Toutes les Publications De Books'nJoy

Kinderzimmer, Valentine Goby : maintenir en vie un nourrisson dans un camp de concentration

Trois mois, c’est l’espérance de vie d’un nourrisson dans un camp de concentration. Un laps de temps suffisant pour que la mort se saisisse du bébé, le fasse ressembler à un vieillard prématuré, le visage fripé, le corps rongé par les rats et fin comme une feuille de papier. Mila a vingt ans lorsqu’elle est arrêtée. Accusée d’appartenir à un réseau de résistants et de transmettre des messages codés, elle est déportée au camp de Ravensbrück. Être enceinte dans un camp de concentration, où chaque faiblesse est scrutée, c’est la mort assurée. Mila se tait. Elle fait comme toutes les femmes. Elle résiste, le dos droit, les muscles atrophiés, le visage dénué d’expression. Rien ne trahit son état. Elle se fait violence, observe, retient, enregistre tout ce qu’elle voit. C’est pour après. Quand on viendra les libérer, alors il faudra parler. Dire ce qu’elles ont vu. La poudre blanche administrée aux détenues. Somnifère, vraiment ? Du poison, vraisemblablement. La preuve, les vêtements des femmes reviennent, délestés des corps qui les remplissaient. Eux sont brûlés. Dans cet enfer, Mila porte son enfant. Son ventre est son espace de liberté, le seul endroit que les allemands n’ont pas annexé. Cet enfant lui appartient, c’est son pied de nez à l’ennemi. Sa manière à elle de résister. Elle évolue dans un microcosme où la plus petite once d’humanité a déserté, où la Kinderzimmer, la « chambre d’enfant », fait office de sas de transition du ventre des mères au cimetière. Un rai de lumière dans un océan de ténèbres, un lieu insolite où les espoirs se cristallisent, où les femmes se relaient pour donner leur lait, mères allaitantes dont les nourrissons n’ont pas résisté aux morsures du froid et des rats, ainsi qu’au rationnement strict du lait. Un bébé mort c’est une brique de lait distribuée. Encore faut-il qu’il ne soit pas confisqué pour nourrir les chats. Kinderzimmer est un roman vertigineux. L’écriture de Valentine Goby éblouit, épousant merveilleusement le destin de ces femmes qui luttent avec férocité pour leur survie et celle de leur enfant.

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Le convoi de l’eau, Akira Yoshimura : un homme en quête de rédemption

Au cœur d’une vallée située en haute montagne, bordée par une nature luxuriante et quasi virginale, des ouvriers dressent leur campement. Parmi eux un homme, cherchant désespérément à fuir l’agitation de la ville, trouve dans cet isolement, ce lieu reculé à l’écart de la civilisation, l’endroit rêvé pour apaiser ses tourments. La peine qu’il a purgée n’a pas atténué le souvenir de sa femme le visage défiguré par les coups qu’il lui a asséné, ni celui de l’effroi lu dans les yeux de son amant. Mais c’est surtout cette haine, intacte après tant d’années et qui continue de l’irriguer, dont il aimerait se délester. Le chantier dans lequel il s’est engagé vise à édifier un barrage, condamnant ainsi le hameau situé en contrebas de la vallée. Les travaux se poursuivent, la dynamite vrille les tympans et ébranle les maisons des habitants. Et dans ce monde englouti par la brume, le destin de l’homme se lie étroitement à celui du village. L’homme est bouleversé par la faculté des habitants à faire preuve de résilience, de constance dans leurs actions, quitte à réparer vainement les toitures des maisons ébranlées par les détonations. Il retrouve dans leurs traditions des gestes qui font écho en lui, et que lui-même a par le passé effectués, sans en mesurer pleinement la portée. Quand ses gestes à lui étaient dictés par la colère, les leurs le sont par la déférence qu’ils témoignent à leurs morts. L’homme réalise qu’un même acte revêt un sens différent en fonction de la portée qui lui est assignée. Ce constat provoque un changement en lui. La paix qu’il a longtemps recherchée est désormais à sa portée. Akira Yoshimura tempère la violence des passions par une constance dans l’action. L’application d’une gestuelle intemporelle obéissant à des traditions ancrées depuis des générations. Cette opposition muette d’un peuple condamné à être délogé émeut. Malgré le déchirement du déracinement, rien ne vient entamer l’attitude inflexible et résignée avec laquelle ils acceptent les conditions de leur expropriation. Ce roman d’Akira Yoshimura est une fable sensible portée par une douce poésie, relatant la quête de rédemption d’un homme guidé par ses pulsions.

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La Femme aux Cheveux roux, Orhan Pamuk : le mythe d’Œdipe revisité

Dans une langue limpide et enchanteresse, l’écrivain turc Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature, revisite le mythe d’Œdipe à travers le destin d’un jeune turc. Alors que les idées politiques du père de Cem lui avaient valu l’emprisonnement des années auparavant, le jeune homme comprend que cette fois-ci c’est différent. L’ombre d’une femme plane sur la disparition de son père. L’adolescent vit ce départ comme un abandon et se convainc de la nécessité de partir gagner un été de quoi financer ses études auprès d’un maître puisatier. En l’absence d’une figure d’autorité vers qui se tourner, le jeune Cem voit dans le maître puisatier un père de substitution. À la fois autoritaire et désireux de transmettre un savoir ancestral, ce dernier suscite chez son élève des sentiments ambigus, partagés entre respect de l’autorité et désir de s’en affranchir, mâtinés d’un besoin irrépressible de ne pas décevoir celui qu’il associe désormais à une figure paternelle. Sa rencontre avec une femme aux cheveux d’un roux flamboyant et à la beauté incandescente, membre d’une troupe de comédiens ambulants et de plusieurs années son aînée, ajoutera à la confusion du moment. Bercé par des mythes et des légendes venus d’Orient, envoûté par celle qui restera pour toujours son premier amour, le jeune Cem voit son destin basculé en commettant un geste qu’il regrettera pendant des années. Son obsession pour le mythe d’Œdipe et la violence des liens unissant pères et fils, naîtra de cet acte dont il ne parviendra pas à s’absoudre, le hantant nuits et jours, jusqu’à ce qu’il se confronte à la vérité. Orhan Pamuk convoque les textes anciens et y puise de quoi éclairer la vie d’un homme amputé de son père. La Femme aux Cheveux roux est un conte initiatique, une fable sensuelle et cruelle sur la Turquie contemporaine que permettent d’éclairer des histoires fondatrices ayant survécu au passage du temps et sur lesquelles elle s’est bâtie inconsciemment. Orhan Pamuk souligne la difficulté de se rendre maître de son destin et interroge notre degré de liberté.

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Chez les heureux du monde, Edith Wharton : une vie de mondanités et de plaisirs luxueux ou la liberté ? {#Classique}

Lily Bart s’impatiente. Elle qui devrait assister au triomphe de sa beauté, mélange d’un raffinement exquis, d’agilité mondaine et d’une préciosité savamment étudiée, à presque trente ans, n’est toujours pas mariée. Son quotidien est rythmé par un calendrier précis de mondanités. Les saisons se succèdent, ses rentes s’amenuisent tandis que sa position dans le monde se fragilise. Edith Wharton fait du mariage la clé de voûte de son roman. L’unique moyen aux yeux de son héroïne de solutionner ses problèmes d’argent et donc de conquérir sa liberté en asseyant sa place dans la société. Et pourtant, contre toute attente, Lily Bart oppose une résistance farouche à une alliance de complaisance. Refusant de se brader au plus offrant, incapable de se résigner à laisser sa vie épouser les contours d’une cage dorée. Edith Wharton décrit avec finesse la lente maturation d’une jeune femme tiraillée entre le désir de maintenir son rang dans la haute société new-yorkaise et celui de vivre librement. Égoïste, vaniteuse, superficielle et mielleuse, mais d’une beauté à se damner, Lily Bart connaît ses atouts et sait mieux que quiconque en jouer. Ces traits de caractère offrent un contraste saisissant avec des qualités, qui bien qu’à l’état embryonnaire au début du roman, se dessinent doucement. Il aura fallu que Lily Bart observe son reflet dans les yeux d’un homme réellement épris d’elle, pour que le vernis recouvrant son monde craque, et révèle la médiocrité de ses relations. L’homme aura su déceler dans la personnalité de Lily Bart ce qui fait sa singularité et que jusqu’alors elle ignorait. Edith Wharton croque un portrait de la société saisie dans sa crudité, dépouillée des artifices l’enjolivant, et décrit la difficulté qu’il y a à se connaître vraiment. Ce que Lily Bart n’atteindra qu’une fois acculée. À travers le parcours de notre héroïne, l’auteure interroge la place de la femme dans la société et les liens qui la tiennent enchaînée à des conventions, qui sous couvert de la protéger concourent à sa domination.

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Femmes de lettres : 8 mars (#JournéeInternationaleDesFemmes)

En ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, j’ai envie de partager avec vous mes auteures ou personnages féminins préférés de la littérature. Ma sélection est exclusivement composée de classiques, puisque je suis toujours sidérée de constater que malgré le temps écoulé le message porté par ces romans est resté intact et qu’ils nous donnent encore aujourd’hui les outils pour décrypter la société. Qu’ils fassent encore écho en nous me bouleverse. Mettre des femmes de lettres à l’honneur en cette journée particulière, est ma manière d’exprimer mon admiration pour celles qui ont réussi à se faire entendre à une époque peu encline à les écouter. Par le biais de personnages féminins finement travaillés, elles ont dénoncé le statut limité des femmes, cantonnées à leur rôle de mères et d’épouses, réduites à une sorte d’idéal féminin abstrait. Elles ont montré qu’un puritanisme excessif entrave les comportements, imposant une séparation des sexes sans fondement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si George Eliot ou les sœurs Brontë firent le choix de signer sous des noms de plume masculin. Sans cela les aurait-on lues avec la même assiduité ? Leurs œuvres auraient-elles été envisagées avec la même considération ? Conscientes de partir pénalisées, elles ont fait preuve de fermeté. Leur abnégation force l’admiration. Pour vivre de leur plume, très tôt elles se sont émancipées et affranchies des codes de la société victorienne. En relisant Les Hauts de Hurlevent, j’ai été frappée par la force de l’écriture d’Emily Brontë, qui rend compte avec une justesse rare des passions qui embrasent des êtres tourmentés. Elle était certainement consciente de prendre des libertés qui lui seraient reprochées, tout comme elle devait l’être de son génie. Plus tard, j’ai découvert la plume engagée d’Elizabeth Gaskell, qui dans Nord et Sud offre une critique acerbe du processus d’industrialisation et son corollaire, l’assujettissement de tout un pan de la société. Aujourd’hui je découvre l’ironie mordante d’Edith Wharton. Ces femmes ont fait évoluer les mentalités, les lire est le meilleur moyen de les remercier et de leur rendre hommage !

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Né d’aucune femme, Franck Bouysse : noir c’est noir

Franck Bouysse, dans « Né d’aucune femme », sonde la noirceur de l’âme humaine, dans une langue étincelante, affilée, de telle sorte à en révéler les plus sombres secrets. Chaque page tournée creuse le fossé entre le bien et le mal. Ici, les deux se confondent rarement. Le gris n’existe pas, ou alors uniquement pour illustrer une certaine forme de lâcheté. Le mal n’altère pas la beauté par touches successives jusqu’à l’engloutir tout à fait, mais surgit de l’obscurité pour terrasser ceux qui enrayent sa progression. Le mal chez Franck Bouysse, c’est le diable, la sécheresse du cœur, la cruauté poussée à son paroxysme. Un délire, une fantasmagorie. Un désir de puissance, de lignée à engendrer, quitte pour cela à mystifier la réalité. À maintenir vivants les morts et à torturer les vivants, leur soutirant les derniers restes d’une humanité pétrifiée. « Né d’aucune femme », c’est le journal de Rose. Sa vie d’esclave sexuelle mise en mots. Les cahiers, confiés à un curé, retracent une vie de misère. Une lente descente en enfer, initiée par une trahison première. Celle de son père qui, en échange de quelques pièces destinées à soulager la précarité d’une vie de paysan sans fils pour le soulager, vend son aînée au plus offrant. Cet échange est la première étape de son calvaire. Le temps s’écoule, l’étau se resserre, le monde de Rose se rétrécit jusqu’à se circonscrire au mince périmètre de ses pensées. C’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour s’extraire d’un cauchemar dans lequel elle ne cesse de s’enliser et de récupérer une forme de liberté. Elle saisit rapidement que sa mission ne consistera pas à s’occuper du foyer. En l’achetant le maître l’a dépossédée de son corps. Il ne lui appartient plus. Il est à lui tout entier. Dépouillée, Rose se heurtera à la folie d’une famille guidée par un projet insensé. Le roman de Franck Bouysse est saisissant. Il se lit d’une traite, les mains crispées, le cœur battant. « Né d’aucune femme » glace les sangs. Récit d’une femme entre les mains d’hommes lâches, pathétiques, défiant Dieu en se croyant tout-puissants.


Mon évaluation : 4/5

Date de parution : 2019. Grand format à La Manufacture de Livres, format poche au Livre de Poche, 336 pages.


 

Mes recommandations

 

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Au Bonheur des Dames, Émile Zola : #MonClassiqueChéri

Comme on parle d’un premier amour, en tant que lectrice il existe pour moi une œuvre fondatrice. Au Bonheur des Dames de Zola a été ma révélation littéraire. Une sorte de madeleine de Proust m’ouvrant les portes d’un monde inconnu avec la puissance d’une lame de fond. À quoi tient cet éblouissement ? Au génie d’un écrivain précurseur sur son temps, qui de sa plume d’une puissance évocatrice sans équivalent décrit un monde en perpétuel changement, capable de discerner la lueur du progrès, l’avènement d’un capitalisme sauvage, mais également à l’effroi qui nous saisit face au monstre qu’il décrit. Cette machine infernale, reposant sur la mécanique biologique du gros qui mange le petit, symbole d’un capitalisme rutilant dont la ruine des petits commerçants nourrit le processus de destruction créatrice sur lequel s’appuie son développement. Zola décèle dans l’essor des grands magasins la rouerie ultime, le coup de génie d’une industrie qui, sous couvert de servir les intérêts de la femme, l’affole, la domine, réveille ses instincts endormis, réchauffe la flamme du désir et nourrit un appétit inassouvi, et dans un ultime soubresaut, l’asservit. Puisqu’après avoir été exposée à toutes les tentations, celle-ci finit par succomber, s’avouant vaincue et se donnant toute entière à ses pulsions, au désir de possession qui l’enivre, fébrile face à l’étalage de marchandises, destiné à lui faire tourner la tête. Il faut être un fin connaisseur de la psyché féminine pour concevoir une combine aussi perfectionnée. C’est ce qu’est Octave Mouret, un stratège qui entend exploiter les faiblesses de la femme pour mieux l’assujettir à ses propres désirs. Ingénieux. Pourtant, certains lui prédisent que, si c’est par la femme qu’il s’est enrichi, c’est par elle qu’il succombera. L’une d’elle arrivera et les vengera. Elle résistera, ne se donnera pas, lui faisant perdre de sa superbe. Cette femme là, c’est Denise. Au bonheur des dames n’est pas seulement la chronique d’un monde en mutation, mais un roman d’un romantisme fou. Le symbole du triomphe de l’amour sur l’argent. Rare chose qui ne puisse pas s’acheter.

L’essor du capitalisme sous le Second Empire

Dans Au Bonheur des Dames, roman naturaliste et chronique sociale, Émile Zola décrit avec une précision clinique l’avénement du capitalisme sous le Second Empire. Sa manière d’insuffler à la société un air nouveau, de balayer les vestiges d’une époque révolue et de faire table rase du passé. L’oncle Baudu incarne toute une génération de petits commerçants qui se laisseront distancer par les grands magasins, grignoter leurs profits et boiront le calice jusqu’à la lie. La corrélation inversée entre l’accroissement du Bonheur des Dames et la disparition des commerçants du quartier symbolise la marche inéluctable du progrès. C’est ce souffle qui traverse le roman. La réussite d’un système qui impose de s’adapter, faute de quoi l’on est évincé. Si l’on sent chez Zola poindre une certaine fascination et la glorification d’un système économique basé sur le travail, ce sentiment est doublé d’une appréhension face à une machine infernale avide de capitaux et de vies humaines, qu’elle traite comme de la chair à canon. La période à laquelle se situe l’intrigue est une époque charnière. Napoléon III entame des travaux de modernisation de la capitale colossaux. Le baron Haussmann, alors préfet de Paris, engage des mesures d’assainissement, métamorphosant Paris. Tout tend vers ce besoin de changement. Ce coup de fouet donné à la société, cette frénésie, véritable pulsion de vie parfaitement retranscrite et dont on ressort étourdi.

Un sublime roman d’amour

Au Bonheur des Dames fait figure d’exception dans l’œuvre de Zola. Les Rougon-Macquart, avant d’être une œuvre romanesque titanesque, se veut une étude approfondie sur l’hérédité à travers la généalogie de toute une famille. Les personnages principaux finissant le plus souvent rongés par leurs vices… En cela, Au Bonheur des Dames se démarque. L’héroïne, fraîchement débarquée à Paris, parvient à conquérir le cœur d’Octave Mouret et à se faire aimer de ceux qui la méprisaient. Elle incarne un idéal féminin cher à Zola. Celui d’une femme délicate aux charmes discrets. Le désespoir dans lequel sombre Octave Mouret, en voyant la jeune femme lui résister, insensible à ses millions et affichant un air détaché face à ses supplications, tout cela sans la moindre arrière pensée, est tout simplement jubilatoire. Quant au dénouement, il est d’un romantisme inouï.

Conclusion

Vous l’aurez compris, Au Bonheur des Dames est mon classique préféré 😉 Lu une première fois au collège, j’avais été éblouie par la manière qu’à Zola de rendre compte d’une société en pleine mutation. En le relisant récemment, j’ai saisi toute la sensualité qui émane du récit, la violence des pulsions et l’état de nervosité des femmes soumises à la tentation. Cette dimension qui m’avait échappée il y a des années a renforcé mon admiration pour une œuvre éminemment contemporaine !

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Aurélien, Aragon : les vertiges de l’amour idéalisé (#ClassicBooks)

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Un tel incipit, ne peut qu’être annonciateur d’un roman époustouflant. Une étude sans concessions du sentiment amoureux. Aurélien d’Aragon est un chef-d’œuvre classique. La chronique sans fards d’un amour fantasmé. Entre Aurélien, rentier, la trentaine, manquant cruellement de maturité, encore vierge de tout amour, et Bérénice, dont la condition d’épouse bourgeoise frustrée débarquée à Paris chez ses cousins n’est pas sans rappeler une Emma Bovary prête à être cueillie. Leur rencontre n’a rien d’un coup de foudre. Si la petite provinciale mal fagotée et maladroitement peignée déplaît fortement à Aurélien, elle ne cesse pourtant de le hanter. Il est troublé par la maladresse de ses gestes et l’imperfection de son allure. Par ce visage pur qui laisse transparaître avec un naturel désarmant les émotions, sans chercher à feindre une placidité de circonstance. C’est cela qui touche Aurélien. La fraicheur de Bérénice. Sa manière d’être au monde sans artifices, ni duplicité. Aragon décrit le sentiment amoureux dans ce qu’il a d’ambigu, à travers les chassés-croisés, les doutes qui obscurcissent le jugement, nous rendant tour à tour maître et dépendant. L’amour dans ce qu’il a de fugace et d’indécis. Ne ment-on pas en promettant à l’autre une constance des sentiments ? Qui, des jeux cruels de l’amour qui nous font sentir vivant ou de la sincérité des sentiments, l’emporte-t-il véritablement ? Aragon explore la quête de l’absolu, les vertiges de l’amour lorsqu’il est idéalisé, mis sur un piédestal de telle manière à ce qu’il ne soit plus en prise avec la réalité, et par conséquent condamné à n’être qu’une chimère. Une pure projection de l’esprit, une construction intellectuelle sans ancrage physique. Aragon sculpte le sentiment amoureux, le pétrît et en reproduit les reliefs avec une grâce inouïe, ses aspérités, les zones d’ombres, les creux et les bombées, qui nous font osciller entre le bonheur immense d’aimer et de se savoir aimer et le désespoir d’être abandonné.

Le sentiment amoureux dépeint dans toute son ambiguïté

Contrairement à d’autres auteurs classiques, chez Aragon l’amour n’est pas monolithique. D’un seul tenant. Comme s’il apparaissait et s’évaporait d’un bloc. Au contraire, l’auteur souligne l’impermanence du sentiment amoureux, en nous faisant suivre les oscillations du cœur de son héros. Aurélien ne prend conscience de son état qu’à postériori. Rien ne laisse présager que Bérénice, aux antipodes des canons de beauté qu’il affectionne, le ravira. L’envoûtera jusqu’à le rendre si fébrile qu’il refusera même de s’absenter de peur de la manquer. Aurélien, c’est avant tout l’histoire d’un amour impossible. Pas seulement manqué, même s’il l’est. Mais non réalisable. Puisque déconnecté du réel. La relation entre Aurélien et Bérénice repose sur la dichotomie entre le corps et l’esprit. L’amour intellectuel et charnel. L’un ne pouvant fonctionner avec l’autre, puisque le contact physique risquerait d’entacher l’amour « pur » auquel ils se sont destinés. Se refusant à vivre un amour « corrompu », ils se condamnent à évoluer chacun de leur côté. La question qui subsiste alors, est, se sont-ils véritablement aimés ? Tout cela n’était-il pas qu’un jeu ? Une manière habile de sublimer la réalité pour tromper l’ennui ? De meubler une existence qu’une trop grande vacuité finit par lasser ? Aragon souligne dans cette œuvre sublime les dangers d’un esthétisme forcené, et retranscrit l’amour dans toute sa complexité.

Chroniques parisiennes

Aragon ne réduit pas son roman à l’histoire d’amour entre Aurélien et Bérénice, mais signe des chroniques parisiennes d’une cruauté délicieuse. Les couples se font et se défont, les maris trompent leur femme et les épouses se languissent en attendant qu’une distraction les sortent de leur léthargie. Chaque personnage est un monde en soi. Les observer évoluer suffit à nous faire entrevoir le fonctionnement de la société. Aurélien se déroule pendant l’entre-deux-guerres. Ce sont les années folles, un court laps de temps marqué par une effervescence culturelle sans précédent et une liberté de mœurs encore jamais éprouvée. Les mutations de la société sont perceptibles dans la manière qu’ont les personnages de se comporter. On est pris dans cette succession d’intrigues, toutes inextricablement liées. Jouissif !

Conclusion

Aurélien d’Aragon fait partie des plus grands classiques de la littérature française. Beaucoup connaissent le poète, sans avoir lu le romancier. Et pourtant, il serait dommage de passer à côté d’un tel roman. Si je devais établir une liste, purement hypothétique, de livres à avoir lus au moins une fois dans sa vie. Il figurerait dans mon top 5, sans une once d’hésitation 😉 À bon entendeur…

Les 100 romans du « Monde » (liste)

> >> Consulter la critique du « Monde des Livres » (03-01-1945)


Date de parution : 1944. Grand format aux Éditions Gallimard, format poche chez Folio, 704 pages.

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Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Stefan Zweig : Happy Valentines ! (#ClassicBooks)

Vingt-quatre heures, c’est le temps qu’il aura suffi à une femme de quarante-deux ans, veuve et mère de deux enfants, pour se laisser emporter par le feux de ses sentiments. Vingt-quatre heures auparavant, l’homme n’était qu’un étranger, un anonyme que rien ne permettait de distinguer. Un jour après, le corps de cette femme se consume rien qu’à l’idée qu’il puisse la quitter. Entre-temps que s’est-il passé ? Quelle force obscure, à l’œuvre, a pu déraciner tout ce que le bon sens et la morale auraient condamné d’emblée ? Ce n’est qu’une fois que le temps a passé, que devenue une vieille dame, elle confie à un inconnu le trouble de cette journée et la douleur vive qui lui en est restée. Rencontré au casino une vingtaine d’années plus tôt, le jeune homme qui la fera chavirer est tout entier concentré, le regard fixe, les mains survoltées, le corps tendu comme un arc, vers les mains du croupier. Chaque muscle de son visage est crispé dans l’expectative de gagner. Tout dans sa physionomie trahit chez lui la ferveur du jeu, le besoin compulsif de se mettre en danger. La femme ne le quitte pas des yeux. Elle est frappée par le contraste saisissant entre la candeur de ses traits et la tension qui y transparait. La partie s’achève, il est dépouillé et s’éloigne chancelant de la table de jeu. C’est alors que l’idée qu’il commette l’irréparable lui apparaît insupportable et la pousse à l’aider. S’ensuit un corps-à-corps. Une étreinte féroce. Elle, jetant ses dernières forces dans un combat acharné pour ne pas le laisser sombrer, lui partagé entre l’effroi de son dénuement et le désir de résister. Stefan Zweig pénètre la psyché d’une femme en proie aux affres de la passion et avec une concision remarquable dépeint avec virtuosité la violence des sentiments, situant précisément le point de basculement. Ce moment fatidique où la raison le cède à la passion. Où l’esprit perd toute sa lucidité, nous laissant nous jeter avec avidité dans une relation que l’on sait condamnée.

Du même auteur…

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Au loin, Hernán Diáz : un long voyage en solitaire dans les contrées sauvages de l’Ouest américain

Bien loin des westerns traditionnels, menés tambour battant par des cow-boys à la gâchette facile, le roman d’Hernán Diáz, finaliste du Prix Pulitzer 2018, évolue dans un temps figé, comme suspendu. Western contemplatif, il s’inscrit dans la veine des écrits de nature writing. Le périple d’Håkan débute le jour où le jeune migrant suédois quitte sa terre natale pour rejoindre New York avec son frère. Ce voyage, qui devait impulser un nouveau départ, vire au cauchemar lorsqu’il accoste seul en Californie. Dès lors, rejoindre son frère à New York se mue en une idée fixe. D’ouest en est, il traverse le continent américain. Le temps s’étire dans les plaines arides de Californie, les déserts de sel et les étendues rocheuses. Ce voyage sans fin est ponctué de rencontres insolites, qui lui feront peu à peu perdre foi en la nature humaine. Il sera utilisé comme bête de somme par un émigré irlandais peu scrupuleux, retenu prisonnier par une femme désirant jouer à la poupée ou encore initié par un scientifique éclairé aux secrets de la création. S’il arpente seul le continent, confronté à la solitude et au silence que renforce l’immensité des espaces qu’il traverse, la chaleur du contact humain sera la seule apte à le sortir de la coquille qu’il s’est créée. L’éveil sera de courte durée, puisque le bruit circule qu’un colosse, surnommé le « Hawk », terrifie les voyageurs. La légende prétend qu’il aurait massacré des innocents puis aurait filé. Hernán Díaz nous raconte l’histoire d’un homme esseulé, assailli par sa conscience qui ne cesse de lui remémorer les crimes qu’il a commis. Un homme simple, pur, condamné à errer. Håkan est comme ces fossiles cristallisés dans la roche pour l’éternité. Les différentes strates du temps se confondent dans une même réalité, ne présentant plus aucune aspérités. Håkan se retire du monde des hommes, se réfugie dans un espace dénué de temporalité qui doucement le mènera à la lisière de la folie, nourrie par la solitude abyssale dans laquelle il s’est confiné. Un roman envoûtant.


Mon évaluation : 3,5/5

FINALISTE DU PRIX PULITZER 2018
PRIX DU ROMAN PAGE/AMERICA 2018

Date de parution : 2017. Grand format aux Éditions Delcourt, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Barbaste, 334 pages.


Pour les amateurs de westerns

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