. Il offre une parenthèse délicate et se distingue, par sa qualité notamment, de beaucoup d’autres ouvrages encensés… Je vous le conseille vivement, si vous êtes à la recherche d’un roman hors du temps. Installez-vous confortablement, préparez-vous une boisson chaude (ou un verre de vin, ça marche aussi 😉 ) et laissez-vous transporter par les mots d’Éric Holder. Dépaysement garanti !

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Pactum salis, Olivier Bourdeaut : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Olivier Bourdeaut était attendu au tournant avec ce second roman. Il est délicat pour un auteur qui a connu un succès retentissant avec son premier roman – En attendant Bojangles – de satisfaire les exigences de ses lecteurs. Dans le cas d’Olivier Bourdeaut, cette pression s’est traduite par un excès de zèle. À la lecture de Pactum salis, j’ai observé un phénomène singulier, le style de l’auteur s’est modifié. En attendant Bojangles était porté par une plume déliée, qui permettait à l’auteur de sublimer le tragique d’une situation familiale chaotique, tout en conférant au récit une dimension extrêmement touchante. Les scènes n’étaient que plus poignantes du fait même de cette concision stylistique. Pactum salis est le miroir inverse d’En attendant Bojangles. Olivier Bourdeaut déploie la panoplie de l’écrivain modèle, accumulant les effets de style. Le lecteur assiste à une surenchère du mot bien tourné et de la phrase qui claque. Ce n’est pas péjoratif, puisque j’ai apprécié la lecture de ce roman, mais je déplore le manque de fluidité de l’œuvre. Le roman semble fabriqué, un brin artificiel. Il pêche par manque de naturel et de vraisemblance. La langue est plus lourde que le précédent, trop recherchée. Un décalage s’installe au fil des pages entre la plume de l’auteur et le sujet traité. Les deux romans offrent un contraste saisissant. Toutefois, une distinction entre le fond et la forme s’impose. L’histoire en elle-même s’avère plutôt réussie. Olivier Bourdeaut imagine une histoire d’amitié entre deux hommes aux antipodes l’un de l’autre. L’un, ayant fui la capitale pour devenir paludier dans les marées salants de Guérande. L’autre, agent immobilier fortuné un peu paumé. La rencontre improbable entre les deux hommes se mue en une sincère amitié totalement barrée.

Où est passée la plume d’Olivier Bourdeaut ?

Olivier Bourdeaut nous avez émerveillés avec En attendant Bojangles. Il avez alors imaginé une famille dansant sur le rythme endiablé de « Mr. Bojangles » interprété par Nina Simone. Un petit garçon et un mari prêts à tous les sacrifices pour répondre aux caprices d’une femme atteinte de folie. L’auteur jouait avec les sonorités, livrant un roman musical. Olivier Bourdeaut nous avait offert un conte à la fois tragique et poétique. Émotion garantie ! Ce qui lui avait valu de rafler un certain nombre de prix. Avec Pactum salis, l’auteur signe son grand retour. Hélas ! Je ne peux pas vraiment dire que l’engouement soit au rendez-vous. Comme je l’ai indiqué plus haut, l’auteur a opéré un virage à 180 degrés d’un point de vue stylistique. En ce qui me concerne, c’est une légère déconvenue. Autant En attendant Bojangles était pétillant, autant Pactum salis s’avère un brin pesant. Les dialogues sont l’occasion pour l’auteur de réaliser un exercice de style, tirés au cordeau, ils en deviennent caricaturaux. On assiste à des joutes verbales peu plausibles dans la réalité. Le grotesque atteint son paroxysme avec le personnage d’Henri. Ancien ami de Jean et ivrogne notoire, soit disant passant, Henri est un personnage tout droit sorti d’un Tex Avery. Leur amitié se soldera par un combat au fleuret en conclusion d’un diner bien arrosé…

Un roman qui s’annonçait prometteur…

Je déplore d’autant plus ce revirement stylistique que tous les ingrédients étaient réunis pour faire de ce second roman un pur moment de plaisir. Le décor des marais salants de Guérande est propice au dépaysement. N’ayant jamais lu d’ouvrages à ce sujet, j’étais ravie de découvrir le quotidien des paludiers. J’ai trouvé le personnage de Jean plutôt réussi. Le jeune homme qui décide de quitter Paris pour se lancer dans un métier manuel en lien avec le milieu naturel est une idée intéressante qui aurait pu être davantage développée. La façon qu’on les deux hommes de se chercher prête à sourire. Tous les opposants, chacun fait preuve d’une certaine maladresse. Je m’attendais à découvrir un roman sur l’amitié masculine, malheureusement celle-ci est traitée en superficialité.

Conclusion

Si vous n’avez encore jamais lu Olivier Bourdeaut, je vous conseille de vous précipiter sur son premier roman ! Toutefois, et cela n’engage que moi, vous pouvez faire l’impasse sur celui-ci 🙁 J’espère que le prochain sera l’occasion de renouer avec le style de son premier.

>>> Chronique du premier roman d’Olivier Bourdeaut, par ici !

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Gazoline Tango, Franck Balandier : une satire décapante de la vie de banlieue

Quelle jolie découverte que ce roman de Franck Balandier ! L’auteur signe un ouvrage à mi-chemin entre le roman d’apprentissage et la satire sociale. Il rédige les chroniques de la vie d’un quartier, ou plutôt d’une cité. Benjamin Granger, enfant non-désiré naît dans les années 1980. Fruit des amours éphémères entre la batteuse d’un groupe punk et d’un admirateur d’une nuit, évaporé au petit matin. Il n’y a pas à dire, la venue au monde de Benjamin ne s’est pas réalisée sous des auspices favorables. Faute de voir les fées se pencher au dessus de son berceau, et comme si cela ne suffisait pas, le destin – au sens de l’humour contestable – lui joue un tour cruel. Très tôt l’on décèle chez Benjamin une hypersensibilité de l’ouïe. Le diagnostic tombe, Benjamin souffre d’une d’hyperacousie sévère. Cet handicap le contraindra au quotidien à porter un casque antibruit sur les oreilles. Un comble quand on a une mère joueuse de batterie dans un groupe de rock. Ou juste retour de bâton. Puisqu’il semble que dans le ventre de sa mère, Benjamin ait été bercé au rythme des mélodies stridentes du répertoire du groupe de rock féminin. Face au manque manifeste d’instinct maternel de la jeune mère, les habitants du quartier se mobilisent. Chacun se relaie pour s’occuper du bébé. À la richesse chromatique limitée de la vie de banlieue, qui semble se fondre dans les nuances d’un gris maussade, Franck Balandier oppose des personnages hauts en couleur. On retrouve dans Gazoline Tango des thématiques similaires à celles abordés par Gilles Marchand et Jean-Baptiste Andrea. Franck Balandier aborde avec piquant le sujet délicat du handicap. Faisant du rêve l’unique moyen de s’évader pour échapper à une réalité étriquée. Ce roman fait à la fois l’éloge de la différence et de l’enfance mais surtout de l’amitié et de la solidarité. Solidarité qui joue un rôle clé lorsqu’il ne reste plus grand chose à quoi se rattacher. La verve de l’auteur, associée à son ton caustique, confèrent à l’ouvrage une ironie moqueuse savoureuse.

Un roman totalement barré !

Il faut dire que le roman commence sur des chapeaux de roue, la mise au monde du petit Benjamin n’est pas de tout repos. Isabelle, peu enthousiaste à l’idée de devenir mère, est atteinte d’un mal bien connu, le baby blues. À cela s’ajoute les cris incessants du bébé qui semble réagir au moindre bruit. Cela ne va pas sans agacer profondément la maman qui semble faire face à un enquiquineur de première. Elle tentera maintes fois d’écourter la vie du nourrisson, le plaçant volontairement sur le ventre, espérant ainsi en abrégeant les jours de son enfant, mettre fin à son calvaire. Benjamin n’est pas de cet avis et s’accroche à la vie, telle une moule sur son rocher. Le retour à la cité des peintres s’accompagne d’une profonde lassitude. Il est vrai que la vie là-bas n’offre que peu de divertissements. Contre toute attente, l’arrivée du petit Benjamin sonne le glas de l’existence morose des habitants du quartier. Chacun met la main à la pâte pour soulager la jeune maman, où plutôt pour éviter la mort prématurée du bébé. Franck Balandier réalise un portrait au vitriol de la vie de banlieue sous couvert d’une ironie mordante. En deux coups de crayon, l’auteur parvient à planter un personnage en faisant ressortir les détails infimes qui font tout leur charme. Les habitants du quartier, un brin stéréotypés mais totalement barrés, se révèlent terriblement attachants. Pour n’en citer que les principaux, nous avons Mémé Lucienne, dealeuse d’herbes, le père Germain, consommateur de marijuana qui n’hésite pas à détourner l’usage du vin de messe pour sa consommation personnelle, Isidore, ambulancier, prêtre musulman par intermittence… Tout un programme, je vous dis !

Entre ironie et poésie

Gazoline Tango dissimule subtilement, sous ses airs loufoques, une critique sociale acérée. La vie dans ses quartiers est dénuée de saveurs. Chacun tente, tant bien que mal, d’égayer un quotidien morose. Franck Balandier dénonce cette réalité sans pour autant faire peser son récit du poids de cette amertume, de la désillusion amère des habitants. Puisque c’est bien de cela dont il s’agit. Les rêves d’évasion se sont effacés avec le temps. Chacun se retrouve confiné dans une vie limitée. C’est dans l’échange qu’ils se réaliseront. Les liens d’amitié qui se tisseront permettront à chacun de trouver sa place. Gazoline Tango fait de l’humour le moyen d’appréhender la notion du handicap. Puisque de l’autodérision, il en faudra au jeune Benjamin. La vie ne l’ayant pas gâté. Franck Balandier saupoudre le récit d’épisodes cocasses. On suit les étapes de la vie de Benjamin qui apprend à apprivoiser son handicap. Celui-ci lui permettra même de se distinguer des autres et de développer des facultés rares. Gazoline Tango n’est pas à prendre au premier degré, puisque le lecteur évolue entre réalisme des situations et onirisme poétique. Il faut se laisser porter par la faconde de l’auteur.

Conclusion

Gazoline Tango semble être passé inaperçu dans l’actualité littéraire. Sorti pour la rentrée littéraire 2017, il a été très peu relayé, que ce soit par les médias, la critiques ou les lecteurs. Pourtant, c’est un roman qui vaut le détour et que je vous conseille de lire. Surtout, si vous avez aimé Ma reine et Un funambule sur le sable.

>>> RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 (#RL2017)

 

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Les rêveurs, Isabelle Carré : Grand Prix RTL-Lire & Grand Prix de l’Héroïne Madame Figaro (#RL2018)

Isabelle Carré fait figure d’exception dans le monde du cinéma. Sa carrière exemplaire ainsi que son statut de « people » ne l’ont pas empêchée de protéger jalousement une part d’anonymat. Un jardin secret tenu à l’écart des yeux du public, auquel rien n’échappe et, qui plus est, avide de détails sur l’intimité de ses icônes. Si les médias la décrivent comme une actrice « discrète et lumineuse », son roman est à son image. Avec une franchise désarmante, faisant fi de toute chronologie, Isabelle Carré évoque avec pudeur son enfance, puis son adolescence au sein d’une famille post-soixante-huitarde. D’actrice à écrivain, il n’y a qu’un pas. Pas qu’elle franchit avec une telle aisance naturelle, qu’il semble que l’accouchement de ce roman se soit réalisé en douceur. Comme issu d’un processus inéluctable initié des années auparavant. Lorsque adolescente, l’actrice remplissait ses carnets intimes. Le charme opère et réside dans la justesse de ton. Isabelle Carré pose un regard bienveillant sur chacun des membres de cette tribu hétéroclite. Avec délicatesse, elle évoque cette mère fragile, inadaptée. Pour laquelle, la moindre action s’inscrit dans un combat permanent qu’il lui faut mener pour avancer. Une fille-mère abandonnée par sa famille pour avoir osé jeter l’opprobre sur les siens. Un père qui mettra des années à s’accepter tel qu’il est et à s’assumer. Elle-même se dévoile en nous confiant ses angoisses existentielles, ses rêves contrariés qui l’ont conduite à faire une tentative de suicide. Révélant cette part d’ombre présente en chacun, qu’elle dissimule au quotidien sous un sourire amène. L’actrice, désormais auteure, nous livre un récit autobiographique particulièrement touchant, teinté d’une certaine nostalgie.

L’actrice

Lire Les rêveurs, c’est pénétrer dans l’intimité d’une actrice qui a su s’imposer dans le cinéma français. Nul n’oserait remettre en doute le talent indéniable d’Isabelle Carré, sa capacité à se glisser dans chacun des personnages qu’elle interprète, son agilité à se muer au gré des rôles qui ont jalonnés sa carrière. Dans ce récit autobiographique, elle se confesse et nous donne les clés d’explication de sa vocation. Elle explique les raisons qui l’ont poussée à exercer cette profession. Elle s’interroge sur cette incapacité à laisser s’exprimer ses émotions sans la présence rassurante de la caméra. Cette dernière se voit attribuer le rôle de garante de la normalité d’une situation, elle est l’intermédiaire nécessaire, le cadre protecteur tout autant que le catalyseur. La caméra, les équipes, le décor, tous concourent à jouer ce double rôle. Permettre à l’actrice de lâcher prise tout en préservant sa sécurité. Puisque Isabelle Carré n’est pas de ces actrices dont le métier est indissociable de leur vie privée. D’une nature exubérante, dotées d’une assurance naturelle, elles s’épanouissent aussi bien sous l’oeil vigilant de la caméra que sous l’oeil scrutateur du public. Interprétant leur rôle en continu. Non, Isabelle Carré est d’un naturel discret, certains diront effacé. Dès lors, il lui faut cette mise en scène qui tranche avec la réalité pour se révéler.

Le portrait d’une famille décalée

Isabelle Carré est issue d’une famille post-soixante-huitarde biberonnée aux slogans revendiquant une liberté sans entraves. Une génération tiraillée entre un modèle traditionnel dépassé et une folle envie de s’émanciper. Pourtant, ses parents n’ont pas forcément les clés. Ils vont tenter de construire un modèle familial qui leur est propre, rafistolé. Le récit s’ouvre sur sa mère claquemurée dans un appartement isolé en banlieue parisienne. Un an après Mai 68, il n’est toujours pas bon d’être fille-mère à dix-neuf ans. Surtout si à cela s’ajoute sa situation de mère célibataire. Qu’à cela ne tienne, sa grossesse elle la mènera jusqu’à terme, seule. Sa rencontre avec un étudiant des Beaux-Arts mettra fin à son exclusion. Isabelle Carré née de cette union entre une femme esseulée et un homme divisé. Dès lors, ce sera les montagnes russes à la maison. La normalité ne fait partie du vocabulaire de cette famille recomposée. La mère s’enferme à mesure que son mari se libère. Mutique face aux changements qui s’opèrent, consciente de son inutilité dans une partie qui se joue sans elle, qui lui échappe et s’annonce perdue d’avance. Le temps attise les anciennes blessures et fait ressurgir les fêlures qu’ils ont tentées de colmater. L’air est vicié, le climat délétère. Isabelle Carré a quinze ans lorsqu’elle décide de prendre son indépendance. Elle nourrit des rêves de ballerine, se voit déjà enchaîner pirouettes et arabesques. Cependant, confrontée à ses limites elle doit se soumettre à un constat implacable, elle n’a pas les qualités nécessaires pour devenir danseuse étoile. La déception est grande pour celle qui concevait la danse comme une échappatoire. Un moyen de s’extraire d’une réalité morose. Son désarroi est tel qu’elle tentera de mettre fin à ses jours. Contre toute attente, une fois internée son désir de vivre se manifeste et prend la forme d’une promesse, celle de s’inscrire à des cours de théâtre. Isabelle Carré recompose les étapes de sa vie qui lui ont permis de trouver sa place. Le théâtre sera le lieu de sa libération. Il lui permettra de mettre fin à ce sentiment d’enfermement. Ce repli sur soi qui la caractérise et dont elle ne se départira jamais totalement. Ce qui peut être pris pour de la pudeur est surtout une manière quasi-systématique de taire ses émotions. À aucun moment, elle n’émet de jugement à l’égard de sa famille. Isabelle Carré constate la nature changeante de l’âme humaine. Elle explore ses replis. La lente éclosion du désir chez son père, les retournements inattendus de l’existence pour sa mère. C’est toute une vie de famille qui se déplie sous nos yeux, portée par une écriture déliée toute en légèreté.

Conclusion

Isabelle Carré nous livre un très beau texte. Elle se met en scène ainsi que toute sa famille pour nous dévoiler la femme derrière l’actrice. Néanmoins, je ne saurais dire si ce roman marque le début d’une véritable carrière d’auteure. Les rêveurs sera-t-il l’oeuvre unique d’Isabelle Carré ou sera-t-elle capable d’écrire sur une autre thématique que le récit autobiographique ? À voir 😉

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Les guerres de mon père, Colombe Schneck : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

Colombe Schneck renoue avec son histoire familiale en signant un roman très réussi qu’elle consacre cette fois-ci à son père, Gilbert Schneck. Les guerres de mon père s’inscrit dans la suite logique de son premier roman, L’increvable monsieur Schneck. Ce dernier avait été l’occasion pour l’auteure de lever le voile sur le flou entourant l’assassinat de son grand-père Max Schneck, en 1949. Fait divers dont les journaux de l’époque avaient fait des gorges chaudes. À la une s’affichaient des titres racoleurs et oh combien diffamatoires relatant les dérives d’une relation amoureuse homosexuelle qui s’était soldée par le cadavre de Max Schneck, homosexuel « notoire » et juif qui plus est, découpé en morceaux puis baladé par son jeune amant dans une valise… On comprend dès lors la nécessité pour Colombe Schneck de se pencher sur cet événement tragique de son histoire et de rétablir la vérité. Gilbert Schneck, quant à lui, avait seize ans lorsqu’il devient orphelin de père. Les drames, il en a connu, mais cette fois-ci il lui faut faire l’expérience de la honte. Colombe Schneck a réalisé un véritable travail de fourmi en se lançant dans la reconstitution de son histoire familiale. Histoire jalonnée par les blancs et dont elle ne dispose que de fragments. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Dans une langue aérée et fluide, elle reconstitue morceau par morceau son héritage. Elle mène une enquête minutieuse. De l’exil de ses grand-parents, aux rafles menées par l’administration française, qui par un miraculeux hasard conjugué à l’aide précieuse de familles de résistants ont épargné son père, aux atrocités de la guerre d’Algérie, l’histoire de la famille Schneck fait s’entrecroiser la petite et la grande histoire. Celle également d’un peuple sans cesse contraint de tout abandonner pour se reconstruire ailleurs. Colombe Schneck retrace un destin familial douloureux et tortueux. Elle rend, par son travail de romancière un vibrant hommage à son père.

Un travail de reconstruction, une quête de vérité nécessaire

Face à une histoire familiale si mouvementée, il est compréhensible de chercher à faire émerger une trajectoire, un sens, une direction. Un grand-père assassiné dans des circonstances douteuses par  un jeune homme qu’il connaissait bien. Une grand-mère éperdument amoureuse de son mari mais qui face aux incessantes infidélités d’un époux volage ne voit pas d’autres solutions que de demander le divorce. Un père terriblement aimant, parti trop tôt, qui ne pourra jamais répondre aux questions restées en suspens. Il faut à Colombe Schneck beaucoup de volonté pour se plonger dans ce travail de reconstitution. Travail fastidieux, qui a dû nécessiter de collecter en amont quantité d’information. Colombe Schneck mène une véritable enquête accumulant les preuves, témoignages, documents administratifs pour donner forme à son projet. Ce qui par moment peut donner un ton factuel au propos de l’auteure. Propos qui – je trouve –  auraient gagné à être plus romancés, moins figés.

Colombe Schneck remonte jusqu’à l’exil auquel ont été contraints, chacun de leur côté, ses grands-parents. Juifs tous deux. La chute de l’Empire Austro-Hongrois au lendemain de la Première Guerre mondiale a accéléré l’antisémitisme déjà ancré dans la culture populaire. La menace persistante qui pèse sur eux, les contraint à tout abandonner pour éviter les pogroms. Arrivé en France, son grand-père, séducteur impénitent, tombe sous le charme de Paula devenue Paulette. Très vite les noces sont célébrées, le mariage consommé et la désillusion de Paulette constatée. En effet, Max Schneck n’est pas homme à se faire passer la corde au cou. Sa liberté, il y tient. De cette union, un enfant né. Un an avant qu’Hitler ne soit nommé chancelier du Reich, Gilbert voit le jour. L’enfant toujours souriant fait le bonheur de ses parents. Mais les événements en Europe ravivent les vieilles peurs qui avaient été abandonnées en même que leur nouvelle identité validée. Max, non naturalisé français, a conservé son statut d’étranger, doublé de ses origines juives cela le condamne à être déporté. Lui, qui  toute sa vie a su passer entre les mailles du filet, parviendra à y échapper. Colombe Schneck retrouve la trace de sa grand-mère et de son père pendant la période de l’occupation. Elle explique, preuves à l’appui, l’acharnement de l’administration française à traquer les juifs. À classer, à effectuer des recensements, à déshumaniser leurs tâches. Avec stupeur, on découvre que la légion d’honneur a été attribué à un des hauts fonctionnaires en charge de l’extermination des juifs !?! Colombe Schneck obtient les noms de ceux qui ont aidé d’une manière ou d’une autre son père à survivre pendant cette période. On ne peut qu’imaginer l’émotion qu’a dû ressentir l’auteure en touchant au plus près de la vie de son père. De pouvoir enfin mettre des noms sur ceux qui ont fait qu’aujourd’hui elle est là. À écrire cet ouvrage. À leur rendre hommage. La mission qu’elle s’est assignée va la conduire jusqu’à la guerre d’Algérie. À travers les yeux de son père, si doux, on assiste aux violences commises par l’État français. Un état français, qui ne sort pas grandi de cet ouvrage. Collabo puis tortionnaire, Colombe Schneck ne l’épargne pas et en fait le coupable désigné des malheurs qui ont jalonnés la vie de son père.

Un roman passionnant

Au-delà des vertus cathartiques pour l’auteure d’un tel travail, je tiens à souligner que Les guerres de mon père se dévore. L’écriture fluide happe le lecteur dès la première page. L’auteure jongle entre son histoire familiale et son histoire personnelle. Se mettant en scène subtilement dans sa quête. Distillant des détails sur sa vie privée. La construction du roman est habile et concourt à la fluidité de sa lecture. Le style aéré de l’auteure m’a conquise. Seul bémol, on ne parvient pas forcément à cerner la personnalité psychologique de Gilbert Schneck. Malgré les recherches conduites par sa fille, ainsi que les anecdotes partagées, sa personnalité m’échappe. Toutes les clés ne nous sont pas données pour comprendre l’homme qui se cache derrière ce masque bienveillant. Peut-être est-ce tout simplement parce que l’auteure ne les a pas elle-même.

Conclusion

Les guerres de mon père, est un très beau roman autobiographique de cette rentrée littéraire d’hiver que je vous conseille vivement de vous procurer.

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L’amour après, Marceline Loridan-Ivens : L’amour résiste-il à l’expérience des camps ?

Marceline Loridan-Ivens livre un témoignage inédit en s’interrogeant sur l’impact des camps de concentration sur le rapport au corps. La dimension charnelle s’en trouve-t-elle fondamentalement alterée ? Peut-on faire l’expérience d’une vie de femme épanouie quand jeune on a appris à nier son corps, conscient du fardeau que celui-ci représente ? La moindre faiblesse étant synonyme de fin précoce. Peut-on tout simplement aimer, se laisser aller, s’abandonner et faire confiance à l’autre ? Marceline Loridan-Ivens est déportée à l’âge de quinze ans avec son père au camp d’Auschwitz-Birkenau. Seule rescapée, son père n’en reviendra pas. C’est à lui qu’elle consacre son sublime ouvrage Et tu n’es pas revenu. Cette fois-ci, elle fait le choix de revenir sur sa vie de femme, ses amours, ses amants, ses échecs. D’ouvrir au lecteur sa « Valise d’amour » et de raconter sa vie d’après les camps. C’est avec une franchise désarmante que Marceline Loridan-Ivens se confie au lecteur et lève le voile sur un pan intime de sa vie privée. Elle ne nous cache rien, n’occulte pas cette manière parfois (souvent) désinvolte avec laquelle elle congédie les amants un peu trop insistants. Avec malice, elle se raconte. On découvre une femme résolument moderne pour l’époque. Une femme qui ne conçoit pas de sacrifier ses choix sur l’autel de la bienséance. Qui n’entend pas se faire dicter sa conduite. À la fois fragile et animée d’une énergie folle, Marceline Loridan-Ivens incarne l’image d’une femme libre dotée d’une vitalité galvanisante. Pour autant, les plaies sont là, bien visibles, difficiles à colmater, même si elle cherchera à les apaiser en invoquant la présence des hommes. Dans une langue directe sans aucun fard, elle évoque la sécheresse de ce corps marqué, une sexualité dont elle n’a pas les clés et qui lui résiste, son incapacité à faire preuve de sensibilité. L’amour après, dépeint une femme nerveuse, sur le qui-vive prête à se dérober lorsque engagement rime avec emprisonnement. Une femme éprise de liberté, qui a vécu sa vie comme elle l’a pu en tentant de concilier un passé resté gravé sur son avant-bras et un futur qui lui était refusé.

Un témoignage inédit

Pléthore d’auteurs ont écrit sur leur expérience des camps, sur la difficulté de survivre à ceux qui n’en sont jamais revenus. Néanmoins je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire un témoignage si intime sur l’impact des camps sur la sexualité des rescapés. Je ne m’étais jamais posée la question, pourtant fondamentale, de la sexualité féminine. Il semble pourtant évident que si l’existence des camps a laissé une trace indélébile et si profondément incrustée dans la mémoire collective, y réchapper a du dénaturer le rapport à la sexualité. Ce récit indispensable répare cette carence. Marceline Loridan-Ivens nous entraîne dans ce tourbillon de fréquentations où elle côtoie indifféremment intellectuels, anciens déportés, amis de longue date, artistes prometteurs, en plein cœur de Saint-Germains-des-Près, son terrain de jeu préféré. Elle enchaînera les amants, de manière compulsive. Animée par une rage folle, il émane d’elle une envie de se tester et de mettre à l’épreuve l’amour qu’on lui porte. Il est dès lors impératif de ne pas se reposer, de chasser la monotonie, les injonctions de sa mère à se marier. D’échapper à l’ennui en s’enivrant de luttes politiques, de combats à mener, de projets à monter. Chez cette femme tout feu tout flamme, se cache la petite fille partie pour les camps. Celle qui revint orpheline de père. En filigrane dans le texte, apparaît une femme à la recherche d’une figure paternelle solide capable de la protéger tout en préservant sa liberté. Sa quête de repères la conduira dans les bras de celui qui comblera ce vide immense qui la happe. Cette insatisfaction permanente qui l’empêche de se laisser aller aux jeux de l’amour. Cette rencontre, tant amoureuse qu’intellectuelle – là est le secret de sa longévité, elle la résume avec ces mots d’une grande délicatesse :

Et doucement, à ses côtés, la jeune femme et la survivante ne firent plus qu’une seule.

Une femme moderne, éprise de liberté et terriblement attachante

L’amour après, m’a fait le même effet que lorsqu’après des années à côtoyer une personne, tout d’un coup celle-ci se met à vous confier une expérience personnelle intime. Marceline Loridan-Ivens donne l’impression au lecteur de s’adresser directement à lui. Vous êtes là, face à elle. Une intimité délicate se crée, propice à la confidence. Elle se confie, se met à vous raconter l’histoire de sa vie. Le lecteur a alors l’agréable sensation d’être le dépositaire d’un témoignage unique. Le témoin privilégié d’une intimité dévoilée. Cette femme qui se dessine sous nos yeux se révèle terriblement attachante. Tout en irrégularités, en tâtonnements. Marceline Loridan-Ivens avance à l’aveugle, se construit sans modèle préétabli. On se laisse aller à imaginer une femme pétillante. Ses yeux brillent d’un éclat malicieux derrière sa machine à lire. Un sourire se dessine sur ses lèvres.

Conclusion

Toute la beauté de ce témoignage réside dans cette affirmation d’une justesse inouïe.

Aimer quelqu’un c’est l’aider à vivre.

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Couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

Couleurs de l’incendie est le second volume d’une saga familiale rocambolesque entamée avec le cynique, mais non moins savoureux, Au revoir là-haut. Récompensé par le Prix Goncourt en 2013. Plébiscité par le public et salué par la critique il avait connu un franc succès. En lice pour de nombreux prix littéraires, il avait finalement raflé le plus prestigieux. À l’annonce d’une suite, se posait dès lors la question légitime de sa valeur. Le second opus serait-il à la hauteur du premier ? Eh bien, pour moi c’est un OUI catégorique. Véritable page turner, ce roman est à la hauteur de mes attentes. Au revoir là-haut, mettait l’accent sur la difficulté pour les vétérans de la Grande Guerre de se réinsérer dans une société qui ne demandait qu’à les oublier. Cet opus, quant à lui, nous plonge dans le Paris tumultueux des années 30. Couleurs de l’incendie se concentre sur le destin de Madeleine Péricourt. Fille du richissime banquier Marcel Péricourt. Sœur du fantasque Édouard Péricourt – artiste homosexuel renié par son père et « gueule-cassée » de la guerre 14/18. Ex-épouse du lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle – dont l’activité florissante de profanateur de tombes s’est soldée par la case prison. Cette formidable fresque historique portée par une plume alerte et un souffle époustouflant, s’ouvre sur les obsèques du patriarche. Seule héritière d’une fortune familiale colossale, Madeleine Péricourt se retrouve à la tête d’un empire financier considérable. Mère célibataire et novice en affaires, elle fait figure de proie idéale pour les vautours qui gravitent autour de la famille Péricourt. Tous bien décidés à faire main basse sur l’héritage. À cette situation délicate, s’ajoute le handicap de son fils, devenu paraplégique suite à une chute au cours des obsèques de son grand-père. Vulnérable et isolée, Madeleine est victime d’un complot parfaitement huilé et voit sa situation d’héritière basculer. Animée par un esprit vengeur, elle entend faire payer le prix fort à ceux qui l’ont dupée. Pierre Lemaitre imagine un Paris où banquiers peu scrupuleux, politiciens véreux et voyous à la petite semaine composent un tableau pétulant. Et cela pour notre plus grand bonheur de lecteur.

Une suite à la hauteur des attentes !

À sa sortie, Au revoir là-haut avait connu une presse dithyrambique. Pierre Lemaitre, plus connu pour ses romans policiers s’était aventuré au roman historique et avait relevé le pari avec brio. Il choisit dans la suite d’Au revoir là-haut de faire de Madeleine Péricourt le personnage central de l’intrigue, et c’est une idée lumineuse. Résolument moderne, cette femme au destin hors du commun se révèle bien plus astucieuse dans Couleurs de l’incendie que celle découverte dans le premier ouvrage de la série. La Madeleine que le lecteur avait quitté en refermant Au revoir là-haut était une femme plutôt naïve. L’ex-épouse d’un arriviste qui avait fait de la profanation de tombe son fond de commerce. En effet, fin calculateur le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, de retour du conflit réalise le manque à gagner qu’il y aurait à signer un contrat avec l’État visant à enterrer correctement les soldats tombés au combat tout en remplissant les cercueils de pierres, voire de soldats allemands. Parallèlement, Édouard Péricourt, désavoué par son père pour ses penchants homosexuels et son ambition artistique, se lance dans une escroquerie de grande envergure, avec son compagnon d’infortune Albert Maillard, en simulant la livraison de Monuments aux morts. Monuments qui ne verront jamais le jour. Si le ton de ce premier opus était résolument cynique, le second se veut vengeur. Madeleine n’entend pas se faire flouer aussi facilement. Si sa candeur lui a coûté son héritage, elle ne compte pas laisser ses bourreaux impunis. Se met en place une lente machination sous la houlette de Madeleine. Pierre Lemaitre signe un roman réjouissant où chacun en prend pour son grade. Il passe ainsi toutes les strates de la société au peigne fin en prenant soin d’égratigner toutes les professions.

Un portraitiste de génie

J’ai été étonnée de découvrir que le récit s’articulait autour de Madeleine, sachant que celle-ci n’occupait qu’une place secondaire dans le premier tome. Légèrement en retrait, je craignais que le roman ne pâtisse du manque de fraîcheur de son héroïne. Quelle erreur ! C’est tout l’inverse. Le déclassement dont est victime Madeleine, la propulse au devant de la scène. On découvre une femme autonome et déterminée. Elle s’avère contre toute attente être une héroïne résolument moderne. Le duo formé par Madeleine et son fils handicapé est terriblement attachant. Pierre Lemaitre a un don pour planter ses personnages. Dresser le portrait d’une société à travers ses membres. Les années trente ne sont pas seulement des années d’effervescence artistique, ni de bouillonnement intellectuel mais également une période sombre où les conflits politiques font rage. Pierre Lemaitre dans Couleurs de l’incendie parvient avec doigté à dessiner les contours d’une société en pleine crise identitaire, encore aveugle aux bouleversements politiques majeurs qui se jouent en coulisse. Et, dont chacun mesurera bien assez tôt la portée.

Conclusion

Couleurs de l’incendie est certainement LE roman le plus attendu de cette rentrée littéraire d’hiver 2018. Vous commettriez une grave erreur en passant à côté de ce récit rocambolesque, où les retournements de situations et péripéties se succèdent sans laisser au lecteur le soin de reprendre son souffle. Un roman à lire d’urgence ! Maintenant, il ne nous reste plus qu’à espérer que Pierre Lemaitre ne nous livre pas l’ultime tome de la trilogie d’ici quatre ans.

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Chambre simple, Jérôme Lambert : rentrée littéraire d’hiver 2018 (#RL2018)

Ayant été conquise par le premier roman de Jean-Baptiste Andrea, publié aux éditions de L’Iconoclaste et paru à la rentrée littéraire 2017, c’est avec grand plaisir que j’ai décidé de me plonger dans Chambre simple, publié également par cette maison d’édition. Mal m’en a pris. Puisque si ce roman polyphonique promet une immersion en plein cœur du milieu hospitalier, au chevet d’un homme victime d’une crise d’épilepsie, il se révèle superficiel et creux. Jérôme Lambert livre un récit désincarné qui n’a pas réussi à m’émouvoir. Une fois n’est pas coutume, ma chronique sera particulièrement courte, n’ayant que peu de choses à dire. Chambre simple est ce que l’on appelle plus communément un roman choral ou roman polyphonique. Chaque chapitre est l’occasion d’offrir au lecteur le point de vue d’un des personnages. Ce procédé narratif a l’avantage d’offrir une multiplicité de perpectives. En général, cela est synonyme de richesse narrative. Jérôme Lambert a découpé son roman de telle sorte à ce que nous ayons le point de vue du patient, de son ex-conjoint, ainsi que du personnel hospitalier au contact du malade. L’auteur développe deux thèmes principaux : la fin d’une histoire d’amour et la maladie. Au fil des pages, l’on comprend que Roman, qui s’est précipité au chevet du narrateur après avoir reçu un appel d’urgence de l’hôpital, est son ex conjoint. Que le narrateur l’a brutalement quitté quelques temps auparavant sans réelles explications. On assiste à quelques réminiscences de leur histoire d’amour, mais là encore nous ne disposons que de bribes sans réel intérêt. À aucun moment on ne rentre dans le vif du sujet, dans la matière de leur histoire, à laquelle je n’ai pas cru une seconde. Ce roman est trop lisse, fade, plat. Mon reproche principal est qu’il manque de saveur. Il n’y a aucune aspérité permettant de donner corps à l’histoire. Si je devais assimiler ce roman à quelque chose de physique, ce serait une sorte de brume, une substance inconsistante, intangible. C’est une sensation assez particulière que je ne saurais décrire autrement. Aussitôt lu, aussitôt oublié. Il existe tellement de romans qui méritent d’être lus que je ne considère pas qu’il faille s’attarder sur cet ouvrage. Cela étant dit, Chambre simple présente l’avantage d’être relativement court – 182 pages, et donc de se lire rapidement. N’hésitez pas à me dire en commentaires ce que vous avez pensé de ce roman, je serais curieuse de découvrir les raisons pour lesquelles cet ouvrage vous a plu.

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