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À l’est d’Éden, John Steinbeck : une fresque familiale magistrale, une lutte acharnée entre le bien et le mal {#chefdœuvre}

19 avril 2021
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« Puis Caïn s’éloigna de la face de l’Éternel et habita dans la terre de Nod, à l’est d’Éden. » Réécriture moderne du mythe biblique d’Abel et Caïn, À l’est d’Éden est le chef-d’œuvre de John Steinbeck. Une grande fresque familiale, où les destins de deux générations de frères s’entrecroisent pour tisser un roman d’une beauté absolue. Un condensé d’humanité, une lutte acharnée entre le bien et le mal, la grandeur et la décadence, le vice et la vertu. En bâtissant son roman autour du thème éternel de la rivalité fraternelle : Adam et Charles, puis Caleb et Aron les fils d’Adam, Steinbeck ausculte les forces à l’œuvre dans le cœur de l’homme, mélange de rancœur, d’amour et de jalousie. Une énergie aussi élévatrice que destructrice lorsque le sentiment de rejet se meut en cécité, attisant dans le cœur du frère laissé de côté le désir de se venger. Alors qu’Adam a souffert de se savoir préféré à son frère cadet, lorsque à son tour, il devient père, il reproduit instinctivement le schéma qu’il connaît. Le beau et doux Aron suscite d’emblée la sympathie, quand son frère reste en retrait, en proie à des sentiments ambivalents et violents. Malgré ses tentatives désespérées pour capter l’amour de son père, Caleb échoue misérablement. De là, s’instaure une relation déséquilibrée, qu’une énième tentative avortée suffira à faire basculer. Adam ne voit pas que ses fils sont rongés par un mal insondable qui les pousse à des extrémités pour se purifier. Puisque si la vérité sur leur mère ne leur a jamais été révélée – une âme damnée qui les a abandonnés pour se prostituer, Caleb et Aron ont un pressentiment. L’intuition que le mal est là, tapi, prêt à irriguer leur être et à les empoissonner. Dès lors, chacun va s’infliger un châtiment en espérant expier les péchés dont il a hérité. Dans cette saga gorgée d’humanité, Steinbeck fait irradier la beauté nichée en chaque être et récuse un quelconque déterminisme invalidant, en clôturant son roman par le terme hébreu Timshel : Tu peux. Le choix incombe à chacun de révéler cette beauté ou de l’étouffer. Un monument.


Ne comprenez-vous pas ? D’après la traduction de la Bible américaine, c’est un ordre qui est donné aux hommes de triompher sur le péché, que vous pouvez appeler ignorance. La traduction de King James avant son tu le domineras promet à l’homme qu’il triomphera sûrement du péché. Mais le mot hébreu, le mot timshel – tu peux – laisse le choix. C’est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si tu peux, il est vrai aussi que tu peux ne pas, comprenez-vous ?

– Tu peux dominer le péché, c’est cela. Je ne crois pas que tous les hommes soient détruits. Je puis en citer une douzaine qui ne le sont pas, et c’est d’eux que le monde tire sa substance. C’est vrai des cerveaux comme c’est vrai des batailles, on ne se rappelle que les vainqueurs. Il est vrai que la plupart des hommes sont détruits, mais il en est d’autres qui, comme des phares, guident l’humanité effrayée à travers la nuit. Tu peux. Tu peux. Quel rayonnement ! Il est vrai que nous sommes faibles et tarés et batailleurs, mais si nous n’étions que cela, nous aurions déjà disparu de la surface de la terre depuis des millénaires. Quelques fragments de maxillaire, quelques dents cassées enfouies dans la craie, voilà la seule trace que l’homme aurait laissée sur la surface du globe. Mais il y a le choix, Lee, le droit de vaincre. Je ne l’avais compris ou accepté auparavant. Voilà pourquoi j’ai parlé à Adam ce soir. Je lui ai offert le choix. Peut-être ai-je eu tort, mais en parlant je l’ai forcé à vivre ou à quitter la vie. Quel est donc ce mot, Lee ?

Timshel, dit Lee.


À l’est d’Éden est un roman qui a une résonance biblique très forte. Il est imprégné de références religieuses et est porté par la foi de Steinbeck à croire en la capacité de l’homme à se réinventer, à triompher du péché. Le péché, la rédemption, le pardon, le mal, le bien, le mensonge, la jalousie…sont les thèmes principaux du roman. La structure elle-même du récit, bâtie autour de deux générations de frères, est une transposition du mythe d’Abel et Caïn.

ATTENTION SPOILER

La culture de la terre : Caïn travaille la terre (Bible)

Charles – le demi-frère – d’Adam travaille la terre que son père lui a léguée // Caleb se lance dans la culture des haricots en temps de guerre pour dédommager son père ruiné, des suites d’une malencontreuse affaire commerciale qui a échoué.

Sentiment de rejet/d’exclusion : Dieu rejette l’offrande de Caïn, ce qui nourrit son désir de vengeance et le conduira à tuer Abel (Bible)

Cyrus préfère le chiot qu’Adam lui a offert et considère avec indifférence le couteau de Charles // Adam rejette l’argent gagné par Caleb pour compenser ses pertes

Le meurtre/fratricide : Caïn tue Abel (Bible)

Charles bat Adam violemment // Caleb dit la vérité à Aron sur leur mère, un choc qui conduira Aron à s’enrôler dans l’armée, où il sera tué.


Il y a des appétits au bonheur, disait Samuel, qu’un paradis entier ne satisferait pas.


Du même auteur…

 


PRIX NOBEL 1962

Date de parution : 1952. Éditions du Livre de Poche, traduit de l’anglais (États-Unis) par J. C. Bonnardot, 640 pages.

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