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L’attrape-cœurs, J. D. Salinger : LE roman culte de l’adolescence ! {#Classique}

Il m’a fallu des années pour enfin me décider à lire L’attrape-cœurs, craignant de passer à côté d’un texte fondateur, qui a su marquer des générations de lecteurs. Quelle erreur ! Publié en 1951, l’unique roman écrit par J. D. Salinger est un véritable chef d’œuvre. Un récit initiatique doté d’une grâce inouïe, dans lequel l’auteur explore le sentiment de solitude qui étreint le narrateur. Un adolescent, renvoyé de son lycée, s’octroie trois jours de liberté loin des carcans qui lui sont imposés. L’attrape-cœurs est le récit de ses errances dans les rues de New York et de sa tentative de tromper la mélancolie. J. D. Salinger évoque avec une infinie poésie, teintée de nostalgie, le passage délicat de l’enfance à l’âge adulte. Grandir suppose d’apprendre à composer avec soi et les autres. Pour que le rapport d’altérité existe et soit juste, encore faut-il que la notion d’identité soit au préalable circonscrite. C’est cet apprentissage que le narrateur fait. Il prend conscience de qui il est. Son rapport aux autres s’en trouve transformé. À quoi tient un chef d’œuvre ? Peut-être à cette sensation diffuse qui enveloppe progressivement. La frontière séparant la fiction du réel s’amenuise, le lecteur est comme transporté dans un temps en suspens. C’est une expérience intime, rare, qui a la force d’une révélation. D’autant plus précieuse qu’elle vous saisit sans que vous n’en ayez l’intuition. En lisant L’attrape-cœurs, j’ai été submergée par l’émotion. La littérature a ceci de commun avec la musique, que si une note discordante agresse l’oreille, une idée mal exprimée produit le même effet. Un rien suffit à rompre l’harmonie. J. D. Salinger ne commet pas d’impair. Il retranscrit merveilleusement bien le vertige du vide, l’angoisse qui naît du sentiment de ne pas trouver sa place, d’autant plus à cet âge charnière qu’est l’adolescence. Souvent vécu comme une période de transition, favorisant l’impression d’exclusion. Je relis rarement les romans. Et pourtant, une fois L’attrape-cœurs achevé, je n’avais qu’une envie, m’y replonger.


Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être…

 

Autour du livre

Article dans Le Monde > Le mystère « Attrape-cœurs »


Date de parution : 1953. Éditions Robert Laffont collection Pavillon Poche (collector), traduit de l’anglais (américain) par Annie Saumont, 256 pages.

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Trois saisons d’orage, Cécile Coulon : Prix des libraires 2017

C’est l’histoire d’un désir ardent. D’une passion contrariée. De celles qui submergent les êtres, venant faire péricliter une vie construite patiemment à l’ombre des tourments. Cécile Coulon signe un roman éblouissant. Elle explore avec une acuité remarquable la violence des sentiments. La douleur de ne pouvoir les exprimer et la sensation d’étouffement que leur enfouissement finit par provoquer. Le réalisme avec lequel elle décrit les affres de la passion est stupéfiant. Tout comme ceux qui la vivent, on a le souffle coupé, la gorge nouée et le cœur serré. Les personnages évoluent dans un environnement mystique, qui vient renforcer le sentiment d’un basculement imminent. Les falaises abruptes encerclent le village, procurant une sensation d’isolement. L’impression d’évoluer dans un univers soumis à des forces particulières, ne tolérant que ceux qui y sont nés et rejetant les étrangers. Benedict y a été élevé. Petit garçon, il a tout de suite été frappé par la puissance inouïe qui s’en dégageait. C’est tout naturellement, qu’une fois marié, il est retourné s’y installer. Le couple y met au monde une fille. Élevée sur les terres, cette dernière se lie à un garçon du pays. C’est le temps du bonheur. Le calme avant la tempête. Il suffira d’une fraction de secondes, aussi brèves qu’intenses, pour que tout se mettre à chanceler. Un regard un peu trop appuyé, une étreinte un peu trop serrée, pour que s’enflamment deux êtres que rien ne prédestinait. L’auteure rend compte de la difficulté à résister à la tentation, née d’une rencontre qui agira comme une déflagration. Sous l’apparente quiétude, la nervosité affleure. Elle parcourt les corps des amants maudits, qui conscients du danger de la situation, luttent pour ne pas succomber à leurs pulsions. L’air est chargé d’électricité, saturé des tensions contenues péniblement au prix d’un effort, tel, que les protagonistes en sortent vidés. Cécile Coulon électrise son lecteur. Retranscrivant, sans y toucher, le feu qui consume des personnages tiraillés entre raison et passion.

Un amour impossible vécu comme une malédiction 

Trois saisons d’orage est un roman qui se savoure. Le début est lent. Il faut du temps pour que les éléments se mettent en place. On ne sait pas où l’auteure nous emmène. Petit à petit, pourtant, une tension s’instaure. Cecile Coulon tisse délicatement son intrigue. Elle glisse des indices, sans trop en dévoiler. On sent que quelque chose est sur le point d’arriver, sans toutefois être capable de le formuler. C’est au cours d’un déjeuner que tout va basculer. L’atmosphère est tendue, l’air compact. Alors qu’autour d’eux, tout semble inchangé, chacun agissant comme si de rien n’était, eux comprennent que rien ne sera jamais plus comme avant. Il n’y a pas besoin de mots pour sentir ces choses-là. Elles s’imposent d’emblée, avec un naturel désarmant. Les exprimer reviendrait à s’avouer vaincu. Ils se comprennent tacitement. Désormais, pour préserver ceux qu’ils aiment, ils devront s’éviter. Ne pas chercher à s’effleurer, à capter le regard de l’autre pour y lire ce même désir, qui les consume tout entier. Ils se tuent à la tâche, se font violence. Épuisent leurs corps. Espérant, ainsi, déloger cet autre, qui ne cesse d’occuper leurs pensées. Cécile Coulon parvient à créer une ambiance singulière, faite de non-dits, de désirs refoulés et de gestes à peine perceptibles, même si suffisamment éloquent pour que la vérité finissent par affleurer. Comment vit-on avec un tel secret ? Malgré le caractère inextricable et l’immoralité de la situation, on est touché par la fébrilité des amants.

Conclusion

Trois saisons d’orage, lauréat du Prix des libraires 2017, est une petite pépite. J’ai été conquise par le talent de l’auteure à créer une véritable atmosphère, ainsi qu’à insuffler à ses personnages une énergie vibrante. Je vous le conseille ! 😉

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La déposition, Pascale Robert-Diard : un secret lourd à porter

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Quelle est l’attitude idéale à adopter lorsque votre père vous confie que « de toute façon, tant qu’ils ne retrouvent pas le corps, je suis tranquille. […] Et moi, le corps, je sais où il est. » ? En 2014, après plus de trente ans de louvoiements, l’affaire Maurice Agnelet trouve son épilogue. L’accusé écope de vingt ans de réclusion criminelle pour avoir assassiné sa maîtresse. Agnès Le Roux, une jeune héritière de casino, disparue dans des circonstances troubles. À l’époque, l’affaire défraie la chronique, les langues se délient et les proches de Maurice Agnelet s’entendent à décrire un homme diabolique, doté d’un charisme tel qu’il vous ensorcelle. Toutefois, l’affaire reste auréolée de mystère, puisque les preuves attestant formellement de l’implication de Maurice Agnelet tendent à manquer. Si dans les premiers temps, Guillaume, le fils cadet, défend farouchement son père. Niant avec obstination sa culpabilité. En 2014, la saga judiciaire connaît un revirement de situation. Appelé à la barre, Guillaume Agnelet change radicalement de discours. Il devient le bourreau de son propre père. Son témoignage est accablant. Que s’est-il passé ? C’est ce que Pascale Robert-Diard tente d’expliquer en revenant sur la déposition qui a tout fait basculer. La chroniqueuse judiciaire du Monde remonte le fil d’une histoire familiale retorse. Elle livre une enquête d’où émerge la personnalité complexe d’un homme narcissique et manipulateur. Un séducteur refusant que ses charmes ne cessent d’opérer, allant jusqu’à briser ceux qui tentent de lui échapper. Guillaume a vécu pendant des années sous l’emprise de son père. En sortant du silence, il met non seulement fin au mutisme dans lequel il s’était muré, et qui avait fini par l’empoisonner, mais surtout il rétablit la vérité et récupère sa liberté. La journaliste décrit très justement la force des liens invisibles qui maintiennent prisonnier. La difficulté de s’en libérer. Ainsi que le conflit intérieur qui ronge le fils cadet, partagé entre son devoir filial et sa conscience morale.

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La croisière Charnwood, Robert Goddard : tel est pris qui croyait prendre…

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Un pitch alléchant, la promesse d’une intrigue à rebondissements, La croisière Charnwood tient-il réellement ses engagements ? Sur le papier, tous les ingrédients sont présents pour en faire un roman haletant. Deux hommes embarquent à bord du transatlantique Empress of Britain, direction l’Angleterre, après avoir échappé de peu à la justice américaine. Accusés de fraude, mouillés dans des escroqueries en tout genre, leur palmarès est édifiant. Habitués à retomber sur leurs pattes, il semble que cette fois-ci, le vent ait tourné. Les deux compères sont conscients qu’une fois de retour au pays, ils seront rapidement à court d’argent. Ainsi, pour parer à cette éventualité, quoi de mieux que de séduire une jeune héritière, d’extorquer à son père de quoi se retourner et s’enfuir l’affaire rondement menée. Faisant fi des civilités. Puisqu’entre autres qualifications, celle de coureur de dot leur sied comme un gant. Il faut dire qu’ils n’en sont pas à leur coup d’essai. Mais cette fois-ci, c’est différent. Rien ne se passe comme prévu. Contre toute attente, Max tombe éperdument amoureux de la jeune femme qu’il est censé duper. Tandis que Guy se languit de voir l’argent pointer le bout de son nez. Il faut croire que la chance n’est décidément plus de leur côté. Les ennuis vont s’enchaîner. L’adage « tel est pris qui croyait prendre » n’a jamais été mieux illustré. Leur plan prend l’eau de tous côtés. Max se retrouve sur le banc des accusés, inculpé pour avoir tué le père de sa fiancée. Guy, quant à lui, est englué dans un complot dont il ne saisit pas les tenants et les aboutissants, telle une marionnette aux mains d’hommes plus puissants. Amitié mystifiée, duplicité, oie blanche moins ingénue qu’il n’y parait, la situation diplomatique internationale sous la férule d’un petit groupe d’initiés… Tout y est. Et c’est précisément là, où le bât blesse. À trop en faire, on frôle l’overdose. La croisière Charnwood souffre d’un manque de crédibilité. Cela m’a gênée, m’empêchant de me laisser porter. Une lecture certes distrayante, mais un brin décevante…

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Les filles au lion, Jessie Burton : aux origines de la création artistique

Quel secret recèle ce tableau ? Les filles au lion, peint en 1936 dans un petit village d’Andalousie juste avant que la guerre civile n’éclate et ne vienne troubler le calme que sont venus chercher les Schloss, une famille viennoise en quête de tranquillité, attise la curiosité d’Odelle. Originaire des Caraïbes, Odelle habite Londres depuis cinq ans. Récemment embauchée dans une galerie d’art, elle se lie d’amitié avec Marjorie Quick, pour qui elle travaille. Au même moment, elle fait la rencontre d’un jeune homme, Lawrie, qui vient d’hériter d’un mystérieux tableau. Lorsque Quick aperçoit Les filles au lion, son sang se fige, ses yeux fixent la peinture avec avidité, le temps semble s’être arrêté. Odelle ne peut s’empêcher de remarquer le bouleversement provoqué. Elle décide d’enquêter pour dissiper le mystère qui entoure l’œuvre, démêler les fils et reconstituer le chemin parcouru par une peinture que l’on pensait disparue. Jessie Burton signe un véritable page turner au dispositif romanesque implacable. Elle fait s’entrelacer les destins en construisant son intrigue sur une double temporalité. Le tableau servant de clé de voûte. En filigrane, elle évoque la condition de l’artiste, pris en étau entre le besoin antagoniste de conserver son anonymat pour pouvoir créer en toute liberté et le désir de voir son travail exposé. C’est sur cette double nécessité que se fonde l’usurpation d’identité, noeud du roman. Olive fera endosser la paternité de son œuvre à son amant. Réalisant que son statut de femme ne ferait que l’entraver, la priver d’une reconnaissance à laquelle son talent devrait lui permettre d’accéder. De peur de voir son travail enfoui, sombrer dans les abîmes de la postérité, elle décide de s’effacer. Jessie Burton explore les origines de la création artistique, la violence qui résulte de se voir déposséder de ce que l’on a créé. Le sacrifice auquel l’on doit concéder pour accéder à la reconnaissance critique. Jessie Burton est une conteuse hors pair.

L’impulsion créatrice et le statut de l’artiste

Contrairement à beaucoup de ses contemporains, Jessie Burton ne privilégie pas le fond au détriment de la forme, et inversement. Elle excelle dans l’art de faire s’entrecroiser les époques, tout en maîtrisant de bout en bout sa trame romanesque. Avec ce second roman, elle confirme son goût des constructions complexes reposant sur des destins délicatement imbriqués. Si les codes du roman sont parfaitement respectés, l’auteure va plus loin. Et propose une véritable réflexion sur l’art de créer. Sur la place des femmes dans un univers qui était alors exclusivement masculin. Comment devaient-elles se positionner ? Le dilemme consistant à accepter les conditions imposées et tenter de faire vivre son œuvre par personne interposée, ce que fera Olive, ou à revendiquer le droit d’exister en tant qu’artiste. C’est une question qui est abordée de manière subtile et traverse le roman. C’est ce savant dosage entre une fiction romanesque et une réflexion plus poussée qui donne tout son cachet au récit. Au-delà du du sujet de l’émancipation féminine, Jessie Burton explore les origines de la création. D’où vient ce besoin irrépressible de peindre, comment il naît, peut s’essouffler, pour finalement disparaître comme il est arrivé. L’idée qui consiste à faire de l’autre sa source d’inspiration est peut-être galvaudée mais est très bien rendue dans ce roman. Olive se nourrit de l’énergie de son amant. Jeu dangereux qui ne tardera pas à déséquilibrer leur relation. Voir sa source d’inspiration lui échapper provoquera sa frustration, tandis qu’Isaac vivra mal le fait d’être utilisé. Jessie Burton soulève différents sujets, et si elle ne les creuse pas davantage, elle laisse au lecteur le soin de se les accaparer.

Conclusion

Les filles au lion est un roman passionnant, que je ne peux que vous conseiller. Une fois terminé, j’ai immédiatement noté de lire son précédent. Miniaturiste lui ayant valu des critiques dithyrambiques 😉 L’avez-vous lu ? Si oui, lequel avez-vous préféré ?

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Lettre à D., André Gorz : la plus belle déclaration d’amour

Lettre à D. est une déclaration d’amour d’une beauté inouïe et d’une délicatesse infinie. L’ultime preuve d’amour qu’André Gorz dédie à sa femme. Un an avant qu’ils ne choisissent de se suicider. Atteinte d’une maladie incurable, elle se savait condamnée. Il a fait le choix de l’accompagner, en sachant pertinemment qu’il lui aurait été insupportable de continuer à vivre sans qu’elle ne soit à ses côtés. À l’instar de ces oiseaux qui se laissent dépérir quand ils perdent leur moitié. Il n’aura jamais cessé de l’aimer. Du premier jour, où ils se sont rencontrés, jusqu’au dernier. Et pourtant ce n’était pas gagné. Lui, le juif autrichien sans argent, n’aurait jamais imaginé séduire cette anglaise tout juste débarquée. Il aura suffi d’une invitation à danser. À partir de là, ils ne se sont plus quittés. André Gorz remonte le fil de leur histoire, commencée cinquante-huit ans auparavant, et tente d’en percer le mystère. De trouver les mots justes pour exprimer la magie de leur union. La simplicité avec laquelle cette femme s’est glissée dans sa vie. Lui, pourtant d’un naturel peu enclin à partager son intimité de part ses activités d’écrivain. Il relève dans leur enfance respective des similarités. Un sentiment d’insécurité, les forçant à dissimuler leurs fragilités, qui aura fini par les rapprocher. Leur amour repose sur cet engagement. Protéger l’autre, unir leur individualité pour contrer leur vulnérabilité et ne plus faire qu’un tout inébranlable. L’auteur souligne leur complémentarité, l’impossibilité de vivre séparé l’un de l’autre. Il saisit la chance qu’ils ont eue de vivre un amour absolu. Le seul, l’unique, celui qui s’impose d’emblée comme une évidence. À qui l’on sait que l’on devra tout sacrifier et accepter de ne rien lui privilégier. Au risque de le voir nous échapper. Lettre à D. est un texte qui m’a profondément émue. De part la sincérité avec laquelle l’auteur se livre, se mettant à nu devant son lecteur, et la pudeur avec laquelle il exprime des sentiments que le passage des années n’aura pas su émousser.

Être deux

La littérature regorge d’histoires d’amour. Tour à tour tragiques, comiques, amicales, sentimentales, épistolaires, fictives…et plus ou moins réussites. Il y en a pour tous les goûts. Mais là, vous avez entre les mains, la plus belle déclaration d’amour jamais écrite. L’auteur relate sa propre histoire. Son vécu avec celle qu’il a aimée pendant cinquante-huit ans. Ce texte autobiographique n’est pas une simple déclaration d’amour mais bien le dernier texte publié par André Gorz. Et quoi de plus beau lorsqu’on écrit, que de clore son œuvre en consacrant le dernier opus à l’être aimé. Lui céder cette ultime preuve d’amour. Lui prouver que tout finalement lui était liée. Que rien n’aurait pu exister sans elle. Que même l’écriture à laquelle il était entièrement dévoué, lui consacrant tout son temps, lui était intimement liée. Cette activité n’aurait pas eu lieu d’exister si elle n’avait pas été là. Près de lui. À lui réaffirmer son amour tous les jours. L’apaisant par sa seule présence. Le rassurant lorsque les problèmes d’argent pointeront le bout de leur nez. Acceptant son fonctionnement, ses petites manies. Que de minuit à trois heures du matin, il reste éveillé, retravaillant sans relâche ses textes. Sous la plume de l’auteur, aimer revient à se fondre en l’autre. À ne plus former deux entités distinctes, mais à jumeler. Cette conception de l’amour fusionnel semble aujourd’hui bien lointaine. Sans pour autant que l’effet  ne soit recherché, André Gorz nous oblige a nous interroger sur l’évolution du sentiment amoureux. Quelle forme prend-il ? A-t-on définitivement rompu avec cette vision en privilégiant notre individualité et en défendant bec et ongles une conception moderne (peut-être extrémiste) de notre liberté ? Aimer, comme le dit avec justesse son épouse, c’est accepter de s’engager. C’est privilégier un chemin au détriment d’un autre. Ce qui peut impliquer des concessions. En est-on capable aujourd’hui ? En a-t-on seulement l’envie ? Je ne vois pas comment ce texte peut ne pas faire écho en chacun de nous. On ne peut qu’être touché par un homme qui expose ses sentiments avec autant de tact et de sensibilité. On sent que l’amour est là. Ce sentiment indicible, l’auteur parvient très nettement à le poser sur le papier. En lui consacrant son ultime roman, André Gorz fait à son épouse le plus beau des cadeaux qu’il est possible d’espérer.

Conclusion

En moins de cent pages, André Gorz retranscrit le sentiment amoureux dans ce qu’il a de plus puissant. Lettre à D. se lit d’une traite, en apnée. On le finit la larme à l’œil, bluffé devant tant de sincérité. Je remercie de tout mon cœur André Gorz et lui suis infiniment reconnaissante d’avoir écrit ce très court texte avant de faire le choix d’accompagner sa femme. Il nous a légué un petit bijou.

 

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Viviane Élisabeth Fauville, Julia Deck : dans la tête d’une meurtrière

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Julia Deck, pour son premier roman, fixe son intrigue dans la tête d’une meurtrière. Viviane Élisabeth Fauville a quarante-deux ans, un enfant qui vient d’arriver, un mari qui vient de la quitter et un psy incapable de la soulager. Ou plutôt devrais-je dire avait. Puisque son psychanalyste, justement, elle vient de le tuer. Mort poignardé, il gît dans son cabinet. Il faut dire qu’Élisabeth en a eu marre. Sa claque de cet argent gaspillé, de ces heures passées à se confier sans percevoir le moindre signe de changement. Le couteau, une fois le sale boulot fait, elle l’a lavé et soigneusement replacé là où elle l’avait trouvé. Chez son futur ex-mari. Après, elle est rentrée s’occuper du bébé. Le bercer et le câliner. Puis, c’est le flou. Les souvenirs se brouillent. Ce n’est que le lendemain matin qu’elle se souvient. La veille, elle avait vaqué à ses occupations comme si de rien n’était. Mais là impossible. Le bébé va se réveiller. Elle ne doit pas tergiverser. Il faut trancher. Élaborer un plan et s’y tenir. Interrogée sur son emploi du temps, Élisabeth ment. Son psy ? Oui, oui, elle s’en souvient. Mais évidemment qu’il était vivant quand elle l’a quitté. Quelle idée ! Elle, une meurtrière ? Certainement pas. Juste une mère célibataire tentant d’élever seule son enfant. Anxieuse ? On le serait pour moins, non ? À cela s’ajoute la menace d’être remplacée par celle qui a été recrutée pendant son congé maternité. Viviane Élisabeth Fauville se sent menacée. Tous lui rappellent qu’elle est vieille, dépassée, usée, prête à être jetée. La réussite de l’auteure est l’emploi du « je », qui produit un effet de réalisme saisissant. Julia Deck retranscrit avec précision les mécanismes psychologiques à l’œuvre dans l’esprit d’une meurtrière. Sa paranoïa et ses tentatives désespérées de nier sa culpabilité. Elle explore la psyché d’une femme épuisée qui voit son monde s’effriter et sa mémoire lui échapper. Julia Deck manipule son lecteur avec dextérité et signe un premier roman troublant.

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Testament à l’anglaise, Jonathan Coe : petits meurtres en famille

Publié en 1994, le roman de Jonathan Coe n’a pas pris une ride avec le temps. Portraitiste de génie et chroniqueur brillant de son temps, l’auteur britannique, sous couvert d’un humour corrosif, excelle dans l’art de livrer une critique acerbe de la société. Cette fois-ci c’est à la famille Winshaw qu’il s’en prend. Michael Owen, jeune auteur prometteur se voit confier une mission singulière. Celle de rédiger la chronique de cette célèbre famille, composée d’énergumènes dégénérés. La personne qui l’a missionné n’est autre que Tabitha Winshaw. Vieille fille toquée internée depuis des années après avoir accusé son frère Lawrence d’avoir fait assassiner son autre frère Godfrey en collaborant avec les allemands. À mi-chemin entre l’intrigue policière et la satire politique, Testament à l’anglaise est un roman décapant. Sous la plume féroce de Jonathan Coe, chacun en prend pour son grade. Il faut dire que la famille Winshaw offre un portrait saisissant. Ses membres se distinguant par leur médiocrité crasse et leur penchant pour l’argent. L’écrivain britannique s’en prend violemment à l’élite politique de son pays. Aux dirigeants dépourvus d’éthique qui sous l’ère Thatcher ont hissé l’argent en valeur souveraine. Imposant un libéralisme économique, qui selon la mécanique bien huilée du vase communiquant leur assuraient de s’enrichir grassement. La colère de l’auteur affleure dans sa description d’une élite politique corrompue, dont la cupidité n’a d’égal que sa vacuité. Jonathan Coe prouve que les sphères du pouvoir sont inextricablement liées et touchent tous les domaines de la société. Que le pouvoir au main d’une minorité ne peut in fine que servir ses intérêts. La construction est habile et l’intrigue bien ficelée. L’auteur ose tout. L’humour typiquement british atténue la violence des arguments, tout en faisant grincer des dents. Le tableau n’en est pas moins affligeant et n’a rien perdu de son mordant.

La chronique d’une époque

Jonathan Coe avec Testament à l’anglaise écrit la chronique de son époque. Soit l’ère du thatchérisme qui s’étend de la fin des années soixante-dix au début des années quatre-vingt-dix. Période charnière de l’histoire de l’Angleterre qui marque le basculement du pays dans un libéralisme effréné sous l’impulsion de «La Dame de fer». La structure complexe du roman est faussement décousue. En réalité, elle permet à l’auteur de dresser les portraits des membres de la famille Winshaw en s’attardant sur chacun d’entre eux. De l’agriculture intensive, au monde de l’art, en passant par la scène politique, les Winshaw occupent tout l’espace publique. L’occasion pour l’auteur d’épingler leur domaine d’activité et ainsi de toucher tous les pans de la société. Aucun n’échappant à la loi du marché. C’est cet attrait pour le profit, cette obsession pour l’argent qui transparaît sous la plume cinglante de l’auteur. Quand d’autres pâtissent de la rapacité des dirigeants. Outre l’acuité avec laquelle Jonathan Coe saisit son temps, ce qui fait la singularité de son roman, c’est qu’il soit désopilant. L’humour est omniprésent. Il est dans chaque remarque piquante à l’encontre du gouvernement. Il serait réducteur de présenter Testament à l’anglaise comme un essai satirique. Puisque au-delà de l’aspect critique, il y a toute une dimension romanesque qui est exploitée par l’auteur. Ce dernier joue avec les codes du polar. Qui est ce Michael Owen ? Pourquoi fallait-il que ce soit lui qui soit choisi comme biographe officiel de la famille ? On comprend que ce n’est pas un hasard. Que son destin est lié à celui de la famille Winshaw, et qu’une partie du roman va consister à enquêter. Plongeant le lecteur dans des histoires de famille capilotractées. Testament à l’anglaise est une œuvre plurielle. Pour clore en beauté, l’écrivain britannique propose un dénouement loufoque, véritable bouquet final, qui m’a totalement enthousiasmée.

Conclusion

Avoir un coup de cœur pour un auteur n’arrive pas souvent. Être saisi dès les premières pages, et les voir défiler à un rythme effréné procure un sentiment de félicité rare, donc précieux. Surtout lorsque l’on sait que l’ouvrage n’est que le premier d’une longue série, dont le restant nous attend tous bien sagement prêt à être dévoré. Si vous aussi, vous êtes conquis par l’humour caustique et la férocité de la plume de Jonathan Coe, n’hésitez pas à me laisser en commentaire les titres des romans que vous avez préférés 😉

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La douce indifférence du monde, Peter Stamm : rentrée littéraire 2018 (#RL2018)

Et vous, comme réagiriez-vous si vous vous retrouviez nez à nez avec votre double ? Non pas votre reflet, mais celui que vous étiez il y a quelques années. Vous seriez sans doute décontenancé, un brin effrayé. Prêt à suivre de près celui qui vous a volé votre identité, à lever le voile sur cette rencontre fortuite et particulièrement dérangeante. C’est cette expérience que le narrateur raconte à Lena. Ou peut-être Magdalena. Puisque la femme à qui il confie son histoire, il ne l’a pas choisie au hasard. Portrait craché de la femme qu’il a aimé, il y a de ça des années et qu’il a fini par quitter. Envoûtant ce dernier roman de Peter Stamm. L’auteur joue avec son lecteur, c’est un prestidigitateur. Brouillant les pistes, louvoyant à travers le temps. Un temps fragmenté rendant possible les retours en arrière et bonds en avant, faisant coïncider passé et présent dans une simultanéité troublante. La construction du texte est exemplaire. Elle donne l’impression au lecteur d’évoluer dans un palais des glaces dans lequel les miroirs reproduiraient à l’infini le reflet du sujet qui s’y regarderait. L’intrigue est labyrinthique. Véritable kaléidoscope d’époques qui se télescopent, le passé se soustrayant au présent, effacé à la manière d’un fichier écrasé. Peter Stamm signe un roman brillant qui entremêle fantasme et réalité et où le lecteur désorienté finit par perdre pied. Une réflexion étourdissante sur la construction de l’identité et l’idée illusoire d’une réalité immuable. Pour apprécier la beauté de ce texte encore faut-il que le lecteur accepte de ne pas tout maîtriser. De se laisser envoûter par la subtilité de la construction et la finesse d’une écriture où tout est suggéré. La douce indifférence du monde est un roman d’atmosphère auréolé de mystère, progressant à la lisière du surnaturel. Peter Stamm se plaît à faire s’enlacer les destins, s’entrecroiser les acteurs, sans jamais donner les clés à son lecteur. Il ne laisse rien filtrer. La dernière page du roman tournée, le mystère reste entier.

Roman d’atmosphère

Au-delà de l’intrigue à proprement parler, des nœuds de tension ou des dénouements spectaculaires, peu révélateurs du talent d’un auteur, pour moi la force d’un roman réside dans la capacité de celui qui écrit à hypnotiser le lecteur, à créer une atmosphère propice à l’emporter. Peter Stamm impose d’emblée un style bien particulier. D’histoire il n’y en a pas. Il s’agit plutôt d’une errance, d’une ballade dans les souvenirs confus d’un homme persuadé d’avoir croisé son alter ego. De là, il s’interroge, doit-il tenter d’influer sur la destinée de son double ou laisser les choses se dérouler sans intervenir. Tout d’abord piquée, la curiosité vire à l’obsession. La douce indifférence du monde est une histoire d’emprise. De tension psychologique. Le rythme est lent, les scènes banales. Mais derrière cette apparente quiétude, se devine un homme tourmenté à l’esprit agité. Alors, tout cela ne serait qu’une illusion, le fruit d’un esprit malade en proie aux hallucinations. Une sorte de rêve éveillé. Mais comment expliquer tous les petits détails amassés, révélateurs de l’intimité de ces étrangers. Peter Stamm soulève mille questions. Le lecteur se met à douter. Il est balloté au gré du courant, oscillant entre le plausible et le fantastique. L’auteur maîtrise jusqu’au bout la mécanique de son roman, qui est tout simplement éblouissant.

Conclusion

Je préfère directement mettre les points sur les «i» et les barres sur les «t», le livre de Peter Stamm ne fera pas l’unanimité. Tout repose sur l’atmosphère créée par l’auteur. On est maintenu dans un brouillard opaque, avançant à l’aveugle sans que les éléments apportés ne répondent véritablement aux questions soulevées. En revanche, les amateurs de thrillers psychologiques y trouveront leur compte 😉

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Manuel de survie à l’usage des jeunes filles, Mick Kitson : rentrée littéraire 2018 (#RL2018)

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Le premier roman de Mick Kitson s’inscrit dans la veine des écrits de nature writing, tels que Dans la forêt de Jean Hegland ou My absolute darling de Gabriel Tallent. Il souligne l’âpreté de la nature tout en lui concédant le pouvoir d’apaiser les âmes blessées. C’est au cœur de la forêt des Higlands, dans un décor d’une beauté saisissante, que Sal et Peppa ont trouvé refuge. L’hostilité de la nature devenant leur allié. Âgées respectivement de dix et treize ans, Peppa et Sal ont très tôt été confrontées à la violence des hommes. Se cognant prématurément à l’inaptitude des adultes à les protéger et par conséquent à leur propre vulnérabilité. Leur mère, ivre du matin au soir, était plus occupée à se soûler qu’à empêcher son compagnon d’abuser de l’aîné. Ce n’est que le jour où Sal réalise que Peppa se rapproche dangereusement de ses dix ans, âge fatidique auquel son beau-père a prévu de lui réserver le même traitement, qu’elle comprend que la meilleure issue est encore de le tuer. Dès lors, elle prépare méticuleusement leur fuite, ne laissant rien au hasard. Sal devient une as de la survie, une experte de l’art de dépecer un lapin ou de pêcher un brocher. Tout est soigneusement orchestré. Le jour J, Sal enferme sa mère à clé, pour ne pas qu’elle soit soupçonnée, et tue son beau-père de trois coups de couteau bien assénés. Mick Kitson explore avec acuité la force des liens fraternels, l’instinct de protection et la complicité matinée d’une tendresse infinie qui lie les deux soeurs. On est troublé par la maturité de l’aînée dont le courage force l’admiration. À travers le parcours chaotique des deux jeunes filles, Mick Kitson retranscrit le regard désabusé des enfants qui trop jeunes ont été exposés à la cruauté. Le ton du roman est rafraichissant. Le retour à l’état sauvage salutaire. La nature offre un havre de paix pour qui chercherait à s’éloigner d’une société viciée. Elle contient en elle la promesse d’un monde réenchanté.

Un nouveau départ

J’aime cette idée que la nature offre une porte de sortie, qu’elle soit en quelque sorte un sas de décompression. Un lieu où le temps se fige. Un cadre propice à la réflexion et à la contemplation. Rien ne venant la perturber. L’action se limite alors à l’essentiel. Elle est tendue vers les gestes indispensables à la survie. L’objectif étant de satisfaire les besoins primaires. Soit se nourrir, se chauffer et disposer d’un lieu où récupérer. L’esprit est alors libre de s’évader. Sal et Peppa font l’expérience de ce retour à l’état sauvage. Première étape d’un nouveau départ. Les deux sœurs ne tergiversent pas. Leur mission ne consiste pas à entrer dans la psyché des adultes, ni à saisir les tenants et les aboutissants de ce qui peut pousser une mère à sombrer dans l’alcoolisme et à négliger ses filles. Elles cherchent uniquement à sauver leur peau. Ne s’embrassent pas de considérations qui les dépassent. Évitent de ressasser le passé. Leur regard est tourné vers l’avenir. Ce sont des durs à cuire. Cela ne signifie pas qu’un enfant victime de maltraitante ne garde pas ancrées en lui les marques des sévices qu’il a subi. Mais plutôt, que face à une violence injustifiée, rien ne sert de se flageller. Il faut avancer. Quitte à se débarrasser de ce qui peut encombrer. Enseignement que Sal mettra à exécution. De plus en plus d’écrivains, principalement anglo-saxons, s’appliquent à torpiller un monde où les adultes sont défaillants. Où ces derniers sont submergés par les émotions et se laissent happés par leurs vieux démons. Mick Kitson relate cette réalité crasse. Sal et Peppa incarnent l’instinct de survie présent en chacun de nous. Celui qui coûte que coûte tente de résister, refusant d’abdiquer lorsqu’il est confronté à la médiocrité.

Conclusion

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles est traversé par une énergie revigorante. C’est un premier roman à la fois cruel et lumineux. Mick Kitson parvient à nous plonger dans le quotidien compliqué de deux jeunes filles, aussi différentes qu’attachantes, qui en choisissant de quitter leur foyer s’offrent une seconde chance. Elles renouent avec leur animalité et touchent du doigt ce qui leur manquait, une certaine pureté.

 

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