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Vivre, Ken Krimstein : les carnets autobiographiques retrouvés de 6 adolescents juifs du Yiddishland avant la Shoah

Que reste-t-il du Yiddishland, cet espace culturel, linguistique, politique, au cœur de l’Europe de l’Est qui englobait les foyers de la culture juive ashkénaze ? Soit une population de 10 millions d’individus totalement annihilée par les nazis. Parmi les vestiges de cette civilisation aujourd’hui disparue, figurent les manuscrits retrouvés de 6 adolescents juifs ayant participé à un concours d’autobiographie. À l’initiative de ce projet lancé en 1932 : le YIVO – Institut pour la recherche juive – qui, afin d’étayer la « question juive », encouragea sous couvert d’anonymat des jeunes entre 16 et 21 ans à écrire sur leur vie, leur famille, amis, histoires de cœur. À confier au jury leurs petites et grandes peines. Le résultat ? Au prétexte d’un concours d’écriture, une étude ethnographique éclairant huit siècles de la vie d’une communauté, ses coutumes, traditions et aspirations, sublimée 80 ans plus tard par les dessins de Ken Krimstein, dessinateur au New Yorker. De ces témoignages de première main, ressort l’articulation délicate des trajectoires individuelles au sein du collectif, l’engagement sioniste d’une jeunesse moins pratiquante que ses aînées, les divergences politiques internes au judaïsme, l’ostracisation des Juifs dans la Pologne antisémite. L’audace d’un jeune homme qui, rêvant d’immigrer aux États-Unis, entame une correspondance avec Meir Dizengoff et le président Franklin D. Roosevelt. Contre toute attente, ce dernier lui répondra. Un jeune étudiant de Yeshiva brûlant d’amour pour une jeune fille laïque socialiste en rébellion contre les traditions qui l’ignore depuis qu’ils ont rompu, confie ses difficultés à l’oublier. Une jeune fille férue de littérature yiddish que son père encourage à écrire. De par leur sincérité et leur simplicité, ces témoignages touchent au cœur. D’autant plus quand on sait que la remise de prix tomba le jour de l’invasion de la Pologne par Hitler et qu’une seule des 6 adolescents, Biba Epstein, survécut à la Shoah. L’histoire rocambolesque ne s’arrête pas là, puisque pour que ce livre existe, des dizaines d’anonymes œuvrèrent dans l’ombre. Risquant leur vie sous le nez des nazis, la « brigade de papier » dut subtiliser les archives du YIVO, pour les mettre à l’abri le soir dans le ghetto de Vilna. Un travail de sape d’une valeur historique inestimable, à la mesure de leur courage et de la vitalité des jeunes pétris de projets qui ont été exterminés.

Mon appréciation : 3/5

Date de parution : 2024. Roman graphique aux Éditions Christian Bourgois, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gaïa Maniquant-Rogozyk, 248 pages.

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Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie : le phénomène littéraire sur la question afro-américaine qui m’est tombé des mains

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« Je ne me sentais pas noire, je ne suis devenue noire qu’en arrivant en Amérique. » Best-seller traitant de la question afro-américaine, ayant propulsé l’autrice féministe nigériane Chimamanda Ngozi Adichie sur le devant de la scène littéraire, Americanah tient davantage du produit marketing bien calibré. Si le potentiel est là, il faut voir comment celui-ci est exploité. Une jeune femme originaire du Nigéria rentre dans un salon de coiffure afro aux États-Unis, pays où elle a passé quinze ans de sa vie. Le temps que dure le coiffage, Ifemelu remonte le fil de ses souvenirs. Son amour de jeunesse Obinze resté à Lagos, avec qui elle a coupé net du jour au lendemain sans donner d’explications, sa lente adaptation, l’obtention du graal : la green card, la création de son blog sur la race, puis la nostalgie du pays et son désir d’y retourner. En creux, l’élection d’Obama, les espoirs de la communauté noire, les hommes fréquentés et son grand amour qu’elle n’a jamais oublié. Après avoir lu Richard Wright, Toni Morrison, James Baldwin ou Octavia E. Butler, Americanah m’a paru un amoncellement de clichés, de dialogues creux, que ne rattrape pas une histoire d’amour fleur bleue. La teneur féministe du roman m’a échappée. Les femmes multiplient les artifices pour séduire des hommes qui, de leur côté, accumulent de l’argent. Quant au style, il est inexistant. Les articles de blog insérés dans la narration ne nous apprennent rien qui n’est déjà su, ce qui rend d’autant plus incongru son succès fulgurant. La question de l’identité afro-américaine, l’impression de devoir renoncer à une partie de soi pour s’intégrer, la solitude liée à l’exil et la perte de repères consécutive au déracinement, le racisme et l’échec du multiculturalisme, l’héritage de la ségrégation, la structure pyramidale des origines raciales aux États-Unis et le système de privilèges en découlant, sont des sujets très intéressants qui ont fait l’objet de bien meilleurs romans. Alors, oui, ça se lit facilement, mais 700 pages de bla-bla, qu’est-ce que c’est looonnggg !

Mon appréciation : 2,5/5

Date de parution : 2013. Grand format aux Éditions Gallimard, poche aux Éditions Folio, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour, 704 pages.

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J’ai couru vers le Nil, Alaa El Aswany : chronique en temps réel de l’échec du printemps arabe en Égypte sous la forme d’un roman polyphonique édifiant

Le peuple égyptien ne fait de pas de révolution et, s’il en fait une, elle est condamnée à l’échec, parce que c’est un peuple peureux et soumis de nature au pouvoir. […] Ajoute à cela que la culture musulmane te prédispose à la dictature. L’islam t’ordonne d’obéir au détenteur musulman du pouvoir, même s’il fouette ton dos et vole ton bien. Le peuple égyptien aime le héros despotique et se sent en sécurité lorsqu’il subit un dictateur. En Égypte, ton combat ne mène à rien d’autre qu’à ta perte. […] Notre peuple n’est pas prêt à payer le prix de la liberté.

Cette théorie de la docilité du peuple égyptien et de son accoutumance à un régime despotique, répressif et corrompu, exprimée avec une rancœur mal dissimulée par un ancien leader des manifestations étudiantes de 1972 ayant fait volte-face et poursuivi une carrière dans les affaires, suffit à comprendre pourquoi l’écrivain égyptien Alaa El Aswany tombe sous le couperet de la censure dans son pays. À travers une narration kaléidoscopique prenant la forme d’un roman polyphonique, où chaque voix converge vers la place Tahrir, épicentre de la révolution égyptienne, Alaa El Aswany épouse les différentes facette du printemps arabe. Torturé en prison, l’ancien militant marxiste Issam Chaalane s’accroche à sa vision d’une Égypte soumise pour éviter d’accentuer le sentiment de lâcheté qui accompagne sa propre démission. Tandis que la nouvelle génération, incarnée par Mazen, le fils de son ancien camarade de combat – ingénieur et activiste engagé dans la lutte ouvrière, et Asma, une jeune enseignante engagée, tous deux appartenant au mouvement Kefaya, prend le relais. Prise en étau entre son allégeance à sa famille et ses sentiments pour Khaled, étudiant en médecine, comme elle, exécuté d’une balle tirée à bout portant, Dania – fille d’un haut dignitaire du régime, doit faire face à un dilemme moral : se taire ou avoir le courage de ses convictions en témoignant. « La fille du général Ahmed Alouani pouvait-elle appeler à la chute d’un régime dont son père représentait un des piliers ? » Le couple adultère et dépareillé formé par le copte au port aristocratique Achraf – acteur râté et fumeur de hashich – et sa domestique musulmane Akram, trouvera dans la révolution l’énergie de se réinventer. De s’aimer en dehors des règles strictes codifiant la société et d’impulser une nouvelle direction à une vie gagnée par l’engourdissement, un sentiment d’inutilité alimenté par l’inertie d’un pays privilégiant la sécurité d’un régime despotique à la liberté d’un système démocratique. Criant au « complot maçonnique organisé par les juifs pour détourner les musulmans de leur religion », l’armée et les autorités religieuses, pour qui les dissidents véhiculant des idées contestataires alimentent les rangs « des laïques, valets du sionisme et de l’occident des croisés », s’appuient sur l’argument de l’ingérence sioniste et américaine pour décrédibiliser un mouvement populaire mettant en péril leurs intérêts. Retranchée derrière son niqab et l’observance scrupuleuse des préceptes de l’islam, la belle Nourhane, célèbre présentatrice télé, participe à l’endoctrinement des masses. Masquant son ambition sous les atours de la religion et gravissant les échelons avec l’aval de ses représentants. Des hommes d’affaires, plus que de Dieu. Tanks écrasant les civils, tireurs d’élite placés en surplomb de la place tirant à balles réelles sur la foule composée d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards, prisons ouvertes, églises incendiées, propagande médiatique diffusée en continu sur des chaînes de télévision créées par des millionnaires, où des « experts » défilent validant la thèse d’une conspiration étrangère…les militaires, en brandissant la menace de l’anarchie, sapent le soutien du peuple aux manifestants. En toute impunité, l’armée arrête, torture et viole. Pratique des test de virginité et des chocs électriques sur le corps des femmes, martyrs de la révolution. Une tactique visant à humilier et briser psychologiquement les opposantes. Foulant aux pieds leur dignité, et donc, le sentiment d’être moteur de changement. Une dégradation morale qui culmine dans la scène de viol collectif subi par Asma, rendue également dans les témoignages intercalés dans le roman.

Notre grande révolution était un sursaut, une belle fleur née toute seule dans un marécage. […] Je préfère être une personne en dehors de mon pays que de n’être rien du tout dans le mien. »

Peinture réaliste de l’Égypte contemporaine, J’ai couru vers le Nil est la chronique en temps réel, captivante et édifiante de l’échec du Printemps arabe en 2011 au Caire. En multipliant les points de vue, Alaa El Aswany nous donne à voir l’étendue des réactions. La ferveur populaire et son corollaire : un backlash violent ayant douché l’espoir partagé par les jeunes de la place Tahrir et 1 million d’Égyptiens, soit 10% de la population, de voir triompher la justice et la liberté. La fenêtre démocratique ouverte par la destitution d’Hosni Moubarak, dont le règne pendant 30 ans fut assimilé à une période de relative stabilité, puisqu’ayant freiné la montée des extrémismes religieux pendant un temps, se refermant avec la répression sanglante exercée par le Conseil suprême des forces armées, suivie de la prise de pouvoir des islamistes, l’arrive sur la scène politique des Frères musulmans, les attentats revendiqués par l’EI, puis l’apathie consécutive à la présidence depuis 10 ans du président Abdel-Fattah Al Sissi, aura été de courte durée. Reste cet épisode fédérateur témoignant d’une volonté de changement et invalidant l’idée d’un peuple servile, marionnette aux mains des dirigeants.

Tous ceux-là, je ne les trahirai pas. Toute cette noblesse était occultée par des années de découragement et d’oppression puis, en se soulevant, les Égyptiens ont livré le meilleur d’eux-mêmes. Ne doute par un seul instant que nous allons gagner.

Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 2018. Grand format aux Éditions Actes Sud, poche dans la collection Babel, traduit de l’arabe (Égypte) par Gilles Gauthier, 512 pages.

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Les cerfs-volants, Romain Gary : un dernier roman d’apprentissage, d’amour et de résistance

Ce qu’il y a d’affreux dans le nazisme, dit-on, c’est son côté inhumain. Oui. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaîtra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux.

En 1980, Romain Gary se suicide après avoir publié les Les cerfs-volants, concluant son œuvre comme il l’a commencée par un très grand roman sur la résistance. Sujet d’où jaillit sa foi inébranlable, bien que cyclique, oscillant entre des pics d’optimisme et des rechutes sceptiques en la nature humaine. Déjà dans Éducation européenne, premier roman éblouissant de maîtrise et gorgé d’humanité qui augurait de l’immense talent du romancier, se posait la question de la part d’allemand tapie en chacun de nous. Soit l’articulation entre le bien et mal. Notre part d’ombre et de lumière.

Les hommes se racontent des jolies histoires, et puis ils se font tuer pour elles, ils s’imaginent qu’ainsi le mythe se fera réalité… Il est tout près du désespoir, lui aussi. Il n’y a pas que les Allemands. Ça rôde partout, depuis toujours, autour de l’humanité… Dès que ça se rapproche trop, dès que ça pénètre en vous, l’homme se fait allemand… même s’il est un patriote polonais. La question est de savoir si l’homme est allemand ou non… s’il lui arrive seulement de l’être parfois.

Pourtant, trente-cinq ans après, alors que le 20e siècle a entériné l’effondrement moral de notre civilisation avec la Shoah, la Guerre froide, l’explosion des génocides et conflits armés, sa confiance en l’existence d’un groupe de partisans ou d’une figure providentielle capable de racheter le genre humain se maintient. Que ce soit dans la croisade écologique d’un Morel défendant les éléphants d’Afrique (Les racines du ciel), la figure du héros légendaire de la résistance polonaise Nadejda (Éducation européenne) ou dans le vol des cerfs-volants dans le ciel normand, l’allégorie est l’outil propre à Gary. L’idéalisme et l’humanisme, les deux traits dominants structurant la personnalité de ses héros. Et il en faut pour extirper les hommes de la fange dans laquelle ils se roulent épisodiquement. Le romancier penche résolument du côté de ceux qui distinguent dans le « grain de folie » l’« étincelle sacrée » et qui « à raison garder » préfère leur « raison de vivre ». En lui, brûle le feu sacré d’un espoir inextinguible. Cette droiture morale, reposant sur une pureté des sentiments, fait dire au lecteur que, sa vie durant, il aura conservé son âme d’enfant. Un regard naïf, généreux, poétique sur le monde qu’il inocule à ses personnages. Les rendant profondément vivants et touchants. L’amour, jamais avilissant, est un sentiment noble permettant de transcender la réalité, de s’élever. Il est inconditionnel et absolu. Comme peut l’expérimenter pour la première fois un adolescent de quinze ans, s’éprenant un été d’une jeune aristocrate polonaise, fantasque et rêveuse, pour ne plus l’oublier. L’énergie vitale pour résister à l’occupant allemand pendant quatre ans, lui sera insufflée par l’image de la jeune fille restée gravée dans son esprit.

Je continuais pourtant à puiser dans mon amour tout l’aveuglement qu’il faut pour croire à la sagesse des hommes, et mon oncle ne doutait pas une seconde de la paix, comme si son cœur pouvait à lui tout seul triomphait de l’histoire.

Orphelin et recueilli par son oncle Ambroise Fleury – « le Français qui ne savait pas désespérer », vétéran jamais remis de 14-18, revenu pacifiste et objecteur de conscience, célèbre dans son village de Cléry en Normandie en qualité de « maître des cerfs-volants », Ludo trouve sa place dans la galerie des héros magnifiques imaginés par Gary. La jeunesse, l’ardeur, la bravoure, les rêves, l’amour transcendant les classes sociales, les idéaux tenus à bout de fil, les Montaigne, Rousseau, Don Quichotte gonflés par le vent normand, les seconds rôles flamboyants, portent très haut ce roman d’apprentissage lumineux piqué d’un humour grinçant.

Je commençais cependant à m’éveiller à l’idée qu’il ne suffisait pas d’aimer mais qu’il fallait aussi apprendre à aimer […] il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’aimer une femme pouvait être aussi un apprentissage de la liberté.

Pendant les années de guerre, Ludo apprendra à dompter sa jalousie pour son rival allemand Hans von Schwede, à aimer Lila Bronicki malgré les revers de l’Histoire acculant une jeune noble déchue à certains compromis :

j’aimais une femme avec tous ses malheurs, c’est tout […] – Elle reviendra. Il faudra beaucoup lui pardonner. Je ne savais pas s’il parlait de Lila ou de la France. – Ne la laisse pas tomber.

à adopter une vision non-manichéenne du monde, refusant les jugements hâtifs par trop expéditifs.

Le blanc et le noir, il y en a marre. Le gris, il n’y a que ça d’humain.

Jusqu’au bout, Romain Gary, qui n’a cessé de se réinventer en endossant de multiples identités : juif russe naturalisé français, résistant, aviateur de la France libre, diplomate à l’étranger, écrivain sous diverses noms de plume, faisant endosser à son petit-cousin Paul Pavlowitch la paternité de son double littéraire Emile Ajar, mystification qu’il ne sera levée qu’à son décès, double récipiendaire du prix Goncourt… aura défendu la nécessité de garder intacte une forme de naïveté propice à la créativité. Une sorte de marge de protection.

C’était la première fois que j’utilisais l’imagination comme arme de défense et rien ne devait m’être plus salutaire dans la vie. […] Rien ne vaut la peine d’être vécu qui n’est pas d’abord une œuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait plus que de l’eau salée…

Le pendant sombre des Cerfs-volants réside dans un constat terrifiant formulé en d’autres termes par l’écrivain hongrois Imre Kertész, rescapé de la Shoah : « Auschwitz n’a pas été un accident de l’Histoire » mais la conclusion naturelle d’un processus de déshumanisation à l’œuvre dans les sociétés modernes. Gary n’étant pas nationaliste, il ne circonscrit pas le mal à un espace national. Celui-ci n’est pas plus allemand, que français, ou polonais, mais inhérent à l’être humain. Il a visage d’homme.

Plus tard, lorsque je pus penser, ce qui demeura au-delà de l’horreur, ce fut le souvenir de tous ces visages familiers que je connaissais depuis mon enfance : ce n’était pas des monstres. Et c’était bien cela qui était monstrueux.

Seule une sacrée dose de folie, à l’instar de l’obstination forcenée du chef étoilé Marcellin Duprat à défendre sa cuisine comme le dernier bastion de résistance français, et d’un Ambroise Fleury faisant voler l’étoile jaune en soutien aux enfants déportés de la Rafle du Vél d’Hiv ou un de Gaulle de papier au vu et au sus de l’occupant, peut l’empêcher de triompher.

Je salue la folie sacrée. La vôtre, celle de votre oncle Ambroise et celle de tous les autres jeunes Français de ce pays à qui la mémoire a fait perdre complètement la tête. Je suis heureux de constater que vous êtes nombreux à avoir retenu ce qui mérite de l’être dans notre vieil enseignement public obligatoire.

Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 1980. Poche chez Folio, 384 pages.

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Les jours viennent et passent, Hemley Boum : de la guerre d’indépendance à Boko Haram, l’histoire du Cameroun sur 5 générations

 Il nous faudra encore mettre des mots sur la douleur, revenir sur nos erreurs, déchiffrer nos dérives, entendre notre colère et notre humiliation. Il nous faudra boire jusqu’à la lie la coupe de nos défaites et en accepter l’amertume. Il nous faudra comprendre le mal qui nous mutile pour espérer le vaincre et, enfin, trouver l’apaisement.

De la guerre d’indépendance, aux massacres en pays Bamilékés, à la corruption endémique gangrenant les institutions publiques, jusqu’au slogan #BringBackOurGirls, en soutien aux fillettes enlevées par la secte Boko Haram en 2014, Hemley Boum embrasse cinquante ans de l’histoire politique du Cameroun. Au chevet de sa mère malade, dont elle récolte les confessions, Abi tire le fil d’une fresque familiale chevauchant deux continents et cinq générations. Une lignée maudite de filles orphelines à la naissance, dont les mères, suscitant la convoitise des hommes, ont péri sous les coups d’un mari violent ou d’un amour obsédant. La condition féminine étant reléguée au dernier plan dans une société patriarcale vendue au plus offrant. Privée de débouchés, la jeunesse alimente un vivier de laissés-pour-compte acculés à deux types d’embrigadement : le Jihad ou l’exil en Occident. Max, fils d’Abi, élevé en France, né d’un mariage mixte, et son groupe d’amis restés au pays : Ismaël amoureux de la douce Jenny et Tina, au tempérament sulfureux, subiront de plein fouet la violence des événements, rendus vulnérables par les secrets de leurs parents. Lesquels rongés par la culpabilité de se savoir responsables des déchirements identitaires de leurs enfants, assisteront impuissants à leur endoctrinement. Comment les erreurs des parents infléchissent les trajectoires des enfants ? Comment anticiper des basculements que rien ne laissait présager ? Dans la veine d’Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, Hemley Boum questionne dans ce très beau roman la notion d’identité raciale. Illustrant à travers des portraits de femme fortes, luttant pour offrir à leurs enfants l’avenir dont elles ont été privées, la difficulté d’être mère et l’impossibilité de préserver ceux qu’on aime du cours inéluctable des événements.

Mon appréciation : 4/5

Date de parution : 2019. Grand format aux Éditions Gallimard, poche chez Folio, 416 pages.

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Éducation européenne, Romain Gary : un premier roman où éclatent toute la générosité, l’humanisme, la puissance narrative, de celui qui deviendra l’un des plus grands romanciers français !

L’Europe a toujours eu les meilleures et les plus belles Universités  du monde. C’est là que sont nées nos plus belles idées, celles qui ont inspiré nos plus grandes œuvres : les notions de liberté, de dignité humaine, de fraternité. Les Universités européennes ont été le berceau de la civilisation. Mais il y a aussi une autre éducation européenne, celle que nous recevons en ce moment : les pelletons d’exécution, l’esclavage, la torture, le viol – la destruction de tout ce qui rend la vie plus belle. C’est l’heure des ténèbres.

1945, l’Allemagne capitule, tandis qu’en librairie un premier roman, au titre évocateur, d’un auteur encore inconnu, juif russe ayant émigré en France à 14 ans, aviateur de la France libre, fait parler de lui. De son expérience de résistant, l’écrivain deux fois goncourisé tire le récit de survie d’un groupe de partisans polonais. Comme un pendant lumineux au crépusculaire Le Monde d’hier de l’écrivain autrichien Stefan Zweig, qui illustre avec la même lucidité l’échec européen, soit la déroute idéologique d’une civilisation éclairée, avant de se suicider en 1942. Année où, caché par son père dans la forêt, avant que ce dernier dans un geste de bravoure désespéré n’attaque une division de SS, le héros, Janek, un adolescent de quinze ans rejoint le maquis. Porté par une plume lyrique, des instants de grâce, un humour noir contant des épisodes tragiques vécus par des personnages incarnés, de chair et de sang, dans des pages magnifiques, Éducation européenne porte en germe les thèmes que Romain Gary ne cessera de développer par la suite : l’art comme refuge face à la barbarie, la dualité de la nature humaine, l’alternance d’ombres et de lumière, de courage et de lâcheté, une foi inaltérable en la bonté de l’être humain, affaiblie par le constat épisodique de sa médiocrité (cf le conseil du père à son fils page 3 « Méfie-toi des hommes »), que le sacrifice d’une minorité, d’où émerge la figure tutélaire de l’homme providentiel cristallisant en lui tous les espoirs d’un peuple, sauve in extremis de l’ignominie. Que ce soit ici, avec le Partisan Nadejda, un chef de guerre légendaire doué du don d’ubiquité, vu ici et là, attisant le soulèvement du ghetto de Varsovie, sur le front, faisant sauter des ponts et dérayer des trains, ou Morel dans Les racines du ciel, en croisade écologique pour sauver « l’honneur du nom d’homme » et les éléphants d’Afrique, Romain Gary créé « un véritable mythe d’invincibilité ». Défendant l’idée qu’un individu peut, par sa rectitude morale, tout changer. Qu’il en suffit d’un pour racheter l’humanité.

Je forme des vœux pour que la victoire si proche vous trouve tous unis fraternellement, et pour que vous trouviez en vous une force et un courage encore plus grands : ceux qu’il nous faudra pour vaincre sans opprimer à notre tour, et pour pardonner sans oublier. Signé : partisan Nadejda.

À l’instar du chef-d’œuvre qui consacrera son formidable talent de conteur, Éducation européenne possède une dimension symbolique forte, dévoilant les valeurs humanistes d’un homme refusant de céder aux sirènes du scepticisme et du nationalisme.

Éducation européenne, pour lui, ce sont les bombes, les massacres, les otages fusillés, les hommes obligés de vivre dans des trous, comme des bêtes… Mais moi, je relève le défi. On peut me dire tant qu’on voudra que la liberté, la dignité, l’honneur d’être un homme, tout ça, enfin, c’est seulement un conte de nourrice, un conte de fées pour lequel on se fait tuer. La vérité, c’est qu’il y a des moments dans l’histoire, des moments comme celui que nous vivons, où tout ce qui empêche l’homme de désespérer, tout ce qui lui permet de croire et de continuer à vivre, a besoin d’une cachette, d’un refuge. Ce refuge, parfois, c’est seulement une chanson, un poème, une musique, un livre. Je voudrais que mon livre soit un de ces refuges, qu’en l’ouvrant, après la guerre, quand tout sera fini, les hommes retrouve leur bien intact, qu’ils sachent qu’on a pu nous forcer à vivre comme des bêtes, mais qu’on n’a pas pu nous forcer à désespérer. Il n’y a pas d’art désespéré – le désespoir, c’est seulement un manque de talent.

– Tu aimes les Russes, toi ? – J’aime tous les peuples, dit Dobranski, mais je n’aime aucune nation. Je suis patriote, je ne suis pas nationaliste. – Quelle est la différence ? – Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres.

Grand admirateur du général de Gaulle qu’il a rejoint à Londres, Romain Gary, croit en la nécessité en temps de crise d’une figure fédératrice. Conscient que la valeur d’une action ne réside pas dans le nombre, mais dans l’intention.

 – Et que feront-ils, nos amis, quand ils auront gagné la bataille ? – Ils feront un monde nouveau. – Nous ne pourrons pas les aider. Nous sommes trop petits. C’est dommage. – Ce n’est pas la taille qui compte, c’est le courage. – Comment sera-t-il ce monde nouveau ? – Il sera sans haine. – Il faudra tuer beaucoup de gens, alors… – Il faudra tuer beaucoup de gens. – Et la haine sera toujours là… Il y en aura encore plus qu’avant… – On ne les tuera pas, alors. On les guérira. On leur donnera à manger. On leur construira des maisons. On leur donnera de la musique et des livres. On leur apprendra la bonté. Ils ont appris la haine, ils peuvent bien apprendre la bonté.

Alors que la bataille de Stalingrad occupe le front de l’Est, sous moins quarante degrés, les résistants réfugiés dans la forêt de Wilejka, près de Wilno Vilnius), continuent coûte que coûte à lutter contre l’occupant, le froid, la faim et le désespoir. L’enjeu n’est pas tant la victoire des Alliés, qu’ils sont sûrs de voir triompher, que la conservation de leur dignité. Plus qu’un récit de guerre ou le constat pessimiste-amer d’une Europe des Lumières détournée de ses valeurs par la modernité, Éducation européenne est un roman de formation laissant éclater toute la générosité, la puissance narrative et le talent de celui qui deviendra l’un des plus grands romanciers français !

Mais à la fin, tout ce que cette fameuse éducation européenne vous apprend, c’est comment trouver le courage et de bonnes raisons, très valables, bien propres, pour tuer un homme qui ne vous a rien fait, et qui est assis là, sur la glace, avec ses patins en baissant la tête et en attendant que ça vienne.

Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 1945. Poche chez Folio, 288 pages.

Article lié : #ChallengeGary 2024

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🏆 {Bilan 2023} : Mes meilleures lectures de l’année

Année du tour monde, de l’Interrail en Europe, 2023 a aussi été une formidable année littéraire Retour sur un TOP 5 de qualité réussissant mes deux auteurs contemporains préférés !

❤️ Ton absence n’est que ténèbres
de Jón Kalman Stefánsson

Suivant une construction à tiroirs parfaitement maîtrisée, Jón Kalman Stefánsson entrecroise les temporalités sur cinq générations, tissant ainsi une généalogie de la mélancolie. Sur 120 ans – à quelques modulations près – les destins de Guðríður, Jón, Skúli, Halldór et Eiríkur se répondent sur un même thème : les regrets. De n’avoir pas choisi « la boussole du cœur », d’avoir laissé filer – lâcheté ou responsabilité ? – l’être aimé. Par l’entremise d’un narrateur amnésique, prisonnier comme nous tous des abysses de la conscience, du doute, qu’il tente de dissiper en recollant les morceaux d’une histoire familiale fragmentée, l’auteur omniscient étudie avec acuité l’équilibre fragile de nos vies : les choix faits ayant pour corollaires les regrets – partir ou rester/aimer et trahir ou se retenir et passer à côté/haïr ou pardonner. Plus qu’une saga familiale nous transportant dans les fjords de l’ouest, Jón Kalman Stefánsson compose dans un style lyrique et hypnotique une éblouissante réflexion sur la transmission et la création.

🩵 Les racines du ciel de Romain Gary

Légende africaine, anarchiste, humanitaire misanthrope, idéaliste soupçonné d’officier en tant qu’agent double à la solde des Français, Morel, l’alter ego de Gary, a pris le maquis pour défendre les éléphants d’Afrique. Si au milieu du 20e siècle, le combat écologique en est encore à ses balbutiements, le choix des éléphants dans une région colonisée par l’homme blanc revêt un caractère symbolique. Suggérant une modernité fatiguée en quête d’exotisme pour se ressourcer. À l’instar de son héros magnifique, Romain Gary transcende sa misanthropie, faisant surgir du fond de l’ignominie une nouvelle espèce d’homme. Sa croisade écologique est une lutte « pour l’honneur du nom d’homme ». Épopée humanitaire doublée d’une critique de l’idéologie comme outil génocidaire, Les racines du ciel s’est révélé un chef-d’œuvre visionnaire. Un cri de résistance et un éloge de l’engagement contre la suprématie de l’Homme sur son environnement. Morel a ceci de prodigieux qu’il est animé par une foi contagieuse en la capacité de l’humanité à protéger cette marge de liberté et de dignité.

🩷 Apeirogon de Colum McCann

Histoire d’une amitié antinomique entre deux pères appartenant à des camps opposés : Rami Elhanan, israélien, juif, vivant à Jérusalem, membre du Cercle des parents, descendant d’un rescapé hongrois de la Shoah ayant émigré en Israël, beau-fils d’un ancien général idéaliste : socialiste, sioniste, démocrate, époux d’une intellectuelle engagée dénonçant avec virulence l’Occupation ; Bassam Aramin, palestinien, musulman, né dans une grotte d’Hébron, ayant purgé une peine de sept ans de prison pour activités terroristes, militant, co-fondateur des Combattants de la paix ayant rédigé son mémoire de maîtrise sur l’Holocauste, Apeirogon embrasse sans manichéisme, en l’incarnant magnifiquement, toute la complexité du conflit israélo-palestinien.

💜 Stupeur de Zeruya Shalev

Pour la première fois – et c’est pour moi, ce qui fait de Stupeur son roman le plus abouti, l’autrice israélienne étudie la cellule intime eu égard à la situation politique du pays : la création de l’État d’Israël, les dissensions internes entre le Yishouv et les groupuscules terroristes tels que le Lehi, l’Irgoun ou la Haganah, la légitimité de leur combat, les séquelles psychologiques du service militaire, la guerre comme état permanent, la récupération par des politiques corrompus d’un idéal travesti, l’échec d’une alliance avec les populations arabes et ses répercussions : terreau d’un conflit qui perdure encore aujourd’hui. Et par là, la transmission d’une culpabilité des parents aux enfants, qui fuyant cette violence systémique se tournent vers la religion. Un face-à-face magistral entre deux femmes, l’histoire d’Israël à la jonction de leur vie !

💛 Les enfants Oppermann
de Lion Feuchtwanger

Membre de l’intelligentsia allemande exilé en France, Lion Feuchtwanger publie en 1933 la chronique d’une famille juive bourgeoise berlinoise installée en Allemagne depuis des générations, qui assiste incrédule à l’anéantissement de l’esprit allemand. Ce témoignage édifiant est un texte exceptionnel à portée universelle. Un matériau de première main pour qui veut comprendre comment une civilisation éclairée – patrie de Freud et de Goethe, par inertie, sentimentalisme national, intérêts particuliers, se retrouve gagnée par la cécité. Comment chaque concession sape l’intégrité morale, contribue à s’aliéner, à se parjurer en réfutant une réalité ne se conformant pas à la dialectique historique enseignée par le parti dominant : l’idéologie raciale nazie.

Ex æquo

💛 L’homme de Kiev de Bernard Malamud

À l’instar d’Albert Camus, Bernard Malamud imagine un héros révolté face à l’absurdité de la condition humaine. Résistance passive se traduisant par le simple fait d’exister. Accusation montée de toutes pièces, preuves falsifiées, persécution, emprisonnement sans jugement, tortures… L’arbitraire et la négation du Droit, confèrent à L’homme de Kiev une dimension universelle. En décortiquant le processus de discrimination, qui déshumanise puisque transforme une sentence individuelle en un châtiment collectif, donc impersonnel, Bernard Malamud transcende son sujet. Hasard et Histoire scellent le destin d’un homme innocent. Seul son refus de collaborer en endossant la culpabilité d’un crime qu’il n’a pas commis permet à Yakov Bok de conserver sa dignité. Lauréat du prix Pulitzer 1967 et du National Book Award, L’homme de Kiev est un plaidoyer humaniste, un monument de la littérature américaine par l’un de ses maîtres.

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À propos d’amour, Bell Hooks : un essai féministe de vulgarisation pour (ré)apprendre à (s’)aimer

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Apprendre à être seul.e est essentiel à l’art d’aimer. Lorsque l’on apprécie la solitude, on apprécie la compagnie des autres sans les utiliser pour échapper à soi-même.

Gloria Jean Watkins – plus connue sous le nom de plume Bell Hooks (1952-2021) – est une des grandes figures du féminisme. Universitaire et théoricienne du Black Feminism, l’autrice afro-américaine née au milieu du 20e siècle propose une réflexion sur le concept d’amour basée sur ses propres observations. Élevée dans une famille dysfonctionnelle, ayant par mimétisme reproduit dans ses relations intimes avec les hommes des schémas vécus dans l’enfance, Bell Hooks tire de son expérience personnelle un essai de vulgarisation sur un sujet autour duquel tout le monde gravite, mais qui reste pourtant inexplicablement exclu de la théorie politique. Mettant à jour l’articulation étroite qui existe entre la sphère intime et politique, l’autrice expose comment le capitalisme, via le patriarcat, a structuré notre façon d’aimer. La restriction de la famille au noyau nucléaire – parents/enfants – a renforcé les rapports de codépendance et la figure autoritaire du père :

Capitalisme & patriarcat : l'échec d'un modèle

Le fait de substituer à la communauté familiale une plus petite unité privée autocratique maximise l’aliénation et facilite les abus de pouvoir. […] Dans notre culture, s’il y a une sphère de pouvoir institutionnalisé qui peut facilement dégénérer vers l’autocratie et le fascisme, c’est bien la vie privée de la famille.

L’échec de ce modèle a beau être depuis longtemps entériné, il reste la norme représentée. Un idéal à atteindre, aussi utopique que l’amour romantique, nous conduisant à cristalliser sur un autre que soi des attentes démesurées, tout en s’engageant souvent dans une relation asymétrique, une mystification, où est mise en avant la meilleure version de soi-même, de peur que la vulnérabilité passe pour une marque de fragilité. Cette répétition de schémas – fruit d’une socialisation sexiste – entérine des croyances malsaines, fragilisant l’estime de soi.

Parmi les gens qui cherchent l’amour nombreux sont ceux qui ont appris dans leur enfance à se sentir indignes, à croire que personne ne pourra les aimer tels qu’ils sont vraiment ; par conséquent, ces gens se construisent un faux moi. Dans leur vie adulte, ils rencontrent des personnes qui tombent amoureuses de leur faux moi. Mais cet amour ne dure pas. À un moment donné, le vrai soi se laisse entrevoir et la déception se produit. Rejetés par la personne avec qui ils ont choisi d’avoir une relation amoureuse, ces gens voient se confirmer le message reçu dans leur enfance : personne n’est susceptible de les aimer tels qu’ils sont vraiment.

Les vertus de la solitude

La solitude offre un cadre idéal pour se débarrasser du faux moi, qui fait office de membrane protectrice entre nous et l’extérieur :

Si l’isolement est pénible, la solitude est paisible. L’isolement nous pousse à nous accrocher aux autres en désespoir de cause, alors que la solitude nous permet de respecter chacun dans sa singularité et produit de la communauté.

Cathexis : confondre désir & amour

Symptomatique d’un rapport altéré à autrui, la substitution de la romance à l’amour – visant à entretenir des fantasmes, semble aussi répandue que la confusion entre « Cathexis » et amour. Défini par Freud comme un investissement libidinal, le fait de « cathecter » une personne consiste à investir en elle des sentiments ou des émotions. L’attirance, le désir pour l’autre, prémices – ou pas, d’ailleurs – d’une relation amoureuse, ne peut en aucun cas en être le fondement. Cette association simpliste entre désir et amour, Bell Hooks la dissipe en revenant à une définition claire du terme lui-même. Aimer et être aimé, qu’est-ce que c’est ? Bien qu’inégal sous certains aspects, l’essai prend ici tout son intérêt. Le premier chapitre s’ouvre sur une tentative plutôt réussie de circonscrire un terme galvaudé associé au fantasme d’une émotion instinctive, d’une reconnaissance entre deux âmes sœurs, faisant le jeu de la complémentarité et donc de la codépendance. Une personne célibataire, étant par nature incomplète selon les représentations normées de la société, se doit de chercher sa moitié.

De l'importance d'une définition claire de l'amour

La définition formulée par M. Scott Peck selon laquelle l’amour serait :

la volonté de s’étendre soi-même dans le but de nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d’autrui ; [par spirituel, il faut entendre : ] cette couche fondamentale de notre réalité, où l’esprit, le corps et l’âme ne font qu’un 

invalide cette affirmation. L’amour n’est pas une évidence, une fatalité à laquelle on ne pourrait se soustraire, qui nous tombe dessus comme on tomberait d’une chaise ; au contraire, Bell Hooks introduit la dimension de volonté. Donc d’une responsabilité à l’égard de l’être aimé. La jalousie, la violence, l’humiliation… longtemps associés dans l’imaginaire collectif – la culture populaire ayant contribué à fixer dans nos esprits en la banalisant la dynamique des relations toxiques (Blair et Chuck dans Gossip Girl, Carrie et Mr. Big dans Sex & the City, Rachel et Ross dans Friends, et le phénomène de la Dark romance je n’en parle même pas) – à des débordements inhérents à la passion, n’entrent pas dans cette définition. Ces dérives apparaissent davantage comme le produit d’une société capitaliste reposant sur des rapports de domination, genrés, que l’on a intégrés.

Parce qu’on nous apprend des définitions erronées de l’amour dans notre jeunesse, il nous est difficile d’en faire preuve en grandissant.

L'amour : un sentiment subi ou un acte choisi ?

Pour aimer vraiment, nous devons apprendre à mélanger plusieurs ingrédients : soins, affection, reconnaissance, respect, engagement et confiance, ainsi qu’une communication honnête et ouverte.

Combien de couples, de familles, d’amitiés reposent réellement sur ces piliers ? En cherchant à adopter une ligne de conduite alignée sur ces valeurs, l’amour dépasse largement le cadre de la simple attirance réciproque, pour se penser en terme d’action, plutôt que comme un sentiment. Un des mythes à déboulonner est cette idée que l’amour et la maltraitance, ainsi que la négligence, peuvent coexister. Si les violences domestiques sont unanimement réprouvées, le terrorisme psychologique persiste, empruntant des formes détournées. Le mensonge, qui « est un moyen pour les hommes de se défouler et d’exprimer la rage constante qu’ils éprouvent à voir échouer la promesse de l’amour », donc de reprendre le contrôle, fragilise le lien de confiance, sapant toute relation basée sur la réciprocité.

Comment (ré)apprendre à (s')aimer

Auscultant les rouages sociétaux nous empêchant d’aimer véritablement, Bell Hooks met aussi l’accent sur la nécessité d’un travail à l’échelle individuelle de restauration d’une estime de soi entamée par une socialisation négative. Dispensant des exemples concrets relatifs à son propre cheminement, l’autrice féministe ancre sa pensée dans le mouvement, donnant à son lecteur les outils pour réapprendre à (s’)aimer. Une démarche s’appuyant sur le concept de réflexivité, invitant à unir nos actes à notre pensée.

Le fait de s’engager dans une éthique de l’amour transforme nos vies en nous donnant la possibilité de vivre selon un système de valeurs différent.

Le nihilisme ne se vainc pas par des arguments ou des analyses, il se dompte par l’amour et l’attention. Toute maladie de l’âme doit être vaincue par un revirement de l’âme. Ce revirement se fait par l’affirmation de sa propre valeur, une affirmation alimentée par la sollicitude des autres.

Adopter une éthique de l’amour, c’est intégrer toutes les dimensions de l’amour – soin, engagement, confiance, responsabilité, respect et connaissance. La seule façon d’y parvenir est de cultiver notre conscience. Avoir conscience du monde qui nous entoure nous permet d’examiner nos propres actions d’un œil critique et de nous rendre compte de ce dont on a besoin pour prendre soin d’autrui, faire preuve de responsabilité, de respect et manifester sa volonté d’apprendre. […] La pratique de la vie consciente consiste à faire preuve d’esprit critique vis-à-vis de soi-même et du monde dans lequel on vit, c’est poser des questions fondamentales comme qui, quoi, quand, où et pourquoi.

Formuler des choix en accord avec son éthique personnelle est un moyen de tenir à distance les voix négatives qui nous handicapent. De faire taire le censeur intérieur ou extérieur qui juge nos comportements, « se livrant à une critique négative sans fin ».

On peut s’offrir à soi-même un amour inconditionnel, qui sert de fondement à l’acceptation et l’affirmation de soi dans la durée. Lorsqu’on se fait ce cadeau précieux, on est alors en mesure de tendre la main aux autres à partir d’un état d’épanouissement et non d’un état de manque.

S'engager moralement...

En posant les bases d’une éthique de l’amour, la théoricienne afro-américaine renouvelle sa croyance, sa foi même, en l’amour véritable. Qui suppose non seulement d’opérer selon un système de valeurs différent, donc un effort de conscientisation et d’action, de s’engager moralement :

Ces citoyen.nes ont peur d’agir en fonction de ce en quoi ils et elles croient, car cela impliquerait de remettre en question le statu quo conservateur. Le fait de refuser de se battre pour ce en quoi l’on croit fragilise la moralité et l’éthique individuelles, mais aussi culturelles.

...et résister à la tentation de la cupidité pour vaincre l'état psychologique de manque permanent

; mais aussi de vivre simplement. Si l’état psychologique de manque permanent est le socle du système capitaliste, la consommation ayant pour fonction de pallier des carences affectives, prendre le contre-pied requière de résister à la tentation de la cupidité.

Lorsqu’on apprécie le fait de retarder la satisfaction, lorsque l’on assume la responsabilité de ses actes, on simplifie son univers affectif. Dans une vie simple, il est simple d’aimer. Faire le choix de vivre simplement améliore forcément notre capacité à aimer. C’est en affirmant quotidiennement ses liens avec une communauté mondiale qu’on apprend à faire preuve de compassion. 

Empruntant à des théories sociologiques et philosophiques des concepts simples, relevant du bon sens, À propos d’amour est une bonne porte d’entrée dans l’œuvre de Bell Hooks et une base sur laquelle commencer à repenser notre manière d’aimer.

Mon appréciation : 3,5/5

Date de parution : 2000. Grand format aux Éditions Divergences, traduit de l’anglais (États-Unis) par Alex Taillard et Florence Zheng, 240 pages.

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Gorge d’or, Anni Kytömäki : une fresque écologique et politique ambitieuse retraçant le destin d’une famille d’exploitants forestiers finlandais

« Le plus fort est en fin de compte celui qui pèse le plus lourd, car l’univers est régi par la loi de la gravitation. Tout ce qui est léger est transitoire et se projette en rêve dans le néant. » Dans l’entre-deux-guerres en Finlande, dominent : la cupidité du père d’Erik Stenfors, qui sillonne le pays pour transformer les forêts en bois de chauffage, le sentiment nationaliste, la haine des Rouges, la tentation fasciste, la force coercitive du nombre et son corollaire la peur de sortir du rang. L’émergence d’un capitalisme étatique après la rupture idéologique du pays avec son voisin bolchevique. Face à ces bouleversements, la dissidence incarnée par une militante ouvrière, l’amour d’un père interné par les autorités pour sa fille orpheline confiée à l’assistance publique, la beauté intacte d’une nature inviolée en sursis, les légendes sylvestres… La fragilité si délicate des destins individuels écrasés par la toute-puissance du système. À l’instar du premier roman de Michael ChristieLorsque le dernier arbre, Gorge d’or d’Anni Kytömäki est une saga familiale dense et ambitieuse, portée par le désir d’émancipation des héritiers d’exploitants forestiers. Une fresque écologique et politique retraçant le combat déloyal d’individus maintenus sous tutelle par la société. Le fatalisme de ce roman contemplatif, découlant de l’âpreté de la vie solitaire dans les régions isolées de Finlande est adouci par le réalisme magique instillé par Anni Kytömäki, dont la plume poétique brouille la frontière entre le monde des rêves et la réalité. Comme s’ils en étaient une extension, les émotions d’Erik, Lidia, leur fille Malla et Joel l’homme des bois, vibrent au diapason de la forêt. Le talent de l’autrice culminant dans un très beau portrait de femme révoltée et une histoire d’amour tragique dont le dénouement inattendu fend le cœur. « Il ne peut ni aller seul très loin ou dans la forêt, ni marcher dehors dans la douce nuit d’été. Le silence détacherait de trop grosses échardes du tronc qui a poussé en lui au fil des ans et lui maintient les pieds sur terre, et laisserait au gouffre noir la place de s’ouvrir, sans qu’aucune racine puisse l’en protéger. »

Mon appréciation : 4/5

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Seul dans Berlin, Hans Fallada : le grand roman de la résistance allemande {#chefdœuvre}

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« Mais Quangel ! Est-ce que vous aimez vraiment mieux vivre pour une cause injuste que mourir pour une cause juste ? Vous savez bien qu’il n’y a pas le choix, ni pour vous ni pour moi. C’est parce que nous sommes comme nous sommes que nous devions prendre ce chemin. » Inspiré de l’histoire vraie d’un couple d’ouvriers arrêté et exécuté par la Gestapo pour haute trahison, Seul dans Berlin est un monument de la littérature. Le grand roman de la résistance allemande, à la fois romanesque, tout en nuances, sombre, drôle par moments dans la manière grotesque avec laquelle Hans Fallada croque l’élite politique de son pays – l’Obergruppenführer aboie et souffle dans les bronches de ses subordonnés, le président de tribunal se fait procureur, la délation empoisonne le pays asphyxié par un climat de peur, révélant les plus vils instincts et ruisselant du haut de la pyramide jusqu’aux fanges de la société, là où grouillent les mouchards avides d’argent et d’un sentiment d’importance qui leur avait été jusqu’alors refusée. En 1940, à Berlin, sous le IIIe Reich, alors que la France vient de capituler, « une moitié du peuple enferme l’autre, cela ne pourra plus durer très longtemps ». Dynamique qui se réplique Rue Jablonski, dans l’immeuble où cohabitent une vieille femme juive Frau Rosenthal, dont le mari a été déporté ; les rejetons Persicke qui gravissent à grandes enjambées les échelons du parti ; Otto et Anna Quangle, anciens partisans du régime entrés dans la clandestinité, qui chaque dimanche écrivent avec assiduité des tracts antinazis sous forme de cartes postales qu’ils disséminent dans les cages d’escalier des immeubles berlinois ; et, Herr Fromm, un homme juste, ancien juge à la cour d’appel. Cet échantillon des comportements humains au sein d’un état totalitaire a une valeur quasi sociologique. À tort, on pourrait croire que le déclencheur de la révolte est de nature idéologique, ce que Hans Fallada nie en lui faisant prendre racine dans la sphère intime de ses personnages. Dans un événement tragique faisant dévier leur trajectoire de citoyens moyens du Reich. Les yeux des époux Quangel se dessillent après l’annonce de la mort de leur fils sur le front, de même l’inspecteur Eschrich – fin limier de la Gestapo chargé de l’opération « Oiseau de malheur » – humilié par sa hiérarchie prend conscience de sa vulnérabilité, et Hete Häberle, nourrit une haine farouche envers les SS suite à l’arrestation de son mari pour activités communistes. Si chacun de ces individus, ne présentant aucune prédisposition à la rébellion, n’avait pas été touché si intimement, aurait-il pris la mesure du monde dans lequel il vivait ? Autrement dit, quel degré de soumission et d’avilissement l’être humain peut-il tolérer avant que sa lâcheté ne finisse par le dégoûter ? La force de ce pavé historique écrit en à peine quatre semaines à Berlin-Est en 1947, et publié après le décès de l’auteur, réside autant dans la réhabilitation d’une partie de la population allemande ayant refusé de collaborer, que dans la chasse à l’homme engagée par la fine fleur de la police secrète – deux ans à observer de hauts fonctionnaires(-tortionnaires) d’Hitler se casser le nez – pour débusquer un couple ordinaire au courage extraordinaire. L’acte de résister, sa justification, n’est pas à chercher dans le nombre des adeptes convertis, son efficacité à court terme, mais plus justement dans ce que cet acte contribue à conserver intacte notre dignité. La droiture morale fonde sa légitimité. D’où l’utilité d’une petite résistance à la mesure de ceux qui l’ont engagée. Les mots de Primo Levi rendent justice au chef-d’œuvre de Fallada, oublié dans les caisses de la RDA pendant 60 ans : « l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ».

Elle comprit aussitôt qu’avec cette première phrase il avait déclaré la guerre, aujourd’hui et pour toujours, et elle sentit aussi obscurément ce que cela signifiait : la guerre entre eux d’un côté, les pauvres et insignifiants petits ouvriers, qui à cause d’un mot pouvaient être éliminés pour toujours, et de l’autre le Führer, le parti, ce monstrueux appareil avec tous ses pouvoirs et son éclat, et les trois quarts, oui, les quatre cinquièmes même de tout le peuple allemand derrière eux. Et tous les deux ici, dans cette petite pièce de la rue Jablonski, tous les deux tout seuls !

Malgré tout vous avez résisté au mal. […] – Oui, et puis on va nous ôter la vie, et à quoi est-ce que ça aura servi de résister, alors ? – À nous – ça nous aura beaucoup servi, parce que nous aurons pu nous considérer comme des personnes convenables jusqu’à notre mort. Et ça aura servi plus encore au peuple tout entier, qui sera sauvé à cause des justes comme il est dit dans la Bible. Vous voyez, Quangel, cela aurait été bien sûr cent fois mieux s’il y avait eu un homme pour dire : vous devez agir ainsi et ainsi, notre plan c’est ça et ça. Mais s’il y avait eu un homme pareil en Allemagne, alors nous n’en serions jamais arrivés à 1933. Et donc nous avons tous été obligés d’agir chacun tout seul, pour soi, et c’est tout seuls que nous sommes enfermés, et c’est tout seuls que nous devrons mourir. Mais ce n’est pas pour autant que nous sommes seuls, Quangel, ce n’est pas pour autant que nous mourrons en vain. Rien n’arrive en vain dans ce monde, et puisque nous luttons contre la violence brutale, pour la justice, alors nous serons tout de même les vainqueurs à la fin.

Histoire du livre

Fruit d’une commande passée par la RDA à l’écrivain allemande Hans Fallada, Seul dans Berlin a été écrit en quelques semaines seulement. Le destin rocambolesque du roman est à la mesure de la vie mouvementée de son auteur. Le manuscrit original a été censuré, des détails sur les personnages remaniés. In fine, cet immense roman a été oublié de nombreuses années et réédité en allemand en 2011, puis repéré par les Éditions Denoël, qui ont racheté les droits pour une bouchée de pain. Incroyable ! C’est ce qui s’appelle avoir du flair.

Mon appréciation : 4,5/5

Date de parution : 1947. Nouvelle édition intégrale en grand format aux Éditions Denoël, poche chez Folio, traduit de l’allemand par Laurence Courtois, 768 pages.

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